La quête des féministes
Techniques et enjeux de reconstruction d'un mouvement social
- Par Camille Masclet
Pages 120 à 135
Citer cet article
- MASCLET, Camille,
- Masclet, Camille.
- Masclet, C.
https://doi.org/10.3917/gen.095.0120
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- Masclet, C.
- Masclet, Camille.
- MASCLET, Camille,
https://doi.org/10.3917/gen.095.0120
Notes
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[1]
Je remercie Michèle Ferrand, Olivier Fillieule, Alban Jacquemart et Bibia Pavard pour leurs relectures attentives d’une version antérieure de ce texte. Une partie de cet article s’appuie sur une communication présentée lors du colloque « L’articulation histoire-sociologie : bilan et perspectives » (Sciences Po Paris/Université Paris 1) organisé en mai 2011 par Soulef Ayad, Paul Bergounioux et Pauline Clech.
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[2]
Dès lors qu’un terme renvoie indistinctement à des hommes ou des femmes, je le signale en ajoutant un point et la terminaison féminisée. Dans la mesure où mon enquête se concentre sur les femmes ayant participé aux mouvements féministes des années 1970 (y compris dans des groupes mixtes), j’emploie le féminin générique lorsque je me réfère plus particulièrement à mon terrain. Sur l’engagement des hommes dans les mouvements féministes, voir (Jacquemart 2011).
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[3]
Ce dispositif a ainsi été présenté et servi de support à la méthodologie adoptée dans le cadre du projet ANR Sombrero (Sociologie des militantismes : Biographies, Réseaux, Régions) pour la reconstitution des espaces militants syndicalistes, gauchistes et féministes des « années 1968 » dans cinq villes françaises.
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[4]
À cet égard, il convient de mentionner le formidable outil que constitue l’ouvrage Guide des sources de l’histoire du féminisme, dirigé par Christine Bard, Annie Metz et Valérie Neveu, pour introduire les chercheurs/ses novices à l’usage des archives en général et les familiariser avec les enjeux spécifiques des sources du féminisme.
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[5]
C’est par exemple le cas des 30 ans du Mouvement français pour le Planning familial du Rhône en 1993, anniversaire qui a donné lieu à une rencontre des ancien.ne.s militant.e.s qui fut enregistrée ; ou encore du documentaire « Regards croisés, Planning familial de l’Isère, 50 ans de lutte » réalisé par le Centre audiovisuel de Grenoble dans le cadre de la célébration des 50 ans du Planning familial de l’Isère et édité en DVD en 2012.
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[6]
Depuis 2008, ce service et cette appellation n’existent plus en tant que tels, les renseignements généraux ayant fusionné avec la Direction de la surveillance du territoire dans la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI).
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[7]
Compte-rendu de réunion d’un groupe femmes, janvier 1977, archives personnelles, Grenoble.
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[8]
Dans les années 1970, l’usage du prénom était la norme à l’intérieur du mouvement féministe de la deuxième vague ; une norme qui s’appliquait aussi bien à l’oral (manière de se nommer au sein des groupes femmes) qu’à l’écrit (signature des textes militants).
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[9]
Si les effectifs de cette population peuvent paraître dérisoires au regard de ceux que l’on trouve habituellement dans les travaux prosopographiques, il convient de garder à l’esprit les spécificités de l’objet étudié, à savoir un espace militant local, faiblement institutionnalisé et peu médiatisé.
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[10]
La fusion progressive des différentes listes constitue une étape cruciale de cette démarche qui n’est pas aussi simple qu’elle paraît. Un tutoriel extrêmement utile réalisé par Pierre Mercklé à ce sujet se trouve sur le site Internet QUANTI : http://quanti.hypotheses.org/254/
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[11]
Si la prosopographie souffre d’une relative indéfinition (Lemercier et Picard 2012 : 2), on peut la caractériser a minima comme une approche de recherche fondée sur la définition d’un groupe et la recherche, dans différentes sources, des informations biographiques jugées pertinentes à propos de ses membres.
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[12]
Je renvoie à ce sujet à la thèse en cours de Marion Charpenel (CEE, Sciences Po Paris) : « La parole en héritage. Sociologie des mémoires féministes en France ».
1S’intéresser à un groupe ou un espace social du passé et chercher à retrouver les traces de ses acteurs constitue un défi désormais classique auquel se confrontent de nombreuses recherches, au premier rang desquelles figurent les travaux historiques [1]. Si les difficultés génériques soulevées par ce type de démarche sont connues, elles peuvent considérablement s’accroître en fonction des caractéristiques du groupe social étudié, et plus particulièrement de son degré d’institutionnalisation, mais aussi en fonction du questionnement et des objectifs de la recherche. C’est notamment le cas lorsque l’on s’intéresse à un mouvement social passé faiblement organisé, puisque cela suppose, notamment, l’absence de listes de « membres ». Comment s’y prendre dès lors pour retrouver les participant.e.s, a fortiori lorsque l’enjeu de la recherche consiste à ne pas retrouver seulement celles et ceux qui étaient les plus visibles à l’époque ou qui le sont devenu.e.s aujourd’hui ? [2]
2À partir d’une enquête portant sur les militantes féministes de la deuxième vague, cet article propose de traiter des enjeux de construction et de recrutement de la population en présentant les différentes techniques mises en œuvre pour mener à bien cette quête des enquêtées. Si le dispositif utilisé rapproche cette étude de la prosopographie, il s’en distingue néanmoins par l’usage combiné de sources écrites et orales, ce qui nourrit une réflexion plus générale sur l’articulation de différents modes de recueil de données.
