Perspectives et retours d’expériences
L’inclusion des vieux : un processus naturel ? Conditions, usages et freins
- Par Colette Eynard
Pages 85 à 98
Citer cet article
- EYNARD, Colette,
- Eynard, Colette.
- Eynard, C.
https://doi.org/10.3917/gs1.167.0085
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https://doi.org/10.3917/gs1.167.0085
Introduction
1 Avec la notion d’inclusion, il ne s’agit pas d’intégrer des personnes considérées comme différentes dans un groupe où les autres personnes ne sont pas considérées comme telles. Il s’agit au contraire que toute personne, avec ses différences quelles qu’elles soient, soit de plein droit considérée comme faisant partie de la société. Cela implique donc qu’à l’origine ses différences de toute nature ne la fassent pas entrer dans une catégorie, en l’occurrence ici celles de l’âge. Ce sont les personnes en tant que telles qui sont intéressantes dans leur diversité et non pas parce qu’elles appartiennent à un groupe considéré comme défavorisé. « Une société n’est pas un club dont des membres pourraient accaparer l’héritage social à leur profit pour en jouir de façon exclusive. Elle n’est pas non plus un cercle réservé à certains affiliés, occupés à recevoir des subsides attachés à une “normalité” conçue comme souveraine » (Gardou, 2012). L’inclusion n’est donc pas une intégration.
2 En réfléchissant au thème de ce numéro, je me suis demandé quel était mon rapport professionnel et personnel à ce thème de l’inclusion des plus vieux dans notre société et je me suis rendu compte que cela avait été mon fil conducteur depuis 35 ans, et constituait donc un retour d’expériences au long cours. Ces expériences ont été multiples mais elles ont leur origine dans une découverte inopinée et un projet de quartier initié au début des années 1980 : ignorant alors tout des politiques de la vieillesse et n’ayant aucune idée des besoins « spécifiques » des vieux malades ou handicapés, j’ai été surprise de constater que des personnes ordinaires vivant jusque-là de manière indépendante devenaient des « personnes âgées » qui devaient comme elles le disaient « tout abandonner » pour s’en aller vivre, souvent loin de chez elles, dans un lieu inconnu régi par des règles qui n’étaient pas les leurs. Cet étonnement empreint de naïveté a été le déclic qui m’a amenée à monter avec d’autres un projet d’appartements regroupés, en complet décalage avec les établissements d’hébergement de cette époque, afin que ces personnes puissent y vivre « comme tout le monde » dans leur quartier ou leur commune. Ma réflexion personnelle sur les besoins génériques et ceux qui apparaissaient spécifiques a pris là sa source.
3 Cette réflexion initiale et naïve a été ensuite nourrie de multiples manières, dont celles-ci :
- Participation comme auditeur-conseil au Programme SEPIA qui a eu pour objectif de faire réfléchir des équipes pluridisciplinaires à des solutions innovantes en matière d’habitat destiné aux personnes âgées, en utilisant la méthode de programmation générative et participative (Conan, 1989).
- Création collégiale (1992), sous l’impulsion de la Fondation de France et de l’UNIOPSS, du Réseau de consultants en gérontologie (ARCG), réseau pluridisciplinaire réunissant au fil des années une cinquantaine de consultants aux compétences diverses et complémentaires, association dont les principes fondateurs sont notamment la primauté de la personne et une démarche adaptée à la spécificité de chaque situation, la prise en compte du territoire dans la démarche de projet, la participation de l’ensemble des personnes et partenaires concernés par le projet.
- Participation au Groupe Saumon, réunissant des porteurs de projets de plusieurs pays européens afin de susciter l’émergence d’habitats regroupés favorisant la vie domestique (Leichsenring et Strümpel, 1998).
4 Toutes ces expériences m’ont permis de travailler avec des architectes, des programmistes et la Fondation Médéric Alzheimer dans le cadre du programme Eval’zheimer (Eynard et Charras, 2010, 2014), afin de promouvoir une vision inclusive de l’habitat, quels que soient l’âge et les difficultés de ceux qui y vivent, ainsi que la nécessité absolue d’un travail itératif et interactif entre les aspects concernant l’environnement social et institutionnel et l’environnement spatial, comme cela a été démontré par de nombreux auteurs anglo-saxons et, en France, par les travaux de Kevin Charras et de Fany Cérèse, notamment.
