Ce que veut Genèses aujourd’hui
Pages 4 à 8
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/gen.100.0004
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1Sans doute y a-t-il des différences entre les projets des origines et ceux d’aujourd’hui, entre ce que l’on croit faire et ce que l’on fait, ou entre nous tous plus simplement... pourtant, en réfléchissant collectivement à ce qui nous anime et nous définit à Genèses, il apparaît clairement que des lignes de force nous rassemblent sans qu’elles soient définies a priori.
2Celles et ceux qui peuplent Genèses restent fidèles à l’idée d’interdisciplinarité et d’unité des sciences sociales, qui avait animé ses fondateurs. Mais il y a loin des appels caporalisateurs des agences d’évaluation à l’interdisciplinarité, à ce que nous voyons dans cette dernière. Si les invitations à l’interdisciplinarité sont aujourd’hui nombreuses, elles sont souvent des vœux pieux, ou des injonctions à faire des liens avec des sciences « véritables » et « utiles » (l’économie, la biologie, les sciences cognitives, etc.). Sur un plan institutionnel, on assiste plutôt, en réalité, à une rétraction sur les prés carrés disciplinaires : à l’heure du détournement des ressources vers les appels à projets au détriment des financements récurrents et des postes, il vaut mieux s’inscrire dans une « section », une association disciplinaire, un sous-champ identifié… Une revue qui défend dans ce contexte les sciences sociales ne promeut pas un éclectisme mou : elle cherche au contraire à montrer en actes (par les recherches qu’elle encourage et publie) que la transgression des frontières disciplinaires n’est jamais aussi intéressante que lorsqu’elle va de pair avec des convictions épistémologiques et théoriques fortes, et des savoir-faire assurés et contrôlés. À l’heure, également, d’injonctions à l’internationalisation qui en adoptent une version bien restrictive, elle part aussi du constat que les collègues avec lesquels nous dialoguons à l’étranger ne sont pas toujours issus de nos disciplines : ne serait-ce que parce que les contours de ces dernières ne correspondent pas toujours suivant les contextes nationaux. Ce que nous défendons à Genèses, c’est donc l’unicité épistémologique des sciences sociales, par-delà les découpages et frontières disciplinaires – dont, justement l’histoire et la sociologie des sciences nous montrent qu’elles sont loin d’être intangibles, et qu’elles varient dans le temps et dans l’espace. C’est d’ailleurs ce qui explique l’attachement de Genèses à un retour sur les sciences sociales et leur histoire. Les sciences sociales sont des sciences historiques, au sens où l’évoque Jean-Claude Passeron dans Le raisonnement sociologique : des sciences dont le propos est moins l’établissement de vérités éternelles que l’utilisation de concepts qui ne sont abstraits de l’histoire que pour être recontextualisés dans d’autres moments historiques. Par ailleurs, notre pratique ne se limite pas à nous inscrire dans des sciences qui sont indissociablement sociales et historiques : parce qu’elles sont des sciences, elles supposent administration de la preuve plutôt que relativisme mou.
3La forme, le travail des revues, est inséparable du fond : c’est à l’occasion des échanges, des lectures (et non des « évaluations »), bref, de pratiques, qu’est rappelée et rediscutée à chaque fois l’orientation de la revue. Genèses publie des articles qui sont le fruit concret d’un échange interdisciplinaire. Travailler ainsi, en veillant aussi à ce que chaque article anonymisé soit attribué à des représentants de disciplines différentes, c’est défendre en actes l’orientation interdisciplinaire de la revue : un papier très spécialisé et difficilement compréhensible pour un lecteur d’une autre discipline sera objet de demandes de modifications pour le rendre accessible à tous, et défendre ainsi ce que peut signifier l’unité des sciences sociales. Ne pas externaliser la lecture (à l’exception de sujets très pointus ou techniques), c’est donc faire de la revue un lieu permanent de discussion entre disciplines, et de production d’une recherche façonnée par plusieurs pratiques et savoir-faire disciplinaires.