L’impératif de la « ligne de départ » : les enjeux d’une enquête sur les conséquences biographiques de l’engagement
3Si les questions de construction et de recrutement de la population enquêtée sont centrales dans toute enquête, elles se posent avec une acuité particulière dans le cas des travaux portant sur les conséquences biographiques de l’engagement. Ce champ de recherche, qui s’est développé depuis les années 1970 aux États-Unis et plus récemment dans le monde francophone (Fillieule 2005, Leclercq et Pagis 2011), cherche à évaluer les effets d’un mouvement social sur les trajectoires de celles et ceux qui y ont participé. En raison de ce questionnement théorique, et des problèmes évidents induits par tout biais de sélection de la population, un des impératifs de ce type d’enquête consiste à rechercher les ex-participant.e.s quels que soient leurs devenirs. Pour le dire autrement, il s’agit de ne pas retrouver uniquement celles et ceux qui sont encore engagés ou qui sont devenus les figures connues de ces mouvements aujourd’hui. Si certaines recherches réalisent le recrutement principalement par « boule de neige » (Neveu 2008), plusieurs travaux ont eu recours à la technique de la « ligne de départ » qui consiste à trouver un indicateur attestant que les personnes étaient engagées dans l’activité protestataire passée étudiée. Les sources directes – comme les fichiers des membres d’une association à une époque donnée (Fillieule et Broqua 2005, Voegtli 2009) ou les dossiers des personnes volontaires pour participer à une campagne militante (Mc Adam 2012 [1988]) – constituent l’idéal de la « ligne de départ ». Néanmoins, le recours à des indicateurs indirects est souvent nécessaire dans le cas d’activités protestataires moins formalisées ou d’événements politiques, à l’image des participant.e.s à Mai 68 défini.e.s et recruté.e.s via la scolarisation de leurs enfants dans deux écoles alternatives dans les années 1970 à partir des registres d’ancien.ne.s élèves (Pagis 2009).
4C’est précisément à ces questions de construction et de recrutement de la population que je me suis trouvée confrontée dans la phase initiale de mon enquête sur le mouvement féministe de la deuxième vague (Encadré 1). En effet, les caractéristiques du mouvement étudié ainsi que les ambitions de la recherche rendaient inenvisageable le recours à une source directe ou unique pour construire la population à enquêter. Sans entrer ici dans le détail des enjeux de définition des mouvements féministes, la littérature relative à ces objets a montré que ces derniers se laissaient difficilement enfermer dans les définitions classiques des mouvements sociaux, invitant à remettre en question les perspectives centrées sur les organisations (Bereni et Revillard 2012). Le mouvement féministe français des années 1970 n’échappe pas à la règle. Loin de se résumer à une organisation, il se composait de différents groupes plus ou moins formalisés et institutionnalisés et d’individus convergeant dans des mobilisations communes, notamment la lutte pour l’avortement libre et gratuit. Dès lors, construire la population à partir des sources produites par les composantes les plus institutionnalisées de cet espace militant – comme par exemple les fichiers de membres des associations telles que le Mouvement français pour le Planning familial – aurait conduit à laisser dans l’ombre les groupes plus informels, pour lesquels de telles sources sont inexistantes, mais qui étaient également des acteurs centraux et numériquement importants (groupes femmes, Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception, etc.). L’attention accordée aux franges plus informelles du mouvement renvoie par ailleurs à un autre parti-pris : celui de s’intéresser aux militantes « ordinaires ». En effet, contrairement aux études ne prenant en compte que les militant.e.s les plus longuement engagé.e.s dans le mouvement ou ayant occupé des fonctions importantes dans les groupes militants (Whittier 1995 ; Pereira et Schaër 2012), mon enquête aspirait précisément à éviter de retrouver seulement les personnes qui étaient les plus visibles à l’époque, ce qui ajoute une dimension supplémentaire aux enjeux de construction de la population. Enfin, une des ambitions théoriques de cette recherche consistait à ouvrir la boîte noire de la socialisation militante pour produire une analyse fine des processus au principe d’éventuelles incidences biographiques de l’engagement ; ce qui impliquait d’articuler les trajectoires individuelles aux contextes spécifiques dans lesquels elles se sont déroulées, et par conséquent de reconstruire l’offre militante de l’époque dans sa diversité. C’est pour cette raison notamment que le choix a été fait d’étudier ce mouvement social via une approche localisée, l’échelle nationale ne permettant pas de produire cette contextualisation en raison de la taille des espaces militants concernés. Ainsi, en cherchant à cartographier l’espace féministe des années 1970 dans deux villes, mon enquête se confronte à un autre enjeu qui dépasse largement le champ de la sociologie des mouvements sociaux : la reconstruction d’espaces sociaux passés. Pour employer une métaphore connue qui met en relief le caractère général des enjeux soulevés ici, l’objectif était donc de reconstruire la structure du plan de métro (Bourdieu 1986 : 71) ou du réseau d’autobus (Passeron 1990 : 8) à l’époque étudiée (i.e. l’offre militante au sein de l’espace féministe des années 1970) et de retrouver des personnes sur chaque ligne et à chacun des arrêts (les différentes composantes de cet espace féministe) afin de pouvoir saisir et comparer des socialisations militantes potentiellement différenciées. Dès lors, à rebours de la recherche d’un indicateur unique de participation, la construction de la population à enquêter implique de procéder à une sorte d’ethnographie historique du mouvement social passé étudié permettant d’isoler plusieurs « lignes de départ ».
Encadré 1 : présentation de l’enquête
La phase de la recherche présentée ici correspond à l’étape initiale qui a consisté à délimiter et recruter la population enquêtée. En raison des spécificités des mobilisations féministes et du caractère non opératoire dans les sites étudiés d’une définition initialement pensée en termes d’appartenance au Mouvement de Libération des Femmes (MLF), le choix a été fait de construire une définition large de l’espace féministe des années 1970, correspondant à la « mouvance de la seconde vague » et incluant « l’ensemble des collectifs ayant émergé ou substantiellement redéfini leurs objectifs militants au début des années 1970 » (Bereni 2007 : 27). C’est sur le dispositif mis en œuvre pour cartographier cet espace et retrouver des personnes issues de chacune de ses composantes que l’article sera centré. Il convient cependant de préciser que cette phase a été initialement conçue comme une étape préalable à l’enquête, qui est fondée sur l’usage des méthodes classiques de la sociologie.
Sur les traces des militantes : entre ethnographie historique et prosopographie
5Comment faire dès lors pour mener à bien cette « ethnographie historique » (Laferté 2009) du mouvement étudié ? Si je disposais de quelques fils à tirer et de premières connaissances sur l’un des terrains en raison d’un travail antérieur, ce n’était pas le cas pour le second site étudié. Ce départ « de zéro », tout comme le fait de travailler sur deux villes, m’a conduite à mettre en œuvre de manière progressive et plus ou moins intuitive une série de techniques avec pour objectif de reconstruire et de cartographier ces espaces militants passés et de retrouver des noms de participantes. Ce sont ces différentes techniques que cette partie vise à restituer en partant de l’idée que, au-delà du mouvement étudié, elles peuvent être valables pour l’étude d’objets relevant du passé proche, qu’il s’agisse d’autres mouvements sociaux ou d’autres terrains locaux [3].