5 La question que je me pose est donc celle de savoir si l’habitat inclusif ou tout autre dispositif, service ou objet, dits inclusifs, sont les conditions de l’émergence d’une société inclusive ou si la société doit se donner les moyens de l’être pour que l’habitat et n’importe quel dispositif, service ou objet le deviennent. Se contentera-t-on d’innover ici ou là sans transformation profonde de la société ? Je me propose donc d’explorer les conditions de cette émergence et les freins à son développement dans la société, sur la base de l’expérience plurielle qui est la mienne.
La question de l’âge et des âges
6 Si l’on considère la question de l’inclusion, la notion d’âge ne devrait pas entrer en ligne de compte, toute personne, quelles que soient ses caractéristiques, y compris celles de l’âge, devant pouvoir dans ce contexte être considérée comme membre à part entière de la société.
7 Il est évident qu’à l’heure actuelle il n’en est rien. Pour autant, il ne s’agit pas de nier le vieillissement, un processus naturel qui ne devrait pas se confondre avec une dévalorisation et l’entrée automatique dans un nouvel état, celui de la vieillesse. Et pourtant cette dévalorisation est bien implicitement affirmée si l’on en croit la définition du dictionnaire Larousse : « dernière partie de la vie normale, caractérisée par un ralentissement des fonctions ». On peut s’interroger, à la lecture de cette définition, sur ce que recouvre l’expression « vie normale » et sur le fait que le ralentissement des fonctions semble l’unique caractéristique de cette période de la vie, notre société valorisant en effet la vitesse, qu’elle soit de déplacement ou de compréhension, malgré de nombreuses exceptions, traitées la plupart du temps dans les médias comme des phénomènes exceptionnels. Le dictionnaire Robert définit également la vieillesse comme « le temps de la vie caractérisé par le ralentissement des activités biologiques (sénescence) » tout en soulignant par quelques exemples que le temps de la vieillesse peut être heureux. Dans sa définition de la vieillesse, le Centre national de ressources textuelles (CNRTL) met justement en valeur cette double définition, la vieillesse décrépite et la verte vieillesse, et les oppose ainsi à la jeunesse qui peut mais ne sait pas. Mais les définitions ont leurs limites et il s’agit aussi de considérer ce que Robert Misrahi (Misrahi, 2005) appelle « l’expérience concrète du temps vécu », c’est-à-dire ce que l’être humain fait de son parcours de vie, et comment il peut ainsi avoir une certaine prise sur sa vie, à l’opposé de tout déterminisme social et économique. Nous ne sommes pas qu’une partie d’une catégorie qui nous serait assignée. R. Misrahi précise sa pensée en ces termes : « le fondement (socle et source) de tous les faits sociaux relatifs à la vieillesse est l’expérience personnelle d’un individu désirant vivre, désirant vivre bien et toujours plus longtemps ». Mais il faut aussi considérer que l’expérience de vie a pu être difficile et que l’état de santé ne peut à lui seul être le marqueur du vieillissement, comme le souligne Kieran Walsh (Ogg et Walsh, 2019 ; Walsh et Scharf, 2019) dans ses recherches sur ce thème. L’exclusion sociale des vieux peut prendre en effet son origine tout au long de leur vie, non seulement en ce qui concerne leur santé, mais quant à leurs origines familiales, leurs capacités intellectuelles, leur éducation, leur accès à l’emploi, leurs moyens financiers, tous facteurs de mise à l’écart qui s’accentueront avec le vieillissement, constituant en quelque sorte une double peine. Mais il faut compter aussi avec la capacité de résilience de certains d’entre eux. Si de nombreuses personnes sont durablement submergées par leurs difficultés anciennes et actuelles, et n’ont plus de valeur à leurs propres yeux, et donc aux yeux des autres, d’autres ont une conscience forte de leur identité et la conservent dans la grande vieillesse.
8 Qu’est-ce donc qu’être vieux ? Mis à part le doyen ou la doyenne de l’humanité, on est toujours le jeune ou le vieux de quelqu’un… ou de soi-même si on pense aux personnes de 40 ans qui se voient comme vieilles et qui, lorsqu’elles atteignent 80 ans, se disent qu’elles étaient bien jeunes à 40.
9 Les différents âges de la vie tentent de mettre des frontières entre les différentes étapes de la vieillesse et font l’objet de nomenclatures qui ne se recoupent pas toujours quant à leur début et à leur fin. On peut les voir comme une tentative pour contenir le passage du temps en l’enfermant dans des catégories. Enfance, adolescence, maturité et vieillesse sont des points de repère qui peuvent fluctuer en fonction des personnes, des cultures, des modes de vie. Quand l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) parle d’older adults, des adultes plus vieux que d’autres, nous parlons en France de personnes âgées, en contribuant ainsi à créer une catégorie figée, ce qui nous amène immédiatement à en créer d’autres, les seniors, les dépendants, les Alzheimer, tant est grand notre besoin de nous distinguer de ceux qui nous entourent.
