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Article de revue

D’entrepôt en entrepôt

Une ethnographie des trajectoires professionnelles ouvrières dans le secteur de la logistique

Pages 59 à 78

Citer cet article


  • Tranchant, L.
(2021). D’entrepôt en entrepôt Une ethnographie des trajectoires professionnelles ouvrières dans le secteur de la logistique. Genèses, 122(1), 59-78. https://doi.org/10.3917/gen.122.0059.

  • Tranchant, Lucas.
« D’entrepôt en entrepôt : Une ethnographie des trajectoires professionnelles ouvrières dans le secteur de la logistique ». Genèses, 2021/1 n° 122, 2021. p.59-78. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-geneses-2021-1-page-59?lang=fr.

  • TRANCHANT, Lucas,
2021. D’entrepôt en entrepôt Une ethnographie des trajectoires professionnelles ouvrières dans le secteur de la logistique. Genèses, 2021/1 n° 122, p.59-78. DOI : 10.3917/gen.122.0059. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2021-1-page-59?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gen.122.0059


Notes

  • [1]
    Voir l’introduction du dossier pour une discussion de cette notion.
  • [2]
    Les noms des entreprises étudiées et des personnes interviewées ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.
  • [3]
    Si les femmes occupent un emploi ouvrier sur cinq dans les entrepôts, elles étaient pratiquement absentes des établissements étudiés. Les entrepôts sont en effet ségrégés selon le sexe des travailleurs : ceux traitant des produits jugés lourds, comme les boissons chez Multimag ou Interlog, recrutent une main-d’œuvre ouvrière presque exclusivement composée d’hommes ; pour les produits jugés légers ou féminins (les produits ménagers, le textile, le luxe), les femmes sont plus nombreuses, voire majoritaires sur les postes les moins qualifiés.
  • [4]
    « L’emploi intérimaire – données mensuelles », mars 2018, Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail, traitements de l’auteur. Pour l’ensemble de la France le secteur logistique reste avec 18 % très loin de l’industrie (44 %) et au même niveau que la construction (18 %).
  • [5]
    Entretien avec Cédric, mai 2016.
  • [6]
    Entretien avec Patrice, janvier 2016.
  • [7]
    C’est-à-dire que 50 % des ouvriers ont un salaire supérieur à 1 360 € mensuels. Le troisième quartile des revenus ouvriers, au-dessus duquel se situent 25 % des ouvriers, est de 1 750 €.
  • [8]
    Entretien avec Ahmed, janvier 2016.
  • [9]
    Entretien avec Michel, décembre 2015.
  • [10]
    Entretien avec Sidney, juin 2016.
  • [11]
    Sur les 30 ouvriers rencontrés dans le cadre de cette enquête, seuls 8 n’avaient connu que deux entrepôts ou moins, dont 6 qui n’en avaient connu qu’un seul.
  • [12]
    Parmi les ouvriers rencontrés, 8 ont connu plus de dix ans d’intérim dans la logistique.
  • [13]
    Entretien avec Fabien, novembre 2015.
  • [14]
    Entretien avec Sidney, juin 2016.
  • [15]
    Entretien avec Michel, décembre 2015.
  • [16]
    Lors de l’enquête j’ai, à chaque mission, covoituré des collègues avec ma voiture.
  • [17]
    Les responsables d’entrepôts comme les chefs d’équipe changent tous les deux ans environ. Cela découle du fait qu’ils sont de plus en plus recrutés hors de l’entreprise, et de moins en moins issus des effectifs ouvriers. La disparition des « chefs maison » va de pair avec une forte mobilité d’un entrepôt à l’autre dans une logique de carrière.
  • [18]
    Journal de terrain, 5 décembre 2015.
  • [19]
    Entretien avec Clinton, avril 2016.

1Les politiques de flexibilisation du marché du travail ont accru les mobilités professionnelles au sein du salariat d’exécution (Duhautois, Petit et Remillon 2012) et les emplois ouvriers sont parmi ceux où s’expérimentent le plus abruptement ces transformations. Si ces emplois ont toujours été des lieux de passage, éloignés de l’image d’Épinal de l’ouvrier à vie du fordisme, la mobilité s’y est renforcée par le développement de formes d’emplois particulières. C’est le cas de l’intérim notamment, qui a connu un développement très rapide dans les mondes ouvriers depuis sa légalisation en 1972 (Glaymann 2007). Mais si les enquêtes sur le salariat subalterne ont permis de mesurer les conséquences de la précarité sur le travail dans de nombreux univers professionnels (Jounin 2009 ; Brugière 2017), peu de travaux ont étudié spécifiquement les parcours professionnels de ces salariés mobiles.

2Cet article se saisit de cette question en étudiant les emplois ouvriers du secteur logistique. En développement rapide depuis les années 1980 dans les pays touchés par la délocalisation des activités industrielles (Bonacich et Wilson 2008), la logistique représente aujourd’hui un million d’emplois en France, dont plus de quatre sur cinq sont des emplois ouvriers peu qualifiés et relativement pénibles. C’est aussi un domaine d’activité très majoritairement masculin, reposant largement sur la main-d’œuvre immigrée urbaine. Les emplois ouvriers de la logistique présentent des taux de turnover parmi les plus élevés de la population (Picart 2014), en raison d’un recours structurel aux contrats précaires – intérim et contrats à durée déterminée (CDD) – qui représentent près du tiers de l’emploi total dans ce secteur. Lié à des politiques d’entreprise de gestion de la main-d’œuvre par la flexibilité, l’intérim de masse dans ces emplois ouvriers du tertiaire incarne une forme de disqualification professionnelle (Tranchant 2018).

3Le secteur logistique est donc un cas exemplaire de la dynamique de précarisation produite par le développement des emplois temporaires, qui se traduit notamment par une segmentation du marché du travail (Amossé, Perraudin et Petit 2011), laissant un nombre croissant de salariés à l’écart de l’emploi stable. Mais les mobilités professionnelles ainsi générées ont des sens divers, tant en raison des trajectoires professionnelles dans lesquelles elles s’insèrent qu’au niveau des significations subjectives que leur donnent les travailleurs mobiles. Nombre de travaux montrent l’importance de ne pas réduire l’expérience des travailleurs en contrat temporaire à une précarité subie et de prendre en compte les usages variés qui sont faits de ces formes d’emploi : Catherine Faure-Guichard (1999) distingue intérim d’insertion, de transition et de profession, et Dominique Glaymann (2008) différencie les rapports à l’intérim selon les niveaux d’autonomie qu’il permet. Pour expliquer comment une même forme d’emploi peut faire l’objet d’usages si variés, il est nécessaire de prendre en compte les conditions institutionnelles qui assignent certaines formes de mobilité à des catégories spécifiques de la population. Dans le cas du travail journalier aux États-Unis, les « carrières informelles » des travailleurs temporaires permanents (permatemps) sont un produit de la discrimination des Noirs et des Hispaniques (Chauvin 2010). Les ressources et des dispositions spécifiques des individus expliquent aussi leurs propensions différenciées à s’arranger avec la précarité de l’emploi. Pour les vacataires des instituts de sondage, elles prennent par exemple la forme d’une capacité à « se gérer comme on gère un capital » (Caveng 2015 : 267).