Lancer l’enquête : les ficelles de base de l’ethnographie appliquées au passé
6De la même manière qu’une enquête ethnographique sur un objet du présent débute par un « travail de documentation préalable » ayant pour but de se familiariser avec le terrain (Beaud et Weber 2003 : 60), la première étape de la quête des enquêtées a consisté à se familiariser avec l’histoire locale passée. Cela passe bien sûr par la recherche des travaux existants sur l’histoire des groupes militants étudiés au niveau local qui peuvent être de différents types : recherches universitaires précédemment menées sur le mouvement étudié, publication de témoignages ou d’histoires collectives par les anciennes militantes, travaux sur l’histoire nationale qui mentionnent des éléments sur l’histoire locale, etc. À cet égard, les travaux universitaires, en particulier les mémoires ou les thèses, constituent des sources particulièrement utiles. En effet, si la vie politique et militante et ses acteurs pris à l’échelle locale ont rarement fait l’objet de publications, ils ont souvent suscité l’intérêt des étudiant.e.s de sciences humaines et sociales de la région. Ces sources sont d’autant plus intéressantes qu’elles contiennent souvent des indications précieuses pour ouvrir le terrain et accéder à de premiers fils à tirer : références bibliographiques, renvoi à des documents et fonds d’archives, listes de sources médiatiques, voire mention de personnes interviewées (parfois sans anonymisation comme dans le cas des travaux d’histoire). Il convient, dès lors, de passer du temps dans les fonds des bibliothèques universitaires, même si l’accès à ces travaux peut être difficile et aléatoire en raison de politiques de référencement et de conservation très variables d’une université – ou d’un département – à l’autre.
7Isoler des « personnes ressources » constitue une autre technique utilisée pour amorcer l’enquête. Cette technique, commune aux sciences humaines et sociales (l’informateur des ethnologues, le témoin des historien.ne.s) consiste à trouver des personnes qui font figure de connaisseurs privilégiés du terrain enquêté. Dans chaque site étudié, j’ai ainsi tenté de repérer et d’entrer en contact avec des personnes qui pouvaient me fournir des informations sur l’histoire féministe locale, sur l’existence d’archives, ou m’indiquer d’autres « personnes ressources ». Dans mon enquête, il s’agit principalement de chercheuses en études de genre qui ont également participé aux mobilisations féministes des années 1970 ; des personnes qui étaient plus évidentes à retrouver en raison de la professionnalisation de leur engagement, souvent encore insérées dans les réseaux féministes locaux et qui ont connaissance des archives lorsqu’elles existent. Certaines sont progressivement devenues « des alliées » dans la recherche. Mais d’autres profils professionnels peuvent également présenter des atouts pour faire figure de « personnes ressources » à l’image, par exemple, des ancien.ne.s journalistes et correspondants locaux.
Explorer une pluralité de fonds d’archives
8Rechercher des sources datant de l’époque étudiée apparaît comme une technique incontournable pour isoler des « lignes de départ ». Dans mon enquête, le caractère passé, composite et largement informel de l’objet impliquait de se lancer à la recherche de sources multiples et variées. Par définition, tous les documents relatifs au mouvement étudié et aux différents collectifs le composant, quelle que soit leur nature et leurs auteurs (les acteurs militants eux-mêmes, la presse, ceux qui les surveillaient, etc.) étaient intéressants, a fortiori ceux qui pouvaient contenir des noms de participantes. Pour tenter d’y accéder, j’ai dû procéder à la recherche et à la pratique extensives des archives, des plus institutionnelles jusqu’aux archives personnelles non déposées. Si cette démarche est familière aux historien.ne.s, elle l’était beaucoup moins pour la sociologue – l’usage des archives étant encore « loin d’aller de soi » en sociologie (Israël 2010 : 183) – et a dès lors impliquée pour moi une formation sur le tas et une découverte progressive de l’existence et du fonctionnement de différents fonds d’archives [4]. Un grand nombre de fonds ont ainsi été explorés, qu’il s’agisse de ceux des établissements classiques (services publics d’archives nationales, départementales et municipales, fonds des bibliothèques municipales ou universitaires) ou d’autres plus spécifiques à l’objet étudié (archives associatives, archives privées non déposées), permettant d’accéder à des documents nombreux et divers (tracts, brochures et presse militante, comptes-rendus de réunion, registres d’associations, enregistrements audios et vidéos, etc.). Il convient toutefois de préciser que, contrairement à de nombreux travaux aux objectifs proches, les sources de presse ont été relativement peu utilisées, à l’exception de la presse militante féministe. Cela est non seulement lié au fait que les médias « généraux » se sont assez peu intéressés aux mobilisations féministes locales mais découle aussi du constat que leurs productions à ce sujet se focalisent essentiellement sur les leaders et grandes figures de l’époque.
9Si la majorité des documents consultés date de l’époque étudiée, des sources postérieures ont également été utilisées. Les anniversaires des mobilisations et des groupes militants sont ainsi apparus comme des moments de production de sources intéressantes au niveau local. Un exemple en est fourni par les anniversaires des antennes locales du Mouvement français pour le Planning familial qui ont engendré la production d’un important travail mémoriel de la part des associations elles-mêmes : recherche des ancien.ne.s militant.e.s et recueil de leurs témoignages enregistrés ou filmés [5].
10Parmi l’ensemble des archives consultées, deux types de fonds très différents méritent qu’on s’y attarde en raison des enjeux et des intérêts spécifiques qu’ils soulèvent : les archives des renseignements généraux et les archives personnelles.