10 Les frontières des âges sont floues sans doute parce que les rites de passage deviennent rares ou sont en décalage avec la réalité : le premier salaire en était un autrefois, comme le service militaire. Or celui-ci n’existe plus et disposer d’un salaire suffisant pour pouvoir songer à quitter la maison familiale est souvent repoussé… à l’âge adulte. Un « senior » de 55 ans qu’on met à la retraite appréciera qu’on lui offre un voyage ou un vélo, mais pas forcément un fauteuil. Quoi qu’il en soit, pour l’OMS, la catégorie dite des aînés commence à 60 ans. On remarque aussi que les tentatives de catégorisation selon des âges précis sont souvent suivies d’affirmations selon lesquelles il existe de nombreuses variations selon les caractéristiques propres à chaque individu.
11 La répartition des individus selon leur tranche d’âge, contribue à stigmatiser la vieillesse qui est perçue comme un déclin, alors qu’un enfant peut vouloir devenir « grand », jeune, d’abord, et adulte ensuite, en symbolisant ainsi l’avenir. Cela instaure une frontière implicite entre les trois premiers âges et le dernier. Même si la situation des vieux a globalement changé depuis la publication de La vieillesse (Beauvoir, 1970), des frontières s’établissent à l’intérieur de cette tranche d’âge, comme elle le rappelle avec force : « Sage vénérable qui domine de très haut le monde terrestre ou vieux fou qui radote et extravague, qu’on le situe au-dessus ou au-dessous de notre espèce, en tout cas on l’exile » (de Beauvoir, 1970, p. 8.). À notre époque, nous distinguons couramment les seniors, les « dépendants » et quelques happy few, à qui leur position sociale ou leurs compétences exceptionnelles donnent un statut particulier, et ce n’est pas si différent des propos de Simone de Beauvoir. Et pourtant, la dimension dynamique du vieillissement devrait nous faire comprendre que le temps de la vieillesse peut être pour tous celui du développement, des nouveaux apprentissages et des découvertes ; cette dimension dynamique ne devrait pas être représentée par une oblique ascendante puis descendante, telle que la suggère une vision biomédicale de la vie, mais plutôt par une ligne droite. « Bien vieillir, c’est s’adapter aux changements et cultiver ce que l’on devient à mesure que l’on change » (Guillet, 2007). Il ne s’agit pas ici de nier le vieillissement et d’occulter le grand âge et la fin de vie, mais de voir comment le découpage de l’existence humaine en différentes phases a conduit peu à peu notre société à se structurer par rapport à ces différentes catégories, en assimilant le dernier âge de la vie à l’âge de la mort, alors que de nombreuses personnes meurent bien avant d’« accéder » à cette catégorie.
Une politique spécifique pour une population spécifique
12 Dans nos sociétés régies en grande partie par les lois de l’économie et une certaine hypocrisie, le discours à propos de la vieillesse est ambivalent : les vieux coûtent cher et sont fragiles donc la vieillesse est considérée négativement. Mais ils peuvent aussi avoir des biens et un bon pouvoir d’achat et, ce faisant, ils participent activement à faire marcher la machine économique, et donc l’ensemble de la société. Déjà dans le rapport Laroque (1962/2014), un rapprochement était fait entre la création des retraites complémentaires, un pouvoir d’achat accru et une certaine intégration des retraités dans la vie de la nation, intégration-piège puisque les moyens nouveaux donnés aux plus âgés l’étaient en fonction de leur catégorie d’âge et de leur statut de retraités. Plus récemment, l’emploi fréquent du vocable silver économie sous-entend que la vieillesse est entre autres un marché.