4Nous proposons de prolonger cette démarche en démêlant les différents sens des mobilités professionnelles ouvrières dans le secteur logistique à partir d’une enquête ethnographique parmi les ouvriers des entrepôts sur le territoire de Melun-Sénart, en Seine-et-Marne (Encadré). Alors que les recherches centrées sur les individus tendent à s’intéresser aux causes et aux conséquences de la précarité, notre approche par immersion prolongée nous autorise à prendre comme objet d’étude le marché du travail ouvrier en entrepôt lui-même. L’observation des mobilités ouvrières permet d’analyser ce marché du travail peu qualifié comme une institution qui produit de la différenciation sociale. La succession des emplois temporaires révèle les capitaux et les dispositions qui sont mis en jeu à l’occasion des passages répétés sur ce marché du travail. En renseignant sur les évolutions de petite échelle, les oscillations et les bifurcations dans les trajectoires individuelles, cette ethnographie des déplacements professionnels [1] s’inscrit dans l’analyse renouvelée de la mobilité sociale « en train de se faire » (Pagis et Pasquali 2016). Lieu de passage des trajectoires ouvrières, l’entrepôt est alors un révélateur des recompositions internes aux classes populaires à travers les destins sociaux qu’il ouvre et qu’il ferme (Gaborieau et Benvegnù 2018).

5L’article s’intéresse successivement à trois dimensions des déplacements professionnels des ouvriers de la logistique. En premier lieu, l’analyse des mobilités entrantes en entrepôt montre que le secteur logistique est une source d’emplois pour des travailleurs aux parcours professionnels pluriels. L’intérim, en tant que mode d’accès principal à l’emploi dans ce secteur, est un facteur de diversification sociale des profils d’ouvriers. Nous nous intéresserons ensuite aux mobilités répétées entre entrepôts qui permettent d’observer les contraintes et les ressources mobilisées par les intérimaires pour « faire avec » la précarité de leurs conditions d’emploi. Dans un dernier temps, nous verrons que le maintien dans l’emploi en entrepôt prend des sens différents en fonction des trajectoires sociales et des aspirations des ouvriers, entre ascension professionnelle fragile et stabilisation contrainte.

L’ethnographie pour enquêter sur les mobilités professionnelles

Les matériaux mobilisés dans cet article sont issus d’une thèse de sociologie portant sur le monde professionnel des ouvriers de la logistique à Melun-Sénart, une agglomération située au sud de la Seine-et-Marne qui concentre un grand nombre d’entrepôts sur des zones logistiques dédiées.
Afin d’étudier le travail dans ces entreprises, j’ai mené une observation participante à couvert pendant six mois entre 2015 et 2016, travaillant comme intérimaire préparateur de commandes dans trois entrepôts de trois entreprises différentes (Interlog, ST Logistics, et Multimag [2]). Les matériaux mobilisés se composent de mes observations dans les entrepôts étudiés, dans les agences d’intérim fréquentées, et des entretiens biographiques menés avec 30 ouvriers de ces entrepôts, tous des hommes [3], intérimaires et permanents à parts égales. Bien que ne révélant pas ma position d’enquêteur aux agences d’intérim et aux entreprises, je me dévoilais systématiquement aux ouvriers rencontrés sur le lieu de travail à partir du moment où j’entrais en interaction répétée avec eux.
L’enquête par insertion prolongée dans ce milieu professionnel permet de saisir les logiques qui sous-tendent les mobilités professionnelles. La fréquentation des agences d’intérim, les discussions informelles avec les ouvriers au cours des pauses ou pendant le travail sont essentielles pour saisir les schèmes d’appréciation et de classement du travail et des emplois par les travailleurs.
Une particularité de l’enquête est qu’elle a porté sur des établissements récents (Multimag avait ouvert en 2006, les deux autres en 2014), ce qui correspond à la dynamique d’ouverture régulière d’entrepôts sur le territoire étudié. Les travailleurs rencontrés avaient donc peu d’ancienneté dans leur poste et avaient pour la plupart connu des changements d’emploi récents. Les entretiens permettent ainsi de revenir sur ces mobilités professionnelles en évitant des biais de remémoration trop importants. De plus, pour limiter autant que possible les reconstructions a posteriori liées à l’illusion biographique, nous mettons l’accent sur les éléments les plus factuels de ces trajectoires et nous croisons les entretiens avec les discussions menées et les observations faites dans les entrepôts.

Y entrer : l’entrepôt au croisement de parcours professionnels différenciés

6Moins de 5 % des ouvriers exerçant sur des postes logistiques ont suivi une formation spécialisée dans le transport, la manutention ou le magasinage. Dans les entrepôts, le type de poste est très peu lié à un diplôme ou une formation particulière. Pour les postes impliquant la conduite d’un chariot, est simplement requise la détention d’un CACES (certificat d’aptitude à la conduite en environnement sécurisé), qui s’obtient à la suite d’une formation d’une semaine, généralement financée par l’agence d’intérim, par Pôle emploi, ou par les travailleurs eux-mêmes. Ainsi, la très grande majorité des personnes rencontrées arrivent à la logistique « au hasard » (Gaborieau et Benvegnù 2018), à l’issue de trajectoires sociales diversifiées et contraintes par les opportunités locales : l’entrepôt représente un emploi d’appoint pour les fractions peu qualifiées des classes populaires, mais aussi pour des salariés plus qualifiés suite à des accidents biographiques. L’intérim, en particulier, occupe une place centrale en tant que mode principal d’entrée et d’embauche dans le secteur : sur l’ensemble des ouvriers rencontrés, un seul n’avait jamais connu de période d’intérim en entrepôt au moment de l’enquête. Mode d’embauche ouvrier, il constitue aussi un facteur de diversification et d’extension du recrutement au-delà de la population ouvrière locale.

Classes populaires d’ici et d’à côté

7La logistique, en tant qu’activité en expansion, occupe à travers le travail temporaire une place centrale sur le marché de l’emploi peu qualifié local. En Île-de-France en 2018, les activités de transport et d’entreposage regroupent 18 % de l’ensemble des intérimaires de la région (en équivalent temps plein), et plus de 25 % si l’on ajoute le commerce de gros, contre un peu plus de 22 % pour l’industrie et 15 % pour la construction [4]. Cette tendance, qui se renforce depuis 2011, fait de la logistique un des principaux secteurs utilisateurs d’intérim dans la région. Cette centralité de la logistique est encore accentuée sur le marché du travail intérimaire meluno-sénartais, où la concentration d’entrepôts en fait le principal débouché du travail temporaire.

8La logistique est donc une opportunité d’emploi bien connue des classes populaires locales, surtout pour les hommes. Elle est identifiée comme une source d’embauche facile et toujours là. C’est ce que décrit Karim de sa jeunesse dans les quartiers populaires de Melun. Né en 1974 de parents immigrés marocains, son père étant ouvrier dans le secteur du bâtiment et travaux publics (BTP) et sa mère femme de ménage, Karim est l’aîné d’une fratrie de huit enfants. Après avoir obtenu un brevet de technicien supérieur (BTS) de comptabilité en 1995, il entre dans la logistique par une mission d’intérim comme « employé logistique, en réception, expédition des marchandises » dans l’entrepôt d’un prestataire logistique, dans lequel il sera ensuite « embauché » en contrat à durée indéterminée (CDI) et où il restera pendant douze ans. Il explique de la façon suivante son arrivée dans le secteur :

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« Pourquoi la logistique ? Parce que c’était un premier job en intérim, […] y avait un besoin financier. Dans mon domaine de formation j’avais pas trouvé, et puis ça urgeait parce que j’avais un appart, tout ça ».
(Entretien avec Karim, février 2015)

10Bien que Karim ne soit pas recruté sur un poste d’ouvrier, son expérience renseigne sur les modes de recrutement par l’intérim. Son échec à trouver un poste correspondant à sa formation l’amène à saisir une offre d’emploi dans un secteur alors en plein essor au début des années 2000. Ce choix de la nécessité, il le rapporte à l’expérience commune du travail intérimaire comme porte d’entrée dans l’emploi pour les jeunes hommes des quartiers populaires de Melun et Sénart :

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« Bah tout le monde a travaillé dans la logistique. Ouais tous. Je pense que si tu fais une étude dans un quartier populaire comme ça, tous ceux qui ont 20-30 ans, même 20-40, ils ont tous bossé dans la logistique. […] la plupart ils commencent tous par l’intérim, avant de décrocher un premier emploi dans leur branche, y en a beaucoup qui pendant ce temps-là font de l’intérim. Et la plupart du temps c’est de la logistique. »
(Id.)

