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L’appel de la Patrie : les réservistes et les volontaires français du Chili pendant la Première Guerre mondiale

Pages 7 à 23

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  • Carrellán Ruiz, J.-L.
  • et De La Llosa, A.
(2018). L’appel de la Patrie : les réservistes et les volontaires français du Chili pendant la Première Guerre mondiale. Guerres mondiales et conflits contemporains, 270(2), 7-23. https://doi.org/10.3917/gmcc.270.0007.

  • Carrellán Ruiz, Juan Luis.
  • et al.
« L’appel de la Patrie : les réservistes et les volontaires français du Chili pendant la Première Guerre mondiale ». Guerres mondiales et conflits contemporains, 2018/2 N° 270, 2018. p.7-23. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2018-2-page-7?lang=fr.

  • CARRELLÁN RUIZ, Juan Luis
  • et DE LA LLOSA, Alvar,
2018. L’appel de la Patrie : les réservistes et les volontaires français du Chili pendant la Première Guerre mondiale. Guerres mondiales et conflits contemporains, 2018/2 N° 270, p.7-23. DOI : 10.3917/gmcc.270.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2018-2-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gmcc.270.0007


Notes

  • [1]
    Ce travail fait partie du projet de recherche Fondecyt Regular (CONICYT, Ministerio de Educación, Chili) nº 1160452 : La patria en guerra. Las colonias europeas en el sur de Chile durante la Primera Guerra Mundial y la posguerra (1914-1924).
  • [2]
    Adapté en français d’Eric Hobsbawm, Historia del siglo xx: 1914-1991, Barcelone, Crítica, 2000, p. 22.
  • [3]
    Edward Hallet Carr, 1917: antes y después, Madrid, Sarpe, 1985.
  • [4]
    Le revers anglais fut considéré par le représentant diplomatique français à Santiago comme un manque de neutralité évident du Chili qui, malgré les dénonciations répétées, permettait l’existence de radio-émetteurs clandestins dans les entreprises ou les maisons privées allemandes. Par ailleurs, l’affrontement naval de novembre 1914 paralysa le trafic commercial puisque les navires n’osaient sortir en mer. Cela répercuta à son tour sur les recettes des douanes des ports chiliens. Le gouverne­ment chilien décida alors de réduire les chargements autorisés de charbon, de façon à contrôler les trajets et les réduire, c’est-à-dire pour permettre d’arriver uniquement jusqu’au Callao (Pérou) ou jusqu’à Montevideo (Uruguay). Légation de la République Française, Santiago, 10 novembre 1914, no 110, « Le combat naval de Sainte Marie et la neutralité du Chili », de Delvincourt à S. E. le ministre Delcassé, ministre des Affaires étrangères, Paris, p. 2, MAE, Guerre 1914-1918, Amérique latine, Chili, 199, I.
  • [5]
    Olivier Compagnon, « “Si loin, si proche…” La Première Guerre mondiale dans la presse argentine et brésilienne », in Jean Lamarre, Magali Deleuze (dir.), L’Envers de la médaille. Guerres, témoignages et représentations, Québec, Presses universitaires de Laval, 2007, p. 77-78.
  • [6]
    Tulio Halperin Donghi, Historia Contemporánea de América Latina, Madrid, Alianza Editorial, 13e éd., 1996 ; Leslie Manigat, L’Amérique latine au xxsiècle, Paris, Éd. Richelieu, 1973.
  • [7]
    María Inés Tato, « La Gran Guerra en la historiografía argentina. Balance y perspectivas de investigación », Iberoamericana, 2014, XIV, 53, p. 96-98.
  • [8]
    Santiago, le 17 août 1914, no 83, « La guerre en Europe et le Chili », Delvincourt, ministre de la République au Chili à S. E. le ministre des Affaires étrangères à Paris, p. 3. MAE, Guerre 1914-1918, Amérique latine, Chili, 199, I.
  • [9]
    Olivier Compagnon, « “Si loin, si proche…” », op. cit., p. 78.
  • [10]
    Ramón D. Tarruella, 1914. Argentina y la Primera Guerra Mundial, Buenos Aires, Aguilar, 2014.
  • [11]
    Hernán Otero, La Guerra en la sangre: los franco-argentinos ante la Primera Guerra Mundial, Sudamericana, 2009.
  • [12]
    Juan Ricardo Couyoumdjian, « El mercado del salitre durante la Primera Guerra Mundial y la postguerra, 1914-1921 : notas para su estudio », Historia, 1974-1975, no 12, p. 13-55 ; Juan Ricardo Couyoumdjian, Chile y Gran Bretaña durante la Primera Guerra Mundial y la posguerra, 1914-1921, Santiago, Andrés Bello/PUCCh, 1986.
  • [13]
    Alvar De La Llosa, « Las relaciones económicas y financieras entre Chile y Francia (1905-1939) », Amérique latine. Histoire et mémoire. Les Cahiers ALHIM, no 28, 2014, https://alhim.revues.org/5124
  • [14]
    Mario Góngora, Ensayo histórico sobre el concepto de Estado en Chile siglos xix y xx , Santiago, Ed. Universitaria, 1998 ; Ana María Stuven, Estado y nación en Chile y Brasil en el siglo xix , Santiago, Universidad Católica de Chile, 2009 ; Gabriel Cid, Alejandro San Francisco, Nación y nacionalismo en Chile. Siglos xix y xx , Santiago, Centro de Estudios Bicentenario, 2009.
  • [15]
    Milton Gordon, Human Nature, Class and Ethnicity, New York, Oxford University Press, 1978.
  • [16]
    Massimo Livi Bacci, Historia de la población europea, Barcelone, Crítica, 1999.
  • [17]
    Entre 1840 et 1940, près de 25 000 Français s’établissent au Chili, Jean-Pierre Blancpain, Le Chili et la France : xviiie-xxe siècles, Paris, L’Harmattan, 1999.
  • [18]
    Hernán Otero, op. cit., p. 17 et 28.
  • [19]
    Jean-Pierre Blancpain, op. cit.
  • [20]
    Jean-Pierre Blancpain, Los alemanes en Chile : (1816-1945), Santiago, Hachette, 1987. Les Allemands au Chili, Köln, Böhlau, 1974.
  • [21]
    Santiago, 17 août 1914, no 83, « La guerre en Europe et au Chili », de Delvincourt, ministre de la République française au Chili, à SE le ministre des Affaires étrangères, Paris, p. 1. MAE, Guerre 1914-1918, Amérique latine, Chili, 199, I.
  • [22]
