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Article de revue

Charles Lecocq, Madame Angot et ses République(s)

Pages 104 à 109

Citer cet article


  • Kriff, J.
(2018). Charles Lecocq, Madame Angot et ses République(s) Humanisme, 320(3), 104-109. https://doi.org/10.3917/huma.320.0104.

  • Kriff, Jean.
« Charles Lecocq, Madame Angot et ses République(s) ». Humanisme, 2018/3 N° 320, 2018. p.104-109. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2018-3-page-104?lang=fr.

  • KRIFF, Jean,
2018. Charles Lecocq, Madame Angot et ses République(s) Humanisme, 2018/3 N° 320, p.104-109. DOI : 10.3917/huma.320.0104. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2018-3-page-104?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.320.0104


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Description de l'image par IA : Portrait d'homme en costume, scène de rue avec femmes en robes.

2Charles Lecocq naquit le 3 juin 1832 au sein d’une famille très modeste. Une coxalgie, diagnostiquée à six ans, l’obligea dès cet âge, à se déplacer avec des béquilles. Il ne devait plus jamais les quitter. En cadeau, on lui offrit un flageolet avec lequel il montra de tels dons d’improvisation que ses parents comprirent vite que leur enfant devait être dirigé vers l’étude de la musique.

3Non loin de chez eux, Louis Crèvecœur, candidat malheureux du Prix de Rome mais réputé professeur, accepta d’instruire leur jeune enfant. Pendant plusieurs années, Charles suivit ses cours de théorie et de piano dans le but final d’entrer au conservatoire. Dès qu’il s’en sentit capable, il s’infligea la tâche ingrate de donner des leçons de piano afin de soulager financièrement sa famille, mais se déplacer dans Paris était difficile pour lui. Monter des escaliers pour rejoindre des élèves domiciliés « en étage » rajoutait encore à la difficulté. Finalement, il réussit son concours d’entrée en intégrant à 17 ans, le Conservatoire. Ses maîtres furent François Bazin l’auteur de la célèbre romance : Je pense à vous quand je m’éveille…, avec qui, il approfondit ses connaissances en harmonie. Fromental Halévy, compositeur de l’opéra La Juive, le dirigea pour sa classe : contrepoint et fugue. Charles Lecocq, reconnaissant des études antérieures qu’il avait faites avec Crèvecœur, n’hésita pas à qualifier ce lieu où s’enseignait la « décomposition » de « renversatoire », propos rapportés par son condisciple et ami Saint-Saëns.

4Ses premières compositions furent faiblement appréciées. À l’époque, les coqueluches étaient Offenbach, proche de Morny et Hervé, favori de l’Impératrice. En 1856, Offenbach, contraint de diversifier la programmation de son théâtre les Bouffes- Parisiens, annonça un concours destiné à aider les jeunes compositeurs : un acte à écrire sur un livret de Ludovic Halévy et Léon Battu. 78 candidats se présentèrent, six furent retenus par le jury émérite. De ces six, émergèrent deux noms ex-aequo : Georges Bizet et Charles Lecocq.

5Le temps d’écriture ne fut pas sans difficulté pour Charles Lecocq. L’attitude d’Offenbach, inquisiteur tatillon, ne cessant d’ergoter sur l’écriture du jeune Charles, provoqua un malaise entre eux, qui enfla jusqu’au jour où éclata une véritable colère de Lecocq apprenant que son prix - 1 200 francs et une médaille d’or - ne lui seraient remis que des semaines plus tard.

6Après cela, Charles Lecocq se fit à l’idée que tant que l’Empire durerait, cette querelle ne s’oublierait pas. Peu importait ! Il voulait donner de la noblesse et de l’originalité à la musique d’opéra-comique, qualité qu’il ne reconnaissait pas à Offenbach chez qui il y avait décidément trop d’emprunts et de citations chapardées chez Rossini, Meyerbeer et bien d’autres.

7Le destin fut clément pour Charles Lecocq. Un nouveau théâtre l’Athénée s’ouvrit, dirigé par William Busnach (1832-1907), prolixe librettiste – plus d’une cinquantaine de pièces jouées – qui avait peu d’affinités avec Offenbach, mais une parfaite empathie pour Charles Lecocq.

8Par une curieuse idée du mécène de l’entreprise, le banquier Ferdinand Bischoffeim avait fait bâtir son théâtre en sous-sol, deux étages en dessous du rez-de-chaussée. Cela ne fut pas longtemps du goût des spectateurs mais Lecocq s’y fit tout de même apprécier en 1868 avec Fleur de Thé qui eut un grand retentissement. Le théâtre malheureux ferma mais la pièce, reprise au Variétés, fut retrouvée, avec joie, par le public parisien.

Jeanne Granier (1852-1939) l’interprète préférée de Charles Lecocq.

Description de l'image par IA : Jeune femme en tenue de scène avec un chapeau orné de fleurs.

Jeanne Granier (1852-1939) l’interprète préférée de Charles Lecocq.