12Il ne faut toutefois pas surestimer le caractère localisé du recrutement en intérim. La présence d’un grand nombre d’entrepôts à Sénart est connue dans les classes populaires des agglomérations environnantes, et les agences d’intérim mettent en relation des intérimaires et des entrepôts sur des rayons de plusieurs dizaines de kilomètres. L’agglomération d’Évry, voisine de Sénart, est par exemple une pourvoyeuse importante de travailleurs, mais les intérimaires peuvent venir de plus loin encore, notamment des espaces plus ruraux du sud et de l’est de la Seine-et-Marne. C’est par exemple le cas de Cédric, ouvrier de 22 ans résidant à plus de 30 km au sud de Sénart. Lorsqu’il a commencé à chercher à travailler en intérim, il a dû s’inscrire dans plusieurs agences à Sénart, ne trouvant pas de travail dans les alentours de sa ville : « Ici j’avais rien, y a rien du tout. Là où vraiment tu peux avoir du travail, là où j’ai toujours trouvé du travail c’était dans le secteur de Melun [5] ».

Intérim et diversification sociale du recrutement

13L’intérim en entrepôt ne demande que peu de compétences ou de qualifications spécifiques, ce qui fait de lui un mode d’emploi « par défaut », c’est-à-dire par défaut de capitaux valorisables sur les autres marchés du travail. Ce sont parfois des accidents biographiques, des stigmates, ou des handicaps sociaux, qui conduisent les travailleurs vers l’intérim. C’est le cas d’un intérimaire rencontré qui sortait de détention, un cas fréquent selon lui, d’autant plus que le Caces fait partie des formations proposées aux personnes incarcérées. Ce peut être également l’absence de véhicule, comme pour Fabrice (30 ans, né à Melun), ancien chauffeur-livreur revenu vers l’intérim pendant un an suite à la perte de son permis de conduire pour excès de vitesse. L’intérim est ainsi un attracteur de la population socialement disqualifiée (Chauvin 2010).

14Il représente également une source d’emploi disponible pour des personnes diplômées au chômage ou en reconversion professionnelle, suite à des parcours migratoires ou d’autres ruptures biographiques, comme pour Patrice, 36 ans, né au Congo-Brazzaville, arrivé en 2014 en France comme réfugié. Ingénieur géologue dans son pays de naissance, il ne parvient pas à faire reconnaître son titre en France. Dans l’attente de reprendre une formation à l’université, et « pour faire face aux charges », il travaille en intérim en entrepôt car « le secteur qui recrutait vite c’était le secteur de la logistique [6] ». La présence dans les entrepôts de travailleurs immigrés parfois hautement qualifiés (4 sur les 9 rencontrés sont titulaires de diplômes supérieurs au baccalauréat) renvoie à la hausse continue du niveau de diplôme des immigrés en France, et illustre le déclassement que subissent souvent ces travailleurs en raison des discriminations structurelles propres au marché du travail français (Safi 2014).

15L’intérim est enfin un vecteur de circulation entre les emplois peu qualifiés, en réorientant certains travailleurs du tertiaire ou de l’industrie vers des entrepôts en demande de main-d’œuvre. Par l’enchaînement de missions d’intérim et de CDD, beaucoup des travailleurs rencontrés ont travaillé dans différents secteurs d’activité : construction, industrie, grande distribution ou restauration rapide. Par rapport aux autres secteurs d’emploi peu qualifié, la logistique présente une certaine attractivité car elle offre des emplois à temps complet et relativement mieux rémunérés. Les primes de productivité ou les primes de pénibilité pour certaines conditions de travail (froid, surgelé, salissure, etc.) peuvent représenter jusqu’à 300 euros mensuels, à quoi s’ajoute dans le cas de l’intérim le versement des primes de précarité et des congés payés à hauteur de 10 % du salaire chacun. Les revenus ouvriers en entrepôt dépassent ainsi régulièrement 1 500 euros mensuels quand le revenu salarial médian des ouvriers est seulement de 1 360 euros en 2015 [7] (INSEE 2019).

16Malgré ces rémunérations parfois attractives, la logistique est aussi un secteur dont de nombreux travailleurs partent en raison de l’usure physique ressentie après quelques années, en particulier les douleurs au dos. Claude (40 ans, né au Congo-Kinshasa), qui travaille depuis plus de dix ans comme ouvrier intérimaire en entrepôt, m’explique à la fin de sa mission chez ST Logistics qu’il ne veut plus travailler dans la logistique en raison d’importants problèmes de dos, et qu’il a commencé une formation en hôtellerie en vue d’une reconversion. En effet les emplois ouvriers, notamment sur les postes de préparateur de commandes, sont fortement pathogènes, avec des risques d’accident et de maladie professionnels à la hauteur des secteurs d’activité les plus dangereux (Gaborieau 2015). Au-delà de la pénibilité du travail, l’entrepôt est souvent un emploi d’appoint que l’on cherche à quitter après une certaine période : parmi les 15 intérimaires rencontrés, plus de la moitié ne travaillent plus en entrepôt quatre ans plus tard.

17L’intérim en logistique est donc un point de passage dans des trajectoires professionnelles complexes. Il participe au renforcement des mécanismes marchands dans le salariat subalterne en facilitant la circulation des travailleurs, notamment entre emplois ouvriers et employés peu qualifiés. Emploi d’appoint pour certains travailleurs, l’entrepôt est pour d’autres l’opportunité d’accéder à des revenus dans le haut de la distribution pour le salariat subalterne, au prix d’une certaine précarité et de conditions de travail pénibles.

En changer : un monde de circulations professionnelles

18Le monde professionnel des ouvriers de la logistique est également structuré par de nombreuses circulations entre entrepôts. Si celles-ci sont d’abord liées à la durée très courte des contrats d’intérim (le plus souvent à la semaine), c’est-à-dire à la précarité professionnelle, elles s’inscrivent également dans des stratégies de mobilités propres aux ouvriers et génèrent un réseau d’interconnaissance professionnelle.

Des mobilités répétées entre entrepôts

19Les mobilités professionnelles dans la logistique tiennent en premier lieu à l’usage massif de l’intérim par les entrepôts. Dans les entrepôts étudiés la part des intérimaires parmi l’ensemble des ouvriers variait entre 20 % et 90 %. Mais derrière la permanence d’un volant intérimaire structurel, on observe également une intense circulation sur ces postes. Par exemple, sur une période d’un mois d’intérim dans l’entrepôt Multimag, au sein d’une équipe de 40 ouvriers (dont 12 intérimaires), j’ai vu arriver 4 ouvriers et partir 5 autres. Ces départs résultent le plus souvent de la fin d’une mission d’intérim, que ce soit à cause d’une baisse d’activité de l’entreprise, de la productivité jugée insuffisante de l’ouvrier, ou d’un différend avec un chef d’équipe. Pour augmenter leur chance d’obtenir des missions, et réduire le temps sans emploi entre deux missions, les intérimaires sont en général inscrits dans plusieurs agences en même temps, accroissant d’autant la circulation entre différents entrepôts. C’est ce que m’explique Ahmed (45 ans, né au Maroc), intérimaire de longue date dans la logistique : « moi j’étais inscrit dans plusieurs agences d’intérim, pour pouvoir avoir plus d’opportunités de boulot. Il se trouve que bon, les agences d’intérim quand tu les appelles, y a pas de boulot pour le moment, y en a d’autres où y a plus de boulot [8] ». J’ai moi-même été inscrit dans quatre agences et ai travaillé avec deux d’entre elles.