    Le Traité d’Ancón de 1883 prévoyait qu’au bout de 10 ans les populations locales devraient décider de la souveraineté du territoire. Le Chili tergiverse, tentant de peupler la région. En 1920, le Pérou porte l’affaire devant la SDN qui refuse de la considérer. La diplomatie états-unienne reprend l’affaire. En 1929, Santiago et Lima arrivent à un accord : le Chili garde Arica et rend Tacna au Pérou.
  • [23]
    MAE, Guerre 1914-1918, Amérique latine, Chili, 199, I. Idem, p. 5 v°.
  • [24]
    El Mercurio, 2 août 1914, p. 14.
  • [25]
    Santiago, le 17 août 1914, no 83, « La guerre en Europe et le Chili », Delvincourt, ministre de la République au Chili à S. E. le ministre des Affaires étrangères à Paris, p. 6. MAE, Guerre 1914-1918, Amérique latine, Chili, 199, I.
  • [26]
    Selon les lois de l’époque, seuls pouvaient émigrer les jeunes qui avaient accompli leurs obligations militaires.
  • [27]
    El Mercurio, 2 août 1914, p. 14.
  • [28]
    MAE, Guerre 1914-1918, Amérique latine, Chili, 199, I. Idem, p. 6 v°.
  • [29]
    « L’extension du rapatriement aux personnes non mobilisables » s’étendait, ainsi « Les femmes et les enfants de mobilisés sans ressources sont rapatriés aux frais de l’Intérieur » (comprendre le ministère). MAE, CCP 1897-1914, Amérique, Guerre 1914-1918, vol. 112, f° 25.
  • [30]
    Hernán Otero, op. cit., p. 103.
  • [31]
    El Mercurio, 3 août 1914.
  • [32]
    MAE, Guerre 1914-1918, Amérique latine, Chili, 199, I. Idem, p. 6 v°.
  • [33]
    El Diario Ilustrado, 7 août 1914.
  • [34]
    El Sur, 14 août 1914, p. 2.
  • [35]
    El Diario Ilustrado, 7 août 1914.
  • [36]
    El Sur, 4 août 1914, p. 1.
  • [37]
    El Mercurio, 5 août 1914, p. 11.
  • [38]
    El Mercurio, 6 août 1914, p. 3.
  • [39]
    Dans un premier temps, le navire apparaît dans El Mercurio sous le nom d’Oriana puis ce journal, comme les autres, rectifie et livre son nom exact, Orduña.
  • [40]
    El Mercurio, 6 août 1914, p. 13.
  • [41]
    El Diario Ilustrado, 6 août 1914, p. 1.
  • [42]
    « oración patriótica despidiendo a los jóvenes voluntarios a quien la patria llama ».
  • [43]
    « después de la oración la banda ejecutó la Marsellesa, haciendo vibrar las bóvedas del templo con las notas del himno de la libertad y produciendo en la concurrencia un momento de intensísima emoción ».
  • [44]
    El Diario Ilustrado, 6 août 1914, p. 2.
  • [45]
    El Sur, 7 août 1914, p. 8.
  • [46]
    El Sur, 11 août 1914, p. 7.
  • [47]
    El Sur, 14 août 1914, p. 2. Loi du 5 août 1914, Article unique, Paris le 5 août 1914, signé Poincaré. MAE, CCP 1897-1914, Amérique, Guerre 1914-1918, vol. 112, f° 27 bis. « Ces allocations seront fournies par l’État pendant toute la durée de la guerre, quel que soit le sort du militaire, dans des conditions qui seront déterminées par décret ».
  • [48]
    El Mercurio, 5 août 1914, p. 11.
  • [49]
    El Mercurio, 6 août 1914, p. 13.
  • [50]
    El Diario Ilustrado, 7 août 1914.
  • [51]
    El Diario Ilustrado, 6 août 1914, p. 2.
  • [52]
    El Mercurio, 6 août 1914, p. 7.
  • [53]
    El Mercurio, 8 août 1914, p. 10. Le 10 août 1914, dans une lettre au ministre français, la légation du Chili à Paris accusait réception du télégramme du ministère chilien des Affaires étrangères par lequel le gouvernement du Chili informait de sa position de neutralité dans le conflit qui opposait la France à l’Allemagne, en accord avec la Convention signée au cours de la Seconde Conférence de Paix. Paris, 10 août 1914, le ministère plénipotentiaire à S. E. M. Gaston Doumergue, ministre des Affaires étrangères de France. MAE, Guerre 1914-1918, Amérique latine, Chili, 199, I.
  • [54]
    Notons au passage qu’après l’ouverture du canal de Panamá, l’Orduña navigua entre les Antilles et l’Europe. On le retrouve ainsi en 1936 quand il transporte au départ de La Havane les volontaires espagnols émigrés et les Cubains qui partent se battre pour défendre la République espagnole.
  • [55]
    El Sur, 14 août 1914, p. 2.
  • [56]
    El Sur, 26 août 1914, p. 4.
  • [57]
    El Sur, 29 août 1914, p. 5.
  • [58]
    El Sur, 1er septembre 1914.
  • [59]
    El Sur, 22 septembre 1914.
  • [60]
    El Sur, 28 septembre 1914.
  • [61]
    Hernán Otero, op. cit., p. 116.
  • [62]
    El Sur, 1er octobre 1914, p. 1.
    On trouve mention de l’annonce d’une « amnistie pour faits antérieurs au 2 août accordée à tous les insoumis et déserteurs armées terre et mer et bâtiments de commerce, qui se seront présentés ou se présenteront volontairement à autorités militaires ou à agents diplomatiques et consulaires jusqu’au 11 août inclus pour ceux résidant dans pays limitrophes France […] jusqu’au 14 septembre inclus pour tous autres pays ». Paris, le 8 août 1914, télégramme s. no, Signé Doumergue. MAE, CCP 1897-1914, Amérique, Guerre 1914-1918, vol. 112.
  • [63]
    El Sur, 3 septembre 1914, p. 4.
  • [64]
    Michaël Bourlet, « Les volontaires latino-américains dans l’armée française pendant la Première Guerre mondiale », Revue historique des Armées, 2009, p. 255.
  • [65]
    Hernán Otero, op. cit., p. 103.
  • [66]
    Michaël Bourlet, op. cit.

Introduction

1En 1939, au moment de la mobilisation précédant la Seconde Guerre mondiale, le représentant français à Santiago du Chili faisait part à sa hiérarchie de son bon espoir d’envoyer dans l’Hexagone un fort contingent militaire de Français résidant au Chili. Son espérance se fondait sur le souvenir encore vivace de l’enthousiasme patriotique des Français du Chili qui étaient partis en masse en août 1914. Il n’en fut rien ; mais il est intéressant de constater que 25 ans plus tard, l’embrasement patriotique des Français du Chili avait laissé une trace mémorielle. Sans doute ce départ massif avait été exceptionnel. C’est ce que nous nous proposons d’étudier ici à travers diverses sources d’époque.

