Article de revue

La double vérité de la mise en œuvre

Jeu entre le dire et le faire dans l’application de la réforme de l’enseignement moral et civique

Pages 41 à 64

Citer cet article


  • Douniès, T.
(2020). La double vérité de la mise en œuvre Jeu entre le dire et le faire dans l’application de la réforme de l’enseignement moral et civique. Gouvernement et action publique, . 9(2), 41-64. https://doi.org/10.3917/gap.202.0041.

  • Douniès, Thomas.
« La double vérité de la mise en œuvre : Jeu entre le dire et le faire dans l’application de la réforme de l’enseignement moral et civique ». Gouvernement et action publique, 2020/2 VOL. 9, 2020. p.41-64. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-gouvernement-et-action-publique-2020-2-page-41?lang=fr.

  • DOUNIÈS, Thomas,
2020. La double vérité de la mise en œuvre Jeu entre le dire et le faire dans l’application de la réforme de l’enseignement moral et civique. Gouvernement et action publique, 2020/2 VOL. 9, p.41-64. DOI : 10.3917/gap.202.0041. URL : https://shs.cairn.info/revue-gouvernement-et-action-publique-2020-2-page-41?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gap.202.0041


Notes

  • [1]
    L’EMC s’inspire en cela des programmes d’éducation civique, juridique et sociale (ECJS) qui, depuis 1999 au lycée, avaient commencé à insister sur l’intérêt des « débats » entre élèves.
  • [2]
    Dans la suite de l’article, les types de lycées seront désignés par les abréviations suivantes : LG (lycée général), LGT (lycée général et technologique), LP (lycée professionnel). En lycée professionnel, il s’agit d’enseignants de lettres-histoire-EMC. De plus, l’ensemble des professeurs dispose du statut de fonctionnaire titulaire de l’Éducation nationale.
  • [3]
    Seuls trois enquêtés sont engagés dans un parti (deux au Parti socialiste et un au Parti communiste français).
  • [4]
    Par exemple, aucun enquêté ne se déclare ni proche, ni électeur du Front national. Si le nombre d’enseignants qui votent pour le FN ou y militent est en augmentation, cette affiliation détonne avec la figure légitime de l’enseignant « de gauche » et pourrait ainsi favoriser des stratégies d’évitement de l’enquête.
  • [5]
    Un peu moins de la moitié des enquêtés est syndiquée. Ils évoquent essentiellement la praticité pour avoir des informations et la perpétuation d’une habitude au nom du principe syndical lui-même, plus que des idées politiques particulières auxquelles ils pourraient rattacher leur syndicat.
  • [6]
    Selon une logique de censure que l’on peut retrouver dans les travaux plus anciens d’Annick Percheron.
  • [7]
    Lycée Émile Zola, classe de terminale scientifique, 24 novembre 2017.
  • [8]
    Lycée Bastille, classe de terminale Accueil, relation clients et usagers, 17 janvier 2018.
  • [9]
    Au moment de l’enquête, l’EMC est uniquement évalué pour quelques points en lycée professionnel, dans l’épreuve d’histoire-géographie.
  • [10]
    Devenues en 2019 les instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPE).
  • [11]
    Pour une analyse des effets sur la socialisation politique en classe, nous nous permettons de renvoyer à Douniès (2019).
  • [12]
    Lycée Michel de Montaigne, classe de seconde générale, 17 novembre 2016.
  • [13]
    Lycée Louis Pasteur, classe de seconde générale, 12 décembre 2016.
  • [14]
    Lycée Bastille, classe de terminale Accueil, relation clients et usagers, 17 janvier 2018.
  • [15]
    Lycée Bastille, classe de certificat d’aptitude professionnelle (CAP) Agent polyvalent de restauration, 1er février 2018.
  • [16]
    Lycée Émile Zola, classe de terminale scientifique, 24 novembre 2017.
  • [17]
    Lycée Jean Moulin, classe de seconde générale, 14 novembre 2017.
  • [18]
    Lycée Émile Zola, classe de terminale scientifique, 15 décembre 2017.

1En France, l’éducation civique est historiquement un des symboles de l’interventionnisme de l’État éducateur dans la conception de politiques d’enseignement centralisées. À la suite de dénominations changeantes, c’est désormais un enseignement moral et civique (EMC) qui est dispensé de l’école élémentaire au lycée. L’EMC est le résultat d’une réforme curriculaire amorcée en 2012 par le ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon. L’année suivante, un rapport publicise le projet et en légitime le besoin – en avançant la nécessité de renforcer la transmission de valeurs communes par l’École dans une société qui serait gagnée par l’anomie, et de transformer pour cela les manières de faire l’éducation civique. Encore dans la discussion des versions provisoires du programme, le processus s’accélère en janvier 2015 lorsque, à la suite des attentats de Paris, la ministre Najat Vallaud-Belkacem insère la réforme de l’éducation civique dans la création d’un « Parcours citoyen » inclus aux « Onze mesures pour une grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République ». L’EMC entre finalement en vigueur en septembre 2015.

2Au-delà des contenus à transmettre aux élèves, la réforme de l’EMC, que nous analyserons dans cet article au prisme de sa mise en œuvre au lycée, vise à redessiner les contours du rôle des professeurs dans cet enseignement. Comme instrument de gouvernement de ces agents publics, les programmes touchent au sens de l’enseignement et à ses moyens, contribuant à fixer « les frontières du souhaitable et de l’inacceptable dans l’accomplissement des activités institutionnelles » (Lagroye, 2006, p. 14). En l’espèce, l’EMC allie les deux modalités de réforme par la réaffirmation et par le changement (Bezes, 2009, p. 445). En effet, l’EMC cristallise d’une part la réaffirmation du sens du rôle des enseignants. La réforme insiste sur leur fonction dans la socialisation républicaine des élèves (Déloye, 1994). L’incitation au volontarisme civique s’origine dans une phase d’action publique où s’enchevêtrent le processus initial de révision des programmes, qui allait dans ce sens, et l’effet d’une problématisation post-attentats au sommet de l’État (Sawicki, 2012) qui associe l’EMC à une réponse de l’École pour former les « enfants de la République ». Au total, la réaffirmation du rôle civique vise à asseoir la légitimité d’un enseignement dont les réformateurs notent qu’il demeure marginalisé dans l’ordre scolaire. D’autre part, sur les moyens de tenir le rôle, la réforme de l’EMC vise cette fois-ci le changement. C’est sa portée principale. L’objectif est de transformer des pratiques ne favorisant pas « la mise en activité des élèves » (MEN, 2015). L’EMC invite l’enseignant à se muer de simple transmetteur en professeur-animateur, dans une redéfinition du rôle devant garantir « ni une exhortation édifiante, ni une transmission magistrale de connaissances et de valeurs ». Une pédagogie active doit laisser s’exprimer les « jugements », les « émotions » et les « points de vue singuliers », notamment au sein de « débats argumentés » [1].

3Parce que la réforme vise à changer l’enseignement en changeant les enseignants, le cas de l’EMC donne l’occasion de voir comment les professeurs s’approprient un ensemble de normes les concernant et en assurent la mise en œuvre. Dans le prolongement d’une sociologie de l’institution qui rejoint les travaux d’action publique « par le bas » dans la perspective d’un « abandon du texte au profit de ses usages » (Lacroix, 1992, p. 18), cette approche conduit à engager une sociologie politique du travail enseignant qui décale le regard en le resituant dans leur position de street-level bureaucrats. La sociologie des pratiques enseignantes a montré la part « créative » de leurs activités au-delà des encadrements formels (Barrère, 2002), avec une capacité à naviguer dans l’indétermination caractéristique d’un cadre de travail associant la stabilité et le flou (Tardif, Lessard, 1999). Cette maîtrise sur le travail est rendue possible par une division des activités qui leur reconnaît une légitimité pédagogique (Tardif, Levasseur, 2010) que les logiques évaluatives peuvent toutefois moduler (Maroy, 2006). En outre, les enseignants se ménagent des manières d’être et de penser singulières au gré des relations avec les élèves (Deauvieau, 2009), selon une force d’adaptation qui procède également d’une immersion dans des contextes d’exercice du métier fortement contrastés (van Zanten, 2001). De fait, la sociologie des enseignants au travail montre bien l’impossibilité de les envisager comme des exécutants interchangeables. Néanmoins, cette marge d’action est davantage saisie comme révélatrice de leur expérience professionnelle que comme un moyen de voir ce que cette réalité du travail fait aux prescriptions d’action publique, et inversement.