20En raison de la gestion différenciée de la main-d’œuvre (Tranchant 2018), qui fait supporter aux intérimaires les tâches les plus pénibles, les autres causes de départ les plus fréquentes sont les douleurs physiques liées au travail, des conditions de travail jugées inacceptables, ou une opportunité d’emploi jugée meilleure. Dans ces conditions, la multi-inscription et la possibilité de changer régulièrement de mission d’intérim offrent aux travailleurs une marge de sélection de leurs conditions d’emploi et de travail par l’évitement des postes les plus pénibles ou les moins rémunérateurs. Par exemple Michel (43 ans, né en Angola), cariste intérimaire depuis 2008, explique refuser parfois des missions qu’il juge trop difficiles ou trop peu qualifiées, comme celles de préparateur de commandes ou de manutentionnaire. Il ajoute à propos d’une mission qu’il avait acceptée : « ils me disaient ramasse les poubelles, fais ceci, fais cela. J’ai travaillé juste une demi-heure, j’ai dit : “je suis désolé, je peux pas travailler avec vous.” Je suis parti [9] ». Les changements d’entrepôt peuvent alors avoir comme cause la recherche de meilleures conditions de travail par les ouvriers, qu’il s’agisse de fuir un « mauvais » entrepôt ou d’en chercher un « bon ».

21Il existe en effet une classification sociale des entrepôts par les ouvriers. On observe une forte hétérogénéité des conditions d’emploi et de travail pour un même poste, puisque la rémunération des ouvriers peut fortement varier d’une entreprise à l’autre en raison des primes de productivité, des primes de froid ou de salissure, des horaires (les heures de nuit sont majorées), ou des heures supplémentaires. Les conditions de travail peuvent également varier selon le poids des produits, la réputation du management ou l’environnement de travail. Cette hétérogénéité donne lieu à une véritable « classification indigène des conditions de travail » (Brugière 2017 : 203) et des établissements, connue et partagée par les ouvriers de Melun-Sénart. C’est par exemple ce que m’explique Sidney (34 ans, né en Martinique), intérimaire en entrepôt depuis plus de dix ans, au sujet de l’entrepôt Multimag où il a travaillé comme préparateur de commandes : « Multimag ça faisait plus de quatre ans que j’essayais de rentrer, mais je savais pas c’était quelle agence et tout […] C’est connu comme quoi ils payent bien, c’est toujours les échos que j’ai entendus de Multimag [10] ».

22Tous les travailleurs ne valorisent toutefois pas les mêmes caractéristiques. Si la plupart des intérimaires rencontrés déclarent chercher les missions les plus rémunératrices, d’autres facteurs entrent en ligne de compte. Sidney explique ainsi que pour choisir ses missions il s’intéresse « surtout au taux horaire » mais aussi à « l’ambiance de l’entreprise », et Ahmed, qui souffre de problèmes de dos, me dit qu’il décide de rester dans une mission si les colis ne sont pas trop lourds, et si le quota de production n’est pas trop difficile à atteindre. La comparaison des avantages et inconvénients respectifs de chaque entrepôt est ainsi l’objet de discussions récurrentes entre les ouvriers. Par exemple, lors d’une pause à Interlog, je participe à une discussion de ce type avec Yoann (en CDI) et Fabien (en intérim) :

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« Fabien explique qu’il a reçu un appel d’une agence d’intérim pour travailler à Safran. Il est dégouté car il a refusé. Mais il ne sait pas s’il gagnerait à changer. Il sait ce qu’il perd mais pas ce qu’il gagne. Il est plutôt content ici. J’en profite pour dire qu’avant que je vienne ici une autre agence m’avait proposé un entrepôt de matériaux de construction et que j’avais refusé cette mission. Fabien et Yoann disent que j’ai bien fait de refuser. C’est en extérieur, il y a des charges très lourdes à porter. Je dis que c’était bien payé, mais ça ne les convainc pas. Yoann dit qu’ici c’est une des boîtes qui paye le mieux sans avoir le besoin de cravacher. »
(Journal de terrain, 29 octobre 2015)

24Au fur et à mesure que les intérimaires enchaînent les missions d’un entrepôt à l’autre, ils accumulent des connaissances fines sur le marché du travail local. Les ouvriers rencontrés ont ainsi tous travaillé dans plusieurs entrepôts de Melun-Sénart ou des villes alentour [11].

Contraintes et arrangements de l’intérim prolongé

25Pour certains travailleurs, le maintien dans l’intérim, qui peut durer jusqu’à plusieurs années, peut être une manière de rester à l’entrepôt tout en laissant ouvert son destin social, et de vivre comme provisoire le déclassement que représente parfois le travail ouvrier. Au fur et à mesure qu’il s’allonge dans le temps, le travail temporaire prend alors la forme d’un « intérim de profession » (Faure-Guichard 1999). Cette situation, loin d’être marginale [12], est rendue possible par les besoins constants de main-d’œuvre intérimaire dans les entrepôts. Par rapport au flux continu de nouveaux entrants dans l’intérim, l’expérience professionnelle cumulée au fil des missions effectuées par ces intérimaires constitue pour les agences un gage de sérieux et un signal de compétence, ce qui leur assure une employabilité quasi certaine sur le marché du travail en entrepôt.

26Le maintien prolongé dans l’intérim concerne des hommes aux profils diversifiés. À un premier pôle on retrouve des hommes souvent peu dotés, pour qui le travail temporaire peut représenter un moyen d’aménager la subordination, comme pour Sidney. Né en 1982 en Martinique de parents employés de ménage, il arrête sa scolarité et migre en métropole après le collège. Il travaille trois années comme agent de sécurité, puis comme brancardier dans un hôpital, avant de se réorienter vers la logistique où il travaille depuis plus de dix ans comme préparateur de commandes intérimaire. Sidney dit avoir refusé plusieurs embauches au cours de ces années, et justifie son maintien dans l’intérim par un refus de la subordination salariale (« avoir un patron sur mon dos ça me disait rien ») et par son projet de créer sa propre entreprise de sécurité (« j’ai pas envie de m’enfermer dans un truc et qu’après je sois bloqué »). L’autonomie professionnelle qu’il trouve dans l’intérim répond à un goût pour l’indépendance, qui se traduit chez lui par un discours valorisant l’entreprise de soi et qu’on retrouve dans la suite de son parcours : trois ans après l’entretien il est finalement devenu conducteur poids lourd, un emploi souvent perçu comme une forme d’ascension dans les milieux ouvriers en entrepôt, notamment car le travail s’effectue loin de la surveillance directe de l’encadrement (Gaborieau et Benvegnù 2018).

