L'entrée en littérature de la démence de type Alzheimer
Pages 59 à 73
Citer cet article
- TALPIN, Jean-Marc
- et TALPIN-JARRIGE, Odile,
- Talpin, Jean-Marc.
- et al.
- Talpin, J.-M.
- et Talpin-Jarrige, O.
https://doi.org/10.3917/gs.114.0059
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- Talpin, J.-M.
- et Talpin-Jarrige, O.
- Talpin, Jean-Marc.
- et al.
- TALPIN, Jean-Marc
- et TALPIN-JARRIGE, Odile,
https://doi.org/10.3917/gs.114.0059
Notes
-
[*]
Gallez (2005) : 5,7 % des femmes de 75-79 ans, 16,6 % de celles de 80-84 ans et 38,4% des plus de 85ans selon l’étude Paquid.
1 Depuis plusieurs décennies maintenant, du fait de l’allongement notable de la durée de vie, la proportion de personnes atteintes de démence sénile (démence sénile de type Alzheimer ou DSTA, à distinguer de la démence d’Alzheimer stricto sensu qui est une démence présénile, des démences dégénératives autres, des démence vasculaires...) connait une croissance assez forte. Si la prévalence de cette pathologie augmente effectivement avec l’âge [*], cette augmentation est cependant moindre que celle supposée par le public. Un travail récent avec des étudiants à propos des représentation sociales de la vieillesse a montré que la démence était, pour une large majorité de la population questionnée, une quasi-fatalité du vieillissement ou du grand vieillissement. Il paraissait évident que, à condition que l’on vive assez vieux, chacun deviendrait tôt ou tard dément; or il n’en est rien. Cette croyance n’en est pas moins intéressante car elle conduit à développer dans les représentations sociales une équivalence stricte entre grand vieillissement et vieillissement pathologique.
2C’est sur ce fond culturel que nous allons nous arrêter sur la question de la place de la DSTA dans la littérature. Bien sûr, la DSTA a donné lieu à de nombreuses publications scientifiques soit spécialisées soit de vulgarisation, que ce soit dans des revues de sciences ou dans des revues relatives au vieillissement, à l’adresse des professionnels de la gérontologie, des âgés ou encore de leur famille. Ces publications insistent souvent sur la dimension biologique, génétique et sur l’espoir d’un traitement chimiothérapique. Les documentaires et débats télévisés avec témoins sont eux aussi relativement fréquents, témoignant, de par la régularité de leur existence, d’une attente, d’une demande des téléspectateurs quant à ce sujet. Des livres de plus en plus nombreux sont publiés, dans le domaine de la littérature (au sens large) et non cette fois de la science, sur cette pathologie, définie le plus souvent de manière relativement floue; ainsi, actuellement, la DSTA devient, au moins pour un public de non spécialiste, le paradigme de toutes les démences; plus largement, ainsi que nous l’évoquions précédemment, elle devient même le paradigme du grand vieillissement.
3Nous allons donc nous centrer sur les livres disponibles en français, récits ou romans, ayant la démence dans leurs thèmes. Dans un premier temps nous interrogerons plus particulièrement la fonction de l’écrit de témoignage à propos de ces problématiques privées; dans un deuxième temps nous proposerons des hypothèses quant au récent développement de la « fictionnalisation » (ou mise en fiction) de la DSTA.
4Cette recherche s’inscrit, sur le plan conceptuel, à l’intersection de la psychanalyse et de la psychologie sociale; elle vise à approfondir, à partir d’un objet singulier et contemporain, l’articulation entre œuvres culturelles et processus représentationnels, tant sur le plan individuel que sur les plans groupal et sociétal, poursuivant ainsi la perspective amorcée par des historiens des mentalités tels que M. Vovelle (1982). Cette articulation entre œuvres culturelles, ici plus spécifiquement littéraires (mais il serait fort intéressant d’étendre cette recherche à d’autres objets tels que les films, les chansons), et processus représentationnel est double; en effet, si l’écrivant et l’écrivain participent pour partie des représentations sociales de leur époque, le fait même qu’ils aient besoin d’écrire témoigne d’une recherche plus singulière, d’un effort pour représenter une expérience ou une préoccupation qui s’origine dans des questions propres mais trouve aussi un véritable écho dans le champ sociétal, culturel.