13 Jusqu’au rapport Laroque (1962), les décisions politiques concernant les différents âges ont essentiellement concerné la précarité, la famille, les femmes. On peut donc se demander pourquoi les personnes âgées ont été de fait exclues des dispositions prises alors. Et pourtant, elles font bien partie d’une famille, elles peuvent être des femmes, elles peuvent avoir aussi de faibles ressources. Les travaux de Pierre Laroque ont bien leur origine dans le fait que ces vieillards, comme on les appelait alors, avaient été « oubliés », soit qu’il s’agisse de personnes riches, bien insérées dans la société et sans besoins qu’elles ne pourraient pas satisfaire, soit que leur précarité, en termes de logement notamment, se soit confondue avec celle de nombreux ménages à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dans les années qui ont suivi. Les dispositions qui les concernaient spécifiquement ont été prises en référence à leur statut de retraités, et non aux problèmes génériques qu’ils pouvaient rencontrer en matière de logement, de revenus, de santé et d’isolement, problèmes dont le caractère est universel et que connaissait aussi la population active de cette époque. Ce fléchage des dispositifs vers cette catégorie paraissait alors d’autant plus logique que l’instauration des retraites complémentaires allait permettre de donner aux personnes de cette tranche d’âge les moyens d’entrer dans la société de consommation. Le but recherché était bien l’intégration et non l’inclusion.
14 L’année 1962 est donc bien une date fondatrice de la politique de la vieillesse en France : ce rapport prenait acte en effet des difficultés vécues par de nombreuses personnes à la retraite ou en âge de s’y trouver, et il mettait l’accent sur la nécessité de parvenir à une intégration la plus large possible des personnes âgées à la société. Mais les intégrer comment ? En leur donnant plus de moyens financiers grâce à la création des retraites complémentaires après celle de la retraite de base en 1945, en leur donnant la possibilité de continuer à vivre chez elles et non dans un hospice, d’accéder au confort, aux loisirs, en préconisant le déploiement de services d’aide à domicile (qui avaient commencé à voir le jour dès les années 1950) et plus tard de services de soin à domicile.
15 Mais si l’accent était mis sur la place des plus âgés dans la société en général et la société de consommation en particulier, les moyens préconisés ont contribué à créer une nouvelle catégorie et, ce faisant, tout un domaine de réflexion et d’action, le monde de la vieillesse, en somme. Deux exemples parmi d’autres : le rapport Laroque suggérait deux pistes de réflexion concernant le logement, des immeubles dédiés exclusivement aux plus âgés, les logements-foyers, ou la réservation, dans chaque immeuble à caractère social, de quelques logements en rez-de-chaussée ou dans les étages inférieurs. Or les communes et les CCAS, qui gèrent majoritairement ces logements, ont choisi massivement les logements-foyers pour répondre aux besoins des plus âgés, ce qui permettait au passage de rendre visible l’attention portée à cette tranche de la population par les pouvoirs publics. Autre exemple : celui des clubs de retraités, afin que ceux-ci puissent se réunir pour des activités de loisir que nombre d’entre eux ne pratiquaient pas, faute de moyens et d’habitude. Les clubs ont certes favorisé ces nouvelles pratiques, mais ont aussi contribué à un certain repli sur soi ou à un entre-soi, un entre vieux en somme, et donc à un clivage entre les différentes générations.
16 Le rapport Laroque peut être considéré comme le coup d’envoi des politiques du vieillissement telles que nous les connaissons aujourd’hui.
17 Dans les années 1975 et au-delà, l’hébergement des personnes âgées se limite aux hospices et à des maisons de retraite congréganistes. Le maintien à domicile s’organise et se déploie sur l’ensemble du territoire, notamment avec la création des services de soin à domicile en 1982. Avec la loi d’orientation du 30 juin 1975, l’État réorganise peu à peu l’hébergement des personnes âgées en créant des établissements dits V120 ou V80 qui préfigurent l’organisation actuelle et qui comportent des sections de cure médicale pour un maximum de 25 % de leur capacité.
18 La loi du 2 janvier 2002 met l’accent sur le respect des droits et des libertés et leur expression, la participation à l’élaboration d’un projet de vie individuel, l’évaluation des besoins, leur analyse et leur mise en œuvre, la coordination et la coopération des services, déjà enclenchée en 1982 avec la création des instances de coordination, qui préfiguraient celle des Centres Locaux d’Information et de Coordination. Les établissements et les services seront soumis à des règles budgétaires strictes et à des contrôles. L’autonomie des personnes et la lutte contre les exclusions sont les principaux objectifs de cette loi.
19 La loi du 20 décembre 2015, dite d’adaptation de la société au vieillissement met l’accent sur l’anticipation de la perte d’autonomie, grâce à l’aide et aux soins à domicile, ainsi qu’aux aides techniques, et sur les risques d’isolement et de perte du lien social. L’adaptation des logements privés et l’intégration des politiques du vieillissement dans les Programmes locaux d’habitat (PLH) sont préconisées. L’Allocation personnalisée d’autonomie (APA) est revalorisée.