27Cette mise à distance de la subordination directe est toutefois très ambivalente. La menace de la fin de mission, le besoin de rester en bons termes avec l’agence d’intérim, la difficulté à prendre des congés, l’effort renouvelé de familiarisation avec chaque nouvel environnement de travail, ou encore les horaires changeants limitent les possibilités de lever le pied. De plus, l’avancée en âge et les problèmes de santé conduisent ces intérimaires au long cours mais peu qualifiés à envisager un CDI. L’intérim prolongé expose à des périodes sans emploi et aux variations de revenus selon les missions, ce qui empêche Sidney de quitter son logement HLM trop étroit pour accueillir ses trois enfants en garde partagée. Au moment où je le rencontre, il cumule d’ailleurs deux missions à temps plein en entrepôt, l’une de nuit (23 h-8 h) et l’autre de jour (9 h-14 h 30), « pour prévenir les mois à venir », une pratique qui lui permet de cumuler deux revenus mais qui est difficilement soutenable.

28À un deuxième pôle on trouve des salariés plus dotés pour qui le maintien en intérim atténue le déclassement social que représente l’emploi ouvrier en entrepôt. C’est comme cela qu’on peut comprendre les longues périodes d’intérim de certains immigrés très qualifiés, contraints aux emplois subalternes en entrepôt à leur arrivée en France. C’est aussi le cas de Fabien, né en 1977 dans une famille des classes moyennes de Seine-et-Marne. Après un BTS action commerciale, il crée avec un ami une société d’assurance, où il travaillera quelques années avant de céder ses parts. Après une longue période de bohème comme « teuffeur » (« je retournais chez mes parents, je rebossais pendant six mois, je remettais des thunes de côté, je repartais »), il commence en 2009 à enchaîner les missions d’intérim dans la logistique. Alternant les missions de cariste et d’employé gestionnaire de stocks (il a passé une qualification de magasinier gestionnaire de stock avec Pôle emploi), Fabien se considère comme un quasi-indépendant entretenant des relations commerciales avec les entreprises pour qui il travaille : « faut gérer sa vie comme une boîte quoi. Ta vie c’est une entreprise, c’est tout. Pour moi Interlog c’est pas mon patron, c’est mon client [13]. »

29Comme dans le cas de Sidney, l’intérim permet à Fabien de mettre à distance la subordination salariale, qu’on peut supposer d’autant plus difficile à vivre qu’elle représente un déclassement professionnel important par rapport aux années durant lesquelles il a travaillé comme indépendant. Mais à la différence de Sidney, il est peu contraint par les charges familiales puisqu’il est propriétaire de son appartement et sans enfant. Grâce à ses qualifications Fabien est également en mesure de mettre à profit cette mobilité pour améliorer sa situation professionnelle. Ainsi il obtient en 2017 une mission d’intérim comme cadre dans un autre entrepôt, rémunérée 3 500 euros par mois, et espère que l’entreprise créera un poste pérenne pour l’embaucher en CDI.

30La soutenabilité de ces arrangements avec la précarité est ainsi largement dépendante des ressources, des aspirations et des dispositions des individus : alors que les intérimaires les moins qualifiés connaissent une succession de mobilités horizontales, certains salariés plus dotés parviennent à investir l’intérim comme une source de valorisation professionnelle.

Un réseau professionnel de relations contingentes

31Ces mobilités entre entrepôts où se croisent et se recroisent près de 5 000 travailleurs génèrent un réseau d’interconnaissance professionnelle à l’échelle de l’agglomération de Melun-Sénart et des communes voisines. J’ai par exemple travaillé avec un même enquêté (Sidney) lors de deux missions successives, à ST Logistics et à Multimag. Mais ce sont des relations contingentes le plus souvent éphémères et relativement superficielles. Lors de notre entretien, Sidney peine à retrouver le nom d’un collègue de Multimag où il a pourtant travaillé plusieurs mois : « moi c’est ça le truc, quand je les fréquente je connais leur nom, une fois que j’ai arrêté de les fréquenter ça y est, je suis passé dans un autre entrepôt, j’ai d’autres noms encore [14] ». Ces relations sont prises dans un système d’affinité. Par exemple, Michel (43 ans, né en Angola), intérimaire rencontré à Interlog, m’explique qu’à la fin de sa mission d’intérim il a effacé de son répertoire tous les numéros de téléphone : « je voyais pas l’importance de garder les numéros ». Il a en effet un mauvais souvenir de son expérience là-bas et ne pense pas avoir l’occasion d’y retourner. À l’inverse il me dit avoir gardé les numéros d’anciens collègues d’un autre entrepôt où il a travaillé : « j’ai pas mal d’amis, je peux te donner les numéros, tu peux leur parler en mon nom, si t’as besoin [15] ».

32Forgés sur une base affinitaire par le partage quotidien du travail et des moments de pause, ces liens peuvent aussi avoir une utilité pratique (se faire véhiculer, obtenir des informations sur un autre entrepôt, s’échanger des services). Qu’ils n’aient pas de voiture ou mettent en place des systèmes de covoiturage leur permettant de faire des économies, de nombreux ouvriers sympathisent ainsi pendant le travail, entre habitants du même secteur, afin de mutualiser les trajets [16]. Cette dimension utilitaire rapproche ces liens des « relations jetables » (disposable ties) analysées par Matthew Desmond (2012) au sujet des familles expulsées dans les quartiers pauvres aux États-Unis. Comme lui, on peut considérer que ces liens offrent des ressources immédiates dans un contexte de précarité et d’incertitude. Ce type de relations est d’ailleurs plus fréquent entre intérimaires qu’entre intérimaires et embauchés. Ces relations ne permettent par ailleurs pas d’atténuer la précarité professionnelle : l’embauche en entrepôt étant entièrement contrôlée par les agences d’intérim, un intérimaire ne peut pas faire recruter une de ses connaissances. Il peut au mieux transmettre l’information que telle agence recrute en ce moment pour tel entrepôt, ou recommander une personne auprès de l’agence d’intérim avec laquelle il travaille.

33Les liens d’interconnaissance professionnelle entre les ouvriers et l’encadrement des entrepôts ont un rôle plus déterminant sur le marché du travail. L’intérim permet à certains travailleurs d’étendre la surface de leur réputation professionnelle en multipliant les expériences professionnelles réussies, ce qui correspond à l’accumulation d’un capital social spécifique. On peut le voir à travers l’exemple d’Edgar, cariste en CDI chez Interlog. Né en 1970 en République démocratique du Congo dans une famille des classes moyennes de Kinshasa, il poursuit ses études jusqu’à la licence et travaille au départ comme comptable. Il émigre en France à 25 ans avec le projet de continuer dans ce métier. Après des échecs répétés à trouver un emploi de comptable, il commence à travailler comme ouvrier intérimaire en entrepôt et multiplie les missions. Il mobilise alors ses relations précédentes avec des chefs d’équipe pour obtenir de nouvelles missions dans la même entreprise en contournant l’agence d’intérim :

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« J’ai trouvé pas mal de missions de moi-même, des amis et tout. Et des fois aussi, quand on m’envoie une mission et que le responsable il est content de mon travail, […] je faisais en sorte que je puisse avoir un mot, ou le numéro du responsable, pour l’appeler si jamais je trouve pas de mission. […] (À propos d’un entrepôt où il a travaillé) Quand j’ai quitté là-bas, il y avait baisse d’activité, je suis allé dans d’autres entrepôts, je me suis dit : je dois rentrer là-bas. J’ai appelé le responsable : “Edgar ça va ? D’accord je prends bonne note je vais t’appeler”. Je crois deux semaines après il m’a appelé. C’est pas pour me vanter, mais partout où je suis passé c’était bien. »
(Entretien avec Edgar, janvier 2016)

35Avec la circulation professionnelle de l’encadrement des entrepôts [17], on observe que la mobilité de l’encadrement et celle des ouvriers est parfois liée. C’est ce que montre l’exemple de Seydou. Né en 1979 au Mali, dans une famille des classes moyennes, il arrive en France à 20 ans, après le décès de son père qu’il aidait dans son activité d’expert-comptable. Il commence alors en bas de l’échelle comme manutentionnaire dans les parcs des expositions, puis passe une qualification qui lui permet de travailler comme cariste intérimaire dans un entrepôt, dans lequel il est finalement embauché en CDI. Mais en 2014, parce qu’il aspire à un salaire plus élevé, il démissionne quelques mois seulement après son embauche en CDI pour une opportunité mieux payée chez Interlog, répondant à la proposition d’un ancien chef qui travaille désormais dans cet entrepôt.