5Dès lors, le producteur d’un texte qui touche aux DSTA s’appuie certes pour partie sur les représentations culturellement disponibles mais il se fait aussi producteur, inventeur de représentations jusqu’ici plus ou moins inédites, originales. En ceci, le livre publié vient peu ou prou modifier le champ représentationnel d’un objet, ou d’un ensemble, lui-même préexistant ou nouvellement créé, d’objets. Nous verrons que certains ouvrages de témoignage ou de fiction intégrant la DSTA s’inscrivent dans la perspective militante de transformation des représentations sociales dominantes de la vieillesse et de la démence, représentations globalement fort péjoratives; ils relèvent alors de la logique des minorités actives décrite par S. Moscovici ou encore, dans le champ qui nous intéresse ici, par C. Hummel. D’autres vont provoquer une légère évolution des représentations par le seul fait qu’ils existent, qu’ils prouvent que l’on peut dire, écrire, publier, sur des thèmes vécus comme inquiétants, voire dramatiques ou honteux.
LA DSTA DANS LES ÉCRITS PUBLIÉS : UNE TYPOLOGIE
ÉLÉMENTS MÉTHODOLOGIQUES
6Le corpus sur lequel porte ce travail est constitué d’ouvrages intégrant des personnes atteintes de DSTA dans leur récit et les mettant le plus souvent en place centrale. Pour être retenus dans le corpus, ces ouvrages doivent de plus être disponibles en langue française. Il ne s’agit donc pas forcément d’ouvrages écrits en français mais d’ouvrages soit écrits soit traduits en français. L’hypothèse est que de ce fait ils peuvent alimenter le renforcement ou la modification des représentations sociales de la vieillesse et de la démence chez ces lecteurs. Il serait à cet égard intéressant d’interroger l’écart temporel, parfois assez long, entre la publication en langue originale et la traduction en français. A cet égard, la réception en France de «La ballade de Narayama», le film, primé à Cannes en 1983, et de «Narayama», le roman, est tout à fait intéressante; ces œuvres racontent en parallèle l’histoire de deux vieux et de leur famille, l’un acceptant le vieillissement et le destin social qu’il impose (destin qui conduit à la mort solitaire), l’autre le refusant violemment; ces œuvres, d’apparence ethnographique, parlent en fait très directement au public français, leur réception l’a suffisamment prouvé, dans la mesure où, au-delà de données culturelles locales, elles traitent de questions universelles sur le lien social et familial, sur la vieillesse et la mort, leur acceptation ou leur refus. De surcroît, ces œuvres reposent tout à la fois sur une approche psycho-logique fine, en particulier en ce qui concerne l’héroïne, et sur un système d’opposition simple, à même de structurer le champ représentationnel ou de rappeler la structure du champ représentationnel français (à supposer qu’il soit spécifique par rapport à celui des autres pays occidentaux).
7Une telle démarche comporte des limites qu’il importe de prendre en compte. En effet, la publication d’ouvrages, qu’ils soient écrits en français ou qu’ils doivent être traduits dans cette langue, passe par le filtre des directeurs de collection, des éditeurs, et s’inscrit dans un système qui articule des logiques multiples : logique de découverte d’auteurs, logique d’édition quasi-systématique d’auteurs connus et reconnus qui ont un lectorat confirmé, logique économique (un livre doit suffisamment se vendre), logique culturelle (certains auteurs, certaines zones linguistiques sont plus ou moins en vogue à un moment donné)... Dès lors, la publication (et, le cas échéant sa traduction) d’un livre ne tient pas seulement à la qualité de celui-ci. Nous voulons souligner par là que le passage du manuscrit, ou du livre publié à l’étranger, au texte imprimé en français répond à des logiques complexes auxquelles s’ajoutent parfois le militantisme d’un éditeur ou d’un directeur de collection, par exemple lorsqu’il est lui-même touché par un texte et qu’il souhaite le révéler au public, voire participer à la mise en débat public de tel ou tel aspect.
8Notons enfin, avant d’aborder plus précisément la typologie ici proposée du corpus, que, dans le champ qui nous concerne, le nombre des publications va s’accélérant progressivement à partir des années 80. Nous verrons que l’évolution comporte aussi une dimension qualitative dans le passage du témoignage à la fiction.
