La communauté internationale enferme-t-elle la Corée du Nord ?
- Entretien avec Valérie Gelézeau,
- Propos recueillis par Brice Gruet
Pages 17 à 21
Citer cet article
- Entretien avec GELÉZEAU, Valérie,
- Propos recueillis par GRUET, Brice,
- Entretien avec Gelézeau, Valérie.,
- et al.
- Entretien avec Gelézeau, V.,
- Propos recueillis par Gruet, B.
https://doi.org/10.3917/geo.1568.0017
Citer cet article
- Entretien avec Gelézeau, V.,
- Propos recueillis par Gruet, B.
- Entretien avec Gelézeau, Valérie.,
- et al.
- Entretien avec GELÉZEAU, Valérie,
- Propos recueillis par GRUET, Brice,
https://doi.org/10.3917/geo.1568.0017
1 Peut-on prétendre que le régime nord coréen soit un régime totalitaire ?
2 Le régime nord-coréen peut en effet être analysé à la lumière d’un concept qui a permis de rapprocher des systèmes politiques aussi distants que l’URSS de Staline et l’Allemagne nazie (par H. Arendt, R. Aron, M. Gauchet, Cl. Lefort and J. Linz pour ne citer que quelques-uns des théoriciens de la question du totalitarisme) : parti unique dirigé par un leader charismatique, existence d’une idéologie officielle (le juche qui prône l’indépendance nationale sur les trois piliers de l’autonomie politique, l’auto-défense militaire et l’autosuffisance économique), le contrôle policier et la répression à grande échelle, et le contrôle centralisé de l’économie. Mais en Corée du Nord, ce système a été profondément transformé par la crise des années 1990 et est en mutation depuis dix ans. Selon le coréanologue spécialiste de la Corée du Nord Andrei Lankov, entre 30% et 50% du PIB nord-coréen provient aujourd’hui du secteur privé.
3 Existe-t-il un système répressif comparable à celui de l’ex URSS? Et sinon, de quelle nature est-il ?
4 Le système répressif, qui est classé secret d’État en Corée du Nord, est d’inspiration soviétique puisque sa mise en place date de la période d’occupation de l’URSS, puis des camps de travail semblables aux laogai chinois furent construits dans les années 1950. Ce système carcéral des camps (camp de « rééducation », colonie pénitentiaire) connaît une multitude de variantes en fonction des délits et de la peine encourue. Depuis une dizaine d’années, le nombre des camps aurait diminué et plusieurs auraient été regroupés. Les chiffres de la population qui y est incarcérée varient entre 80 000 et 200 000 personnes.
5 Un rapport de l’ONU sorti en 2014 dénonçait de très graves atteintes aux droits de l’Homme : que peut-on dire exactement ?
6 Le rapport de 2014 émane en effet d’une commission d’enquête de l’ONU qui a pour la première fois publié un rapport très volumineux (400 pages) sur la situation des droits de l’homme en Corée du Nord. Les trois juristes qui ont travaillé à ce rapport n’ont pas eu l’autorisation de se rendre dans le pays (le régime l’a refusé, en dépit de la demande), et ils ont donc travaillé avec des fugitifs et des témoins dans plusieurs pays. La commission souligne les très graves atteintes aux droits de l’homme en Corée, où la répression est telle qu’il n’y a pas actuellement de dissidence organisée.
Des soldats sud-coréens marchent le 11 février 2016 sur le Pont Tongil (Unification Bridge/pont de la Réunification) dans la zone de contrôle des civils proche de la DMZ, à Paju en Corée du Sud
Des soldats sud-coréens marchent le 11 février 2016 sur le Pont Tongil (Unification Bridge/pont de la Réunification) dans la zone de contrôle des civils proche de la DMZ, à Paju en Corée du Sud