36Alors que l’inscription dans de multiples agences d’intérim est pratiquée par la plupart des intérimaires rencontrés, l’entretien de relations affinitaires avec des membres de l’encadrement des entrepôts s’observe principalement chez les enquêtés les plus dotés. On peut supposer que cette capacité à « se vendre » – c’est-à-dire à « se placer en démarchant régulièrement les employeurs et à se présenter sous son meilleur jour lors de chaque contact » (Caveng 2015 : 269) – et à accumuler un capital social professionnel découle de dispositions héritées d’une socialisation dans les classes moyennes. Elle tient également à la proximité sociale avec ces membres de l’encadrement dont ne disposent pas les ouvriers issus des classes populaires.

Y rester : un emploi entre ascension fragile et stabilisation contrainte

37Bien que les ouvriers en CDI forment la majorité de la main-d’œuvre, les mobilités entre entrepôts représentent une expérience commune au sein de ce monde ouvrier. En raison de la place centrale de l’intérim dans le recrutement, la stabilisation dans l’emploi arrive toujours après une période de précarité. Plutôt que de considérer l’emploi stable comme une norme partagée, cette situation invite à questionner la stabilisation professionnelle par rapport à cette expérience de mobilité, et à décrire les mécanismes qui conduisent certains salariés à rester dans l’entrepôt. Nous verrons que l’installation durable dans l’emploi ouvrier en entrepôt prend un sens différent selon les trajectoires : alors qu’il peut représenter une petite ascension professionnelle depuis les fractions basses des classes populaires, il est souvent un emploi « faute de mieux » pour des hommes issus des fractions stables des classes populaires ou déclassés.

Des petites ascensions professionnelles

38L’intérim, lorsqu’il représente une porte d’entrée vers l’emploi stable en CDI, possède une double fonction de drainage des travailleurs d’autres secteurs d’emploi subalterne et de mise à l’épreuve de ces travailleurs. Pour des hommes peu dotés, issus des fractions basses des classes populaires, l’emploi ouvrier en entrepôt est alors parfois vecteur d’ascension professionnelle en ce qu’il offre la perspective d’un emploi stable et relativement rémunérateur sous condition d’un engagement dans une activité pénible et pathogène.

39Yoann, dont la jeunesse est marquée par une grande précarité, est un exemple de ce type de stabilisation professionnelle par le travail en entrepôt. Né au début des années 1970 en Charente, d’un père maçon et d’une mère qui part après sa naissance, il quitte l’école et le foyer pour mineurs à 14 ans, et après un court passage dans la rue, il est logé et embauché par une association sur un contrat emploi solidarité (CES) comme ouvrier dans le bâtiment. Devenu majeur, il navigue entre les petits boulots (menuisier, éclusier) et la délinquance (il fait un passage en prison). Ses soucis avec la justice le conduisent à migrer dans la région parisienne, à Sénart, à 24 ans. Après plusieurs expériences qui tournent court dans la vente et la restauration, il entre comme intérimaire par l’intermédiaire de l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) dans un entrepôt de fruits et légumes. Dans cet établissement, filiale d’un groupe de la grande distribution, il est embauché en CDI comme manutentionnaire, le bas de l’échelle des qualifications dans les entrepôts, avant d’être promu rapidement préparateur de commandes. Mais après plus de dix ans, il est finalement licencié en 2013, ce qui le conduit à travailler au noir dans le bâtiment pendant un an, puis à reprendre en intérim, pendant plusieurs mois, le travail en entrepôt. Il signe finalement un CDI à Interlog en 2015 comme préparateur de commandes.

40Cette trajectoire peut être rapprochée de celle de Bakary, ouvrier polyvalent en CDI à Multimag, né en 1980 en Mauritanie dans une famille de paysans modestes. Pour lui, les mobilités professionnelles s’inscrivent dans une vie marquée par des migrations répétées. Après avoir travaillé aux champs durant sa jeunesse, il émigre en Espagne au milieu des années 2000, où il exerce pendant quelques années des emplois ouvriers non déclarés dans le bâtiment. Suite à l’effondrement de l’économie espagnole au moment de la crise, il part pour la France en 2008, où il travaille quatre ans comme intérimaire dans le bâtiment, sur des chantiers dans toute l’Île-de-France. En 2012, après la fin d’une mission et alors que la conjoncture connaît un nouveau creux, son agence d’intérim du BTP lui propose une mission de préparateur de commande chez Multimag, à la suite de laquelle il est embauché en CDI.

41Les trajectoires de Yoann et Bakary présentent deux cas d’insertion professionnelle réussie en l’absence d’ancrage local et de diplôme, à travers la migration et l’engagement dans le travail. Leur départ pour la région parisienne, après une insertion précoce dans le monde du travail subalterne, relève d’une « migration de précarité » (Renahy 2009), passant par la fuite d’un avenir social sans perspective, du fait des conditions de socialisation primaire. Le fort besoin en main-d’œuvre non qualifiée dans les entrepôts au début des années 2000 et 2010 fait d’eux une cible pour les agences d’intérim, dans le contexte de résorption du chômage, d’incitations fiscales pour les embauches de salariés peu qualifiés, et de reprise économique. Par ailleurs, tous les deux ont connu avant la logistique des expériences professionnelles multiples, plus ou moins longues, et marquées par la précarité, en particulier le travail non qualifié dans le bâtiment. Le secteur logistique offre des emplois relativement plus rémunérateurs pour des travailleurs sans qualification et sans relations.

42Ils arrivent en entrepôt aussi parce que les alternatives sont très réduites. L’absence de capital scolaire de Yoann limite ses possibilités de trouver un emploi plus qualifié dans l’industrie. Il explique avoir essayé, après son licenciement, d’être recruté dans une usine près de son domicile, mais avoir échoué lors d’un test organisé par l’agence d’intérim. En comparaison, Bakary bénéficie avec les métiers du bâtiment d’une « niche ethnique » (Waldinger 1994), source d’employabilité mais au prix de la précarité professionnelle. Ici aussi l’intérim est déterminant pour expliquer son basculement vers la logistique, un monde qu’il ne connaît pas avant sa première mission à Multimag.

43L’emploi dans le secteur de la logistique offre des possibilités de stabilisation qui se fondent non pas sur la possession de titres scolaires ou professionnels, mais sur l’engagement dans le travail. Ces petites mobilités professionnelles font ressortir l’importance de la valorisation d’un « capital corporel » (Crasset 2017) essentiel pour tenir et s’engager dans des emplois à forte pénibilité physique et temporelle. Supporter les contraintes du travail est en effet un atout pour se différencier du reste des travailleurs en rotation sur ces emplois et se voir proposer une titularisation en CDI. C’est ce qu’explique Yoann au début de son emploi dans l’entrepôt de fruits et légumes : l’endurance dans un travail physique (il travaille dans le froid avec des colis lourds) et chronophage (il fait beaucoup d’heures supplémentaires) lui permet de « tenir » et d’obtenir un CDI. Cette capacité à « tenir » est favorisée par leur expérience de conditions de travail qu’ils jugent difficiles dans leurs emplois antérieurs, notamment dans le BTP.