PERSPECTIVES TYPOLOGIQUES
9Avant de préciser notre propre perspective, nous ferons référence aux travaux de l’historien Jean-Norton Cru sur la question du témoignage en histoire, travaux effectués à partir d’un matériel portant sur la guerre de 1914-1918. Dans son livre, cet auteur s’interroge sur la fiabilité pour l’historien des témoignages écrits et élabore pour cela une typologie qui distingue le journal (personnel), les souvenirs, les réflexions, les lettres, le roman à propos duquel il évoque le roman autobiographique qui n’est pas sans préfigurer le concept d’auto-fiction proposé par S. Doubrovski.
10Lors de notre recherche, les ouvrages correspondant à nos motsclés sur le catalogue de la Bibliothèque Nationale de France entraient le plus souvent dans la catégorie « récit personnel »; cette catégorie descriptive a l’intérêt de ne pas poser la question, insoluble, de la vérité des événements rapportés dans le texte et de se référer beaucoup plus à ce qui encadre le texte et relève du pacte de lecture (ainsi P. Lejeune parle-t-il du pacte autobiographique). Ces récits personnels sont présentés par leur auteur et reçus par leur lecteur comme des récits autobiographiques; ceci tient pour partie à la présentation par l’auteur et pour partie à la rhétorique de ces ouvrages; cette dimension autobiographique conduit à annuler la question de la référentialité du texte dans la mesure où il est lu comme étant « vrai », les émotions accompagnant le plus souvent ces récits venant authentifier ceux-ci. Nous sommes ici dans une logique de récits qui relèvent du témoignage, du récit testimonial, ce qui pose la question, conceptualisée par R. Waintrater, du témoin et du témoignaire (celui qui recueille activement, voire sollicite, le témoignage, à la différence du témoin passif). En effet la logique du témoignage, articulée à celle de l’autobiographie, implique et une position d’énonciation et une position de réception.
11Dans cette littérature de récit personnel et de témoignage se dégagent trois catégories d’énonciateur : les sujets âgés devenant déments (nous n’en trouvons guère que dans les formes romancées), les familiers de celui qui devient dément (conjoint, enfants), des professionnels de la gérontologie; dans ce dernier cas le témoignage s’articule le plus souvent à un effort de théorisation, quand il ne sert pas de point d’appui à une recherche scientifique ainsi que ce fut le cas dans l’article princeps d’A. Alzheimer ou encore dans les recherches cliniques contemporaines (P. Charazac, G. Le Gouès, J. Maisondieu, M. Péruchon, L. Ploton...).
12Cette littérature comprend nombre de textes publiés à compte d’auteur (nous ne travaillerons pas ce corpus ici), ce qui témoigne certes le plus souvent de leur refus par des éditeurs traditionnels mais aussi de ce que nous proposons de nommer l’impératif à témoigner. Nous verrons ultérieurement que cet impératif comporte une face tournée vers le sujet et une face tournée vers la société. Dans cette même catégorie se retrouvent, à titre d’exemple, «Je ne suis pas sortie de la nuit» d’A. Ernaux, «On ne se lasse pas d’aimer» de C. Ronsac, livre qui eut une diffusion certaine puisqu’il fut repris en poche mais aussi en club (ici France Loisir), « Ton chapeau au vestiaire» de N. Trintignant sur son frère acteur. Il sera intéressant de s’arrêter sur la fonction sociale de ces témoignages de personnes célèbres. Nous pensons que leur visibilité sociale est un atout pour aborder des sujets douloureux, que ces personnes s’en servent dans la perspective de faire reconnaître une souffrance personnelle et familiale ainsi qu’une cause à leur avis jusqu’ici socialement négligée.
13A côté de ces textes qui se présentent explicitement comme des témoignages, avec ce que cela suppose d’engagement à l’authenticité, à la vérité, d’autres se présentent comme des romans : ainsi de «Histoire de ma mère» de Y. Inoué, de «Les années du crépuscule» de S. Ariyoshi, de «Chimères»de J. Bernlef ou encore de «Au nom de la terre» de V. Ferreira, ouvrage particulièrement intéressant car, au-delà de sa grande qualité littéraire, il traite doublement de la démence sénile de type Alzheimer : d’une part parce que le narrateur évoque la démence de son épouse décédée au moment de la narration, d’autre part parce que la dynamique de cette narration est entachée de sa propre entrée dans la démence. Ces ouvrages (la liste est loin d’être exhaustive) portent l’appellation « roman » sur leur couverture mais leur logique, leur rhétorique sont celles du récit personnel et du témoignage. A la lecture, la catégorie « roman » et le pacte de lecture qu’il implique ne s’avèrent pas opérants : nombre de lecteurs interrogés sont convaincus (sans qu’ils soit toujours possible de dire si c’est à raison ou à tort) qu’il s’agit en fait d’autobiographies masquées. Dans tous ces écrits, de même que dans ceux pour la jeunesse que nous allons bientôt évoquer, la DSTA est bien un ressort du récit, mais d’un récit qui se tient proche de la réalité clinique, familiale et sociale; le processus de fictionalisation est limité aux effets psychologiques, économiques, familiaux liés à l’apparition et au développement de la DSTA. La dimension référentielle de ces ouvrages apparaît donc comme centrale aux lecteurs; une étude attentive de ces textes montre que ces lecteurs ont raison en ceci qu’ils perçoivent bien leur rhétorique.