2La Première Guerre mondiale est un des jalons les plus importants de l’Histoire universelle. Différents auteurs ont montré cette importance dans leurs œuvres. Éric Hobsbawm considère que la Grande Guerre marque, avec la révolution russe, le début d’un xxsiècle court qui prendra fin avec la disparition de l’URSS. Pour Hobsbawm, cette date trace une division entre deux mondes. Elle marque aussi d’importants change­ments de régimes politiques, à l’intérieur des frontières des pays, mais elle provoque surtout une crise de civilisation qui brise définitivement le vieil ordre libéral instauré au xixsiècle, celui-là même qui croyait au progrès de la science et de l’humanité. Bref, l’ordre économique et social libéral s’effondra.

3Hobsbawm signale qu’en 1914 débute le siècle le plus mortifère de l’histoire puisque l’envergure, la fréquence et la durée des conflits guerriers qui vont frapper sans interruption le siècle, à travers des catastrophes humaines sans équivalent, ont causé les plus grandes famines de l’histoire et un génocide systématique [2].

4La guerre accéléra des processus politiques, économiques et sociaux déjà en marche. D’autres transformations apparurent, dérivées de la dynamique propre à la guerre ou comme résultantes du conflit. Un élément essentiel de cette période fut la révolution russe qui montra au mouvement ouvrier que la conquête du pouvoir et la création d’un État au service des travailleurs étaient possibles ; en même temps, elle terrorisa la bourgeoisie occidentale qui craignait une possible contagion aux autres pays.

5Pour la première fois, depuis la Révolution française, l’unité idéologique entre les régimes politiques de l’Europe d’alors se brisait, et, par ailleurs, un État refusait le système capitaliste. En même temps, l’apparition de ce nouvel État apportait une nouveauté de taille dans le développement des relations internationales puisque l’acteur principal n’était officiellement plus l’État mais la classe ouvrière et son internationalisme qui pouvaient se mettre exclusivement au service de l’URSS. L’historien britannique E. H. Carr considère pour sa part que la révolution soviétique représente l’événement le plus important du xxsiècle [3].

6Deux pays extra-européens faisaient aussi leur entrée sur la scène internationale : les États-Unis et le Japon. Avec la toute jeune Russie soviétique – qui le 15 décembre 1917 signe un armistice avec les puissances centrales, puis est contrainte au traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918 –, les États-Unis – dont, par deux fois, le 19 novembre 1919 et le 19 mars 1920, le Sénat rejeta le traité de Versailles (28 juin 1919) –, abandonnèrent à son destin le nouvel ordre qui cherchait un équilibre dans la Société des Nations créée en janvier 1920. Cependant, la fin de la Première Guerre mondiale provoqua l’apparition et la domination des États-Unis sur Europe, avec son système financier, son mode de vie, ses produits manufacturés et sa technique avancée de production de masse. Les accords entre les puissances comme ceux que l’on avait pu observer au temps de la paix de Westphalie ou du congrès de Vienne étaient désormais révolus et impossibles ; le Vieux Monde européen s’effondrait, et quatre dynasties pluri-centenaires qui avaient présidé aux destins de l’Europe, disparaissaient, laissant la place à de nouveaux États qui, enfin, concrétisaient les rêves frustrés des peuples qui depuis la fin des guerres napoléoniennes songeaient à former leur État-nation.

7En Amérique de langue espagnole, les travaux qui ont analysé les effets de la Première Guerre mondiale sont peu nombreux. Cette carence d’études sur la Grande Guerre est, selon Olivier Compagnon, justifiée par le fait qu’au contraire de l’Europe ou de l’Amérique du Nord, ces pays n’ont pas connu la guerre. Par ailleurs, l’espace latino-américain a été appréhendé de façon marginale par les pays belligérants, avec des batailles limitées, à l’instar de celles que soutinrent les navires britanniques et allemands face aux côtes du Chili [4] ou des Malouines. D’autre part, comparés avec la totalité des combattants engagés, les soldats provenant de l’Amérique hispanique furent peu nombreux. Pourtant, bien que seul le Brésil envoie des troupes sur le front quelques mois avant l’Armistice, la majorité des pays latino-américains rompit ses relations avec les empires centraux, et nombreux furent ceux qui signèrent le traité de Versailles aux côtés des Alliés. De la même façon, le faible nombre de morts parmi les soldats qui provenaient d’Amérique latine a contribué à ce désintérêt de la part des chercheurs [5].

8Ce panorama historiographique est un reflet de la vision traditionnelle qui a été construite d’une Amérique hispanique comme une région périphérique peu ou pas affectée par les impacts d’une géopolitique conçue ou produite depuis le centre de gravitation d’un système international représenté par les puissances européennes et les États-Unis [6]. En ce qui nous concerne, nous désirons souligner que nous sommes loin de partager cette idée puisque nous considérons que sur le Continent américain, les événements de 1914-1918, leur déroulement et leur aboutissement, ont été vécus avec intérêt et passion, et ont connu des échos multiples dans les diverses sociétés, dont la chilienne ; preuve en est le discours de la presse de l’époque.

9En ce qui concerne l’Argentine et le Brésil, les travaux de María Inés Tato, Hernán Otero, Ramón Tarruella et Olivier Compagnon rendent compte de l’impact de la Première Guerre mondiale dans ces pays selon des perspectives différentes. Ces auteurs remarquent également que les effets économiques et les liens diplomatiques sont les seuls éléments qui ont retenu l’attention des chercheurs qui ne se sont pas préoccupés d’analyser les dynamiques internes de ces sociétés face à la guerre. María Inés Tato affirme pour sa part qu’il conviendrait d’approfondir l’étude du discours élaboré par les défenseurs de la neutralité, car elle considère qu’il est très hétérogène. Elle souligne aussi le besoin de réaliser des études comparatives sur comment les différentes sociétés latino-américaines ont réagi face à ce discours et ont pris position face à celui-ci, en incluant des points de comparaison possibles avec certaines nations européennes puisqu’ils coïncident dans l’affirmation de leur neutralité [7].