20 Ces décisions politiques se sont concrétisées par la création de services, de dispositifs et d’établissements et nécessitent des budgets importants à la charge de l’État, de la Sécurité sociale, de la CNSA et des départements.
21 D’après le rapport Libault (2019), les dépenses publiques en faveur du grand âge représentaient 23,7 milliards d’euros en 2014, soit 1,1% de la richesse nationale, et 80 % de la dépense totale relative au grand âge. Deux points sont problématiques : les Français, qui sont nombreux à aider eux-mêmes leurs parents âgés, y compris dans les tâches de la vie quotidienne, faute de présence professionnelle suffisante, souhaitent une contribution plus marquée de la solidarité nationale. Par ailleurs, le nombre des personnes âgées dépendantes va augmenter inéluctablement du fait des évolutions de la démographie.
22 Parallèlement à la création des différents dispositifs et services destinés à la population des plus de 60 ans, la réflexion universitaire sur le vieillissement et la vieillesse a émergé et s’est structurée à partir des années 1960-1970, mais là aussi, cette réflexion n’est pas sans ambiguïté. Un des pionniers de cette réflexion a été le philosophe Michel Philibert, au sein de l’Université Pierre Mendès-France à Grenoble : « pour la saisir dans toute la complexité de ses dimensions individuelles et collectives, avant que d’agir : telle a été l’ambition première de la “gérontologie sociale” proposée par Michel Philibert » (Gucher, 2012, p. 9). Ce faisant, elle a contribué à la naissance d’un discours sur les vieux souvent en dissonance avec les représentations du public, et qui, au fil des années, a contribué à faire des pratiques non discriminantes une valeur, sinon une règle, dans la mesure où la gérontologie sociale a toujours préféré considérer la personne plutôt que la personne âgée.
23 Elle s’est souvent opposée à la gériatrie, la fragilité des personnes très âgées étant plus que jamais considérée sous l’angle biomédical, y compris en termes de prévention. Or « la fragilité est-elle un syndrome gériatrique ou une simple accumulation de risques ? » (Donnio, 2019, p. 185). Le discours médico-centré entretient dans la population une image négative de la vieillesse, au risque de son exclusion. C’est un paradoxe dans la mesure où les politiques du vieillissement et les progrès de la médecine contribuent à la longévité de la population, en même temps que le discours sur la dépendance entretient l’idée que le grand âge est un fardeau pour la société. Une autre contradiction est apparue avec la crise sanitaire récente, la protection des plus âgés, qu’ils vivent à domicile ou dans un établissement, ayant provoqué leur isolement et la perte ou la diminution de leurs liens avec leurs proches et avec la société en général. En ce qui concerne les personnes vivant dans un établissement, être confinées dans leur chambre a accentué leurs difficultés à se sentir chez elles dans cet espace restreint, soumis à des règles sanitaires et à des normes de sécurité incompatibles avec une ambiance domestique. Les différents rapports préparant la future loi Grand Âge ont d’ailleurs abordé cette question : les Ehpad devraient aussi pouvoir être des habitats inclusifs. Ainsi, le rapport Libault, s’appuyant sur des enquêtes et des entretiens avec le public et les professionnels, met l’accent sur les attentes de la société : respect de la citoyenneté des personnes âgées, attente de mesures rapides concernant un changement de modèle, préfigurant une réorientation de la politique du grand âge. Les préconisations de la CNSA vont dans le même sens ainsi que les dispositions de la loi ELAN. Celle-ci a posé les bases de l’habitat inclusif, qui réunit plusieurs personnes âgées et/ou en situation de handicap dans un regroupement de logements qui seront leur résidence principale. Cet habitat est assorti d’un projet de vie élaboré par les habitants.
24 La gérontologie sociale, qui a tenté de longue date de faire évoluer le regard sur le vieillissement, est restée paradoxalement une affaire de spécialistes qui ont cherché à promouvoir ensemble la réflexion et le travail collectif entre sociologues, juristes, psychologues, architectes… et aussi médecins. C’était méconnaître la culture universitaire française, fondée sur l’excellence dans des domaines particuliers, en l’occurrence ici la psychologie, la sociologie, la médecine, le droit, l’architecture, etc., et les tentatives de pluridisciplinarité ont eu une certaine difficulté à s’imposer dans le contexte français. Tout en reconnaissant les apports de cette réflexion et ayant été nourrie par elle, et surtout son affirmation maintes fois répétée de la primauté de la personne, quel que soit son âge, j’ose dire que le terme de gérontologie a sans doute lui aussi contribué à faire de la vieillesse une catégorie spécifique.