14Ainsi que l’a repéré G. Arfeux-Vaucher, la démence ne fait son entrée dans la littérature jeunesse qu’à partir des années 80. «Les idées folles d’Anastasia», de L. Lowry et M. Gilard parait en 1983 tandis que «Vieux John» de P. Härtling est traduit en 1985. Cette apparition tardive a au moins deux explications. D’une part la démence n’était alors pas toujours bien distinguée du vieillissement normal; ainsi que nous l’avons évoqué au début de ce texte, il semblait normal d’oublier au cours du vieillissement (croyance qui persiste pour partie); d’autre part, pour ceux qui prenaient conscience de la spécificité de la démence, celle-ci pouvait paraître trop traumatique pour être évoquée dans des ouvrage à destination d’un public jeune. A partir des deux ouvrages évoqués, quelques autres ont suivi, s’inscrivant tous dans la perspectives du témoignage et du récit personnel. Tous ces livres relèvent, ainsi que bien d’autres destinés à la jeunesse et portant sur des sujets relatifs à l’actualité sociale, d’une logique pédagogique de passeur, de mise à la disposition des enfants et des adolescents de textes permettant de se représenter ces situations difficiles (un grand-parent devient dément), ou de s’y préparer, tout en les dédramatisant et en légitimant (R. Kaës) les vécus et sentiments des lecteurs qui pourraient y être confrontés.
15Qu’ils renvoient à une réalité effectivement vécue par l’auteur (qui ne fait alors qu’un, ou presque, avec le narrateur) ou qu’ils renvoient à une réalité inventée, construite par l’auteur (mais dans un effet de référentialité qui fait que le lecteur n’en confond pas moins auteur et narrateur), les ouvrages dont nous avons jusqu’à présent traité s’inscrivent donc dans la logique du récit personnel et du témoignage. Un roman comme «La vie devant soi» de R. Gary, déboîte partiellement de la logique du témoignage, encore que la réalité clinique de Mme Rosa ait une forte incidence sur la psychologie du petit héros, Momo, qui se fait tout de même le témoin de cette histoire.
16Il en va autrement de «Small world» du suisse M. Suter; ce roman, paru en allemand en 1997, est traduit l’année suivante en français. L’accueil critique lui est favorable et il est, ce qui constitue un indice intéressant, très fréquemment référencé lors de nos recherche sur internet; c’est sûrement le texte non scientifique qui est évoqué le plus souvent dans les sites selectionnés par différents moteurs de recherche. Sans doute y a-t-il des effets commerciaux et des effets liés au fait qu’il s’agit d’un ouvrage récent (ce n’est cependant pas le seul); cependant ceci témoigne aussi d’une réception ouverte à un ouvrage qui modifie la manière d’aborder la démence. Dans ce livre les éléments cliniques, fort précis au demeurant, ne sont pas une fin en soi comme dans le récit personnel (romancé ou non), ils sont au service d’une fiction, ils en constituent le ressort dramatique essentiel. En effet, dans ce livre, Conrad Lang, qui garde la propriété d’une riche famille, devient progressivement dément. Or, dans sa démence, il recouvre des souvenirs d’enfance aussi lointain que précis et en particulier le fait que sa belle-mère l’a échangé, et lui a donc fait endosser l’identité d’un autre, à savoir son propre fils, né d’une union précédente, le but étant que son fils, Tomi, hérite à la place de Conrad dont le père (le mari donc de sa belle-mère) est extrêmement riche. Ce roman allie donc clinique, tableau de mœurs et intrigue policière, à ceci près que la vérité du passé sort de la bouche de celui dont on l’attendrait le moins. Nous nous arrêterons dans la partie suivante sur les hypothèses que l’on peut avancer quant au sens de cette fictionnalisation de la démence.