10Olivier Compagnon affirme que l’ostracisme dont est victime la Grande Guerre dans l’historiographie contraste fortement avec l’omniprésence du conflit dans la presse latino-américaine. Selon lui, la guerre apparaît comme un élément de modernisation et de professionnalisation de la presse. Il insiste sur le fait que, dès la fin 1914, les journaux se font l’écho des nouvelles du front et témoignent du grand intérêt que soulevèrent les premières batailles en Europe et même ailleurs. Ces médias, quelles que soient leurs tendances politiques ou leur périodicité, rendirent compte pendant plus de quatre ans de la guerre, alors que celle-ci n’avait pas de répercussions directes en Amérique latine.

11Il convient cependant de nuancer ces affirmations puisque la presse latino-américaine se divisa en pro-alliés et en germanophiles, et que tous les journaux acceptaient des ambassades et des organismes représentatifs des colonies européennes émigrées des informations, notamment moyennant rémunération ; c’est du moins ce que les documents diplomatiques montrent [8].

12Compagnon affirme aussi que le traitement de ce conflit lointain reflète également un système complexe de représentions de l’Europe créé tout au long du xixsiècle, et que lors du conflit mondial celui-là a été profondément remis en question. Il signale donc que la presse constitue une fenêtre à travers laquelle se reflète la crise d’identité qu’ont connue les pays latino-américains pendant les trois premières décennies du xxsiècle et que la Première Guerre mondiale constitue un élément de première importance [9].

13À travers les intérêts économiques et la présence de milliers d’émigrés, Ramón Tarruella aborde l’étroite relation entre l’Argentine et l’Europe en se concentrant sur le thème de la neutralité argentine, le traitement des nouvelles en provenance d’Europe et la formation de l’opinion publique, les comportements de celle-ci, des partis politiques et des migrants européens dont les pays participèrent au conflit, ainsi que la façon dont les États-Unis déplacent la Grande-Bretagne dans la domination de l’économie d’exportation agricole argentine [10].

14Les travaux d’Hernán Otero traitent principalement des discours et des comportements des Français résidant en Argentine, et des effets de la Première Guerre mondiale dans les domaines sociaux, économiques et politiques. Il aborde aussi les divisions internes qui apparaissent au sein de la société argentine qui se divise entre ceux qui prônent la neutralité et ceux qui prônent la rupture, et il évoque les débats politiques à l’intérieur du gouvernement face aux mesures à adopter pendant le conflit [11].

15Concernant le Chili, les auteurs qui ont analysé depuis une perspective nationale le conflit mondial ne sont pas nombreux. Les études qui ont abordé les conséquences de la Grande Guerre au Chili se concentrent sur les relations diplomatiques de la République chilienne avec les puissances en guerre, sur l’impact économique, le repli du commerce international, et le début d’un cycle de conflits sociaux, ainsi que la substitution de la Grande-Bretagne par les États-Unis comme pays exerçant une influence hégémonique. Cette situation laisse à l’abandon des pans entiers concernant les impacts de la Première Guerre mondiale au Chili. De sorte que les travaux analysant les comportements et les positionnements des différents acteurs sociaux chiliens face à la guerre en Europe, tels les gouvernements, les partis politiques, les organisations d’entrepreneurs, les militaires, les religieux, les intellectuels et les colonies d’émigrés européens, sont peu nombreux. Les études abordant les effets et les débats au sein de la société chilienne de cette crise de civilisation qui affectait le monde occidental – pour reprendre les termes propres à la perception de l’époque – sont peu nombreuses. La recherche bibliographique que nous avons entreprise n’a donné que de faibles résultats.

16Au Chili, Ricardo Couyoumdjian est un des historiens qui ont cherché à rendre compte des relations et des impacts de la Première Guerre mondiale sur la société chilienne. Parmi ses travaux, on remarque Chile y Gran Bretaña durante la Primera Guerra Mundial y la posguerra, 1914-1921, où il aborde la situation politique, sociale et économique de son pays en 1914, ses relations avec la Grande-Bretagne, ainsi que ses liens économiques avec l’Allemagne et les États-Unis. On remarque un aparté consacré à l’analyse de la colonie britannique résidant dans le pays austral, notamment à Valparaíso [12]. Des travaux comme ceux de Couyoumdjian ont ouvert la voie à l’explication de l’impact de la Première Guerre mondiale au Chili. Néanmoins, cette thématique est loin d’être épuisée, et nous pensons qu’il est possible de la prolonger et d’effectuer de nouveaux apports concernant différents plans et perspectives.

17Il existe nonobstant une littérature abondante qui détaille les incertitudes économiques que le Chili a subies pendant la Première Guerre mondiale, notamment concernant le plus important de ses produits d’exportation, le salpêtre, ainsi que les conflits ouvriers provoqués par l’évolution des achats et du prix du salpêtre. De sorte que l’on remarque quelques travaux sur les relations commerciales avec la France et le retrait du capital étranger que la guerre provoque et qui a eu un impact considérable sur la tentative chilienne de mettre en place une industrie nationale productrice d’acier [13].

Émigration et identité au Chili

18Dans ce travail, nous nous proposons d’analyser le départ vers l’Europe en guerre des réservistes et des volontaires de la colonie française résidant au Chili au début de la Première Guerre mondiale. Par le biais de la presse et des sources documentaires consultées dans des archives diplomatiques chiliennes et françaises, nous avons étudié le départ d’un groupe important de Français résidents au Chili. Il s’agit d’un groupe qui, nous le pensons, voyageait pour la première fois vers le Vieux Monde puisqu’il s’agissait de membres de la deuxième ou troisième génération de familles d’émigrants.

19Généralement, l’historiographie chilienne sur l’émigration s’est contentée de décrire et de quantifier les collectifs d’étrangers, d’expliquer les processus d’installation, de connaître leurs occupations économiques et de détailler les institutions créées. Nous n’avons trouvé aucune étude concernant les comportements politiques ou les débats internes de ces communautés. De la même façon, nous n’avons pas trouvé de travaux qui abordent les réactions ni les effets provoqués par l’appartenance à une colonie étrangère dans le cadre du nouveau contexte de guerre et développé dans leurs localités européennes d’origine, et rien sur l’attitude d’antagonisme qu’auraient pu développer les diverses communautés dont les nations, en Europe, s’affrontaient les armes à la main. Rien non plus sur le comportement d’individus appartenant à des groupes ethniques qui se sentaient opprimés à l’intérieur de certains empires centre-européens (par exemple, parmi d’autres, dans le cas des composantes des diverses nationalités de la future Yougoslavie, face à l’empire austro-hongrois).

20Depuis l’arrivée de ces étrangers au xixsiècle, l’État développa un travail de « chilénisation » de ces individus, surtout, sur la seconde génération de ces collectivités, majoritairement dans le cadre de l’école ou du service militaire. Et, à travers la production et la divulgation de symboles nationaux, à l’intérieur d’une politique plus générale destinée à l’ensemble de la population qui débute au cours de la première moitié du xixsiècle, et qui a été analysée par divers auteurs tel Mario Góngora ou plus récemment par Ana María Stuven ou Gabriel Cid, pour n’en citer que quelques-uns [14].