4Au-delà des enjeux proprement pédagogiques, les manières d’envisager et de tenir son rôle d’enseignant sont pourtant un analyseur de l’État en action, dans la mesure où elles donnent à voir les rouages de la traduction empirique de la politique officielle. Mais elles vont permettre d’aller plus loin que l’analyse des différences entre ces deux formes de l’action publique. On sait avec nombre de travaux à l’appui que l’application des politiques n’est pas la réplique des attentes initiales. Cette marge est d’autant moins surprenante chez les enseignants qu’elle est inhérente à une position qui spécifie leur latitude caractéristique des « professionnels dans l’État » (Bezes et al., 2011, p. 298). Le guichetier peut trouver dans le flou des textes le levier d’une redéfinition propre de son poste (Dubois, 2015 [1999]). Ailleurs, c’est le pouvoir de rendre ou non effectifs les règlements qui fonde la liberté professionnelle du fonctionnaire (Spire, 2008). Hors des murs, c’est la reprise en main du temps de travail (Cartier, 2003) ou la sélection incontrôlable des tâches (Monjardet, 1996 ; Mouhanna, 2001) qui fondent la marge d’action. L’autonomie apparaît le plus souvent gagnée sur des attentes relevant a priori de l’exécution. Ici, la liberté d’action est autant conquise que requise par les instructions officielles. Les enseignants ont certes une relation directe à un texte qui cadre leur action, à la différence de nombre d’autres fonctionnaires (Lascoumes, 1990, p. 62-63). Mais ils jouissent d’une autonomie d’action instituée, que traduit bien le principe de « liberté pédagogique » ancré dans l’appartenance à une profession avec ses savoir-faire certifiés et la reconnaissance sociale d’un mandat spécifique (Hughes, 1996).

5En matière de mise en œuvre de l’action publique, cette marge d’action fait ainsi des enseignants de véritables « ministres de l’éducation de terrain » (Lipsky, 2010 [1980], p. 12), dont les interprétations sont autant de manières de s’accommoder de la nouveauté, voire de la neutraliser (Llobet, 2012), selon des réactions possiblement différenciées (Barrault-Stella, 2018). La latitude dont ils disposent leur permet de négocier la (re)formulation du rôle que leur proposent les politiques successives (Croll et al., 1994 ; Smyth, Shacklock, 1998), notamment en matière d’enseignement à proprement parler où l’éloignement relatif du contrôle (Meyer, Rowan, 1978) va de pair avec une capacité à absorber le changement (Coburn, 2004 ; Osborn et al., 2000 ; Spillane, 1999). Face aux réformes du type de celle de l’EMC, la disjonction entre la conception et l’application est ainsi prévisible. C’est donc moins l’écart entre les deux en soi qui constitue un enjeu de connaissance que de comprendre de quoi exactement est faite l’autonomie dont ces fonctionnaires disposent. Décomposer l’autonomie enseignante permet et nécessite de déchiffrer les logiques non mécaniques du dé-couplage entre les politiques et les pratiques éducatives. En ce domaine comme dans d’autres, la performativité des réformes s’avère ambivalente, prise dans des conformations incertaines où les fonctionnaires peuvent alternativement faire ce qu’on leur demande, ne rien changer, résister au changement tout en s’y accommodant, ou croire et vouloir changer tout en restant les mêmes. Ce constat pose en somme la question de l’agir des fonctionnaires, entre la projection et l’action, avec son lot de contradictions et de rationalisations. On connaît l’existence d’un écart entre le rôle sur le papier et le rôle tel qu’il est fait, parce que la sociologie de la mise en œuvre de l’action publique s’est prioritairement intéressée à la différence entre les textes et les pratiques. En revanche, on en sait moins sur la relation entre les paroles et les actes au niveau même des fonctionnaires de première ligne, alors qu’on peut faire l’hypothèse que l’appropriation des fonctions s’opère par une composition entre la projection dans le rôle – les manières de le dire, de le percevoir et d’en imaginer la réalisation – et la mise en action du rôle – les façons de l’endosser en pratique.

6Dans cette perspective, le choix d’entrer dans le territoire réservé des enseignants au travers du continuum entre « le dire sur le faire » et « le faire » (Lahire, 1998) ne nous apprend pas seulement sur l’exercice de ces fonctionnaires, mais contribue au-delà à connaître plus finement les dégradés cognitifs et pratiques (Evans, Harris, 2004) des latitudes qui façonnent au concret l’action publique. En effet, en s’articulant directement à l’analyse de la médiation des pratiques et visions du monde préexistantes, cette approche met en lumière différentes formes d’acceptabilité du prescrit, c’est-à-dire les incertitudes, les ambivalences et la réversibilité des points de vue. De ce fait, elle permet de faire un pas de côté vis-à-vis de la distinction binaire entre curriculum formel et curriculum réel, selon une représentation qui rejoue l’opposition entre conception et mise en œuvre de l’action publique, alors même que pour les professeurs comme pour d’autres professionnels le distinguo entre le prescrit et le réalisé n’épuise pas la réalité, voire risque d’en réifier les contours (Avril et al., 2010).

7Pour l’analyse de la réforme de l’EMC, la relation entre le rôle par projection et le rôle par mise en action dessine une interrogation spécifique consistant à étudier comment les enseignants s’approprient un rôle institutionnel à la fois réaffirmé et transformé au travers des convergences et des divergences « entre ce qui est dit (support des représentations) et ce qui est fait (support des pratiques) » (Weller, 1994, p. 37). L’analyse de ces deux formes d’appropriation s’articule à une prise en compte des aspects communs et différenciés de la socialisation professionnelle, dans la mesure où nous verrons qu’ils permettent de comprendre comment les enseignants peuvent partager et se partager dans les manières de se projeter dans le rôle et de le réaliser. Les logiques plurielles et contradictoires qui apparaissent amènent à mieux saisir « qu’est-ce que cette politique signifiait pour eux dans leur contexte de travail, et dans quelle mesure ils étaient préparés à accepter une redéfinition de leur enseignement » (Smyth, Shacklock, 1998, p. 29). Car dans et entre le dire et le faire, l’appropriation de l’EMC apporte à la compréhension plus générale des processus de mise en œuvre en montrant les effets d’une relation entre action publique et dynamiques professionnelles qui met en jeu la définition du « bon » enseignant, comme professionnel et comme figure sociale. In fine, la perspective retenue ici permet de comprendre comment les relations ambivalentes entre les paroles et les actes ont paradoxalement participé à produire la réforme de l’EMC dans un sens à la fois concordant et largement opposé à celui voulu lors de sa conception.

8Dans un premier temps, nous analyserons l’effet paradoxal, à la fois facilitateur et freineur, de la culture d’institution sur l’appropriation du rôle civique réaffirmé, avec une projection et une mise en action qui convergent pour endosser le sens républicain du poste, mais divergent entre un attachement en discours et une relativisation en pratique des finalités civiques de l’EMC. Ensuite, nous mènerons en deux temps l’étude de l’appropriation du rôle pédagogique transformé. Premièrement, en se focalisant sur les entretiens, il s’agira de mettre au jour comment les enseignants rendent en principe acceptable la réforme, selon des logiques différenciées qui montrent ce que les clivages générationnels et les contextes d’enseignement font aux projections dans le rôle. Secondement, en révélant un contraste avec les perceptions exprimées en entretiens, les observations permettront de comprendre comment, dans le passage à l’ordre du faire, les enseignants en arrivent à faire largement le contraire de ce qu’ils disent et pensent faire.

Encadré 1. L’enquête

Cet article est issu d’une enquête menée entre 2016 et 2018 visant à réaliser une analyse articulée de la conception de la réforme de l’EMC et de sa mise enœuvre (Douniès, 2018). Pour l’étude de l’application sur laquelle le propos est ici centré, le dispositif méthodologique a été construit de façon à saisir non seulement ses traductions pratiques, dans le prolongement en particulier d’une ethnographie de l’action publique (Dubois, 2012), mais également les réactions qu’elle suscitait et la perception que les enseignants en avaient. Cela nous a conduit à croiser entretiens et observations en classe. Les premiers permettent de saisir les manières de se projeter dans le rôle et de percevoir ses propres pratiques professionnelles. Les secondes permettent d’avoir accès aux façons de tenir le rôle en situation. La mise en miroir des paroles et des actes a progressivement fait ressortir des dissonances qu’il a paru heuristique non d’écarter – pour privilégier les classes, où se trouverait la mise en œuvre « réelle » – mais de prendre pour objet. Avec l’apport respectif de chacune des deux méthodes, le duo entretiens-observations donne les moyens d’explorer les « modes d’articulation entre le dire (les dire) et le faire (les faire) » (Demailly, 1991, p. 68), derrière lesquels apparaissent les doubles faces du rapport au travail et aux prescriptions. C’est en cela qu’il a finalement constitué un point d’entrée singulier dans la « trame intérieure » de l’institution au travers de laquelle l’action publique éducative se réalise (Brodkin, 2015). D’une part, l’analyse mobilise 45 entretiens semi-directifs réalisés auprès de 38 enseignants d’histoire-géographie-EMC exerçant dans des lycées généraux, des lycées généraux et technologiques, et des lycées professionnels [2]. Le corpus a été constitué de manière à rendre compte de la variation des âges, des sexes, de l’ancienneté professionnelle et des lieux d’exercice du métier.
Tableau 1

Les enseignants rencontrés (âge, sexe, ancienneté dans le métier et lieu d’exercice)