7 Quel est l’attitude du régime actuel par rapport aux prisonniers politiques ? La situation peut-elle s’améliorer ?
8 Les prisonniers politiques (dont le régime nord-coréen ne reconnaît pas l’existence) peuvent encourir des peines légères (par exemple une « rééducation idéologique » de quelques mois avant de réapparaître à leur poste) ou alors être envoyés dans une colonie pénitentiaire, voire exécutés pour haute trahison au terme d’un procès express, comme cela a été le cas de Jang Song Thaek, oncle du dirigeant actuel, Kim Jong Un. Une forme d’arbitraire fait justement partie de la logique du système répressif. Les rapports d’Amnesty International documentent également ces faits. Il semblerait que la situation s’améliore : c’est ce qui ressort par exemple d’autres travaux d’ONG comme par exemple l’ONG sud-coréenne Citizens’ Alliance pour les droits de l’homme en Corée du Nord, qui soulignent que les témoignages des réfugiés plus récents sont moins accablants que ceux d’il y a dix ans. Sur ce point, il est cependant difficile de conclure tant les sources sont difficiles à vérifier.
9 Quel est le statut des différentes frontières de la Corée du Nord ?
10 Au nord de la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord, les frontières nationales de la Corée suivent le cours de deux grands fleuves : le Yalu qui se jette dans la mer Jaune et le Tumen, dans la mer du Japon. Ces frontières sont des frontières internationales standard et ce qui les caractérise est moins un statut particulier que des particularités géographiques qui ont des conséquences politiques. D’abord, la source de ces deux grands fleuves frontaliers est située sur le mont Paektu (dans la transcription de la Corée du Nord) / Baitou (en chinois), un volcan de plus de 2700 m de la chaîne des Changbaishan. Le Mont Paektu, dont l’ancien cratère est occupé par un lac de 13 km², le lac Chongj, occupe une place très importante et symbolique dans la culture coréenne en général : pour les deux Corée, ce sommet est à l’origine du courant géomantique très puissant qui alimente la péninsule coréenne toute entière, et c’est aussi le lieu de naissance de Tan’gun, le mythique fondateur du peuple coréen. Pour la RPDC, le mont Paektu a été un refuge de la résistance anti-japonaise ; c’est là que Kim Jong Il y serait né (selon sa biographie officielle, car il est en réalité né en Sibérie). Malgré un traité frontalier signé en 1962 entre la Chine et la Corée du Nord, cette dernière a toujours des revendications territoriales qui portent sur le mont Paektu/Baishou – revendications que, d’ailleurs, la Corée du Sud soutient, comme l’a bien montré Sébastien Colin dans ses travaux sur cette question.
11 Au sud, la question de la frontière inter-coréenne est beaucoup plus complexe, puis que cette frontière est, comme je le montre dans beaucoup de mes travaux, une « non-frontière », ou une « métafrontière » (c’est-à-dire une frontière qui s’inscrit temporellement et spatialement bien audelà de l’espace où elle s’est installée à un moment).
12 En l’absence d’un traité de paix toujours en suspens depuis l’armistice du 27 juillet 1953 qui mit fin à la guerre de Corée, cette frontière est en effet une « Zone Démilitarisée » (DMZ : Demilitarized Zone) autour d’une ligne de cessez-le-feu, là où s’était stabilisé le front des opérations coupant en deux la péninsule coréenne aux alentours du 38e parallèle. Il est difficile de la situer exactement dans le temps car plusieurs événements ont présidé à sa formation, de 1945 (fin de la colonisation japonaise et création des deux zones d’occupation, américaine au Sud et soviétique au Nord) à 1953 (fin de la guerre de Corée), en passant par la création des deux États coréens en 1948. Cette période correspond à une première phase, violente et destructrice, d’émergence d’un véritable front. Depuis lors, l’évolution de ce front se poursuit de manière feutrée dans un « système de la division » qui n’est ni la guerre ni la paix. De même, sur le plan socio-spatial, cette frontière se difracte à toutes les échelles des deux sociétés coréennes (Nord et Sud), mais aussi d’une diaspora dont la constitution remonte principalement au long XXe siècle et qui compte aujourd’hui plus de six millions de personnes (environ deux millions en Amérique, autant en Chine, 900 000 au Japon et 450 000 en Russie et dans les républiques post-soviétiques). Par exemple, les zones économiques spéciales de Kaesong et du mont Kumgang développées par la Corée du Sud en Corée du Nord ont constitué de véritables enclaves spatiales de la coopération intercoréenne des années 1998-2008. Bien que fermées aujourd’hui à la Corée du Sud, elles ont été pendant dix ans le lieu d’interactions très importantes et surtout, ont modifié la configuration spatiale de la zone frontière. Sur le plan social, les quelque 30 000 Nord-Coréens vivant aujourd’hui en Corée du Sud, confrontés à des processus d’isolement et de discrimination très bien analysés par la sociologie et l’anthropologie, constituent une autre forme d’enclave, anthropologique, où se négocient en permanence des frontières identitaires.