21La création par les autorités chiliennes d’un attachement des Européens au pays d’accueil se concentra sur le sud du Chili qui avait été incorporé à la nation à partir de 1883. Aux yeux des autorités d’alors, les avantages de l’immigration européenne étaient l’augmentation de la population dans le territoire national, la dilution de la présence des Indiens, la colonisation des terres agricoles, la construction de chemins de fer, la contribution à l’expansion des affaires et de l’activité industrielle.

22Les migrants européens, dont les capacités de travail étaient officiellement supérieures, arrivèrent appuyés par l’État avec la mission d’étendre leur travail et leur civilisation parmi les habitants des territoires du sud du Chili dont la culture était officiellement considérée comme inférieure. Le plan étatique envisageait de construire une société dominée par l’idéologie de l’époque et commune à la majorité des pays latino-américains d’alors : l’assimilation par tous du mode de vie que les autorités de chaque nation considéraient comme valable [15].

23En ce sens, dans le cas du sud du Chili, les habitants autochtones indigènes comme les étrangers, devaient assimiler les valeurs de l’identité nationale chilienne. En revanche, le danger existait que les Européens fussent disposés à maintenir leur langue, leurs coutumes et leurs principes en créant de la sorte des enclaves ethniques. Dans ces conditions, l’État chilien se préoccupa de ce que ces communautés assimilent les valeurs nationales et oublient, dans la mesure du possible, les sentiments patriotiques d’origine.

24Ainsi, pour valoriser la réalité de l’identité de la colonie française au Chili, le moment où éclate la Première Guerre mondiale constitue un instant important puisque les membres de cette collectivité doivent choisir entre privilégier l’identité européenne ou, au contraire, la chilienne. Dans ce sens, nous nous proposons d’analyser les degrés et les types de réussite et d’échec de l’État chilien dans son désir d’obtenir que ces immigrants assimilent l’identité chilienne pendant la guerre 1914-1918, en prenant en compte tous les facteurs qui peuvent nous aider à comprendre ce problème.

25Il convient donc d’aborder le contexte dans lequel vivent les communautés françaises résidant au Chili. Les recensements chiliens de 1907 et 1920 montrent que les étrangers étaient peu nombreux : 4,3 % de l’ensemble de la population en 1907 et 3 % en 1920. Si on compare ces données avec celles des pays voisins tels que l’Argentine, l’Uruguay et le Brésil, on remarque que la présence française au Chili est très restreinte. L’immigration européenne en Amérique – le phénomène démographique le plus important du xixsiècle, jusqu’à la Première Guerre mondiale, selon Livi Bacci [16] –, a eu un gros impact au Chili, puisque beaucoup de migrants arrivèrent au Chili dans le cadre d’une politique planifiée de l’État qui bénéficiait de l’appui des grands propriétaires terriens qui disposaient de la majorité au Parlement.

26L’historiographie montre que les colonies européennes tentèrent de maintenir leur culture d’origine au cours de la première génération, et dans une moindre mesure au cours de la seconde, en cherchant d’abord à s’installer dans des lieux où habitaient déjà leurs compatriotes, et en se regroupant dans des institutions propres telles les compagnies de pompiers ou les sociétés de secours mutuels, et en développant leur culture dans le cadre des écoles ou des journaux.

27Les activités économiques, culturelles et sociales de ces groupes, tout comme leur récente arrivée dans le pays d’accueil, firent que les liens avec les lieux d’origine se maintinrent actifs. En conséquence de quoi, on peut supposer qu’un événement de la taille de la Première Guerre mondiale a eu un fort impact. Nous pensons que pour les immigrants, et en particulier pour les colons allemands, italiens, français et britanniques, la Grande Guerre ne resta pas un événement lointain, mais que, au contraire, les familles et les amis restés de l’autre côté de l’Atlantique qui là vivaient directement le conflit, transmirent une part de leur expérience par voie épistolaire. Les jeunes qui partirent se battre en Europe furent nombreux, et beaucoup y moururent. Il est donc légitime de se demander dans quelle mesure l’identité européenne influença au moment de prendre la décision de partir pour le front ?

28Le recensement chilien de 1907 montre qu’il y avait alors 9 800 Français au Chili [17]. Un chiffre certes modeste si on le compare au nombre de Français résidant à la même époque en Argentine, 80 000, la plus forte colonie française en Amérique latine [18]. Dans son ouvrage sur les Français au Chili, Jean-Pierre Blancpain déclare que ceux qui partirent se battre en Europe en 1914 furent nombreux. Il signale aussi que les associations de combattants étaient importantes. Il en nomme quelques-unes sises dans diverses villes, cependant, il ne fait aucune allusion aux comportements politiques développés pendant ou après la guerre [19]. En revanche, dans son ouvrage sur les Allemands, il ne mentionne rien concernant le contexte de la Première Guerre mondiale [20].

La colonie française et la conscription

29L’assassinat de l’héritier de l’Empire austro-hongrois, le 28 juin 1914 à Sarajevo, provoqua la chute de la première pièce du domino qui allait entraîner l’affrontement des principales puissances européennes regroupées en deux grands blocs antagonistes. Un mois plus tard, les autorités autrichiennes déclarèrent la guerre à la Serbie. Puis, l’Allemagne la déclara à la Russie, le 1er août. Face à de tels événements, la France décréta la mobilisation générale de ses armées.

30Une dépêche diplomatique française permet d’entrevoir la réaction de l’État chilien et le comportement de son opinion publique face à l’événement. Il est évident que l’on doit prendre ces informations avec les précautions nécessaires face à l’exaltation nationaliste qui domine le moment historique et les esprits d’un pays en guerre : « Il était naturel que la rapidité des événements qui ont amené la guerre presque générale en Europe provoquât une stupeur parmi les nations du Nouveau Monde. Jusqu’à la dernière heure l’optimisme n’a cessé de régner et même l’ouverture des hostilités a laissé ici quelques sceptiques [21]. » Dans son analyse, le représentant français révèle que les officiers chiliens, tout autant que la presse locale, se montrent peu favorables à la France, puisque, selon son point de vue, le Chili est dominé par la banque allemande. Nonobstant, les classes supérieures, tout comme le peuple seraient francophiles. Autre élément inattendu qui fait écho à la guerre européenne, l’affaire de Tacna et d’Arica est ravivée. Ces deux provinces, conquises par le Chili sur le Pérou au cours de la guerre du Pacifique (1879-1883), constituent une pomme de discorde présentée, par la phraséologie péruvienne, comme une nouvelle Alsace-Loraine qui menace d’embraser la région [22]. En effet, l’armée péruvienne étant instruite par la France alors que celle du Chili copie depuis 1871 le modèle allemand, la victoire de l’une des deux armées en conflit en Europe pourrait influencer le règlement de l’affaire frontalière héritée de la guerre du Pacifique [23].