Description de l'image par IA : Tableau détaillant le nombre d'enseignants par âge, sexe, ancienneté et type d'établissement.
Âge et ancienneté des enseignants en fonction du type d’établissement Lycées généraux et lycées généraux et technologiques Lycées professionnels Âge en 2017 F H Total F H Total Total général 50-65 ans 4 1 5 3 0 3 8 40-49 ans 5 4 9 2 1 3 12 30-39 ans 6 6 12 1 1 2 14 20-29 ans 1 3 4 0 0 0 4 Ancienneté en 2017 F H Total F H Total Total général > 30 ans 3 1 4 1 0 1 5 20-29 ans 5 1 6 1 0 1 7 10-19 ans 5 7 12 4 1 5 17 5-9 ans 0 2 2 0 0 0 2 < 5 ans 3 3 6 0 1 1 7

Les enseignants rencontrés (âge, sexe, ancienneté dans le métier et lieu d’exercice)

D’autre part, 89 heures d’observation en classe ont été réalisées – la majorité des séances durant une heure et les élèves étant censés recevoir au total 300 heures d’EMC de l’école élémentaire au lycée. Ce volet de l’enquête s’est déroulé dans 6 lycées, auprès de 9 enseignants. L’accès a été systématiquement permis par un accord préalable de l’enseignant, souvent obtenu à l’issue d’un entretien, qui permettait d’obtenir l’aval formalisé des chefs d’établissement. Ce mode négocié d’entrée sur le terrain a laissé la liberté aux enseignants de refuser notre présence en classe, comme cela a notamment été le cas des néo-enseignants parmi lesquels aucun n’a souhaité nous recevoir, par sentiment d’illégitimité ou par blocage du professeur-tuteur pour ceux en première année d’exercice. Les lycées concernés sont tous situés dans une métropole du Sud de la France et reflètent les différents types d’établissement : un lycée général (Michel de Montaigne), trois lycées généraux et technologiques (Jean Moulin, Émile Zola, Louis Pasteur), et deux lycées professionnels (Bastille – établissement privé – et Maurice Boyau). Le premier dispose d’une forte renommée régionale, voire nationale et est situé dans le cœur du centre-ville. Les lycées Louis Pasteur, Bastille et Maurice Boyau sont plus éloignés du centre-ville et se situent dans une zone où des quartiers bourgeois et populaires sont en contact. Les lycées Jean Moulin et Émile Zola sont, quant à eux, situés plus à la périphérie de la ville, dans des quartiers socialement contrastés mêlant classes populaires et classes moyennes. Cette ethnographie multi-située avait comme but d’observer la politique d’enseignement en train de se faire dans des établissements au recrutement social contrasté, avec l’hypothèse sous-jacente d’une variation dans la mise en œuvre. Le graphique ci-dessous synthétise quelques éléments quant à la composition sociale des publics des établissements :
Graphique 1

Le recrutement social des établissements observés au regard des professions et catégories socio-professionnelles des parents à la rentrée 2014

Description de l'image par IA : Graphique montrant les pourcentages de parents selon leur catégorie socio-professionnelle dans divers établissements scolaires.

Le recrutement social des établissements observés au regard des professions et catégories socio-professionnelles des parents à la rentrée 2014

Source : source administrative interne produite sur la base d’un regroupement en 5 postes des 32 postes de l’INSEE.

La double face d’une réaffirmation acceptable du rôle civique : un effet ambigu de la culture d’institution sur la relation entre discours et pratiques

9La réaffirmation du rôle civique portée par la réforme est appropriée dans la mise en œuvre sous l’effet d’une culture d’institution faite de savoir-faire, de représentations et de croyances (Eymeri, 2006, p. 271-272). Du sens républicain du métier à la mise en cause de l’éducation familiale, les enseignants partagent des modes de légitimation produits par l’appartenance institutionnelle qui facilitent la conformation au rôle. La convergence qui s’opère entre les discours et les actes montre l’actualisation en situation de « dispositions sociales à comprendre et à faire ce qui est attendu d’eux » (Lagroye, 2002, p. 125). La hiérarchisation des tâches inhérente aux routines institutionnelles amène néanmoins les enseignants à s’autoriser un évitement intermittent des cours d’EMC, mettant ainsi en vue un décalage entre la valorisation en discours et une relativisation en pratique de l’importance de l’EMC dans ses finalités civiques.

Dire ce qu’on fait et faire ce qu’on dit : les légitimations institutionnelles au travail

10À l’échelle de la mise en œuvre, la réaffirmation du sens civique du rôle est enserrée dans un cadre institutionnel qui en facilite la réception. Elle actualise des manières d’être et de penser qui témoignent de la dimension légitimante des cultures d’institution (Biland, 2010, p. 179) et orchestrent dans un même sens les projections et les réalisations de la mission.

11La dimension réaffirmative de la réforme est bien identifiée par les enseignants. Par exemple, Pierre (27 ans, LGT) souligne qu’« avec l’EMC, tu vois qu’il y a une volonté du côté de l’Éducation nationale de nous faire comprendre qu’on a un rôle important là-dedans, pour les questions du vivre-ensemble et de la République, en fait, on nous a bien fait comprendre qu’on devait être centraux dans la tâche ». Les enseignants rencontrés endossent le sens républicain de la fonction, que l’EMC rappelle selon eux d’« une façon bienvenue » (Évelyne, 55 ans, LP). Cette projection positive dans la fonction ne semble pas, par exemple, altérée par la politisation et les formes d’engagement des enseignants. Il est possible que le décalage entre fort intérêt pour la politique et engagement partisan marginal que l’on retrouve chez ces enseignants, selon une tendance plus globale (Sawicki, 2015), soit un facteur explicatif [3], à l’instar de l’absence d’un positionnement politique « transgresseur » pour le milieu enseignant [4]. De même pour des engagements syndicaux qui apparaissent plus pragmatiques que politiques [5]. Les divergences politiques (relatives) tendent à s’effacer derrière le consensus mou que permet le référent républicain mis en avant par la réforme, dans la mesure où les enseignants le renvoient principalement à l’attachement aux valeurs fondamentales de la République et à la démocratie représentative qu’ils partagent – et qu’ils retrouvent au centre de l’éducation civique.

12L’absence d’effet du rapport à la politique et, plus largement, l’appropriation positive d’un rôle civique réaffirmé proviennent également des effets puissants des légitimations institutionnelles que la réforme active. La représentation des enseignants comme principaux artisans de la socialisation républicaine est au cœur de la mise en récit de l’institution sous sa forme contemporaine (Déloye, 1994). Entre mémoire institutionnelle et sens de la nécessité spontané – tel celui découlant des attentats terroristes, que les enseignants pointent comme « la preuve d’un besoin » –, la finalité républicaine de la fonction fait partie du « stock de significations et de valeurs conservées au sein de l’institution et à partir desquelles se construit la définition de ce qu’est ou de ce que doit être » le fonctionnaire enseignant idéal (Geay, 1999, p. 43). La réforme entre en directe affinité avec cette figure sociale et professionnelle que les enseignants du secondaire ont intériorisée, tout comme d’ailleurs les professeurs des écoles (Bozec, 2010). Dans le même sens, la réforme s’ajuste à la rhétorique de la compensation que mobilisent souvent les enseignants, en considérant que « c’est assez clair le déficit qu’il y a en termes politiques, civiques, et nous on est en train de compenser encore une fois une certaine faillite de l’éducation parentale et de la société » (Christiane, 65 ans, LG). On remarque d’ailleurs que l’engagement extérieur, notamment associatif, redouble la valorisation d’une formation à la citoyenneté que les enseignants substituent comme synonyme acceptable à une éducation dite « morale », qu’ils renvoient davantage aux parents [6] ; les enseignants font un lien entre le « bon » citoyen qu’ils pensent être et le « bon » enseignant qu’ils voudraient être, selon une prise de rôle hybride entre agents de l’État et citoyens de la société (Maynard-Moody, Musheno, 2003).

13La réaffirmation du rôle civique débouche sur une application du nouvel EMC où projections et mises en action convergent. En effet, en phase avec les attentes ministérielles, la posture républicaine informe les pratiques face aux élèves. Par exemple, en entretien, Maxime (36 ans, LGT) explique que « ça c’est la base quoi, au-delà de nos disciplines c’est ce qui donne du sens à tout de participer à faire des élèves des futurs citoyens de la République ». En classe, cette vision correspond au volontarisme dont il peut faire preuve. Celui-ci est par exemple visible dans une séance dédiée au principe de laïcité [7] où Maxime aborde avec ses élèves le sens de l’EMC et de la Charte de la laïcité publiée en 2013 :

14

Maxime : Avec l’EMC et cette Charte avant, à un moment on s’est dit il faut qu’on rappelle les valeurs de la laïcité, et pourquoi on s’est dit ça ?
Clara : Parce qu’on l’avait oubliée.
Maxime [avec un regard approbateur] : Parce qu’on l’avait oubliée.
Aurélie : Pour maintenir l’ordre.
Maxime : Ouais, alors ça c’est une vision très négative mais c’est un petit peu ça, dans le sens où à un moment on s’est dit, s’il y a des problèmes à l’école – là on parle de l’école mais plus généralement, globalement dans la société –, c’est parce qu’on a oublié les valeurs de laïcité, ou en tout cas parce qu’on les applique pas bien. […] Donc voilà, c’est une valeur fondamentale qu’on a remise au centre parce qu’on l’avait oubliée, parce qu’on n’arrivait pas à faire assez attention, et c’est à cause de ça qu’il y a des tensions.