4La forme du travail collectif au sein de la revue (certainement pas la seule possible, le monde des sciences sociales est assez vaste pour que chacun y fasse ce qu’il entend – mais c’est la forme à laquelle nous tenons) est celle d’une pratique assidue de lecture des articles par les membres du comité eux-mêmes (trois, à chaque fois, et de disciplines différentes). Une pratique de travail de revue qui ne cède pas au « pire review », c’est-à-dire au format faussement neutre, et posé aujourd’hui comme LE standard de qualité, de l’évaluation par des « pairs » extérieurs à la revue, choisis de façon ad hoc, qui envoient leur avis sans pouvoir le défendre oralement ni savoir ce qu’il advient de celui-ci… Un usage qui selon nous laisse la haute main aux dirigeants des revues (ou à ceux qui parfois font vivre une revue en s’y consacrant seuls et à plein temps quand leurs institutions le permettent) pour mener leurs arbitrages, et sans que les lecteurs anonymes n’assument et n’endossent la responsabilité de leurs choix. Par rapport aux revues qui externalisent le jugement porté sur les articles, Genèses opte pour une réflexion en interne : l’identité scientifique de Genèses et la recherche produite par la revue se dessinent au fil des articles publiés. Lire, et surtout discuter en interne, et en face-à-face chaque mois (ce qui suppose beaucoup de travail !), c’est laisser une chance à la dynamique de la discussion de produire des recommandations cohérentes à l’égard des auteurs, de contester des arguments jugés non valables, et d’échapper au formatage de textes dont on a le sentiment qu’ils pourraient être envoyés indifféremment à plusieurs revues.
5De quoi sont faites les sciences sociales que nous défendons ? L’affirmation du sous-titre « Sciences sociales et histoire » a-t-il encore un sens une fois acquis le principe d’unité des sciences sociales affirmé dans ce moment interdisciplinaire qui marqua la fondation de la revue ? Le simple fait que semble aujourd’hui se manifester un retour sur les disciplines, dans leur dimension la plus institutionnelle, nous en convainc. Chaque discipline a sans doute des savoir-faire privilégiés, dont la maîtrise importe : mais ces savoir-faire n’ont pas vocation à justifier des monopoles. Les sciences sociales que nous défendons sont avant tout attentives aux variations sociohistoriques ; empiriques ; soucieuses des dynamiques d’interaction comme des logiques institutionnelles ; ouvertes méthodologiquement (faites de chiffres et de lettres) ; et constamment réflexives (d’où notre attachement à la rubrique de la revue intitulée « Savoir-faire »). C’est la mise en œuvre de ces convictions, par les uns et les autres, plutôt que la défense implicite du « pré carré » de chacun (« le terrain » pour les anthropologues, « les archives » pour l’historien, « les statistiques » pour les sociologues, pour prendre des exemples d’ordre méthodologique) qui permet les collaborations les plus fructueuses. Revenons sur ces aspects.
Enquêter. Genèses place l’enquête au centre de la pratique des sciences sociales. Elle récuse l’essai qui s’économise les ressources du terrain, la spéculation qui néglige de faire du concept un outil d’exploration du cours du monde, la prescription méthodologique sans mise en œuvre effective. Sans s’interdire de temps à autre de publier des textes à caractère plus général, elle demande avant tout à ses auteurs de montrer les fruits de l’enquête. Les objets, les formes et les matériaux de l’enquête sont, bien sûr, multiples. On peut enquêter dans les archives comme sur le « terrain », observer, interroger ou compter, mieux encore combiner les méthodes. Le terrain de l’enquête peut être très circonscrit ou très vaste, dès lors qu’il est défini en suivant les acteurs dans leurs cheminements. Dans tous les cas, il s’agit de resituer le grain des choses : les acteurs, leurs langages et leurs pratiques, les lieux et le cours du temps, les situations et configurations à diverses échelles. La revue défend un retour critique sur les catégories par lesquelles le monde réel est saisi, qu’il s’agisse des catégories savantes ou de celles produites par les institutions et les acteurs. Genèses se défie des entités collectives réifiées pour inviter en revanche à s’intéresser à la façon dont les acteurs les fabriquent, s’en emparent pour agir et contribuent à leur consistance dans le monde social. La revue est contemporaine d’inflexions importantes dans la conception de l’enquête en sciences sociales : un tour ethnographique en sociologie, un tour microhistorique, un intérêt pour les catégories et le langage qui ne cède pas au linguistic turn. Ces façons de faire, qu’elle a contribué à définir et à promouvoir, sont loin d’avoir épuisé leur potentiel heuristique. On peut même penser que, pour de multiples raisons, elles sont aujourd’hui en danger et qu’elles méritent d’autant plus d’être défendues.