Vers quoi faudrait-il tendre ?
25 L’OMS souhaite que les organisations et les professionnels sachent répondre aux problèmes rencontrés par les individus au cours de leur vieillesse. Mais ne pourrait-on pas poser le problème différemment ? Si on prend par exemple le sentiment de vulnérabilité éprouvé par les plus âgés quand ils sortent de chez eux, peut-on se contenter de dire que les autres générations devraient faire attention à eux ou ne devrait-on pas plutôt traiter cette question d’un point de vue urbanistique et non moral ? Si la ville appartient à tous, il faut en tirer les conséquences à partir des enseignements du design universel, ce qui permettra aux personnes de tous âges, présentant un handicap ou une forme de vulnérabilité passagère ou permanente, quel que soit leur âge, d’habiter leur territoire en toute sérénité. En matière de logement, on peut faire le même constat. C’est particulièrement vrai quand il s’agit des formes d’habitat spécifique destinées aux personnes du grand âge, et notamment des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Cela s’explique notamment par le fait que ces établissements (le terme employé est lui-même révélateur) ne sont pas conçus comme des maisons, mais comme des objets hybrides, mi-hôpital, mi-hôtel. La multiplicité des normes et des contraintes leur donne le plus souvent l’aspect d’un lieu à part, où les résidents ont perdu l’adresse qui leur était propre, la plupart de leurs meubles, et surtout le droit d’y vivre comme ils l’entendent puisque ces bâtiments sont aussi l’espace de travail des professionnels avant même d’être le lieu d’habitation de ceux qui y vivent. Il n’est pas sûr en effet qu’un habitat dédié corresponde aux aspirations des personnes. À n’importe quel âge, le besoin essentiel est que l’espace où l’on vit se laisse habiter, qu’il soit possible d’y imprimer sa marque, qu’on puisse le modeler à son image, qu’on n’y perde pas son identité. Autrement dit, son usage, éminemment personnel, n’a pas grand-chose à voir avec les fonctions qu’on lui assigne. Comme le souligne l’architecte Herman Hertzberger, « un nid protégé – un environnement familier où l’on sait que ses affaires sont en sûreté et où l’on peut se concentrer sans être dérangé – est quelque chose dont a besoin n’importe quel individu ou n’importe quel groupe. Sans cela toute collaboration avec des tiers est impossible. Celui qui ne dispose pas d’un endroit qui lui est propre ne peut pas se situer » (Hertzberger, 2010). Ce besoin est universel et dans ce domaine, le générique est préférable au spécifique. Nous avons eu nous-mêmes dans notre vie professionnelle de nombreuses occasions d’accompagner des projets de transformations d’établissements et de créations d’habitats regroupés. Nous avons constaté que le vœu unanime est de pouvoir rester maître de son territoire et de ses habitudes de vie : pour habiter, nous avons tous besoin d’un espace suffisamment diversifié, comportant une cuisine, même si on ne peut plus préparer ses repas soi-même et une entrée pour marquer la différence entre l’intérieur et l’extérieur. Une personne disait : « Je ne me sens jamais aussi bien que lorsque je rentre chez moi et que je ferme ma porte ». Ces paroles font écho à celles de H. Hertzberger.
26 On le constate aussi en matière de marketing : récemment, un promoteur immobilier a mis sur le marché un immeuble bénéficiant de toutes les nouvelles technologies désirables et d’un très bel emplacement. Cet immeuble comprenait une douzaine de logements destinés à une clientèle âgée, les autres logements ne l’étant pas a priori. Or les personnes intéressées, dont des seniors, ont préféré les autres logements à ceux qui leur étaient théoriquement dédiés, du fait notamment de leur emplacement, de leur taille et de leur confort puisqu’ils étaient eux aussi dotés de toutes les connexions qu’ils pouvaient souhaiter. Ne parlons pas de déni dans ce cas puisque ces personnes pouvaient avec cet achat se projeter dans leur future vieillesse.
27 Comme nous l’avons vu, la gérontologie sociale a ouvert la voie à une réflexion sur un usage abusif des catégories de l’âge et sur leurs effets négatifs quant à l’image de la dernière d’entre elles, la vieillesse. De nombreux éléments ont contribué à la situation actuelle : besoins de classer, de mesurer les personnes et les groupes, particulièrement quand il s’agit de la vieillesse, divisée à son tour en seniors, fragiles, dépendants, et finalement morts, pour les compter, et dans le meilleur des cas, les connaître et les aider.