31Au lendemain de la mobilisation française, nous trouvons dans le Mercurio un avis placé de façon très visible, en français, émanant de la légation de France au Chili, qui déclare qu’en vue de cette mobilisation, le gouverne­ment de la République française appelle tous ses ressortissants résidant au Chili en situation de rejoindre le front à se présenter à la Légation pour s’engager. En même temps, la Légation invitait tous les Français à se rendre à une assemblée générale qui aurait lieu le 2 août au Cercle français [24]. Aux dires du représentant français à Santiago, « la déclaration de guerre a provoqué dès le début un grand enthousiasme parmi nos compatriotes habitant le Chili [25] ». Nombreux furent ceux qui se rendirent à la Chancellerie dans l’intention de faire viser leur livret militaire ; même les insoumis et les réfractaires s’étaient présentés, c’est-à-dire ceux qui n’avaient pas réalisé leur service militaire en France [26] ou ceux qui depuis longtemps ne s’étaient pas mis en contact avec la légation.

32Sur la même page du journal santiagois, des nouvelles provenant de Buenos Aires affirmaient que des milliers d’étrangers appartenant à la classe des réservistes des diverses armées européennes se préparaient à embarquer à destination de l’Europe et qu’un groupe de dames austro-hongroises s’était réuni pour organiser la collecte de ressources destinées à secourir les blessés de la guerre alors restreinte à l’Autriche et la Serbie [27]. Le représentant français allait jusqu’à affirmer [28] que beaucoup de Français enthousiastes avaient traversé les Andes – enneigées en cette saison – pour s’embarquer à Buenos Aires. D’autres attendaient le départ du navire anglais Orduña prévue pour le 27 août.

33Il est évident que les autorités de la représentation diplomatique française prétendaient contrôler les membres de la collectivité. Pour ce faire, une première réunion informa de la situation antérieure à la guerre dans laquelle la France se trouvait. Elle devait permettre aux membres de la colonie de prendre des décisions face à l’avenir. On y traiterait aussi ce qui était alors le plus important pour la Légation, le début de la mobilisation des réservistes et des volontaires, tous des hommes aptes à se battre en Europe.

34Concernant la réunion au Cercle français de Santiago, convoquée par le ministre de France au Chili, le journal informait de l’adoption d’une série de mesures destinées à aider les compatriotes qui allaient se battre en Europe. Selon celui-ci, le local était trop petit face aux centaines de Français qui s’y était rendus. Parmi les accords adoptés : destiner l’argent recueilli au cours des festivités du 14 juillet à la construction d’un hôpital. Les fonds que possédait le Foyer français étaient mis à disposition des futurs besoins de la guerre et décision fut prise d’ouvrir une souscription parmi les diverses sociétés françaises, et une autre parmi les Français résidents à Santiago. Avec les moyens recueillis, on prétendait payer le voyage en France des Français à faibles revenus, aider les familles des mobilisés et secourir les militaires blessés [29].

35Parallèlement, les réseaux de solidarité se mettaient en marche à l’intérieur de la communauté. Avec générosité, selon les propres mots du représentant diplomatique français, la « colonie française s’est déjà préoccupée de secourir les familles françaises que la mobilisation laisse sans recours ». Une représentation théâtrale au bénéfice de la Croix-Rouge française permit de recueillir des fonds. Mais Hernán Otero affirme que l’aide de la colonie française résidant au Chili à la Croix-Rouge fut quatre fois inférieure à celle collectée par les Français résidant en Argentine, qui elle, dépassa les 1 230 000 francs [30]. Un comité permanent fut constitué par le directoire qui présidait les Fêtes du 14 juillet et par les présidents des diverses institutions françaises de Santiago pour coordonner toutes les activités qui seraient développées pendant la durée de la guerre sur le Vieux Continent [31]. Un riche Français installé au Chili, qui désirait conserver l’anonymat, déposa à la Légation 3 000 pesos pour récompenser le premier soldat du contingent provenant du Chili qui serait décoré pour fait d’armes [32].

36Ces informations furent reprises par la presse. La représentation théâtrale (Le Danseur inconnu) donnée au Théâtre municipal de Santiago le 7 août [33], ainsi que le prix offert par un « anciano caballero francés » résidant au Chili parurent dans les pages du journal El Sur de Concepción [34]. Conjointement à ces initiatives, on observe, dans le même esprit de solidarité, une démonstration d’acrobaties aériennes réalisées par l’aviateur paraguayen Silvio Pettirossi dans le ciel du parc Cousiño [35].

37Le 3 août, l’Allemagne déclara la guerre à la France, les pires pronostics devenaient réalité. Le lendemain, les troupes allemandes envahirent la Belgique et pénétrèrent sur le territoire français. Face à ces faits, la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne. Le même jour, la première page du journal El Sur signalait que 700 Français inscrits étaient prêts à s’incorporer à l’armée française et qu’on en attendait 3 000 [36].

38Les adieux de ces Français prêts à partir pour l’Europe pour y défendre leur patrie eurent lieu le 5 août, après une messe célébrée en l’église Saint Vincent de Paul située sur l’Alameda de Santiago, entre la 18e rue et la rue San Ignacio [37]. Juste après la messe, un orchestre militaire interpréta La Marseillaise[38], preuve sans doute de l’existence d’une certaine francophilie dans les rangs de l’armée chilienne.

39El Mercurio rapportait que l’église était décorée avec les armes et le drapeau français, et la cérémonie était présidée par le ministre de France au Chili, Pierre Delvincourt. Dans l’après-midi, les réservistes français prirent le train à la gare Mapocho afin de se rendre à Valparaíso pour s’embarquer sur l’Oriana[39] dont la destination finale était la France. Parmi ces volontaires, on remarque la présence de nombreux ecclésiastiques soumis, selon la loi française, aux lois militaires. Le journaliste mentionne qu’au moment du départ des soldats, 4 000 personnes se réunirent. Cette nouvelle fut publiée entre celles qui informaient sur le conflit européen en mentionnant l’invasion militaire allemande de la Belgique et la déclaration de guerre faite à Berlin par Londres [40].