Les archives des renseignements généraux
11Parmi les différentes archives administratives figurant dans la série W (archives publiques postérieures à 1940), les documents produits par les renseignements généraux [6] – présents dans les versements de leur service ou dans ceux du cabinet du préfet – s’avèrent des sources particulièrement intéressantes pour qui étudie la vie locale passée. Parce que leur rôle est « de savoir ce qui se dit et se fait dans des secteurs déterminés de la vie sociale et politique », les renseignements généraux portent « une attention particulière aux agents sociaux et aux groupes engagés dans des « actions » politiques au sens le plus extensif possible » (Direction centrale des renseignements généraux 1997 : 37), parmi lesquels figurent les groupes militants et les mouvements sociaux, en particulier dans les années 1970.
12Les principaux documents produits par les renseignements généraux et rencontrés dans ces fonds sont les notes d’information. Il s’agit du document de base, envoyé au cabinet du préfet et éventuellement à d’autres services de renseignements généraux (direction centrale ou régionale) qui fait état de manière détaillée d’un événement et de son déroulement ou de prises de positions politiques. À ces documents, qui sont les plus nombreux, s’ajoutent notamment les télégrammes (documents brefs, pour avertir de la tenue ou faire le compte-rendu d’une manifestation, par exemple) ou encore des notices de renseignements individuels. Si ces archives rendent compte « avant tout des logiques et des interrogations de ceux qui les ont produites » (Israël 2010 : 175) – comme l’ont d’ailleurs montré des travaux sur d’autres archives administratives à l’image des rapports étudiés par Pierre Karila-Cohen (2008) – elles n’en constituent pas moins un pont privilégié vers le passé et ce faisant une ressource précieuse pour en réaliser l’ethnographie. Elles permettent, en effet, de produire une chronologie fine et détaillée des principaux événements qui ont eu lieu au sein de l’espace étudié, d’obtenir des informations sur les groupes actifs dans cet espace et sur leurs participant.e.s. Les archives des renseignements généraux peuvent en outre fournir l’accès à d’autres archives inédites ou plus difficilement repérables par ailleurs. En effet, en sus des documents qu’ils produisent eux-mêmes, les fonctionnaires annexent aux notes d’information différents types de documents récoltés à l’époque sur « le terrain », qu’il s’agisse des documents produits par l’acteur observé (par exemple des tracts, des comptes-rendus de réunion, des documents internes dans le cas des groupes militants) ou par la presse (articles de journaux découpés) ; ce qui offre aux chercheurs/ses la possibilité de comparer et recouper les informations contenues dans plusieurs sources, et surtout de croiser les regards sur un même événement.
13Les intérêts de ces sources sont cependant contrebalancés par plusieurs limites et difficultés. Tout d’abord, si les agents des renseignements généraux peuvent apparaître comme de formidables archivistes, ils font figure de piètres historiens. Dans les cartons que j’ai consultés, les sources à partir desquelles les notes d’information étaient rédigées – dans les cas, majoritaires, où ces notes s’appuient sur de la documentation récupérée par les fonctionnaires et non sur de l’observation directe de leur part – ne sont jamais citées. Plus généralement, comme toute archive (Berlière 2009), elles contiennent leur part d’approximations et d’erreurs et doivent être analysées avec du recul, recoupées avec d’autres, en s’appuyant sur la connaissance de l’institution qui les a produite. Dans mon enquête, le temps passé dans les cartons a induit une familiarisation progressive avec ce service de police me permettant de saisir des éléments sur son fonctionnement, ses pratiques et normes professionnelles, en particulier celles qui sont au principe de la rédaction des documents (par exemple la neutralité du ton employé, l’intérêt pour « l’impact » des mouvements sociaux sur la population) ; une première approche inductive complétée par des lectures historiques et sociologiques et la réalisation d’un entretien informatif avec un ancien agent des renseignements généraux. Enfin, l’inconvénient majeur réside dans le caractère aléatoire de l’accès à ces sources : parce qu’elles sont inexistantes (variabilité d’un département à l’autre dans l’intérêt porté aux mouvements sociaux) ou en raison de pratiques d’archivage variables. Surtout, comme toutes les archives de police, les documents produits par les renseignements généraux ne sont pas librement consultables mais soumis à un délai de communicabilité de 50 ans, durant lequel une dérogation est obligatoire (loi du 16 juillet 2008). Dans le cadre de mon enquête, j’ai déposé des demandes auprès de deux services d’archives départementales ; une dérogation a finalement été obtenue après plusieurs mois dans un seul cas, sans autorisation de reproduction et avec l’engagement de « ne publier ou ne communiquer aucune information susceptible de porter atteinte aux intérêts protégés par la loi, notamment la vie privée des personnes ». Il convient d’ailleurs de souligner le caractère flou de cette formule, tout comme les échos dissonants à cet égard parmi les archivistes et parmi les chercheurs/ses, qui laissent la sociologue perplexe quant aux implications réelles de cet engagement en termes d’utilisation des sources et de publication des résultats.
Les archives personnelles non déposées
14À l’autre extrémité du spectre des fonds existants se trouve un type d’archives qui soulève également des enjeux spécifiques : les archives privées détenues par des particuliers. Dans mon enquête, la rareté des fonds privés déposés relatifs aux mobilisations étudiées m’a poussé à rechercher des archives éventuellement détenues par des anciennes participantes. Comme pour les archives administratives, les questions de localisation et d’accès à ces archives se posent mais de manière singulièrement différente. La première difficulté réside en effet dans le fait de connaître l’existence de ces sources. Ainsi, j’ai systématiquement demandé aux personnes rencontrées dans le cadre des entretiens informatifs si elles avaient conservé des documents de l’époque, ce qui m’a permis de découvrir l’existence de plusieurs fonds personnels. Cependant, savoir – ou déduire – que des personnes possèdent des archives ne signifie pas pour autant y accéder : la négociation peut être ardue, la sociologue se heurtant à des positions de gatekeeper, parfois difficiles à contourner, mais également intéressantes à analyser.