Se défaire des évidences. Genèses invite les chercheurs à s’interroger en premier lieu sur les questions qu’ils posent au monde social. Les questions qui semblent s’imposer à un moment donné comme évidentes sont peut-être les plus susceptibles de détourner les sciences sociales de leur principale tâche intellectuelle et politique : mettre en discussion la façon dont le cours historique des choses devient naturel. La démarche généalogique ou archéologique, qui a scellé le titre de la revue, a pu produire un malentendu : le propos de la revue ne se limite certainement pas à dire qu’on ne peut comprendre le présent sans se pencher sur le passé. Parfois, le présent se passe causalement fort bien du passé… En revanche, le « s » de Genèses rappelle qu’il importe de revenir sur les genèses – les boîtes noires du passé, les futurs avortés, les possibles latéraux qui ont été pensables… L’histoire est faite de bifurcations, de chemins pris, mais aussi de chemins écartés. Si l’on prend les précautions nécessaires, explorer la genèse des choses telles qu’elles sont reste néanmoins une tâche essentielle de nos sciences : comment des pratiques variées, des situations fluides ou conflictuelles, des savoirs incertains sont-ils devenus solides et ont pris le statut de « choses » ? Cette question, qui était au fondement du travail d’Alain Desrosières, Genèses l’a inlassablement posée à propos d’objets très divers : les nations, les chiffres produits par la statistique, les institutions politiques, les concepts des sciences sociales, les races, les genres et les catégories sociales de toute nature. En cela, Genèses porte aussi la voie d’une histoire sociale attentive aux conditions de production des sources utilisées. Cette histoire sociale construit son objet, ses questions et ses catégories de façon réflexive, et elle s’abstrait de la commande institutionnelle qui produit une histoire des vainqueurs, aveugle à de nombreux acteurs. Les étiquettes scientifiques font partie des objets qu’il convient de mettre en doute de cette façon. On peut néanmoins en mettre une sur ce qui vient d’être décrit et dire que Genèses a contribué à promouvoir un « constructivisme méthodologique ». On peut dire aussi qu’elle promeut des « sciences sociales critiques » : des sciences qui s’évertuent sans cesse à montrer que le monde n’a pas toujours été ainsi et que, par conséquent, il peut changer. Et comment, plus inlassablement encore, ceux qui bénéficient de l’état des choses le font apparaître comme naturel, donc.
Pratiquer les réflexivités. Contre l’épistémologie scientiste que les institutions scientifiques tendent à produire et entretenir, Genèses rappelle que le chercheur en sciences sociales construit son objet et que, de cette construction, découle ce qu’il peut en voir, mais aussi ce qu’il s’empêche de voir. Nul pessimisme relativiste dans ce constat. Les sciences sociales réflexives que Genèses promeut ne sont pas démissionnaires : prenant acte du fait que le rapport du savant à son objet est une interaction sociale, elles transforment en ressource ce qui pourrait apparaître comme un obstacle. « Puisqu’il n’y a pas de lecture naïve, autant connaître un peu les verres que l’on porte » disait Bernard Lepetit. Objectiver nos constructions savantes et notre rapport aux objets de l’enquête, ce n’est pas disqualifier ceux-ci, c’est se donner les moyens de nouvelles découvertes. C’est en décrivant finement ses interactions avec les personnes qu’il étudie que l’ethnographe s’aperçoit que ce rapport social singulier contribue à révéler le monde social qu’il veut explorer. C’est en faisant jouer méthodiquement l’écart entre ses catégories et celles des mondes sociaux qu’il explore, anciens ou actuels, que l’historien ou le sociologue est en mesure de saisir ce que disent les acteurs, au-delà de ce qu’il pensait entendre. Nos sources, qu’elles soient produites par le chercheur de terrain, inventées à partir des ressources des dépôts d’archives ou empruntées à des administrations productrices de « données », sont toujours le résultat d’actions et d’interactions. Le savant en est partie prenante, le peintre est dans le tableau : il faut le savoir, le dire et en tirer tous les fruits. C’est pour cette raison que Genèses promeut l’histoire sociale de nos disciplines : non pour dresser des monuments, célébrer des traditions ou trouver une inspiration neuve dans des classiques enfin relus comme il convient. Mais, bien plutôt, pour faire enquête sur l’inscription des savants dans le monde social, comprendre comment celle-ci a contribué à forger leurs savoirs et les nôtres et, ainsi, être un peu moins aveugles à ce que nous sommes en train de faire.
7Sur d’autres points sans doute Genèses est aussi traversée de polarités qu’il serait vain de vouloir araser au nom d’une ligne rigide. Une partie de ceux qui peuplent la revue tendent à se reconnaître dans une conception plus explicative des sciences sociales là où d’autres pensent qu’être un bon ethnographe, avoir une réelle capacité de description du monde, est déjà un bel objectif à tenir. Lignes de tensions ou façons différentes de penser la même chose à partir de disciplines différentes ? La question reste posée. Mais nous partageons tous l’idée qu’une bonne description est celle qui a déjà sélectionné des faits à partir de concepts ou questions. Et que les causalités n’ont de sens dans les sciences sociales que ramenées à des contextes historiques.