40Une photographie du départ des volontaires français, prise à la gare Mapocho, illustre la couverture de l’édition du 6 août d’El Diario Ilustrado[41]. À l’intérieur des détails évoquent le discours que prononça le vieux prêtre Louis Gallau : « Un discours patriotique saluant le départ des jeunes volontaires que la patrie appelle [42]. » Il convient de remarquer que ce journal conservateur qualifiait la France de pays progressiste. Dans son récit, il signalait qu’« après la prière, l’orchestre avait exécuté La Marseillaise, en faisant vibrer les voûtes du temple avec les notes de l’hymne de la liberté et en produisant dans l’assemblée un moment d’émotion on ne peut plus intense [43] ». Il signalait aussi que ceux qui étaient partis vers le front avaient pris l’express du nord dans des wagons spéciaux ajoutés au train normal qui les conduisait à Valparaíso [44], preuve sans doute de la foule et des dispositions particulières qui étaient prises.

41À Concepción aussi, les Français s’organisèrent en formant le comité « Pro-Patria » dont l’objectif était d’aider au soutien des familles des réservistes et des volontaires qui partaient pour l’Europe. Au cours des premiers jours de la formation du Comité, 25 000 pesos furent réunis et les recrues que la ville du sud du Chili envoyait atteignaient 150 jeunes [45].

42À Chillán, les Français prirent également une série de mesures d’appui à la cause patriotique. Au cours d’une réunion célébrée dans la caserne des pompiers de la ville, on annonça le départ de 49 réservistes [46].

43Afin d’inciter au départ, le gouvernement français édicta une loi pour porter secours aux familles des réservistes à qui 1,25 franc serait versé par jour, avec un complément de 0,50 F par enfant de moins de 16 ans à charge [47].

44Une des conséquences de la nouvelle situation fut que l’État chilien, qui depuis des années faisait l’effort d’engager à l’étranger un capital humain de qualité, fut confronté à l’échec de sa politique, attendu le nombre de demandes faites par des Français pour pouvoir partir et retourner dans leur pays d’origine. L’un d’entre eux fut Jules Bler qui travaillait au Service Vétérinaire National [48]. Le Centre d’Architecture de l’Université catholique du Chili dut aussi faire ses adieux à Charles Jeannon qui rejoignit le front en France [49]. Quant au Centre d’Agronomie de la même université, il vit partir les professeurs Albert Dautri, André Doyère et Émile Marinot [50]. Parmi les réservistes, on remarque la présence du comte de la Taille, gérant de la Société des Hauts Fourneaux de Corral [51].

45La presse recueillait aussi des informations concernant les réservistes dans d’autres capitales latino-américaines. Ainsi, le 6 août, le Tomasso di Savoia partait de Buenos Aires à destination de l’Europe avec 900 réservistes de différentes nationalités. Une note signalait que 9 000 réservistes européens étaient déjà partis en direction du Vieux Monde sur divers navires espagnols et italiens. Une nouvelle en provenance du Brésil rapportait le départ de 30 Brésiliens qui s’étaient présentés au consulat de France à Rio de Janeiro en tant que volontaires pour se battre dans l’armée française. Le consul français refusa l’offre, alors que, selon la presse, des Brésiliens avaient manifesté leur sympathie envers la France, la Grande-Bretagne et la Russie, et que la police avait dû disperser les manifestants afin d’assurer le retour à l’ordre [52].

46Jusqu’au 8 août, la presse ne dévoila pas la position du gouvernement chilien sur le conflit européen. L’information signalait qu’ayant signé la convention de la seconde conférence de la paix de La Haye en 1907, le gouvernement chilien avait décidé de se déclarer neutre, et qu’il agirait en fonction de ces normes afin de garantir la neutralité sur tout le territoire national de la République australe [53].

47Par ailleurs, les réservistes français de la région connue comme la Vallée centrale du Chili furent appelés à s’embarquer le 19 août à Valparaíso à bord du navire britannique Orduña. La Pacific Steam Navigation Company [54], à qui appartenait le navire, avait décidé de faire payer un tarif spécial ad minima aux réservistes d’origine britannique, belge, français et russe. En échange, elle décida que le reste des passagers payerait un tarif double, et ce dans le but de disposer à bord de suffisamment de place pour ces contingents militaires. La presse signala que, dans le cadre de cette première traversée, 800 réservistes seraient du voyage et un peu moins de 100 Belges. On attendait le départ d’un second navire, chargé de conduire le reste des recrues des armées alliées [55].

48Quelques jours plus tard, le 26 août, apparaît la première annonce dans El Sur de la part du consulat français de Concepción. Elle signale que l’Orduña arrivera le 31 août au port de Coronel pour embarquer les réservistes vers la France. La note signalait que le nombre de passagers était limité, aussi convenait-il de passer au consulat pour retirer son billet [56]. Le même avis fut encore publié trois jours plus tard [57]. La presse informait aussi que, bien que les Français en partance pour l’Europe aient été officiellement salués, le 31 août à la gare, en la personne du consul de France à Concepción, Sébastien de Viale-Rigo, en revanche, le navire qui devait les transporter ne put partir à temps du fait d’un retard dans l’approvisionnement en charbon [58].

49Les dernières nouvelles concernant les volontaires français parurent quand l’Orduña passa au large de l’île brésilienne de Fernando de Noronha puisqu’ils en profitèrent pour envoyer des télégrammes de félicitation, le 21 septembre, pour la fête nationale chilienne [59]. Quelques jours plus tard, on apprit le départ du Garonne qui leva l’ancre à Buenos Aires avec des Français prêts à incorporer les rangs de l’armée française [60]. Entre août et septembre, trois autres navires partirent depuis la capitale de la République argentine : le Lutecia, le Divona et le PrincipessaMafalda avec des Français disposés à s’engager [61].

50Plus tard, début octobre, le consulat de France à Concepción demanda à tous les Français de passer par le consulat pour y réaliser leur inscription dans le cadre du recensement. Il demandait aussi aux réservistes qui avaient été appelés et qui ne s’étaient pas présentés parce qu’ils étaient malades, de fournir un certificat médical. Un délai fut octroyé jusqu’au 6 octobre. Ceux qui ne se présenteraient pas au consulat seraient déclarés insoumis, emprisonnés à leur retour en France et condamnés à des peines de 2 à 5 ans de prison ferme. De plus, leur nom serait diffusé dans la dernière ville française où ils avaient résidé [62].

51On trouve aussi des actes de solidarité entre les colonies. À Santiago, par exemple, la direction du Centre Démocratique Italien fit don d’une somme d’argent au Cercle français à la suite d’une souscription en faveur de la Croix-Rouge française [63].