28 Il ne s’agit pas de supprimer la vieillesse, ni même cette dénomination, mais de se demander si cette caractéristique des individus nous oblige à créer des instances, des réponses, des services et des catégories professionnelles spécifiques à cette catégorie et si l’universalité des besoins, le caractère générique des réponses, ne seraient pas un bon support à une inclusion naturelle des personnes dites âgées dans notre société. Si l’on considère par exemple l’échelle de Maslow (Maslow, 1943), cette universalité des besoins est évidente. Aucune considération sur l’âge, en effet, dans cette échelle des besoins humains, puisqu’à tout âge, quoiqu’à des degrés divers, nous avons des besoins physiologiques, un besoin de sécurité, d’appartenance, d’estime et d’accomplissement de soi.
29 Pourquoi alors ne pas organiser les réponses qu’une société, quelle qu’elle soit, propose aux individus qui la composent, en les déclinant tout au long de la vie : santé, logement, éducation, culture, travail, environnement, vie domestique, sécurité, concernent tous les âges, d’autant plus que l’allongement de la durée de la vie nous amène à considérer ces éléments de manière globale. On peut aussi se demander dans quelle mesure il serait nécessaire de nommer des ministres et des élus territoriaux « aux personnes âgées », ce qui ne simplifie pas toujours la réflexion et la prise de décisions, alors qu’en traitant collégialement des différents thèmes que nous avons cités plus haut, on s’apercevrait sans doute que les besoins humains sont universels et que les réponses qu’on y apporte pourraient l’être aussi.
30 Quelques exemples montrent que des solutions génériques existent :
- Les services à la personne : le Chèque Emploi Service Universel (CESU) concerne tous les particuliers à différents moments de leur vie, pour améliorer le quotidien, pour bénéficier de cours particuliers, pour la prise en charge de quelques heures de ménage ou pour accompagner une personne âgée ou handicapée ou pour la garde des enfants.
- L’adaptation du logement : on imagine en premier lieu que cette adaptation va concerner essentiellement les personnes âgées et/ou handicapées. Or il n’en est rien : la barre d’appui verticale qui permet de sortir du receveur de douche, un receveur extra-plat, un sol de salle de bains antidérapant, sont des éléments de confort que des personnes jeunes apprécient, à condition que ces éléments n’aient pas une connotation hospitalière par le choix des matériaux et des couleurs.
- Les objets connectés : le site internet selectra.info/domotique met en exergue dix objets connectés susceptibles de faciliter la vie domestique de n’importe quel particulier, quel que soit son âge : la caméra connectée, qui assure la sécurité, le thermostat connecté (confort et économies par le pilotage à distance), le climatiseur (confort), les prises électriques (qui coupent automatiquement tout appareil en veille), la montre connectée (confort et gain de temps), la poubelle (gestion des déchets et recyclage), l’éclairage intelligent, le pèse-personne (santé), les capteurs de sommeil (santé), le pilulier (santé). La plupart de ces objets favorisent à la fois confort, gain de temps et économies, trois d’entre eux, concernent la santé de leurs utilisateurs : le pèse-personne, les capteurs de sommeil et le pilulier. Aucun d’entre eux n’est spécifiquement connoté « vieillesse » sur ce site. À cet égard, on peut souligner que le meilleur exemple de design universel est celui de la télécommande, inventée à l’origine au bénéfice des seules personnes handicapées.
Des résistances à tous les niveaux
31 Si ces exemples montrent en effet que cette banalisation est réelle et possible, on peut se demander pourquoi, dès qu’on aborde le sujet de l’âge, nombre de recherches, d’articles et de messages sur les réseaux sociaux professionnels associent immédiatement vieillesse et sphère médico-sociale, vieillesse et technologie, vieillesse et spécificité des solutions et des services, alors que leur caractère générique est évident. Ne soyons pas naïfs, pourtant, car on comprend vite que la vieillesse est un marché qu’on veut capter et il semble bien, à la lecture des nombreux articles sur ce sujet, que ce marché ne se capte pas si facilement.
32 En effet, on constate que l’état de vieillesse est très souvent associé, pour le déplorer, au refus du numérique, du progrès, des nouvelles technologies. Or un senior en bonne santé est loin de ces a priori caricaturaux, étant lui-même sinon en bonne santé, en tout cas familier, quelquefois depuis plusieurs dizaines d’années, des ordinateurs, tablettes et smartphones.