Louis-François-Marie dit Clairville (1811-1879). Comédien, poète, et parolier de Lecocq. Photo d’étienne Carjat

Description de l'image par IA : Homme en costume cravate, tenant un chapeau, regard sérieux.

Louis-François-Marie dit Clairville (1811-1879). Comédien, poète, et parolier de Lecocq. Photo d’étienne Carjat

9Le nom de Lecocq commençait à briller. Hélas, les temps s’obscurcirent vite. La guerre avec la Prusse puis la tornade de la Commune menèrent nombre de théâtres à leur fermeture. Lecocq envoya alors une lettre au directeur des Folies-Parisiennes de Bruxelles afin de lui proposer l’écriture d’une pièce nouvelle. Ce fût : Les 100 vierges. La pièce, créée le 16 mars 1872, enthousiasma le public pendant plus de cent représentations, et ce succès ne se démentit pas à Paris, puisqu’elle y fut programmée un même nombre de fois. Ce fut le prélude de la gloire internationale pour Charles Lecocq qui, dorénavant, se verrait interprété dans toute l’Europe ainsi qu’aux états-Unis.

10Bruxelles, enchantée de ce succès lui demanda une nouvelle œuvre. D’abord, trouver un sujet. Pour explorer la question, il réunit trois paroliers avec lesquels il avait déjà travaillé : Paul Siraudin, Clairville et Victor Koning. Ce dernier était non seulement auteur mais aussi directeur de théâtre, ce qui ne pouvait pas nuire à l’association. Les théâtres étant, en effet, des lieux où l’on parle le plus d’argent. Comment apporter un rire original en cette époque à peine sortie de troubles graves et toujours tourmentée politiquement. Tout bien réfléchi, la République du 4 septembre 1870, Gouvernement Provisoire auto proclamé de cinq membres (Favre, Ferry, Gambetta, Simon et Trochu), avait une certaine ressemblance avec les évènements présidant à l’installation des cinq membres du Directoire, en 1795. Pour des gens de théâtre, habitués à l’esprit des vaudevilles et du Caveau, il y avait là quelque chose à tenter. C’est ainsi qu’en grattant l’histoire, on redécouvrit un personnage : la Mère Angot. Il n’y avait qu’un tout petit pas à faire pour lui attribuer une héritière : ainsi naquit La Fille de Madame Angot.

11Si Théroigne de Méricourt, Pauline Léon et Olympe de Gouges avaient montré une grande vivacité révolutionnaire et intellectuelle, celles qui prirent des armes et chevauchèrent des canons jusqu’à Versailles, furent des femmes du peuple, parmi elles, les virulentes Dames de la Halle, nourricières de Paris (dans l’imaginaire de l’époque), mais aussi messagères du peuple. Les « poissardes », tel que le nom leur est laissé, étaient appelées par la Reine à chaque évènement important de la Cour : naissances, baptêmes, mariages.

12Alors, Angot. Madame Angot était un personnage né avant la période révolutionnaire. Ex-marchande de fruits du Carreau des Halles, devenue riche en épousant un agent de change, elle avait conservé des contacts avec ses anciennes compagnes de travail. Avec le temps, changée en marchande de poisson réputée pour son bagout, elle était donc poissarde mais poissarde « parvenue ». Par ce biais, pendant le Directoire, la Mère Angot fit entendre à la Foire et au théâtre, les textes que les Dames des Halles avaient portés à la Convention. C’est ainsi que pour pouvoir tout broccarder, elle sera mise en scène dans des voyages dans une Turquie de carnaval, dans l’Ile de Malabar, en se déplaçant en Montgolfière. Sa première réapparition fut jouée à Bordeaux par un travesti : Jean-Baptiste Labenette (1759-1815) (penser aux Bodins de la TV). Il eut un tel succès qu’il monta à Paris pour être engagé à la Gaité. Pendant le Directoire, Antoine-François Ève dit Desmaillot, comédien du Français, lui redonna vie avec : Madame Angot ou la poissarde parvenue, jouée le 14 janvier 1797 au Théâtre de l’Émulation.

13D’autres auteurs, comme Dorvigny, ne manquèrent pas de lui emboîter le pas, et l’on retrouva le rire avec les aventures de la poissarde, au Sérail, à Malabar et en Montgolfière. Angot connut un tel engouement, que fut édité un recueil de ses « mots » : L’Angotiana. Puis la poissarde fut oubliée, le persiflage politique n’ayant plus été de mise, ni pendant la Restauration, ni pendant la première partie du Second Empire.

14Le 21 février 1873, ce fut la première de La Fille de Madame Angot à Paris. Le 28 avril de la même année, Mac-Mahon fit connaître le programme par lequel il comptait être élu : « Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée qui sera toujours l’esclave de la loi […] nous contribuerons au rétablissement de l’ordre moral ». Le 24 mai, il fut élu pour sept années, mandat qu’il ne termina pas.

15Cet ordre moral, qui touchait d’abord les femmes, déclencha partout, et en particulier en France, de grands mouvements d’émancipation féminine. Victor Hugo, dès 1873, prit la présidence d’une Association pour le droit des femmes qui, deux ans plus tard, prit le nom de Ligue française pour le droit des femmes. On y vit souvent Maria Deraismes s’associer avec Louise Michel.