15Cet extrait donne à voir la continuité entre le rôle par projection et le rôle mis en action. Ce phénomène peut prendre des formes singulières suivant les contextes d’enseignement. À la différence du cas de Maxime, l’exercice du métier dans les lycées qui concentrent le plus d’élèves issus de milieux populaires et de l’immigration peut soulever une contradiction entre le message à divulguer et une réalité qui s’en éloigne. « Le fait que nous on leur transmette que non ils sont tous égaux, la République, et que la discrimination c’est illégal et qu’on n’a pas le droit de… Nous on leur dit quoi [petit rire], mais ils nous disent que dans la vraie vie… Ils ont du mal à trouver des stages, rien que ça » explique par exemple Rachel (40 ans, LP). Ce hiatus entre le formel et le réel favorise une prise de distance relative avec l’objectif de « républicanisation » des élèves (« on en connaît les limites évidemment de ce qui est affiché » dit Rachel), mais ne produit pour autant pas une distorsion majeure entre les discours et les actes dans l’appropriation du rôle civique. Car entre principes et réalité, les enseignants apprennent à gérer les écarts, voire à en jouer : ils renversent les perspectives et expliquent à leurs élèves que c’est par le combat pour les principes républicains que ces discriminations finiront par être reléguées. Dans une séance sur la laïcité et la République, plusieurs élèves se déclarant de confession musulmane expriment « le manque de respect » qu’ils perçoivent dans « le fait qu’on peut pas porter le foulard en public alors qu’on dit rien aux sœurs », et la conviction que « même soi-disant, avec la laïcité tout ça, c’est toujours sur les musulmans qu’on dit “attention danger”, derrière soi-disant l’égalité [8] ». Face à cela, Anne-Sophie (35 ans, LP) écarte d’abord la question du voile en rappelant que « c’est comme ça, je comprends ce que vous dites mais la République, c’est pas de signes trop distinctifs dans l’espace public pour vivre ensemble » ; ensuite, elle explique longuement que c’est justement en « défendant la laïcité » qu’elle pourra « devenir réelle » avec un « respect pour toutes les religions comme on a, quand même, la chance d’avoir de manière globale en France ».

16Finalement, les différences de cadre d’exercice s’articulent à des légitimations institutionnelles englobantes qui sont à la fois des manières de donner du sens à l’action et des principes générateurs de pratiques. Elles renvoient en l’espèce à des dispositions qui « unifie[ent] perceptions, conceptions et actions » (Biland, 2010, p. 178). En effet, elles s’actualisent en situation pour produire une convergence entre la projection dans le rôle réaffirmé par la réforme et sa mise en application.

Une illégitimité pratique : contournements discrétionnaires autour d’une « variable d’ajustement »

17La réception positive de la réaffirmation du rôle civique des enseignants n’est toutefois pas univoque. Dans la réforme de l’EMC, cette mise en avant du sens de la fonction est une manière d’insister sur la légitimité d’un enseignement qui souffre historiquement d’une moindre légitimité par rapport aux matières considérées comme majeures car au centre des examens finaux des élèves. La relation entre les discours et les pratiques permet de voir comment l’incitation réformatrice s’éprouve dans des hiérarchies entre tâches routinisées qui font partie de la culture d’institution.

18Après la réforme comme avant, les enseignants s’autorisent un évitement par intermittence de l’EMC, un enseignement non intégré ou mineur dans les épreuves finales du baccalauréat [9]. Par exemple, à la sortie des classes, il arrive à plusieurs reprises au cours de l’enquête que l’on nous prévienne d’une annulation, comme lorsque Stéphanie (48 ans, LGT) explique « pas besoin de venir la semaine prochaine, je ferai pas EMC, faut que j’avance ». Le plus souvent en effet, il s’agit de substituer au cours d’EMC une heure d’histoire-géographie dans l’objectif de « boucler le programme ». Le moment dévolu à l’EMC peut aussi être l’occasion de rendre et de corriger le dernier contrôle réalisé. « Bon, on va prendre trente minutes sur l’heure pour regarder ensemble vos copies, ça nous permettra de pas perdre trop de temps sur la géo qu’il faut qu’on finisse en fin de semaine » lance par exemple Étienne (35 ans, LGT) à ses élèves en début de séance. En outre, l’EMC peut également être utilisé pour exécuter une tâche subalterne à l’enseignement, de type administratif notamment. « Au moins ça sera fait, déjà qu’on rame en histoire » nous glisse Maxime (36 ans, LGT), après avoir annoncé que le début d’heure serait dédié à la distribution et à l’explication des fiches de vœux d’orientation.

19Ces éléments montrent que l’évitement circonstancié de l’EMC ne provient pas d’une dévaluation en propre de cet enseignement. Il traduit plutôt la perpétuation d’une position ambiguë de « variable d’ajustement », selon une flexibilité permise par des politiques d’établissement peu regardantes sur la concrétisation effective de l’éducation civique. Par exemple, Bastien (47 ans, LGT) souligne « le rôle absolument fondamental de trucs type EMC » ; dans le même temps, il précise qu’« on peut pas toujours tout faire ».

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L’objectif, c’est arriver à travailler sans arriver deux mois avant l’examen et que ce soit la panique, et qu’on distribue polycop sur polycop. Donc, souvent, l’éducation morale et civique passe un peu à la trappe. […] C’est la pression sur l’objectif de réaliser un programme sur l’année, et l’EMC, il est pas évalué le jour du bac hein. Et la priorité, quand même pour les élèves, c’est d’obtenir leurs examens quoi.

21Ces propos montrent que l’évitement circonstancié de l’EMC prend sens dans un contexte institutionnel qui classe implicitement les tâches, et infléchit au concret la valeur que les professeurs attribuent à un tel enseignement. En pratique, l’importance de ce cours est envisagée en relation à l’histoire-géographie qui reste prioritaire. L’extrait de Bastien montre que la réaffirmation du rôle civique des enseignants est appropriée selon une logique ambivalente caractéristique des dilemmes auxquels les fonctionnaires de terrain sont confrontés (Lipsky, 2010 [1980]). D’un côté, selon une rationalité en valeur, les professeurs valorisent dans l’absolu la portée civique de leur action, qu’ils associent notamment à l’EMC. D’un autre côté, selon une rationalité en finalité, leur travail consiste à gérer avant toutes choses les échéances proprement scolaires, à l’aune desquelles ils sont indirectement évalués. Entre les deux, les professeurs jonglent. Et ceci explique que, comme un agent public peut exprimer un fort attachement au sens de sa mission tout en réalisant passagèrement des actes qui semblent le démentir (Weller, 1994), les professeurs contournent parfois l’EMC tout en s’y disant attachés. Si comme nous l’avons vu, la culture d’institution a pu fonctionner comme un facilitateur dans l’appropriation de la réforme, elle en est aussi un frein. Ses effets sont ambivalents, dans la mesure où c’est paradoxalement la hiérarchisation des priorités qui structure l’institution scolaire (« le baccalauréat avant tout ») qui rend possible et acceptable le contournement d’une partie de ses attentes.

22Ce processus est renforcé par l’influence également équivoque des dispositions disciplinaires. La valorisation du sens civique du travail des enseignants d’histoire-géographie (Audigier, 1997) crée une continuité avec l’EMC qui favorise la prise de rôle. Mais elle peut devenir un court-circuitage. Alors qu’elle nous annonce l’annulation d’une séance à venir au profit d’un cours d’histoire sur la Révolution, Stéphanie (48 ans, LGT) se justifie en expliquant que, « bon, c’est aussi directement de la formation des citoyens, c’est ça l’histoire ». L’importance de l’EMC est contrebalancée par la croyance en une portée civique intrinsèque à l’histoire-géographie, conformément au cadrage ministériel de cette discipline (Legris, 2010) qui se traduit dans les manières de penser et de voir de ces enseignants. Une enseignante comme Jeanne (40 ans, LP) peut ainsi expliquer : « J’utilise quelquefois l’EMC pour avancer en histoire ou en géo mais, au fond, c’est pareil ; on est bien, voire parfois plus, dans la même démarche d’éducation civique ». D’une matière spécifique, l’éducation civique est requalifiée en un sens transversal du métier qui prend ainsi (déjà) tout son sens en histoire-géographie, et minimise par là même la gravité du contournement momentané de l’EMC.