Conclusion

52Ce travail a pour but de contribuer à l’étude des collectifs d’étrangers au Chili dans le contexte du développement de la Première Guerre mondiale. Nous pensons que l’analyse de l’information que nous présentons ici nous permet d’affirmer que notre hypothèse de départ concernant l’identité des immigrants est confirmée. L’identité européenne au Chili prévalait au sein de l’immigration issue du Vieux Continent, notamment, pendant les premières décennies du xxsiècle, dans le cas français.

53Cela explique le bon accueil fait à la mobilisation générale d’août 1914 par 800 ou 900 réservistes et volontaires français ou d’origine française, si on peut porter crédit aux chiffres offerts par la presse chilienne d’alors. Nous considérons que c’est un chiffre particulièrement élevé si nous prenons en compte le nombre total des 9 800 Français qu’offre le recensement le plus proche de 1914, d’autant que, dans beaucoup de cas, ces individus ne connaissaient pas personnellement la France et qu’il n’en avait entendu parler que par leurs parents ou grands-parents.

54La réalité que présente la presse chilienne est que ceux qui partirent se battre en Europe étaient des Français ou leurs descendants, or cela est contraire à ce qu’affirme Boulet qui mentionne que beaucoup de Latino-américains qui s’engagèrent volontairement dans l’armée française le firent par amour de la culture française et pour les valeurs qu’elle représentait [64].

55Ces 800/900 recrues représentaient entre 8,16 et 9,18 % de l’ensemble de la communauté française du Chili, mais il conviendrait d’ajouter d’autres individus, ceux qui rejoignirent le front après, ou qui se trouvaient sur le sol français au moment où la guerre éclata. Il existait sans doute des mécanismes légaux ou illégaux pour échapper à la mobilisation en France, mais nous observons qu’un nombre important décida de montrer sa fidélité à l’origine de leurs parents au risque de perdre la vie. Dans de nombreux cas, comme nous l’avons vu, des cadres supérieurs qui menaient une vie aisée avec des liens professionnels dans des administrations de l’État, des universités ou des entreprises importantes, partirent.

56Afin de valoriser de façon plus exhaustive les données sur les réservistes et les volontaires français, il conviendrait d’étudier de façon détaillée les documents conservés dans les archives françaises concernant ces résidents chiliens qui partirent se battre en Europe.

57Cette analyse permettrait de croiser l’information et de nuancer ou corroborer les contenus de la presse chilienne et les documents diplomatiques de l’époque. Hernán Otero signale que les dépêches de la représentation française en Argentine parlent de 5 300 Français partis se battre en Europe, alors que les données contenues dans les archives françaises, affirment, selon les sources, qu’ils ne furent que 2 300, voire 1 600 [65]. Bourlet abonde dans ce sens lorsqu’il affirme que les données des diverses archives françaises offrent, concernant le nombre de combattants latino-américains, des données très disparates [66]. Nous nous proposons dans l’avenir de parfaire cette étude par une recherche dans les dossiers de mobilisation des conscrits, des réservistes et des volontaires provenant du Chili et conservés en France.

58En revanche, l’information la plus fiable et fouillée reste celle concernant l’organisation de l’arrière-garde, là où un nombre important de membres de la colonie française s’est engagé pour aider la France dans le cadre de diverses activités, la plus importante étant la collecte de fonds pour les familles des réservistes et pour les besoins des autorités françaises sises au Chili.

59Il ne fait pas de doute qu’être Français au Chili présentait une valeur ajoutée en 1914 puisqu’on observe qu’un nombre important des membres de cette collectivité accepta le départ pour aller combattre à des milliers de kilomètres de son lieu de résidence. Cette affirmation se justifie par l’observation du processus d’extériorisation et de la publicité faite par la communauté française du départ des jeunes recrues dans et en dehors de l’église Saint Vincent de Paul de Santiago. Dans un but évident de propagande patriotique, il exista une volonté de se rendre visible, de donner de l’ampleur et de montrer à l’ensemble de la société chilienne la détermination de ce collectif français. La presse parle d’enthousiasme et du besoin d’ajouter des wagons supplémentaires au train qui conduisait les recrues de Santiago à Valparaíso, précision qui devait renforcer l’idée que les volontaires au départ étaient nombreux. Il s’agissait donc d’un acte d’affirmation dans le cadre de festivités patriotiques particulières mais qui répondait aussi à un patriotisme exacerbé facilement visible dans les dépêches diplomatiques du représentant français au Chili, un acte de propagande, à la fois contre les Allemands installés dans la République australe et face au gouvernement chilien qui se voyait reprocher, par la représentation française, un manque de fermeté dans sa neutralité proclamée, notamment vis-à-vis des amis de Berlin.

60L’attitude et la façon d’agir de l’État chilien face à l’arrivée et à l’installation de ces immigrants peuvent être déterminantes pour comprendre la fierté d’appartenir à une communauté européenne. Les autorités chiliennes considéraient ces individus comme supérieurs en matière de morale et de civilisation par rapport à la population chilienne, cela avait construit une politique tendant à attirer ces immigrants qui, afin de parfaire leur installation, avaient reçu des avantages dont n’avaient pas joui le reste des habitants. Les autorités chiliennes considéraient donc ces Européens comme des personnes « supérieures » qui entrèrent, en quelque sorte, par la grande porte. En retour, à notre avis, cela expliquerait l’attitude de ces immigrants, leur propension à s’identifier comme Européens puisque cette condition jouait en leur faveur au sein de la société chilienne. Il convient finalement de remarquer le rôle des autorités françaises au Chili qui désiraient contrôler la situation dans la colonie, preuve en est que l’on observe comment elles prennent l’initiative, non seulement – ce qui est leur obligation légale – en ce qui concerne la mobilisation, mais aussi la planification de l’arrière-garde sur le territoire chilien. Resterait sans doute un point plus difficile­ment évaluable par manque de documentation – sauf épistolaire – le poids et la pression exercés au sein des familles par les anciens sur les plus jeunes en âge de partir au front.

  • sources

    • Archives du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE), La Courneuve-Paris, France :
    • MEAE, Guerre 1914-1918, Amérique, Chili, dossier général I, août 1914 - février 1916, 199, I.
    • MEAE, CCP, 1897-1918, Amérique, Guerre 1914-1918, vol. 110.
    • MEAE, CCP, 1897-1918, Armée, Marine, Armement, III, 1914-1918, no 9.
    • MEAE, CCP, 1897-1918, Politique intérieure, no 2.
    • presse :
    • El Mercurio, El Diario Ilustrado y El Sur, mois d’août et septembre 1914.

Date de mise en ligne : 13/06/2018

https://doi.org/10.3917/gmcc.270.0007