15Si l’on parvient à y accéder, les archives personnelles peuvent s’avérer particulièrement riches, ce qui n’est pas sans lien avec le fait qu’elles demeurent dans le cadre privé. Contrairement aux archives publiques, les problèmes de délai de communicabilité ne se posent pas, permettant ainsi au chercheur d’accéder à des éléments qui relèvent de la vie privée, et notamment à des traces nominatives. De la même manière, les fonds personnels conservés par les particuliers ont plus rarement fait l’objet d’une sélection que ceux qui ont été déposés, « jamais livrés brut mais toujours taillés pour faire ressortir telle ou telle facette » (Grailles 2012 : 46). Constituant souvent un tas de « vieux papiers » qu’on n’a pas touché depuis longtemps, ces archives ne sont pas (ou peu) triées avant que la sociologue ne les regarde, et peuvent ainsi contenir des documents plus personnels. Ces derniers présentent l’intérêt de donner accès à des dimensions plus subjectives et incarnées. La consultation d’archives personnelles d’ex-militantes m’a par exemple permis d’accéder à des documents laissant non seulement voir ce qui se passait à l’intérieur du mouvement (activités, revendications, thèmes débattus, etc.) mais aussi comment cette participation était vécue, comme le montre l’extrait suivant issu d’un compte-rendu personnel d’une réunion féministe non-mixte :
« Tout le reste de la soirée a porté sur ce que j’appellerais “la bourgeoisie en nous”, ses manifestations = notre culpabilité, nos contradictions entre ce que nous faisons et ce que nous devrions faire ou ce que nous pensons que nous devrions faire. […] Marie a soulevé une question grave : son mode de vie, la façon dont elle résiste à l’oppression (organisation avec ses enfants, relations avec les hommes), mode de vie qu’elle s’est fabriquée elle-même, qui provoque chez elle des sentiments de culpabilité énormes, si énormes qu’elle se sent pas capable d’en parler au groupe. » [7]
Rencontrer les enquêtées : entretiens informatifs et listes de noms
17Se fonder uniquement sur des sources écrites pour réaliser la cartographie et construire la population aurait engendré certains biais, en raison de l’inégalité des traces selon les groupes, en fonction notamment de leur degré d’institutionnalisation. Afin d’éviter ces biais et de passer à côté d’un groupe local important non présent dans les archives, j’ai choisi de compléter les techniques présentées ci-dessus par la réalisation d’entretiens informatifs avec des personnes qui avaient participé à chacun des sous-espaces isolés. Ces entretiens informatifs portaient sur l’histoire du groupe auquel la personne a appartenu, ses liens avec l’espace militant étudié en général et avec les autres composantes, ainsi que l’accès aux noms des autres participantes du groupe. Au-delà du recueil de ces informations, j’ai également profité des entretiens pour soumettre aux personnes rencontrées des listes de noms d’anciennes militantes. En effet, dès le début de l’enquête, j’ai constitué des listes avec les premiers noms – voire uniquement les prénoms [8] – retrouvés dans les archives ou cités par des enquêtées. D’abord utilisée pour lancer l’enquête, cette technique a été maintenue ensuite car elle s’est avérée particulièrement féconde. Elle permet, en effet, de recueillir des informations sur les individus présents dans la liste, qu’il s’agisse d’éléments sur leur situation à l’époque (par exemple type de militantisme, degré de participation, situation conjugale et familiale) ou sur leur situation actuelle. Ces dernières peuvent s’avérer précieuses lorsqu’on aspire à retrouver les personnes en question – a fortiori quand il s’agit de femmes – en fournissant des indications sur les changements de noms (en cas de mariage ou divorce), leur éventuel déménagement ou décès, voire directement leurs coordonnées. Soumettre des listes de noms à des enquêtées ayant participé à des groupes différents au sein du mouvement présente également l’avantage de voir se dessiner les réseaux militants de l’époque. Il est ainsi particulièrement intéressant de voir « qui (re)connaît qui » en fonction des types d’engagements féministes des enquêtées. Enfin, j’ai pu constater que ce support favorisait la remémoration : montrer quelques noms d’anciennes participantes aide les enquêtées à se souvenir, par association, d’autres personnes non présentes dans la liste, les conduisant à mentionner de nouveaux noms ; et ceci bien davantage que lorsque la question leur est simplement posée.
18Mais cette technique a aussi ses limites. Parmi les personnes identifiées sur les listes, on constate une surreprésentation de celles qui sont restées dans la même ville, qui sont encore engagées ou qui sont devenues des figures locales (sur le plan militant ou autre). À cela s’ajoute le fait que, pour les enquêtées comme pour la sociologue, il est parfois difficile de démêler si les enquêtées reconnaissent les noms parce qu’elles les ont rencontré à l’époque du mouvement féministe dans les années 1970 ou si elles les ont connues dans d’autres contextes par la suite. Surtout, il convient de doser le nombre de noms montrés sur les listes car cette technique peut susciter de la méfiance. Afin de limiter cela, les listes étaient montrées à la fin de l’entretien informatif, au terme duquel j’avais généralement pu établir une relation de confiance et clarifier mes intentions et intérêts aux yeux de la personne rencontrée.
Les résultats : la construction de la population
19Le travail de recoupement permanent des informations issues des différentes sources écrites et orales rassemblées sur chaque sous-espace permet de cerner les contours de l’espace féministe des années 1970 dans les deux villes étudiées. En effet, si aucune des sources présentées n’est « parfaite », l’usage de chacune impliquant certains biais, leur croisement permet d’en limiter les effets et d’établir une cartographie relativement fidèle des mouvements féministes et de leurs participantes. On voit donc ici comment le travail mené en vue de la construction de la population a également conduit à recueillir de nombreuses informations sur l’offre militante et ses évolutions.