23Finalement, la mise en balance entre EMC et histoire-géographie montre que la culture d’institution, teintée de spécificités disciplinaires, est le moteur d’une appropriation du rôle civique réaffirmé « entre subterfuge et conformité » (Ball, Bowe, 1990, p. 4). Avec une continuité entre les discours et les pratiques, les enseignants endossent positivement le sens républicain et démocratique de leur fonction promu par l’EMC. Toutefois, la comparaison des paroles aux actes montre l’ambivalence de cette réceptivité à la réforme, dans la mesure où la valorisation discursive des fins civiques et de l’EMC s’accompagne d’une relativisation en pratique qui perpétue des routines et des dispositions institutionnelles que la réforme ne semble pas en mesure de transformer.

L’acceptabilité différenciée du rôle transformé : clivages générationnels, contextes d’enseignement et projections dans la réforme

24À côté d’une réaffirmation du rôle, l’inflexion majeure de la réforme consiste à le transformer en promouvant un changement des pratiques vers moins de frontal et plus d’interactivité. Les entretiens rendent compte de ce que les enseignants disent et pensent faire, et permettent de mettre au jour la façon dont ils se projettent dans l’application de cette incitation. Cela permet de voir comment chez les fonctionnaires de terrain un sens de la mission partagé – la finalité civique ici – peut s’accompagner de différenciations dans la manière d’envisager sa mise en œuvre (Spire, 2008). En effet, si au premier abord, tous les enseignants disent appliquer les préceptes pédagogiques de la réforme, le cas de l’EMC montre que la projection de la mise en œuvre de l’action publique n’est pas une réalité monolithique. Des significations différentes sont attribuées à cette commune conformation de façade. La projection dans le rôle obéit à des logiques différenciées qui traduisent des clivages générationnels (Cartier, Spire, 2011 ; Serre, 2009) renforcés ou neutralisés par l’influence du contexte d’enseignement. Les différentes formes d’acceptation de la révision du rôle forment un continuum où l’on peut distinguer les enseignants avancés (approchant au minimum les vingt années de carrière) qui concèdent une transformation forcée du métier, les enseignants d’ancienneté intermédiaire (pour la plupart entre dix et quinze ans de métier) qui acceptent une réalité mouvante du métier, et les néo-enseignants (majoritairement moins de cinq ans de carrière) qui endossent une définition désirée du métier. Dans cette perspective, la mise en évidence des différences entre enseignants éclaire bien ce que la vision du travail fait aux prescriptions d’action publique, au-delà de l’expérience professionnelle.

Les enseignants avancés : concéder une transformation forcée du métier

25Les enseignants les plus avancés ont une manière ambivalente de percevoir la réforme pédagogique de l’EMC. Nous allons le voir, ils disent appliquer le principe de mise en participation accrue des élèves. Derrière l’acceptation apparente de ce précepte pédagogique, leur manière de se projeter dans la réforme montre toutefois une conformation qui mêle résistance et résignation.

26D’abord, la façon dont paradoxalement ces enseignants peuvent, au moins dans les discours, dire appliquer une incitation réformatrice tout en s’y disant opposés, éclaire l’actualisation dans la réforme d’une vision de l’institution. Cette dernière repose sur la distinction « eux-nous », entre « la base » et « la rue de Grenelle », « le gratin » (Jean-Luc, 48 ans, LGT). La transformation des manières de faire l’éducation civique, qui se polarise dans la réforme autour du précepte de « débat », suscite chez ces enseignants une projection difficile qui prend sens dans cette manière plus large d’habiter l’institution.

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[Les rédacteurs du programme] n’ont pas forcément les compétences particulières sur le travail concret. [Ton cynique] mais ça a l’air de déranger personne. Quand on regarde les programmes, il y a l’idée de faire des débats. Alors eux, ils savent ! La plupart ils n’ont pas d’élèves et sont persuadés que nous, on ne fait pas bien.
(Régine, 52 ans, LGT)

28Ici, les propos de Régine montrent comment chez ces enseignants la projection dans le rôle du professeur-animateur est modelée par une forme d’anti-juridisme de position, par contraste avec le « penchant pour la rigueur de l’application des règles et l’ethos légaliste » qui caractérise le « juridisme de position » d’autres fonctionnaires (Dubois, 2005, p. 51). Ces enseignants opposent une mise en doute de principe aux injonctions institutionnelles. Comme pour d’autres domaines de mise en œuvre de l’action publique, la longévité professionnelle est une ressource qui permet de mettre en avant une distance au rôle fixé par le ministère : tout se passe comme si l’ancienneté dans le métier favorisait chez les enseignants rencontrés la capacité à opposer une connaissance pratique du métier aux prescriptions théoriques émises par la hiérarchie et de fait considérées comme peu légitimes.

29On comprend également dans les propos de Régine que l’effet de cette conception revendicative de la liberté pédagogique se couple à une seconde dimension de la socialisation professionnelle qui est celle de la vision du travail bien fait. En effet, la plupart de ces enseignants se reconnaît difficilement dans la définition éducative du métier. Christiane (65 ans, LG) considère être « là avant tout pour instruire » car « le terme d’éducation ne correspond pas à ce que je souhaite être mon métier ». Cette définition de la professionnalité devient agissante dans l’appropriation de l’EMC parce qu’elle s’articule aux effets d’une vision binaire du monde scolaire : la défiance hiérarchique nourrit l’impression que les prescripteurs ministériels souhaitent imposer une définition dénaturée du métier.

30Dans le même temps, la prise en compte des contextes d’enseignement montre que l’incidence de l’ancienneté n’est pas unique, mais doit être pensée en relation avec les éthiques contextualisées (Van Zanten, 2001) qui peuvent sensiblement en neutraliser les effets. Christiane (65 ans, LG) est d’autant plus critique des textes d’EMC que sa stratégie de carrière a été guidée par la recherche d’« un lycée de centre-ville » pour trouver des élèves pour qui « le savoir importe » et avec lesquels « il est possible de travailler », selon l’idéal « d’instruction et pas d’éducation ». Parfois d’une façon encore plus marquée, on retrouve chez les enseignants de lycée professionnel le sens du « nous », comme occupants d’une position hiérarchiquement située et dominée par rapport à « eux », les prescripteurs institutionnels. Néanmoins, pour la réforme de l’EMC, l’exercice dans ce type d’établissement débouche sur une socialisation qui en amoindrit l’effet car, au quotidien, le relationnel semble primer sur l’idéal d’instruction. Évelyne (55 ans) enseigne depuis 1996 en lycée professionnel. Elle se projette avec d’autant moins de difficulté dans la pédagogie active demandée par les programmes que, là où elle exerce, elle voit son travail « autant comme éducatrice […] que enseignant classique qui est là pour, bam bam bam, balancer son cours ».

31En d’autres termes, chez les enseignants de lycée professionnel, la posture professorale promue par l’EMC actualise des dispositions largement acquises au préalable. Chez les autres au contraire, la projection dans la réforme fonctionne davantage sur le mode de la contrainte. Ces enseignants expliquent en effet « organiser des débats », « faire plus parler les élèves », « adopter une autre approche que celle en histoire-géographie ». Néanmoins, leurs propos sont marqués d’ambivalences qui traduisent une conformation malgré eux, qui consiste à concéder une transformation irrémédiable du métier. Par exemple, Jean-Luc souligne que « de toutes façons, qu’on soit d’accord ou pas c’est ce vers quoi on tend, c’est les évolutions de la relation avec les élèves ». Ainsi, ces enseignants opposeraient à la réforme une résistance en principe mais pas en pratique.

Les enseignants d’ancienneté intermédiaire : accepter une réalité mouvante du métier

32Chez les enseignants d’ancienneté intermédiaire – pour la plupart entre dix et quinze ans de métier –, la projection dans l’envers pédagogique de la réforme est moins conflictuelle, sans toutefois être enchantée. Tout d’abord, chez eux, l’opposition aux prescripteurs curriculaires se réduit sous l’effet d’un amoindrissement de la vision « eux-nous ». Ces enseignants peuvent eux aussi pointer le décalage entre les injonctions officielles et les contraintes du terrain. À la différence toutefois des enseignants précédents, cela se traduit moins par une posture de rejet que par un certain sens de l’accommodement, c’est-à-dire une capacité à projeter la mise en œuvre entre conformation et distanciation.

33Les différences d’appréciation des propositions de mise en œuvre données dans les programmes donnent à voir le passage à une liberté pédagogique plus adaptative que revendicative. À l’entreprise d’infantilisation que voit Régine (« je suis une grande fille […], j’ai pas besoin d’eux pour m’apprendre à travailler »), s’oppose l’attitude d’un enseignant comme Étienne (35 ans, LGT) qui y voit un ensemble d’incitations souples. Il dit y trouver des « idées » qui peuvent être « très sympas », l’important étant l’étape de la « bidouille » pour s’« adapter aux élèves ». Étienne transforme le programme en un cadre d’action acceptable dans la mesure où il est possible d’y naviguer à l’intérieur pour « faire selon le profil des élèves, leurs intérêts et le reste des contraintes ».