44Le recours de plus en plus fréquent à des primes de productivité dans les entrepôts au long des années 2000 rencontre une aspiration de ces ouvriers à stabiliser une position sociale fragile. Tous deux s’engagent intensément dans leur travail quotidien, ce qui leur vaut d’être reconnus par leurs collègues et l’encadrement comme des « bosseurs ». Ainsi Bakary dépasse les plafonds de productivité demandés et parvient à s’assurer un revenu mensuel supérieur à 2 000 euros, et Yoann connaît en 2017 une promotion à un statut de cariste qui lui permet de gagner entre 1 500 euros les mois de journée et 2 000 euros les mois de nuit. Cet engagement dans le travail est largement contraint par les charges familiales : Yoann est en couple avec une femme sans emploi et a deux jeunes enfants, tandis que Bakary, dont la conjointe est employée en CDI dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), a aussi deux enfants et doit envoyer régulièrement de l’argent à ses parents en Mauritanie. Malgré des douleurs au dos régulières, Yoann et Bakary envisagent de poursuivre cette activité professionnelle, notamment en vue de quitter leur logement en HLM et d’accéder à la propriété. Pour ces ouvriers, la stabilisation en CDI et une rémunération dans la fourchette haute des revenus ouvriers n’assurent qu’une petite ascension sociale susceptible d’être fragilisée par des problèmes de santé ou de nouvelles charges familiales.

Un emploi faute de mieux

45Les trajectoires de stabilisation professionnelle par l’emploi ouvrier en entrepôt se retrouvent également pour des jeunes hommes issus des fractions stables des classes populaires, mais dotés de petits titres scolaires qui offrent peu de possibilités d’emploi sur le marché du travail local. Cela les conduit à envisager l’emploi en entrepôt comme une solution par défaut, mais les perspectives très limitées d’évolution interne et l’usure précoce liée au travail les empêchent d’envisager une carrière durable en entrepôt.

46Bien que né en 1988, Axel est l’un des plus anciens salariés de l’entrepôt Multimag puisqu’il y est entré dès son ouverture en 2006. Il a grandi à Sénart, avec un père ouvrier puis chef d’équipe dans une usine, et une mère femme de ménage dans un lycée. Loin de se sentir destiné à faire carrière dans la logistique, il s’oriente après le collège vers un BEP (brevet d’études professionnelles) en mécanique automobile. Après son diplôme, face aux faibles perspectives d’embauche dans la mécanique, il se décide à prendre un emploi en intérim dans l’entrepôt Multimag, recommandé par son oncle qui y travaille comme cariste. Enchaînant les contrats d’intérim dans l’entreprise, il n’accepte qu’à contrecœur une embauche définitive au bout de près d’un an, après avoir refusé deux CDD :

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« Ça m’intéressait pas un taf comme ça, j’étais jeune, il me fallait de l’argent, c’est tout ce qu’il me fallait. […] [L’intérim] ça payait beaucoup plus. J’étais à plus de 600 euros à la semaine, t’imagines, à l’époque. 600 euros à la semaine. Avec les [indemnités de] fins de mission et tout ça, ça tapait du 2 400 par mois ».
(Entretien avec Axel, juillet 2016)

48En couple avec une femme alors elle aussi ouvrière en entrepôt puis promue cheffe d’équipe, avec qui il a deux enfants, sa stabilisation dans l’entrepôt s’accompagne de la fondation d’un foyer qui le dissuade de toute mobilité hors de cet emploi :

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« je devais pas rester normalement à la base dans cette boîte. Mais il m’a fait rentrer y a maintenant dix ans de ça dans la boîte, et bah depuis franchement tout s’est enchaîné. Les enfants, l’appartement, tout ça, donc après j’ai pas pu faire ce que je voulais faire ».
(Id.)

50Comme plusieurs autres jeunes ouvriers rencontrés, Axel a fait des études professionnelles courtes, conclues par des diplômes de niveau CAP (certificat d’aptitude professionnelle) ou BEP. Ces diplômes connaissent une dévalorisation dans les années 1990 par rapport aux générations précédentes en raison de la hausse moyenne du niveau d’études dans le cadre de la seconde massification scolaire (Poullaouec 2010). Ainsi Axel ne dispose-t-il ni du niveau d’études ouvrant aux emplois plus qualifiés du tertiaire, ni d’un baccalauréat professionnel, qui est la nouvelle porte d’accès aux postes d’ouvrier qualifié (Misset 2009). L’intérim dans le secteur logistique permet à ces jeunes hommes de compenser l’absence de diplôme par l’acceptation d’un travail peu qualifié. Mais l’embauche en CDI qui s’ensuit est vécue comme une stabilisation professionnelle faute de mieux, ce qui traduit un déclassement social relatif par rapport à la génération de leurs parents. Cette situation est d’autant plus mal vécue que les perspectives de mobilité interne sont très limitées, sinon nulles, au sein des entrepôts logistiques. En effet, les postes ouvriers les plus qualifiés se raréfient avec la mise en place de la polyvalence forcée, et l’accès aux postes d’encadrement intermédiaire est de plus en plus souvent réservé aux titulaires de diplômes du supérieur court (BTS notamment) de spécialité logistique.

51Alors que la pénibilité physique du travail se traduit par une usure précoce des corps, avec des maux de dos récurrents à moins de 30 ans, ces jeunes ouvriers ont souvent comme horizon la sortie de l’entrepôt. Confronté à l’absence de chance de promotion interne à Multimag, Axel envisage ainsi au moment de l’enquête de suivre une formation de conducteur d’engin de chantier. Mais la récente acquisition à crédit d’un pavillon, puis le chômage de sa conjointe licenciée à cause de la fermeture de l’entrepôt où elle travaillait, le conduisent pour l’instant à rester à Multimag, où il s’investit fortement dans le travail pour obtenir la prime de productivité maximale. Combinée à une mise en couple assez jeune et durable, la stabilité professionnelle précoce de ces ouvriers favorise leur accession à la propriété immobilière, ce qui les différencie notamment de ceux issus des fractions plus basses des classes populaires. Cet accès à la propriété est pourtant aussi synonyme de stagnation dans des emplois pénibles, comme le symbolise la vue sur l’entrepôt Multimag depuis la nouvelle maison d’Axel et sa conjointe.

L’entrepôt comme déclassement

52Le travail en entrepôt est également vécu sur le mode du déclassement social par des hommes ayant émigré en France depuis l’Afrique francophone, où ils avaient des positions sociales relativement favorisées, et qui deviennent ouvrier de la logistique parce qu’ils n’ont pas trouvé d’emploi correspondant à leur qualification.