20Mais le dispositif mis en œuvre a principalement permis de construire la population à enquêter. En effet, les noms retrouvés dans les archives ou indiqués dans les entretiens informatifs ont été listés au fur et à mesure de l’enquête pour aboutir, après différentes opérations, à la construction de la population globale. Loin de se limiter à une compilation de noms, le travail de saisie des données – « qui consiste à retranscrire l’archive au sein d’un document informatisé » (Zalc et Lemercier 2008 : 35) – est particulièrement important. Préoccupée par la quête des enquêtées et donc la recherche de sources nominatives, j’ai tout d’abord sous-estimé ce travail, me bornant à rechercher des noms sans accorder plus d’attention aux autres données éventuellement présentes dans ces sources sur les individus et à la manière de les traiter ; un premier usage très limité des sources ensuite remis en question grâce à une formation au traitement quantitatif de données biographiques et à la lecture d’enquêtes prosopographiques. Une fois consciente des enjeux de saisie, j’ai procédé de la manière suivante. À partir des matériaux recueillis dans l’enquête exploratoire (notes prises lors de la consultation d’archives, pendant les entretiens informatifs ou lors de la soumission de listes de noms), j’ai entré les noms et les informations dont je disposais dans un tableur en suivant les principes de la saisie prosopographique : saisir au plus près de la source, conserver la trace de l’origine de chaque information et segmenter l’information au maximum (Lemercier et Picard 2012 : 22). Concrètement, cela revient à remplir un tableur par source nominative avec en ligne les individus et en colonne les différentes informations présentes dans la source. J’ai ensuite regroupé l’ensemble des documents provenant d’un même fonds dans un seul fichier de saisie. Prenons l’exemple des archives personnelles d’une enquêtée pour illustrer cette démarche (figure 1). Dans ce fonds (colonne 2), 10 noms de personnes ont été retrouvés (colonne 1) dans une source particulière (colonne 3 : « Cahiers personnels de l’enquêtée »). J’ai ensuite indiqué les deux documents sur lesquels figuraient précisément ces noms de participantes (une liste de participantes d’un groupe femmes appelé « le groupe des 12 » daté de juin 1976 et une liste des groupes femmes de la ville datée de 1977) ; puis, les informations intéressantes présentes dans ces documents (par exemple le nom du groupe auquel la personne participe dans la rubrique précision 1.2).
Exemple de fichier de saisie, réalisé dans un tableur, de deux sources nominatives (document 1.1 et document 1.2) issues des archives personnelles d’une enquêtée
Exemple de fichier de saisie, réalisé dans un tableur, de deux sources nominatives (document 1.1 et document 1.2) issues des archives personnelles d’une enquêtée
21J’ai procédé de la même manière pour l’ensemble des sources nominatives issues des fonds d’archives consultés, ainsi que pour les noms indiqués lors des entretiens informatifs, saisis dans un fichier à part intitulé « Contacts par enquêtées » en renseignant la source, les informations données sur le contact à l’époque et sur sa situation actuelle. Dans un second temps, j’ai choisi de fusionner l’ensemble des sources relatives à un même groupe de l’espace étudié (MLAC, groupes femmes, Planning familial etc.) dans un seul fichier. Ainsi, la liste finale des participantes aux groupes femmes de Grenoble (n = 84) a par exemple été construite à partir de la fusion de toutes les sources relatives aux groupes femmes de cette ville issues de différents fonds. En définitive, c’est donc l’ensemble des sous-populations construites par type de groupes et de sources (liste du MLAC, liste du Planning familial, liste des groupes femmes, liste des participantes au colloque de Toulouse, liste des contacts donnés par les enquêtées) qui constitue la population globale étudiée dans une ville. La figure 2 fournit une représentation de la contribution de chaque sous-population à la population totale reconstruite à Grenoble, qui comprend 278 individus, sachant que 69 d’entre eux figurent dans plusieurs sous-populations [9].
Ensemble des sous-populations (par type de collectifs militants et de sources) composant la population reconstruite de l’espace féministe des années 1970 à Grenoble
Ensemble des sous-populations (par type de collectifs militants et de sources) composant la population reconstruite de l’espace féministe des années 1970 à Grenoble
22La saisie des informations issues de différentes sources puis leur fusion [10] présente l’avantage de rassembler dans un seul fichier l’ensemble des données recueillies sur un même individu. Ces informations permettent d’analyser les profils et caractéristiques des militantes à l’époque, à la manière des études prosopographiques [11] ; des analyses limitées et contraintes par le caractère hétérogène et variable en termes de qualité des informations présentes dans les sources mais qui permettent néanmoins d’obtenir des éléments sur la composition des groupes militants étudiés. La mise en évidence de « doublons » – les individus présents dans plusieurs sources relatives à un groupe ou dans plusieurs groupes – permet également de développer d’autres types d’analyse. Le fait qu’il apparaisse dans plusieurs sources donne en effet des indications sur la trajectoire militante d’un individu, sur son degré d’engagement et sur sa visibilité dans le groupe militant en question. En outre, la construction de sous-populations par type de collectifs militants (MLAC, groupes femmes, Planning familial, etc.) permet de mettre en évidence les multi-positionnements de certaines militantes dans ces différents collectifs. Au niveau meso, ces multi-positionnements nous renseignent également sur la cartographie en donnant une idée des liens unissant les différents groupes de l’espace féministe par ce biais. À titre d’exemple, la figure 3 propose une représentation des liens entre le Planning familial, les groupes femmes et le MLAC à Grenoble à partir des multi-positionnements des individus. En dehors de la centralité de quatre individus présents dans les trois collectifs, on peut observer que le MLAC se trouve dans une position intermédiaire, entretenant des liens avec le Planning familial (10 militantes en commun) tout comme avec les groupes femmes (17 militantes en commun), alors que ces deux derniers sont peu liés entre eux (seule une militante qui n’est pas au MLAC). Une configuration qui se comprend à la lueur des positionnements des différents groupes en général – les groupes femmes et le Planning familial se trouvant aux deux extrémités d’un continuum de radicalité en termes de modes d’action et de positionnements, alors que le MLAC se compose précisément d’individus et d’organisations militantes divers, rassemblés dans le cadre des mobilisations pour la libéralisation de l’avortement – mais aussi dans cette ville en particulier. En effet, le Planning familial de Grenoble prend une part active aux luttes pour la libéralisation de l’avortement, d’où le lien étroit avec le MLAC, ce qui n’est pas le cas à Lyon par exemple et se reflète dans la quasi-absence de militantes en commun entre ces deux sous-populations à Lyon.