34Par pragmatisme plus que par le dévouement aveugle d’un « esprit de service » (Lagroye, 2006, p. 82), ces professeurs disent davantage chercher à ajuster leur action aux injonctions officielles. Ils y opposent moins leur connaissance pratique du terrain ; ils valorisent la discipline professionnelle et se rapprochent en ce sens des fonctionnaires d’aide sociale analysés par Celeste Watkins-Hayes (2009) pour qui « les règles sont les règles ». Ils font surtout preuve d’un sens d’adaptation à « des programmes qui changent tous les quatre matins » (Jeanne, 40 ans, LP) qui s’actualise pour la projection dans l’EMC. Puisque, une nouvelle fois, il s’agit de s’adapter : « Moi, personnellement, je considère que je suis fonctionnaire d’État donc dès qu’il y a des nouveaux programmes, moi je les applique » (Jean, 40 ans, LGT).

35Dans la manière de projeter son action en EMC, ce rapport générique à l’activité institutionnelle de prescription s’enchevêtre à un meilleur ajustement au « bon » enseignant promu par les programmes. L’attachement au savoir demeure. Mais le sens du travail est plus souvent situé sur l’action éducative d’accompagnement des élèves pour leurs futurs extrascolaires. Par exemple, pour Béatrice (41 ans, LGT), l’objectif « ultime » de son « boulot », ce n’est « pas qu’ils aient le bac ou pas » mais de faire des élèves des « citoyens investis et engagés dans la société ». Elle explique logiquement « aimer » laisser les élèves « s’exprimer en EMC » et « éviter de juste répéter des connaissances ». Cette appropriation positive des attentes pédagogiques est renforcée par l’enseignement dans les établissements concentrant les élèves les moins ajustés aux attentes scolaires. Comme nous l’avons vu chez les enseignants plus avancés, on observe un moindre rejet de la figure du professeur-animateur, l’exercice dans les établissements professionnels pouvant s’accompagner d’une survalorisation « moins des apprentissages que des fins sociales du métier » (Rachel, 40 ans, LP). Ainsi, par adhésion à une posture professionnelle que la réforme prolonge ou par adaptation à une réalité mouvante du métier, les enseignants d’ancienneté intermédiaire déclarent appliquer les préceptes pédagogiques de la réforme.

Les néo-enseignants : endosser une définition désirée du métier

36Les enseignants venant d’entrer dans le métier se projettent positivement dans l’envers pédagogique de l’EMC. Ceci peut sommairement s’expliquer par le fait que l’EMC est pour beaucoup la première version connue de l’éducation civique. Plus profondément cependant, l’acceptation des formulations ministérielles de cet enseignement provient de l’apparition tendancielle d’un rapport générique au prescrit différent et d’une définition alternative du « bon » enseignant.

37Entre enseignants d’ancienneté longue ou intermédiaire et néo-enseignants, une différence notable vient de la vision plus horizontale de l’espace professionnel qu’entretiennent ces derniers. Par comparaison, chez les nouveaux professeurs, la position de l’enseignant comme fonctionnaire hiérarchiquement situé et partiellement dominé ne fait pas partie des critères majeurs dans la perception de l’ordre institutionnel. Ils ne semblent pas non plus avoir encore intériorisé le principe d’autonomie professionnelle. De ce fait, les prises de position oppositionnelles à l’égard des injonctions institutionnelles s’amoindrissent. Plus précisément, ces professeurs peuvent soulever ici et là des critiques quant aux injonctions officielles, mais ils ne remettent véritablement en cause ni leur légitimité, ni celle de leurs producteurs. On retrouve avec l’EMC l’ambivalence entre le questionnement des attendus, dont le contenu est perçu comme abstrait au regard des réalités de terrain, et une adhésion aux principes éducatifs qui les sous-tendent (Geay, 2010). Sans être idéalisées, les consignes de formation qui reprennent celles des programmes sont considérées comme un modèle vers lequel tendre.

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[Le côté « plus relâché » de l’EMC] c’est la première chose qu’on a vu, là, avec le prof [formateur] qui nous a fait les cours fin septembre. Il nous a dit : « Voilà, pensez à faire participer les élèves, il faut que ça soit une zone d’expression pour eux les séances d’EMC, que ça soit moins passif qu’en histoire-géographie, qu’ils aient vraiment l’impression de pouvoir s’exprimer, donner leurs ressentis, etc. » Donc moi, c’est franchement pas si simple, mais je suis allé tout de suite dans ce sens.
(Romain, 27 ans, LGT)

39Comme le montre cet extrait, les néo-enseignants font de manière générale preuve d’une bonne volonté institutionnelle : ils estiment moins que les instructions pédagogiques ne sont pas adaptées à la réalité que c’est à eux de « progresser » pour les satisfaire. Avec une liberté pédagogique perçue comme une invitation à faire moins comme ils veulent que comme ils peuvent, cette transformation du rapport générique aux prescriptions institutionnelles de la hiérarchie s’articule à une socialisation professionnelle qui les amène à adhérer aux incitations pédagogiques inscrites dans les programmes. Comme pour les guichetiers des services publics où la formation participe de l’incorporation d’un rapport légitime aux usagers et d’une vision du travail « bien fait » (Siblot, 2005), le passage au sein des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE [10]) est un rite d’institution par lequel les nouveaux venus intériorisent que le savoir n’est plus l’unique registre de justification de l’enseignant. Cette affinité élective entre la figure du « bon » enseignant et celle inscrite dans les programmes explique que ces enquêtés valorisent le « côté cool » de l’EMC (Benoît, 27 ans, LGT). Pierre (30 ans, LG), qui a quitté l’ESPE depuis seulement un an, y voit même « la mission la plus intéressante pour le coup du métier d’enseignant », et se réjouit d’avoir « au moins l’occasion d’essayer de faire cours autrement ». Ainsi, pour ces enseignants, se conformer à l’EMC consiste moins à renoncer à une certaine idée du métier qu’à épouser la définition légitime d’un poste pour lequel ils se sont récemment engagés.

40Dans les discours, l’ensemble des enseignants explique in fine appliquer l’envers pédagogique de la réforme, mais la prise en compte des effets de temporalités et de contextes professionnels montre que la projection dans le rôle n’est pas univoque. Car sous l’influence de ces facteurs de socialisation institutionnelle, les enseignants sont différemment « préparés à tolérer une transformation de leur enseignement » (Smyth, Shacklock, 1998, p. 29). Le passage à l’ordre de la pratique va alors permettre de poser une double énigme : comment ces différentes formes d’acceptation de la transformation du rôle peuvent-elles se traduire en un alignement des manières de faire ; et surtout comment, dans ce processus, les enseignants peuvent-ils paradoxalement faire le contraire de ce qu’ils disent et pensent faire.

Une mise en œuvre méconnaissable ? Résilience des routines et (in)acceptabilité pratique de la transformation du rôle

41Par contraste avec les fonctionnaires disposant d’une marge de manœuvre par éloignement à l’extérieur (Cartier, 2003), celle des enseignants procède d’un enfermement à l’intérieur. L’intimité pédagogique de la classe est le ressort matériel d’une autonomie qui entoure la situation d’un « halo de mystère » (Dubois, 2015 [1999], p. 162). La mise en action du rôle, cette fois-ci saisissable à l’aide d’observations, débouche sur un alignement des manières de faire non seulement contraire aux attentes officielles mais également à ce que les enseignants disent et pensent faire. Par immersion dans les plis enchevêtrés de la mise en œuvre, cette application à double facette donne à voir une distinction entre l’acceptation en principe du rôle révisé qui s’exprime en dehors de la classe, et son (in)acceptabilité pratique dont témoignent les agissements sur le vif. Celle-ci croise des effets de représentations, de dispositions et de situations ; elle procède de routines institutionnelles et de métamorphoses socio-professionnelles où l’expérience du travail informe directement le destin de l’action publique. Chemin faisant, derrière la compréhension de cette mise en œuvre « méconnaissable », la circulation entre le rôle projeté et le rôle réalisé renseigne à partir d’un point de vue singulier sur les modalités sociologiques de la « distorsion entre décision et mise en œuvre » (Hassenteufel, 2008, p. 88) dans le cas des politiques éducatives contemporaines en France.