DU TÉMOIGNAGE À LA FICTIONNALISATION
LE TÉMOIGNAGE
17Nous intégrons dans cette catégorie les récits personnels, qu’ils se présentent, ainsi que nous l’avons dit, comme récit ou comme roman. Ces récits personnels ont des fonctions multiples, selon que l’on se place dans la perspective de l’auteur ou du récepteur, selon que l’on se place dans une logique individuelle ou dans une logique sociale, l’une et l’autre étant bien entendu prises dans des liens étroits que nous aborderons.
18Du point de vue de l’auteur, et dès lors que le texte fait pour lui référence à une expérience vécue, de près ou de loin, de la démence (son spectre seul peut suffire, tant il angoisse alors), plusieurs fonction de l’écriture et de la publication se dégagent :
- le texte peut d’abord s’inscrire dans une logique de décharge, de catharsis; l’auteur semble se débarrasser de ce qu’il a pu vivre (dans la réalité externe autant que dans son monde interne) en l’écrivant, en le déposant sur une page; tous les textes de cette nature ne font certes pas l’objet d’une publication, soit que leur auteur ne la recherche pas, écrire ayant suffi, soit que les éditeurs les refusent;
- ce n’est cependant là qu’un premier plan qui ne prend pas en compte que tout écrit l’est pour être lu, que cela se concrétise ou non. Donc, au-delà de sa fonction cathartique, l’écrit participe aussi, peu ou prou, à toucher l’autre de ce qui fait souffrir celui qui écrit dans l’espoir que cet autre parviendra à le transformer psychiquement; si tel n’est pas le cas, l’auteur peut pour le moins attendre que le lecteur lui témoigne qu’il a réussi à transformer par son travail d’écriture ce qui le faisait souffrir en objet partageable, ayant des qualité humaines, esthétiques, éthiques... En ce sens l’écrit peut donc en venir soit à attaquer le lecteur (ainsi de certains textes très crus) soit au contraire à permettre à l’auteur de sortir de l’isolement dans lequel avait pu le mettre sa confrontation à la démence. En effet, ainsi que nous avons pu le constater dans notre activité clinique, la présence d’un dément dans une famille produit, au moins un temps, un affect de honte qui conduit la famille à cacher, à s’isoler. Remettre en scène cet épisode de sa vie, c’est donc pour partie se donner une seconde chance de travailler la situation, en générale à un moment où celui qui était dément est mort, ce qui a souvent à voir avec la culpabilité et/ou la honte liées au fait d’avoir eu honte du dément;
- construire un récit personnel, dans l’après-coup d’un événement traumatique, permet certes de se déprendre pour partie de celui-ci en se le représentant, mais aussi de donner un sens à ce qui, dans un premier temps, a pu être subi. En même temps une telle démarche, dès lors qu’elle est auto-référée, permet aussi, plus ou moins durablement, grâce à la mise en récit, de redonner une certaine cohérence à sa vie; en effet les événements traumatiques, qu’ils s’imposent du dehors (la démence d’un parent) ou du dedans (sa propre démence) font rupture dans l’histoire d’une vie ou plutôt dans le sentiment de continuité qu’un sujet peut avoir quant à sa propre vie;
- ce type de récit, dès lors qu’il est pensé par celui qui le réalise comme un témoignage, prend aussi une autre dimension, d’une part de s’adresser ainsi à des tiers, d’autre part de devenir exemplaire, ce qui aura une incidence forte sur la réception du texte. Dans les rationalisations des auteurs de ces récits testimoniaux se retrouvent souvent le souhait que leur expérience soit utile à d’autres, ce qui laisse en même temps supposer une dimension de réparation narcissique. Ainsi que cela a déjà été évoqué, de tels récits testimoniaux visent aussi à relancer les processus de liaisons intersubjectives et sociales.