Représentation des liens entre les sous-populations du MLAC, des groupes femmes et du Planning familial à Grenoble à partir des multi-positionnements des individus dans les sources
Représentation des liens entre les sous-populations du MLAC, des groupes femmes et du Planning familial à Grenoble à partir des multi-positionnements des individus dans les sources
La combinaison des méthodes : intérêts et enjeux
23Le travail de cartographie et de construction de la population présenté ci-dessus a été initialement pensé comme une étape préalable à la « véritable » enquête fondée sur l’usage des méthodes plus classiques de la sociologie. Ceci est tout particulièrement vrai à propos du travail sur archives, d’abord réalisé de manière limitée et strictement « utilitaire ». Cette position initiale n’est pas sans lien avec mon ancrage disciplinaire, et reflète les « frontières réelles ou fantasmées des disciplines » (Rousso 2008) dans l’esprit et les pratiques des chercheurs/ses. J’ai progressivement évolué au cours de l’enquête vers une conception de ce travail comme un terrain à part entière et découvert ses proximités avec la prosopographie. Néanmoins, la démarche distingue mon enquête d’une prosopographie classique sur plusieurs points. Parce qu’elle s’intéresse au passé proche et relève de l’histoire du temps présent, cette étude consiste à retracer l’histoire d’un groupe dont les membres sont pour la plupart encore vivants aujourd’hui. Et, à la différence d’autres travaux, le choix a été fait de rencontrer ces personnes et de les enquêter directement, en réalisant également des entretiens avec certaines d’entre elles. Ces spécificités m’ont amené à réfléchir aux enjeux et intérêts d’articuler différents modes de recueil de données.
24Si la prosopographie s’est développée précisément pour « pallier l’impossibilité d’interroger les individus morts sur leur niveau d’étude, profession, origine sociale, etc. » (Lemercier et Picard 2012 : 13), on constate que le choix de privilégier les archives est également fait aujourd’hui y compris dans les cas où le recours aux entretiens serait possible. Différentes raisons peuvent expliquer ce parti-pris, qu’il s’agisse du caractère jugé trop institutionnel des discours recueillis en entretien dans le cas de certains terrains en prise avec le passé (Laferté 2009), ou encore du désir de rompre avec des visions idéalisées comme la « façade égalitaire » de la communauté juive lensoise mise en avant par leurs descendant.e.s (Zalc et Mariot 2010). Plus généralement les archives sont souvent pensées comme un moyen de « s’affranchir des effets de la mémoire » (Lemercier et Picard 2012 : 12). Toutefois, se dessine en creux derrière ces motivations une hiérarchie implicite des modes de recueil de données, que l’on retrouve également chez celles et ceux qui, à l’inverse, privilégient les entretiens au détriment des sources archivistiques disponibles, pas ou peu exploitées ou alors cantonnées à leur rôle d’outil supplémentaire à déployer en entretien.
25Pour démontrer les apports d’un empirisme pluriel, je souhaiterais présenter dans cette dernière section quelques enjeux et intérêts de combiner plusieurs modes de recueil de données, en soulevant, d’une part, les enjeux propres à ce type de combinaison, et d’autre part, en m’intéressant à ce que la confrontation des sources peut avoir d’heuristique lorsqu’on se garde de chercher quelle source, de l’orale ou de l’écrite, dit davantage la « vérité ».
Les enjeux spécifiques d’une « prosopographie de personnes vivantes »
26Enquêter des personnes vivantes est un travail « sous surveillance », pour reprendre la formule de Robert Frank renvoyant au fait que l’historien.n.e du temps présent – tout comme les sociologues – peut être confronté aux réactions et commentaires des acteurs et actrices de l’histoire qu’il étudie. Or, en combinant les méthodes, on se trouve doublement exposé à cette surveillance : celle que rencontrent habituellement les chercheurs/ses qui travaillent sur le présent – d’intensité variable selon les objets et terrains – encore accrue par le fait de s’intéresser au passé et de toucher à des questions d’histoire et de mémoire. Dans le cas du féminisme de la deuxième vague en France, l’histoire du mouvement et la transmission de sa mémoire font ainsi l’objet de débats et ont été constitués en enjeux importants [12]. Dans mon enquête, l’expérience de cette « surveillance » s’est traduite par la confrontation à des positions de « gardiennes du temple » tenues par des enquêtées se considérant comme dépositaires de l’histoire de ce mouvement, et cherchant à contrôler l’enquête d’une manière ou d’une autre. Cela se reflète dans différentes réactions allant du refus d’accès au surinvestissement. Ainsi, une enquêtée sollicitée par téléphone pour un entretien informatif – conversation au cours de laquelle je me renseignais également sur l’existence d’archives relatives à son groupe militant ainsi que sur d’éventuels contacts d’autres participantes – m’a fait passer un véritable interrogatoire sur mon enquête et ma personne, pointant au passage ma « naïveté », avant de conclure qu’elle refusait de « prêter son concours à une étudiante pour qu’elle puisse ensuite décrire de l’extérieur ce qu’était ce mouvement ». À l’autre extrémité de ce continuum, j’ai également été confrontée à des postures de surinvestissement, comme l’illustre la proposition faite par une autre ex-militante de ne pas se contenter de m’aider (« en termes de travail avec vous, je peux aller nettement plus loin ») mais de nous associer dans une recherche commune car mon travail faisait écho à « des recherches qu’elle voulait faire depuis longtemps ».
27Ces réactions, et plus généralement le fait de rencontrer les enquêté.e.s lors des entretiens informatifs, présentent aussi des intérêts puisqu’elles viennent nourrir l’analyse sociologique. Par exemple, le rapport des enquêtées aux archives – le fait d’en avoir eu ou pas, de les avoir conservé, jeté ou déposé ou encore de permettre à la chercheuse d’y accéder – renseignent sur les positions des militantes dans l’espace féministe des années 1970 et dans les groupes qu’elles ont fréquenté en particulier, sur les évolutions de leurs trajectoires mais aussi sur celles du contexte. Prenons l’exemple d’une enquêtée, membre d’un groupe femmes dans les années 1970, qui m’explique au cours de l’entretien qu’elle « avait un paquet incroyable de documents » mais qu’elle a tout jeté « parce que à un moment on pensait que plus personne ne s’intéresserait à cette histoire », ce qu’elle dit regretter aujourd’hui. Ce récit nous fournit des indications non seulement sur différentes étapes de sa trajectoire - la conservation initiale des archives à laquelle succède une phase durant laquelle cette histoire est considérée comme terminée - mais également sur les évolutions du contexte, avec l’essor d’une plus grande préoccupation pour l’histoire du féminisme des années 1970, marqué par la multiplication des commémorations ces dernières années, les regrets exprimés reflétant sa connaissance du regain d’intérêt pour cette histoire.