33 On peut donc supposer qu’il trouvera naturel de se servir de cette technologie quand le besoin de davantage de confort et de sécurité se fera sentir. Selon Eurostat, en France, 55 % des personnes âgées de 65 ans et plus utilisent internet au moins une fois par semaine. Et en ce qui concerne le smartphone, ce sont près de 80 % d’entre eux qui l’utilisent.
34 Pourquoi alors cibler particulièrement cette catégorie de la population ? Parce que la vieillesse, au sens politique du terme, est un domaine que beaucoup d’organismes, d’élus, de professionnels et de marchands souhaiteraient s’approprier, même s’il est indéniable que les personnes les plus vieilles sont aussi l’objet de beaucoup de sollicitude et de réelle empathie, se traduisant par nombre de réalisations et d’actions remarquables. Si celles-ci sont remarquables par l’investissement dont elles ont fait l’objet, elles sont souvent peu appréciées par leurs destinataires car elles les renvoient à la catégorie dont ils ne veulent pas, celle de la vieillesse et aussi parce qu’elles sont marquées presque exclusivement du sceau d’une culture médico-sociale.
35 Cette forme de résistance n’est pas la seule. Notre organisation politique, administrative et financière, en multipliant les catégories, ne contribue pas à la fluidité des parcours, notamment quand on est à la fois handicapé et vieux, sans domicile fixe et vieux, femme et vieille, entre autres. Et quand on ne s’y retrouve plus, on parle de fragiles ou de vulnérables, et on retombe aussitôt dans le flou : « Fragiles ? oui, mais quel âge a-t-il (elle) ? » Nommer ainsi les personnes et les groupes est un pouvoir exorbitant, comme l’écrit Jean-Jacques Amyot, « en une appellation, définir le champ, forger une carte d’identité collective pour ceux qui s’y trouvent, faire montre d’un savoir sur une population, voilà une position de pouvoir » (Amyot, 2019, p. 12). Disons aussi que cette catégorisation, bien qu’elle permette aux personnes concernées de « faire valoir leurs droits », crée inévitablement une ségrégation, contribuant ainsi à exclure au lieu d’inclure.
36 Il nous semble donc que la catégorisation des personnes en fonction de leur âge, ainsi que la primauté d’une approche presque exclusivement médico-sociale de la vieillesse sont génératrices d’exclusion, ce qui est en contradiction avec la réflexion menée par la Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie (CNSA). Ce rapport, intitulé « Pour une société inclusive ouverte à tous » pose les bases de ce qui permettrait l’inclusion des personnes, âgées et/ou handicapées. Gardons-nous alors de la tentation de créer une nouvelle catégorie, celle des personnes incluses, sur le modèle de l’habitat inclusif, lorsqu’il est considéré comme une forme particulière d’habitat et non comme une qualité qui devrait être celle de toutes les formes d’habitat. À cet égard, le rapport Piveteau-Wolfrom (2020) peut prêter à confusion. Deux éléments en effet nous paraissent être en contradiction avec le but recherché : la constitution d’un groupe d’habitants de tous horizons, différents par l’âge, l’état de santé et la situation sociale semble aller de soi, et le principe de cooptation des membres de la communauté n’est pas envisagé ; d’autre part, le mode de financement très complexe a pour conséquence que les locataires auront de fait un statut de sous-locataires et seront soumis aux décisions du gestionnaire et des autorités départementales, dans une logique plus médico-sociale que résidentielle (Cérèse, Eynard et Charras, 2020).
37 Quoi qu’il en soit, l’alternative est bien de vieillir à sa manière en gardant son identité propre en accord avec ses propres valeurs ou de se conformer aux modèles en vigueur, senior actif et consommateur ou vieillard dépendant… ou vieux artificiellement inclus dans la société. Il ne faudrait pas en effet que l’inclusion devienne une nouvelle norme sociale.
38 En conclusion, tout ce qui est fait pour les vieux devrait être fait avec eux et finalement, par eux. Telle serait, me semble-t-il, une inclusion réussie car elle le serait sur des bases participatives et en prenant en compte les usages des personnes concernées et pas seulement leurs besoins.
Références
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Mots-clés éditeurs : âges, catégories, inclusion, politiques, usages
Date de mise en ligne : 17/05/2022
https://doi.org/10.3917/gs1.167.0085