Croire qu’on fait ce qu’on dit, faire le contraire de ce qu’on croit : la négociation de l’objectif du « débat »

42L’idéal participatif prescrit par la réforme se heurte en pratique aux routines institutionnelles qui se traduisent en des manières de faire qui rendent difficile l’apparition des discussions plus autonomes et subjectives. Par contraste avec les déclarations des professeurs en entretien, l’enquête par observation montre que l’organisation de « débats », comme discussions menées par et pour les élèves, est de fait relativement rare en classe. La discussion collective peut exister, mais elle participe en pratique d’une situation pédagogique traditionnelle : entre distance respectueuse et respect qui tient à distance, l’enseignant et les élèves se font le plus souvent face frontalement ; si plusieurs élèves en viennent à amorcer une discussion par réponses interposées, le professeur distribue la parole et agit comme un régulateur sur ce qui peut être dit [11]. En entretien, les professeurs valorisent volontiers l’idéal d’un élève qui participe pour se positionner sur les sujets traités. En classe cependant, l’expression des « jugements » et des « émotions » préconisée par la réforme tend à être minimisée par une délégitimation de ce qui relèverait d’« opinions » à la fois passionnées et trop personnelles. Les enseignants justifient cette relégation des débats en ce qu’ils menaceraient de transformer la classe en « café du commerce », une expression récurrente pour décrire une situation où les élèves s’interpelleraient sur la base de prises de position personnelles « souvent appuyées que sur des impressions, ou des on-dit » (Christiane, 65 ans, LG) [12]. Plus précisément, en pratique les élèves sont soumis à des incitations contradictoires. On peut leur demander de « dire ce que vous en pensez », mais sans donner à la réponse une tournure personnelle. « Votre avis ne m’intéresse pas, en histoire et en géo il faut jamais parler à la première personne, il faut toujours s’abriter derrière l’opinion des autres » répond par exemple Monique (48 ans, LGT) à Maël, lorsque ce dernier demande si, après un exposé sur le régime politique des États-Unis, il sera possible de discuter de « son avis » [13].

43Observable dans tous les sites observés, ce difficile renouvellement pédagogique est toutefois infléchi en lycée professionnel. Les dispositions relationnelles des enseignants s’actualisent en classe pour valoriser un « activisme langagier » (Deauvieau, 2009) permettant de dépasser la difficulté à répondre dans un registre scolaire repérable dans ces établissements au recrutement populaire (Palheta, 2012). Un déplacement des facteurs agissants explique toutefois la rareté des discussions menées par et pour les élèves. En situation, la mise en œuvre des prescriptions est retraduite au travers d’une gestion de classe qui devient un impératif ultime. La légitimité des attentes institutionnelles reconnue en entretien se voit opposer une illégitimité pratique dans la classe. Par exemple, dans une séance d’Anne-Sophie dédiée aux relations entre laïcité et croyances religieuses, le thème traité suscite un intérêt des élèves, avec des réactions parfois vives comme nous l’avons vu précédemment [14]. L’enseignante fait le choix de ne pas éteindre toutes les prises de parole, mais s’efforce de confiner les discussions en rappelant les grands principes et en reléguant les interventions trop offensives. « On va éviter les dérapages hein, après on sait comment ça finit parce que rapidement ils n’ont plus les mots et ça passe à un autre registre… », nous glisse-t-elle en se déplaçant entre les tables. Une fois les élèves partis, elle revient sur la séance en expliquant que « c’est bien beau de traiter ces thèmes et de les faire parler, il le faut », mais pour « parler de ça correctement » il faut un « vrai temps de préparation » qui permette aux élèves « d’arriver avec des arguments et pas des idées reçues ». Une expérience encore récente finit de la convaincre de cette nécessité, car quelques semaines avant elle a été « amenée encore une fois à séparer des élèves qui se battaient à la sortie, pour une petite remarque sur la religion ». Entre une libération de la parole a priori valorisée et une valorisation du maintien de l’ordre comme contrainte dans l’action, cet exemple montre finalement que ce qui était acceptable en entretien ne paraît plus l’être en classe.

44L’image méconnaissable de la mise en œuvre donne à voir le faux-semblant de « mensonge » que véhicule le hiatus entre les discours et les pratiques (Weller, 1994). Avec une part sans doute d’effet d’enquête lié au désir de faire bonne figure, dans les discussions informelles à la fin des cours les enseignants prennent l’enquêteur à témoin pour qu’il confirme qu’ils font bien en sorte de « faire beaucoup plus participer les élèves qu’en histoire » (Christophe, 34 ans, LP) [15]. Ils expriment leur satisfaction de « donner la parole » aux élèves et de « ne pas faire que du contenu, comme c’est demandé dans les programmes » (Maxime, 36 ans, LGT) [16]. Alors qu’apparaît un écart entre les paroles et les actes, les enseignants voient au contraire une réelle cohérence entre ce qu’ils disent en entretien et ce qu’ils font en classe. C’est que, d’un descriptif d’une situation pédagogique spécifique, le « débat » est traduit à l’aune des catégories de l’entendement professoral et se trouve requalifié en un principe d’action clair : faire plus participer les élèves. « Tu peux voir que j’essaie clairement d’y mettre du débat dans l’EMC, pas faire que du délayage de connaissances » explique Stéphanie à la sortie d’une séance [17]. Ainsi, les programmes trouvent sur le terrain une réelle « validité » au sens de Max Weber (1995, p. 13), car « ce qui détermine la “validité” d’une prescription, ce n’est pas le fait qu’elle soit “observée”, mais le fait que certaines pratiques soient “orientées” en fonction d’elle ». Comme dans la mise en œuvre des politiques d’insertion, où le concept de « projet professionnel » est partout dans les instructions mais s’avère être « conceptuellement vide, employé par commodité de langage » (Zunigo, 2010, p. 61), le « débat » constitue un simple opérateur pratique que les enseignants reprennent à leur compte tout en s’en distanciant de fait. Avec l’exemple du « débat », la contradiction non perçue par les enseignants entre l’ordre du dire et l’ordre du faire explique finalement que ces fonctionnaires puissent croire faire ce qu’ils disent tout en faisant le contraire de ce qu’ils croient.

La réversibilité de l’acceptable : attachement au statut et « adaptations secondaires » au changement

45Le détournement à l’égard des connaissances que les enseignants tantôt concèdent tantôt louent en entretien contraste en pratique avec un « retour aux savoirs » qui s’en éloigne. Les quelques « ratages » observables, par les flottements qu’ils créent en situation, appellent un rattrapage où s’expriment les schèmes d’action routinisés dans la mise en œuvre des enseignements.

46

Carnet de terrain, lycée Michel de Montaigne, 20 novembre 2016 : À 14 h, je me présente dans la salle de Christiane (65 ans, LG) qui a cours avec une classe de seconde générale. Debout devant son bureau, elle me dit aussitôt « c’est la cata’ ». Les trois filles qui devaient faire leur exposé sur les discriminations sexuelles ont « oublié ». Christiane me dit qu’elle va devoir faire « un numéro de claquettes comme on dit dans le jargon », c’est-à-dire faire classe d’une manière imprévue. Elle demande aux filles concernées de proposer « un sujet pour débattre ». Une d’entre elles propose de parler « de la Syrie ». Christiane refuse, car « l’EMC, c’est pas de la géopolitique ». Une autre propose de discuter « des primaires de la droite ». Christiane fait une mimique dépréciative et répond : « Le principe électoral si vous voulez, la représentativité. » Lorsqu’elle leur demande si ce sujet leur convient, les élèves montrent peu d’enthousiasme. Puis Christiane débute le cours, en revenant sur les leçons d’histoire athénienne. Elle enchaîne ensuite les questions sur les principes abstraits et institutionnels du fonctionnement démocratique. Tout du long, Christiane semble faire cours « toute seule ».

47Cet événement est révélateur d’un phénomène de fond qui façonne plus largement la mise en action de l’EMC. Christiane montre ici une appropriation oblique des incitations pédagogiques de la réforme, en les reprenant – « débattre » et parler de sujets « de société » – tout en les orientant en réalité de manière à conserver l’asymétrie qui la lie aux élèves sur la base des savoirs qu’elle détient. La manière dont Christiane se projetait dans son rôle semblait témoigner d’une résistance de principe qui ne débouchait pas sur une résistance en pratique, puisqu’en tant qu’enseignante avancée elle expliquait concéder au renouveau de l’éducation civique tout en voyant dans le rôle de professeur-animateur une définition dégradée du métier. Mais la mise en miroir des paroles et des actes montre un maintien de l’autorité pédagogique légitime dans laquelle s’exprime, pour le domaine de l’enseignement, une opposition de type pratique à l’action publique (Le Bourhis, Lascoumes, 2014). La réhabilitation d’un cadrage pédagogique classique fondé sur la subordination des élèves au savoir (Bernstein, 2007) procède finalement d’une autonomie capable de renverser les attentes institutionnelles moins par exercice du pouvoir discrétionnaire que par continuation des routines (Portillo, Rudes, 2014).

48L’écart entre le rôle par projection (en entretiens) et le rôle par mise en action (lors des observations) est à chercher moins dans une tromperie consciente des enseignants que dans la distorsion entre l’acceptabilité en principe et l’acceptabilité en pratique d’une transformation du rôle. Au concret, le processus qui rend ou non acceptable les incitations réformatrices renvoie à l’action croisée des représentations, des dispositions et des situations. Ce phénomène actualise une dynamique sociale et professionnelle qui, si elle va bien au-delà de l’EMC, permet de comprendre, pour ce cas spécifique, comment des enseignants qui se projettent différemment dans la mise en œuvre en viennent à agir d’une façon semblable, à rebours de ce qui est demandé mais également de ce qu’ils peuvent penser faire.