53Dans l’entrepôt ST Logistics, près de la moitié des ouvriers de l’équipe dans laquelle je travaille sont des immigrés originaires du Congo. À l’instar de Patrice, réfugié politique du Congo et géologue de formation, plusieurs d’entre eux ont des diplômes universitaires, et vivent le travail en entrepôt comme un déclassement temporaire. Je suis d’ailleurs rapidement catégorisé comme universitaire par certains d’entre eux, qui m’appellent « le sociologue » en se moquant de moi. Ils font aussi preuve d’un souci de se distinguer des autres ouvriers, avec qui ils ont peu de relations, comportement qui fait l’objet de réprobations de la part de certains travailleurs issus des classes populaires. Lors d’une pause, trois intérimaires qui commentent l’ambiance dans l’équipe trouvent qu’il y a « une mauvaise ambiance » à cause des « vieux Renois ». « Ils parlent comme des ingénieurs alors qu’ils sont préparateurs », dit l’un des trois, enfant d’immigrés du Maghreb. Il développe alors une théorie selon laquelle « plus il y a de Renois dans un entrepôt, plus c’est mauvais signe. Par contre là où il y a des Français, des Blancs, là c’est une bonne boîte [18] ». Cette remarque met en lumière une lutte de classement au sein de la main-d’œuvre racisée : elle est une manière de ramener ces collègues à leur condition d’immigrés en les assimilant à l’ensemble de la main-d’œuvre noire, surreprésentée dans les entrepôts aux conditions de travail les plus difficiles. Cela rappelle que pour ces travailleurs immigrés, le déclassement professionnel a une dimension raciale : à leur arrivée en France, ils sont assignés à un groupe minorisé, que leur position d’ouvrier subalterne vient renforcer, et font l’expérience du racisme (Tcholakova 2013).

54Cette condition d’immigré déclassé n’est pas limitée aux intérimaires de ST Logistics puisqu’on l’observe pour des ouvriers en CDI des autres entrepôts. Clinton, ouvrier en CDI et délégué du personnel CFDT chez Multimag, est né en 1974 dans une famille des classes moyennes camerounaises. Après des études courtes, il travaille avec des membres de sa famille comme « prestataire de services » dans les « marchés publics ». Après son arrivée en France en 1998 il travaille pendant près de dix ans comme agent de sécurité en CDI puis comme videur en discothèque. Peu de temps après l’ouverture de l’entrepôt Multimag, il entre dans l’entreprise en intérim, puis est titularisé comme préparateur de commandes, tout en obtenant rapidement un mandat de délégué du personnel. Alors que cet emploi ouvrier représente un déclassement intergénérationnel, Clinton envisage la professionnalisation dans le syndicalisme comme une possibilité d’« évoluer » hors d’un emploi qu’il ne se voit pas occuper jusqu’à sa retraite : « dans ce boulot faut évoluer, dans le sens où tu te retrouves dans un bureau à donner des ordres ». Par ailleurs en couple avec une femme française de naissance et blanche, professeure dans le secondaire, il présente un regard satisfait sur son évolution, qui montre le reclassement subjectif produit par son mandat syndical : « Moi je n’ai jamais su un jour que j’allais être naturalisé, que j’allais avoir une femme blanche, et bien calé. Je n’avais jamais su un jour que j’allais être délégué syndical [19] ».

55Pour Edgar, cariste en CDI à Interlog, le bilan est plus amer. Issu d’une famille des classes moyennes de la République démocratique du Congo, il est titulaire d’une licence de comptabilité et est arrivé en France en 1997. C’est suite à ses échecs répétés à trouver un emploi de comptable en France qu’il se résout à rester durablement en entrepôt après plus de dix ans d’intérim. Malgré son emploi de cariste en CDI dans un « bon » entrepôt, il vit sa situation comme un déclassement et sa perception de son univers de travail est très négative :

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« Moi je dis ça c’est des boulots de raté. Je le fais mais je dis que c’est des boulots de raté. C’est un boulot que je devrais pas faire. […] Mais qu’est-ce que tu veux, je le fais quand même. La force des choses fait que… au bout y a l’argent ».
(Entretien avec Edgar, janvier 2016)

57En entretien, il dénigre ses collègues (« y en a pas mal qui n’ont rien dans la tête ») et refuse de les côtoyer en dehors du travail. Comme Clinton, il s’engage dans le syndicalisme en devenant délégué du personnel pour la CGT. Face à une mobilité interne bloquée et une mobilité externe impossible, l’engagement syndical peut apparaître comme une manière de restaurer un statut social entamé par la migration.

58Ainsi, malgré la dynamique de fragilisation des classes populaires, le travail en entrepôt apparaît comme une voie de petite ascension sociale pour des individus sans ressources autres qu’un capital corporel. La logistique est aussi un secteur de déclassement d’une partie des classes populaires stables, en raison des chances limitées de promotion et de la concurrence d’individus plus dotés, eux-mêmes déclassés suite à une migration. Ici le marché du travail agit moins comme un facteur de reproduction sociale que comme une mise en concurrence de différentes fractions de classes, en diminuant l’effet de ressources spécifiques comme les petits diplômes techniques ou l’autochtonie. Il fait de l’entrepôt un espace de circulation sociale au sein du salariat subalterne.

59* * *

60Dans cet article, nous avons cherché à explorer les logiques de mobilité professionnelle dans les emplois peu qualifiés de la logistique en les rapportant aux trajectoires sociales des travailleurs. Sur un territoire spécialisé dans les activités logistiques, la concentration d’emplois précaires en entrepôt génère une intense mobilité professionnelle. L’intérim, en tant que mode d’entrée dans l’entrepôt, contribue à diversifier les profils des travailleurs. En dépit de la précarité des premières missions, le secteur logistique se révèle un pourvoyeur d’emplois stables pour des hommes issus des classes populaires, et d’emplois de secours pour des hommes plus dotés mais déclassés. Alors que pour le salariat subalterne l’absence de catégorisation fine des différences internes dans la statistique publique conduit bien souvent à laisser dans l’ombre tous les « petits déplacements » (Pagis et Pasquali 2016) au cœur de leurs transformations, l’ethnographie des trajectoires ouvrières dans la logistique contribue à la compréhension des facteurs de différenciation au sein des mondes ouvriers contemporains.

61L’article montre également que l’intérim reconfigure le rapport à l’emploi à travers les circulations professionnelles qu’il permet. En conduisant les travailleurs à prendre en main leur employabilité, il suscite un rapport stratégique aux agences d’intérim et fait dépendre les mobilités de ressources professionnelles qui différencient les intérimaires entre eux. L’enquête fait ainsi émerger différents types d’arrangement avec la précarité du travail en entrepôt, une diversité qui complexifie l’image d’une segmentation statutaire du marché du travail. Ainsi, le déclassement d’hommes des classes populaires stables ou moyennes par l’emploi ouvrier en entrepôt, s’il témoigne d’une polarisation de l’emploi par le déclin des emplois subalternes les plus qualifiés, ne doit pas masquer que les travailleurs ont des ressources inégales pour faire face à la disqualification ouvrière.

Ouvrages cités

  • Amossé, Thomas, Corinne Perraudin et Héloïse Petit. 2011. « Mobilité et segmentation du marché du travail : quel parcours professionnel après avoir perdu ou quitté son emploi ? », Économie et statistique, n° 450 : 79-105.
  • Bonacich, Edna et Jake B. Wilson. 2008. Getting the Goods : Ports, Labor, and the Logistics Revolution. Ithaca, Cornell University Press.
  • Brugière, Fabien. 2017. La sous-traitance en piste. Les ouvriers de l’assistance aéroportuaire. Toulouse, Érès.
  • Caveng, Rémy. 2015. « Marché du travail et dispositions à la précarité. Une analyse par les transactions et les trajectoires », in Maxime Quijoux (dir.), Bourdieu et le travail. Rennes, Presses universitaires de Rennes : 267-282.
  • Chauvin, Sébastien. 2010. Les agences de la précarité : journaliers à Chicago. Paris, Seuil.
  • Crasset, Olivier. 2017. La santé des artisans. De l’acharnement au travail au souci de soi. Rennes, Presses universitaires de Rennes.
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Date de mise en ligne : 06/04/2021

https://doi.org/10.3917/gen.122.0059