19 La lecture de ces textes se fait sur fond de l’ensemble des enjeux que nous venons d’évoquer et qui sont tous plus ou moins intensément présents dans les écrits de témoignage, dans les récits; ce sont donc maintenant la fonction et les enjeux de ces lectures qui vont être explorés. En effet, le succés de librairie de certains de ces ouvrages montre qu’ils répondent à une attente du public. Ici encore nous dégagerons différentes fonctions de ces récits :
- dans la mesure où il participe à la culture au sens large, le livre publié, de même que la civilisation pour S. Freud, « donne à l’individu des idées, car il les trouve déjà existantes, elles lui sont présentées toutes faites, et il ne serait pas à même de les découvrir tout seul ». Ainsi S. Freud encore évoque-t-il« un trésor tout constitué que la civilisation transmet à l’individu ». Une telle notation permet aussi de différencier le créateur qui, tout en s’appuyant sur ce qui le précède, offre de nouvelles représentations, de nouvelles mises en scènes ou en récit, du récepteur dont le psychisme s’étaye sur le travail effectué par d’autres. Ainsi, le témoignage, romancé ou non, propose-t-il au lecteur des représentations déjà construites, déjà élaborées sur lesquelles le lecteur pourra s’appuyer pour construire les siennes propres, pour tenter d’élaborer son rapport à cet objet inquiétant qu’est la démence, qu’il l’ait déjà rencontrée ou qu’il en anticipe la rencontre; il serait à cet égard utile de repérer à quel moment les gens lisent ces ouvrages. Les textes publiés, et choisis par le lecteur, participent donc à une véritable économie psychique. Cependant, la lecture de ces ouvrages répond aussi à d’autres processus psychiques;
- ainsi que R. Kaës le propose pour les contes, ces récits ont une fonction de légitimation : retrouvant dans le livre certains de ses affects et de ses représentations, certains de ses fantasmes, le lecteur est amené à pouvoir mieux les accepter; si d’autres que lui ont pu ressentir la même chose que lui, si de surcroît ceci a pu faire l’objet d’une publication, alors il n’est pas un monstre, alors la honte ou la culpabilité peuvent, au moins pour partie, se lever;
- par ce dernier aspect nous en approchons un autre, à savoir que la lecture de ces textes portant, sur divers modes, sur des objets communs à l’auteur et au lecteur, ici la démence, participe de la restauration d’un lien aux autres alors que bien souvent la confrontation à la démence se fait sur un mode singulier, voire conduit à une rupture de certains liens familiaux, sociaux, au profit d’un mouvement de repli sur le narcissisme individuel et / ou familial;
- enfin, la lecture de ces ouvrages, en particulier pour ceux qui ont eu un proche atteint de DSTA, offre des figures d’identification, figures idéalisées éventuellement du fait de la manière dont elles se présentent dans le récit, mais surtout du fait qu’elles sont vécues par le lecteur comme ayant suffisamment pu se dégager du traumatisme afin d’en porter témoignage, d’en faire une histoire proposée à d’autres.
21Si tels sont bien les enjeux pour les récits personnels testimoniaux, qu’en est-il pour les œuvres romanesques telles que«Small world»
LA FICTIONNALISATION
22Redoublant, en même temps que mettant à l’œuvre ce que nous venons de décrire quant à l’étayage des psychismes singuliers sur des objets culturels écrits, nous aborderons cette question de la fictionnalisation à partir d’un bref roman d’Annie Bélis «L’autoportrait dit de Dordrecht». Dans cet ouvrage, un narrateur anonyme se livre à un effort de mémoire afin de reconstituer le plus fidèlement possible le tableau « l’autoportrait dit de Dordrecht ». En effet le récit se passe après que cet autoportrait, cette ville et bien d’autres choses encore aient disparu et chacun doit témoigner de tout ce dont il se souvient du monde d’avant. Ce livre met en scène une institutionnalisation du travail de la mémoire qui se fait sur un mode obsessionnel qui n’est pas sans dériver vers un monde totalitaire. En effet tout témoignage est vérifié, au risque de la prison pour celui qui alléguerait des choses qu’il ne pourrait pas démontrer. Le monde s’organise donc sur une séparation aussi stricte que possible entre le témoignage objectif et l’interprétation subjective. Ce que propose A. Bélis dans ce livre permet de ressaisir ce qui se joue entre la logique du témoignage, quand bien même il se fait en première personne, quand bien même il revendique la subjectivité de celui qui l’écrit, et le roman. En effet, dans «Small world», comme dans«L’homme au chat», du canadien G. Dessureault, un écart est creusé entre la réalité clinique, le vécu propre du narrateur aussi vis-à-vis de la démence, et la logique du texte dans la mesure où il y a véritablement mise en fiction, ouverture à une logique autre que celle de la seule relation au sujet dément; dans «Small world» il s’agit d’une dimension policière, dans «L’homme au chat» d’une dimension fantastique puisque jusqu’à la toute fin le lecteur se demande si l’histoire de Cathares rapportée par le personnage atteint de DSTA fait partie de sa pathologie ou s’inscrit dans la logique d’un récit qui intègre la dimension du fantastique dans son univers.