49En effet, à l’instar de ses collègues d’ancienneté faible ou intermédiaire, en entretien Maxime (36 ans, LGT) endosse avec une relative facilité l’incitation à un renouvellement des manières de faire l’éducation civique. Il organise un jour une séance où les élèves doivent utiliser Internet pour récolter des informations sur un mouvement indépendantiste choisi [18]. Très vite, un contraste apparaît entre l’objectif d’« autonomie » affiché en début d’heure et un interventionnisme qui semble « plus fort que lui ». Il passe l’heure à circuler de groupe en groupe. Il regarde ce que les élèves trouvent. Il ajoute des informations. Il les guide. Il leur rappelle les consignes et le temps qui leur est imparti. À plusieurs reprises, il s’asseoit en équilibre sur la table à côté des élèves, pose son coude sur la centrale de l’ordinateur et leur demande d’expliciter ce qu’ils ont vu. À la fin de la séance, Maxime se met spontanément à parler :

50

Maxime : Voilà, après c’est ça, t’as des séances où au final… Ça faisait partie du jeu normalement quand même de mettre de l’autonomie, sur la recherche et tout ça. Je suis toujours très sceptique, parce que j’ai l’impression de rien foutre pendant une heure, ce qui est le cas.
Enquêteur : Tu veux dire que t’as l’impression de rien leur faire passer ?
Maxime : Oui c’est ça ! C’est que j’ai l’impression que je suis un peu payé à rien faire ces heures-là si tu veux. Que tu sers à rien en fait. Je pourrais ne pas être là ça n’aurait pas changé grand-chose. Et donc finalement c’est dommage de pas mettre à profit la présence d’un prof avec des élèves pour ça, mais je pense que c’est parce que j’ai une vision vachement étroite de l’enseignement.
Enquêteur : Ah oui ?
Maxime : C’est que j’arrive pas tellement à me dire que… que tout ce qui est vraiment mise en autonomie tout ça je me dis que finalement c’est un peu dommage. Ils pourraient le faire tous seuls. Quand c’est pas forcément le cours magistral, mais que tu leur transmets des connaissances, je me dis là t’es quand même dans ton rôle. Je me dis tu pallies un truc. Alors que là… ils pourraient l’apprendre tous seuls, ou leurs parents pourraient leur enseigner ou je sais pas quoi.

51En fermant la porte de la salle, il ajoute « parfois, je me sens inutile ». Dans ce moment de coulisse, où Maxime peut « abandonner sa façade, cesser de réciter un rôle, et dépouiller son personnage » (Goffman, 1973, p. 111), il exprime un doute quant au renouvellement du rôle promu par la réforme de 2015. Avec une conception de l’enseignement qu’il exprime non pas avec la distance de l’entretien mais « à chaud », Maxime associe le rôle de professeur-animateur à une dévalorisation de ses compétences professionnelles, au sens où elles deviendraient inutiles – et lui avec. Tout en cherchant difficilement à s’y conformer, il y voit une dénégation d’un savoir-faire différencié censé le distinguer des parents et fonder le statut de sa profession – au sens weberien du terme, comme privilège positif de considération sociale. Il y voit une incitation paradoxale de l’institution, dans la mesure où elle le pousserait à sortir du rôle qu’il est censé tenir (« transmettre des connaissances »).

52Par son caractère contrasté, cet épisode éclaire la partie immergée des phénomènes de rétablissement d’un rapport classique à l’élève qui apparaissent dans le hiatus entre discours et pratiques. Par contraste avec l’acceptation en principe du rôle renouvelé, les enseignants comme Maxime font montre d’une résistance en pratique qui découle d’une métamorphose professionnelle témoignant de ce que l’expérience du travail fait aux prescriptions. Dans le passage du dire au faire, la requalification pratique des prescriptions est prise dans un processus invisible de lutte de définition du « bon » enseignant, comme professionnel et comme figure sociale. Les enseignants déploient des stratégies d’« adaptation secondaire » (Goffman, 1968, p. 245) qui leur permettent de s’accommoder d’attentes institutionnelles qui semblent leur confirmer une dévaluation de leur statut social qu’ils perçoivent ailleurs dans la société (Farges, 2011). Entre gestion de l’estime de soi et réaffirmation d’une utilité sociale basée sur la transmission d’un capital culturel, la distance au rôle est paradoxalement ce qui permet de le tenir.

53À partir de la révision de l’éducation civique en 2015, cette enquête éclaire des rouages des réformes de l’État éducateur dans ses domaines centralisés. La sociologie politique du travail enseignant proposée repositionne les professeurs dans leur position de street-level bureaucrats, pour voir ce que les instructions officielles font au travail, et inversement ce que l’expérience du travail fait aux prescriptions. Pour l’analyse d’une réforme qui vise à réaffirmer et transformer le rôle enseignant, cette perspective emprunte à une sociologie de l’institution qui partage avec l’étude des fonctionnaires de terrain l’attention pour « la manière dont les individus semblent tenus d’endosser des rôles prescrits, toujours déjà là, mais aussi la manière dont ils contribuent à faire le rôle qu’ils incarnent » (Gaïti, 2006, p. 49).

54En inversant une formule connue, l’application de l’EMC montre « ce que les institutions font aux réformes » lorsque ces dernières se frottent à « l’épaisseur institutionnelle incarnée dans des modes de pensée, des manières de faire et des routines » (Bezes, Le Lidec, 2010, p. 85). Les traductions contradictoires de cet effet institutionnel ont ici été saisies au prisme des distorsions entre le rôle par projection – le dire – et le rôle par mise en action – le faire. Les manières d’être et de penser qui composent la culture institutionnelle des enseignants fonctionnent comme un facilitateur ambigu de la réception du rôle civique réaffirmé. Pour le rôle pédagogique transformé, les différentes manières d’habiter l’institution façonnent les façons plurielles de rendre en principe acceptable la réforme. Le passage à l’ordre de la pratique donne néanmoins à voir un alignement relatif des mises en œuvre concrètes du rôle, où les enseignants font in fine largement le contraire non seulement de ce qui est attendu mais aussi et surtout de ce qu’ils disent et pensent faire.

55La volonté de faire des dissonances entre le dire et le faire l’objet de l’analyse invite à engager une réflexion épistémologique et méthodologique sur le statut à accorder à l’entretien dans l’étude « par le bas » de l’action publique. Là où des mises en garde réflexives ont été expressément formulées dans le domaine de la conception de l’action publique (Bongrand, Laborier, 2005), la sociologie des fonctionnaires de première ligne a tranché de fait pour un usage intensif de l’observation, selon un « tournant » ethnographique (Brodkin, 2017) dont les recherches en France comme ailleurs montrent depuis plusieurs années l’intérêt toujours renouvelé. L’entretien n’y est pas ignoré ; il y est utilisé par exemple pour la reconstruction des trajectoires sociales des fonctionnaires, là où, dans la restitution des résultats en particulier, le risque d’artefact discursif explique une logique frilosité à l’employer pour relater l’action, notamment lorsque cette dernière ne fait pas partie des séquences observées. L’élasticité entre la perception de l’action et le concret de ses réalisations est d’ailleurs confirmée par l’enquête sur l’EMC, tout particulièrement pour ce qui est du changement pédagogique. Toutefois, l’écart entre l’intellectualisation du rapport aux attentes officielles en entretien et le passage à la pratique n’est pas un écran entre les mots et les actes qui demanderait de délaisser les premiers pour se polariser sur les seconds. Les représentations subjectives de son travail « parfois réalistes, souvent fictives, parfois fantastiques, mais toujours partielles » sont irréductibles à sa vérité objective dont elles contribuent néanmoins à déterminer les contours, tirant de cette complémentarité leurs propriétés « partiellement efficientes » dans l’investissement au travail (Bourdieu, 1996, p. 90). Ce dernier prend sens dans la relation tantôt cohérente tantôt discordante entre ces vérités doubles du travail, qui déterminent chez les fonctionnaires ce qu’ils feront finalement de l’action publique. Aussi, dans la mesure où, en éducation comme dans d’autres secteurs, « le sociologue est rapidement confronté à un acteur qui ne fait pas systématiquement ce qu’il dit qu’il fait » (Weller, 1994, p. 26), prendre pour objet le jeu entre le dire et le faire permet de disséquer les tenants et aboutissants d’une autonomie de mise en œuvre qui se dédouble en une projection et une mise en action complémentaires bien que possiblement contradictoires. Ces deux formes d’appropriation sont des réalités duales, mais indissociables qui composent la double vérité de la mise en œuvre.

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Mots-clés éditeurs : dire et faire, État éducateur, ethnographie de l’action publique, institution, mise en œuvre, politiques éducatives, rôle institutionnel, street-level bureaucrats

Date de mise en ligne : 21/09/2020

https://doi.org/10.3917/gap.202.0041