13 J’analyse donc la Corée, ensemble cohérent dans la longue durée, mais qui comprend aujourd’hui deux États articulés à cette importante diaspora, en termes de « métaculture » ou de « métanation », notions plus spatiales et géographiques que celle, plus connue mais anthropologique, d’ethnoscape forgée par A. Appadurai.
14 La question des frontières maritimes, notamment au Sud, est très complexe car le traité d’armistice de 1953 à la fin de la guerre de Corée ne précise pas le dessin des frontières maritimes au-delà de l’estuaire du fleuve Han, si bien que ces frontières maritimes sont des frontières de facto, sur lesquelles les deux Corées ne s’accordent pas – ce qui explique pourquoi la plupart des affrontements militaires qui sont un des symptômes de cette frontière « chaude » ont lieu justement sous la forme de batailles navales en mer Jaune. Dans les médias occidentaux, les choses sont présentées systématiquement comme des « provocations » de la Corée du Nord, mais la réalité est beaucoup plus complexe.
15 Comment s’y opèrent les entrées et sorties ?
16 Les modalités de franchissement de ces frontières sont évidemment très différentes selon la nature des agents qui les traversent. Tout d’abord, la DMZ, de par sa nature, n’est pas franchissable, même si elle l’a été justement pendant la dernière grande période de rapprochement intercoréen entre 1998 et 2008 (politique d’engagement envers le Nord connue en Corée du Sud sous le nom de « politique du Rayon de soleil ») : elle a été traversée par des hommes d’affaires et des cadres sud-coréens qui travaillaient dans le complexe industriel de Kaesong, et par des touristes qui visitaient, d’abord venus par bateau de Corée du Sud, puis par la route, la zone touristique du Mont Kumgang. Pendant cette décennie, plus d’un million de touristes sud-coréens ont franchi la frontière terrestre. De même, pendant cette décennie, les échanges inter-coréens étaient passés d’une part négligeable, à plus de 20% du commerce nord-coréen.
17 La Corée du Nord a par ailleurs des relations commerciales avec la Chine et la Russie et cela donne lieu à des échanges nombreux par voie terrestre – qui sont bien documentés au niveau des villes frontières de Dandong-Sinuijun (côté ouest) ou dans la région de Rajin-Sonbong (côté est). Tous ces mouvements génèrent évidemment des mouvements de personnes : il y a par exemple une petite communauté nord-coréenne vivant tout à fait légalement à Dandong avec des visas de travail officiels.
18 Mais pour la majorité des citoyens « ordinaires » la question des entrées et sorties renvoient à la situation qui était par exemple celle de la Corée du Sud jusqu’au milieu des années 1980 : interdiction des voyages à l’étranger pour les personnes.