16Le texte de La Fille de Madame Angot jaillit de l’imagination de Paul Siraudin. Clairville s’empara des couplets et Victor Koning, comme dit un journaliste de l’époque, « partit leur chercher à manger ». Ils venaient de produire ensemble une « Revue de Paris » à succès.

17En comparant leur époque avec celle du Directoire, la lecture du jour présentait bien des analogies : Barras, tout puissant, avait lutté apparemment contre les royalistes, Gambetta pouvait en endosser l’uniforme ; Barras avait « animé » le salon de Madame Tallien, Gambetta avait été la coqueluche de celui de Julie Adam ; quant aux royalistes, comploteurs sous le Directoire, heureusement séparés en deux factions ridicules pour ces prémices de la IIIe République, ils ne manquaient pas de s’agiter.

18Lecocq, fervent républicain à l’œil critique, se réjouit des textes qu’on lui apporta. Il en écrivit la musique en peu de semaines. Un Hic ! À la lecture, chez les directeurs parisiens, de sa géniale composition musicale parfumée de relents du Ça ira révolutionnaire, ils marquèrent le pas en entendant : « C’n’était pas la peine, évidemment, de changer de Gouvernement ». On pouvait les comprendre. L’année précédente avait été marquée par le scandale Rabagas, titre d’une pièce boulevardière de Victorien Sardou (l’auteur de la Tosca) qui mettait en scène Rabagas, un politicard avocat véreux qui terminait la pièce par : « Je m’expatrie et je vais dans le seul pays où l’on apprécie les gens de ma trempe ! Où donc ? En France ! » Gambetta étant avocat, les remous avaient été dévastateurs.

19Dans l’opéra-comique de Lecocq, l’air de Mademoiselle Lange (courtisane comédienne ou l’inverse) : « Les Soldats d’Augereau sont des hommes… » – le général Augereau étant l’homme de Barras – étaient à l’évidence des piques contre le général Trochu. Des « combinards » se retrouvaient épinglés, pour ne pas dire cloués, sur les planches de leurs combinaisons politico-financières. Enfin, les conspirateurs royalistes – Incroyables et Merveilleuses – reçus dans le salon de la protégée de Barras, ne manquaient pas de ridiculiser les partisans du Comte de Chambord, en des couplets caricaturant la niaiserie de leurs signes de reconnaissance imbéciles : « Perruque blonde et collet noir ».

20Ses débuts eurent lieu au théâtre des Fantaisies-Parisiennes de Bruxelles, le 4 décembre 1872, dans des costumes d’Alfred Grévin. Le triomphe fut immédiat. Nécessité faisant loi, mais avec prudence tout de même, le directeur des Folies-Dramatiques de Paris, du bout des lèvres, consentit à faire jouer la pièce une dizaine de fois, à partir du 21 février 1873. Elle y resta pour 411 représentations consécutives. Dès le lendemain de la première, Koning alla visiter la province, et dans la seule année de la création, elle fut programmée dans plus d’une centaine de villes.

21Charles Lecocq écrivit 56 opéras comiques dont 50 furent joués. Une dizaine d’entre eux furent traduits dans toutes les langues européennes, et joués des milliers de fois, aux états-Unis, comme à Saint-Pétersbourg. Afin de proclamer sa foi républicaine, la même année qu’Angot, Charles Lecocq publia un poème : Vengeance et Liberté, en regard de sa « haine profonde contre toute institution monarchique » :

22

« Peuple, peuple, debout !
Que les rois de la terre soient punis aujourd’hui car ils l’ont mérité’ ‘
Peuples ! Que le progrès détruise nos frontières !
Unissons-nous et nous serons nos maîtres ! »

23Charles Lecocq fut souvent proposé pour la Légion d’Honneur mais le dossier qui le concernait se contentait de voyager d’une étagère à l’autre - la presse ne l’avait-elle pas fait mourir trois fois. Cela se perpétua jusqu’à ce que, dit-on, le Président Fallières, découvre en 1910, une décoration qui n’avait trouvé aucune poitrine pour y être accrochée.

24Charles Lecocq quitta ses béquilles pour mourir le 24 octobre 1918, quelques jours avant la fin de la guerre. Plusieurs de ses grandes interprètes : Anna Judic, Marie Desclauzas, Zulma Bouffar n’étaient plus de ce monde mais sa préférée, Jeanne Granier, lui survécut jusqu’en 1939. Il n’aura pu voir son œuvre maîtresse entrer au répertoire du Théâtre de l’Opéra-Comique, à l’occasion d’un gala exceptionnel le 29 décembre.

25De beaux-esprits ont programmé la désuétude de l’opéra-comique. Là comme ailleurs et souvent, ils ont fait erreur. Ainsi que l’écrivait Goethe : « C’est aux oiseaux et aux enfants qu’il faut demander si les cerises sont bonnes ».


Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.320.0104