28Enfin, la démarche qui combine recherche de sources archivistiques et réalisation d’entretiens soulève d’autres enjeux spécifiques liés à l’accumulation de données ; une accumulation qui n’est pas sans poser problème, qu’il s’agisse de l’analogie implicite de cette démarche avec le travail policier, des questions de protection des données, ou encore de l’inconfort que cela peut provoquer pour la chercheuse durant les entretiens.
Archives et entretiens : une complémentarité heuristique
29Au-delà des questions spécifiques qu’elle soulève, ce type de démarche croisée amène par la comparaison à dégager les apports de chacun des modes de recueil de données. Ceci permet également de souligner l’intérêt de les combiner pour éclairer les limites et angles morts de chacun des matériaux recueillis et ce faisant d’améliorer leur fiabilité.
30Si l’on s’intéresse tout d’abord aux sources écrites, on observe qu’elles présentent plusieurs avantages par rapport aux entretiens. Le recours aux sources écrites permet tout d’abord de faire sortir de l’oubli un certain nombre d’éléments précis sur le passé (noms, dates, événements, lieux, etc.), les archives s’avérant généralement plus fiables que la mémoire des individus sur ce plan. Elles sont aussi un contrepoids face aux processus de reconstruction ex post à l’œuvre dans les entretiens, qu’ils soient d’ordre biographique ou historique. En effet, les informations recueillies dans les sources d’époque constituent un appui face aux mythes historiques qui ont pu être élaborés après coup quant à l’histoire du mouvement étudié et permettent ainsi de prendre de la distance par rapport aux « typifications indigènes » (Sawicki 1997) qui peuvent exister localement. À un niveau plus micro-sociologique, la connaissance fine des chronologies et de l’histoire des groupes militants dans lesquels ont évolué les enquêtées apparaît par ailleurs comme une ficelle face aux problèmes de reconstruction biographique. Durant les entretiens, cette connaissance fournit des points d’appui pour relancer sur des points précis et interroger sur des événements particuliers en évitant ainsi que les enquêtées ne parlent trop « en général ». Elle constitue également un outil pour désamorcer les effets de ritualisation du discours, a fortiori chez des personnes habituées à mettre en récit leur trajectoire personnelle et militante.
31À l’inverse, la confrontation des informations récupérées dans les archives avec celles issues des entretiens a permis de mettre en évidence un certain effet de rigidification produit par les sources écrites. Parce qu’elles figent davantage les catégories, les données recueillies sur des sources écrites peuvent donner une illusion de formalisation et de structuration alors même que les réalités sociales passées auxquelles ces catégories renvoient étaient plus fluctuantes. Prenons l’exemple d’une militante dont le nom, trouvé dans un journal féministe de l’époque, était associé à « la commission femmes de l’Union ouvrière et populaire » dont elle était censée être porte-parole. Interrogée sur cette commission lors de l’entretien informatif, la personne m’assura que cela ne lui évoquait rien et que cette commission n’avait pas existé, avant de conclure, en riant : « C’était peut-être une façon masquée de dire qu’on était encore maoïste à cette époque ! ». Si cette anecdote soulève la question des problèmes de mémoire des enquêté.e.s, elle incite surtout à la prudence dans l’utilisation et l’interprétation des sources écrites datant de l’époque étudiée.
32Plus généralement, j’ai eu à de nombreuses reprises un sentiment de décalage entre les informations obtenues dans les entretiens et celles recueillies dans les archives. Comme nous l’avons vu, les données issues des archives permettent de constituer une cartographie assez fine et précise de l’espace militant. Mais la confrontation de ces données au cours des entretiens informatifs avec les souvenirs des anciennes militantes – dont les propos pointaient sans cesse le caractère moins net et tranché de ces résultats – m’a amenée à nuancer certains éléments et prendre de la distance avec une vision trop figée de l’histoire de l’espace féministe des années 1970. Au-delà des décalages perçus, la confrontation des données recueillies sur sources écrites aux entretiens invite plus généralement à la prudence dans l’usage et l’interprétation des archives (ce qui est sûrement particulièrement vrai en ce qui concerne les archives d’un mouvement social faiblement institutionnalisé comme dans ce cas). La réalisation d’entretiens permet en outre de réintroduire davantage de temporalité et de fluidité, voire de nuances, là où l’interprétation des sources écrites pourrait conduire à figer davantage.
33Ainsi, la confrontation des discours produits en entretien et des sources écrites du passé permet de faire ressortir des décalages. Faire porter l’analyse sur ces décalages au lieu de chercher « qui a raison » pour les résoudre s’avère une technique heuristique. Plus généralement, chaque type de matériaux comporte ses biais et ses limites. À défaut de les neutraliser, l’articulation de plusieurs modes de recueil de données permet de rendre saillants certains angles-morts, incitant ainsi à la prudence dans l’interprétation et à la mise en perspective, tout en venant nourrir l’analyse et produit donc des gains de connaissance importants.
34* * *
35Parce qu’il s’agit d’un préalable à l’enquête, l’étape de construction de la population et de recrutement des individus enquêtés, ses techniques et ses enjeux ne font pas toujours l’objet d’une réflexion explicite dans les travaux de sciences humaines et sociales. Dans cet article, j’ai souhaité retracer un parcours de recherche au cours duquel la phase initiale de construction de la population est devenue un terrain à part entière de l’étude réalisée. Bien qu’ancré dans un questionnement de recherche particulier (les conséquences biographiques de l’engagement) et portant sur un objet singulier (le mouvement féministe des années 1970), mon propos visait à pointer les enjeux spécifiques se posant lorsqu’on travaille sur un groupe social du passé (proche), faiblement institutionnalisé, qu’il est impossible de circonscrire avec un indicateur unique. Face à ces difficultés, une manière de faire a été proposée, comprenant la présentation de différentes techniques mises en œuvre (familiarisation, archives, entretiens informatifs, construction de listes de noms, etc.), l’étape de saisie et des exemples de résultats. La spécificité de cette démarche de recherche consistant à faire une sorte de « prosopographie de personnes vivantes » a finalement été présentée pour montrer les enjeux et intérêts de combiner différents modes de recueil de données. Si l’accent a été mis ici sur l’amélioration de la fiabilité des données permise par la triangulation, les apports de ce croisement sont également nombreux pour d’autres étapes et dimensions de l’analyse, à l’image par exemple de l’analyse des trajectoires des individus enquêtés.
Ouvrages cités
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