19 Enfin, il existe à la frontière chinoise depuis le milieu des années 1990 (et la période de la famine nord-coréenne qui a duré en gros de 1994 à 1998 et a causé la mort d’environ 800 000 personnes), une population mouvante de Nord-Coréens dont les allées-et-venues sont difficiles à tracer et qui comprend aussi bien des réfugiés en situation très précaire et risquée qu’une partie de migrants qui font des allées-et-venues, souvent illégalement, pour des raisons économiques. Cette population est montée à plus de 100 000 personnes dans les années les plus dures de la famine (1994-1998), elle est évaluée aujourd’hui à environ 50 000 individus. Et puis il y a les réfugiés nord-coréens à l’étranger dont le plus fort contingent en Corée du Sud et dont j’ai évoqué plus haut la situation. Les itinéraires de trajets sont très complexes et les routes varient selon les périodes et la politique des pays par lesquels ces migrants passent (Mongolie, Asie-du-Sud-Est, etc.).
20 Les déplacements de la population à l’intérieur du pays sont-ils réglementés ?
21 Le contrôle des migrations intérieures est un des principes de base de la planification nationale en Corée du Nord – c’est d’ailleurs ce qui a permis au pays de maîtriser l’urbanisation et d’afficher à partir de 1965 un taux d’urbanisation aux alentours de 65% qui n’a guère varié depuis. Cela dit, au moment de la famine, encore une fois, la Corée du Nord s’est trouvée face à une telle crise que l’État a dû tolérer des migrations rendues nécessaires pour survivre alors que le système public de distribution ne fonctionnait plus. De même, la manière dont cette crise a provoqué l’introduction des marchés et la mutation forcée de l’économie nord-coréenne (avec notamment sa monétisation) est bien documentée par la recherche.
22 Peut-on comparer la Corée du Nord à une vaste prison ?
23 Quant à comparer la Corée du Nord à une vaste prison, la métaphore renvoie-t-elle simplement à la constatation de la violence de l’État dictatorial et la restriction des libertés individuelles ? Ou, comme d’habitude avec la Corée du Nord, souligne-t-elle l’exceptionnalité du pays (dans ses formes médiatiques cela donne : « le cauchemar digne d’Orwell », « le Jurassic Park du communisme », etc.), pays le plus diabolisé par les médias occidentaux – au point qu’il est difficile d’y imaginer l’existence de personnes normales. Or, malheureusement, tout cela s’articule exactement à ce que le régime nord-coréen laisse filtrer de lui-même (et du reste du monde), et alimente la chape de plomb locale.
24 D’ailleurs, parmi les facteurs d’enfermement de la Corée du Nord, n’oublions pas la réclusion du pays par le régime des sanctions internationales qui, depuis plus de dix ans (neuf résolutions en faveur de sanctions ont été votées par l’ONU entre 2006 et 2017) a échoué à empêcher la prolifération nucléaire. Or, malgré ce constat flagrant d’inefficacité, de nouvelles sanctions, les plus lourdes, ont été votées en août 2017, alors qu’on sait qui ces sanctions vont affecter en premier lieu : la population civile et ses franges les plus vulnérables. Inversement, on le sait également, les sanctions ont pour effet concret de renforcer l’armure idéologique du régime, et sa militarisation, et de pousser encore plus l’état nord-coréen dans les confins marginaux de l’espace mondial. Et pourtant, la communauté internationale continue dans cette direction de l’enfermement, qui pour l’instant n’a amélioré ni la situation géopolitique, ni la situation interne, bien au contraire.
Pour aller plus loin
- « La frontière coréenne et le « problème » nord-coréen », Critique, n° 448-449, spécial La Corée, combien de divisions ?, janvier-février 2018, pp. 64-74.
- « Le mur coréen et les mots pour dire la Corée. De la frontière spatiale à la méta-nation », Raison présente, n°202, juillet 2017, pp. 21-31.
- Avec Koen De Ceuster et Alain Delissen (eds), 2013, Debordering Korea. Tangible and Intangible Legacies of the Sunshine Policy. Routledge Advances in Korean Studies. 235 p.
- Juliette Morillot et Dorian Malovic, La Corée du Nord en 100 questions, Paris, Tallandier, 2016.
- Philippe Pons, La Corée du Nord, un État guérilla en mutation, Paris, Gallimard, 2015.