23Dans ces ouvrages, l’auteur est dans une position autre que celle du témoin, avec ce que cela suppose d’une position (réelle ou fantasmatique) de porte-parole de ceux qui ont vécu, vivent ou vivront une expérience de même nature. Nous proposerons qu’il se décolle suffisamment de la situation traumatique initiale (la démence) pour la prendre dans de nouvelles chaînes associatives et narratives, pour les intégrer dans des univers représentationnels auxquels ils étaient jusqu’alors demeurés extérieurs. Nous retrouvons ici ce qu’A. Wieviorka déclare, elle à propos d’un roman se présentant comme un vrai témoignage de la Shoah : «Il y a là quelque chose qui montre le passage complet de cette histoire dans un imaginaire collectif» (Libération, 2 Mars 2000). Nous sommes alors loin de la séduction que dénonce J-N. Cru lorsqu’il écrit que «cette trahison [de la vérité de la guerre par certains écrivains dans des romans] a d’autant plus de succès que le public y trouve ses épisodes favoris. » C’est dire qu’alors le public cherche plutôt à confirmer les représentations sociales qu’il s’est construites et qu’il n’entend pas voir remises en cause par des témoignages dissonants. Dans le cas qui nous intéresse, il ne s’agit au demeurant pas de modifier les représentations sociales et singulières de la DSTA mais de les insérer dans des réseaux d’associations et de narrations plus vastes, ce qui participe en particulier à leur dédramatisation.
24En somme, la fictionnalisation des DSTA, en tant qu’élément traumatique de la réalité, témoigne, à travers le travail d’un auteur en position de porte-parole, de porte-symbolisation de préoccupations collectives, d’un mouvement culturel afin de s’approprier cette réalité traumatique au-delà de la seule logique du témoignage qui peut en venir, au moins au regard du public, à répéter le traumatisme déjà subi de la rencontre (encore une fois réelle ou fantasmatique) avec la démence et les déments. Si, ainsi que nous l’avons écrit au début de ce travail, les DSTA font peur dans la mesure où elles sont vécues par chacun comme l’horizon, le destin ultime et tragique de toute vieillesse, les introduire dans des champs fictionnels préexistants (policier, fantastique...), les transformer en ressort dramatique (au sens de l’action), c’est se permettre de jouer avec et donc d’en déplacer le pathos sans pour autant le nier sur le mode des formations réactionnelles. L’accueil par le public de ces ouvrages, leur diffusion, montre qu’après (et peut-être à partir de) une littérature du témoignage, direct mais aussi romancé, ce qui constitue un premier intermédiaire, il devient possible de dépasser la dimension traumatique et de relancer le travail de fantasmatisation qui témoigne de l’effort du psychisme pour s’approprier et lier ce qui a priori le déborde. Le processus de liaison s’effectue entre les représentations et les affects, ceci sur le plan du préconscient, entre la DSTA et la vie, enfin entre les sujets concernés et les autres.
25L’objet que nous nous sommes donné est d’autant plus complexe qu’il se tient dans un champ articulaire entre le créateur, le récepteur et une époque historique donnée d’une part, entre création littéraire et représentations sociales d’autre part, le point de pivot étant le sujet en tant qu’il est tout à la fois psychisme singulier et adossé au social. La dynamique entre récit ou roman et représentations sociales des sujets atteints de DSTA est circulaire; en effet, l’auteur des écrits est marqué par les représentations qu’il a internalisées, voire est pour partie formé par elles, mais il est aussi un sujet, un acteur qui propose des représentations différentes qui peuvent peu ou prou être à leur tour reprises dans les représentations sociales. Ainsi que nous l’avons vu avec deux romans récents, certains auteurs peuvent non seulement apporter de nouveaux contenus aux représentations mais aussi les insérer dans de nouvelles dynamiques dont nous faisons l’hypothèse, optimiste, qu’elles permettront un traitement moins dramatisé des DSTA.
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