Article de revue

Grand angle

Une conceptualisation interactionniste du champ

Pages 341 à 348

Citer cet article


  • Blancaneaux, R.
(2013). Grand angle Une conceptualisation interactionniste du champ. Gouvernement et action publique, . 2(2), 341-348. https://doi.org/10.3917/gap.132.0341.

  • Blancaneaux, Romain.
« Grand angle : Une conceptualisation interactionniste du champ ». Gouvernement et action publique, 2013/2 VOL. 2, 2013. p.341-348. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-gouvernement-et-action-publique-2013-2-page-341?lang=fr.

  • BLANCANEAUX, Romain,
2013. Grand angle Une conceptualisation interactionniste du champ. Gouvernement et action publique, 2013/2 VOL. 2, p.341-348. DOI : 10.3917/gap.132.0341. URL : https://shs.cairn.info/revue-gouvernement-et-action-publique-2013-2-page-341?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gap.132.0341


Notes

  • [1]
    N. Fligstein (1993), The Transformation of Corporate Control, Harvard University Press, Cambridge ; N. Fligstein (2001), The Architecture of Markets. An Economic Sociology of Twenty-first Century Capitalist Societies, Princeton (N. J.), Princeton university Press ; N. Fligstein (2001), « Le mythe du marché », Actes de la recherche en sciences sociales, 139 (4), p. 3-12.
  • [2]
    N. Fligstein (2000), « The Process of Europeanization », Politique européenne, 1 (1), p. 25-42 ; N. Fligstein (2008), Euroclash: The EU, European Identity, and the Future of Europe, Oxford, Oxford University Press.
  • [3]
    D. McAdam (1989), Freedom Summer, New York (N. Y.), Oxford University Press ; D. McAdam (1989), « The Biographical Consequences of Activism », American Sociological Review, 54, p.744-760 ; D. McAdam (1999), Political Process and the Development of Black Insurgency (1930-1970), Chicago (Ill.), The University of Chicago Press.
  • [4]
    Voir R. Benson, E. Neveu (2005), Bourdieu and the Journalistic Field, Cambridge, Polity Press ; G. Steinmetz (2008), « The Colonial State as a Social Field », American Sociological Review, 73 (4), p. 589-612.
  • [5]
    P.J. DiMaggio, W.W. Powell (1983), « The Iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Collective Rationality », American Sociological Review, 48 (2), p. 147-160.
  • [6]
    A. Christin, E. Ollion (2012), La Sociologie aux États-Unis aujourd’hui, Paris, La Découverte, Coll. « Repères », p. 30-46 ; J. L. Martin (2003), « What is Field Theory? », American Journal of Sociology, 109, p. 1-49.
  • [7]
    P. Bourdieu, L. Wacquant (1992), Réponses : pour une anthropologie réflexive, Paris, Seuil.
  • [8]
    Ils empruntent les notions d’incumbents et de chalengers à la sociologie des mouvements sociaux américaine (p. 13). Pour une présentation de ces notions, voir J.A. Goldstone, B. Useem (2012), « Putting Values and Institutions Back into the Theory of Strategic Action Fields », Sociological Theory, 30 (1), p. 37-47.
  • [9]
    McAdam considère d’ailleurs la dimension conflictuelle comme centrale en sociologie. Voir D. McAdam, S. Tarrow, C. Tilly (2001), Dynamics of Contention, Cambridge, Cambridge University Press.
  • [10]
    Ce terme provient du néo-institutionnalisme auquel Fligstein se rattache. Voir N. Fligstein (1997), « Fields, Power and Social Skill: A Critical Analysis of the “New Institutionalisms” », Working Paper, Centre for Culture, Organizations, and politics, Berkeley (Calif.) Berkeley University of California.
  • [11]
    L’idée est présente en note de bas de page dans A. Roger (à paraître), « Building an Economic Field with Supranational Supports? Lessons from Wine Production in Romania », International Review of Sociology.
  • [12]
    Voir P. Bourdieu (1987), Choses dites, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », p. 124-125 ; P. Bourdieu, L. Wacquant (1980), Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, oll. « Documents », p. 119.
  • [13]
    P. Bourdieu (1987), Choses…, op. cit., p. 124.
  • [14]
    P. Bourdieu (1980), Le Sens pratique, Paris, Éd. de Minuit, p. 88-89.
  • [15]
    Voir P. Bourdieu (1979), « Les trois états du capital culturel », Actes de la recherche en sciences sociales, 30, p. 3-6 ; P. Bourdieu (1980), « Le capital social », Actes de la recherche en sciences sociales, 31, p. 2-3 ; P. Bourdieu (1994), Raisons pratiques, Paris, Seuil, p. 160-161.
  • [16]
    Voir P. Bourdieu (1980), Le Sens…, op. cit., p. 80 ; P. Bourdieu (1997), Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, Coll. « Liber », p. 157.
  • [17]
    P. Bourdieu (1997), Méditations…, op. cit., p. 248.
  • [18]
    Pour un abord du processus de construction du champ, voir P. Bourdieu (2012), Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire (rééd. poche), Paris, Seuil, collection « Points ».
  • [19]
    P. Bourdieu (1980), Le Sens… op. cit., p. 136.
  • [20]
    P. Bourdieu, L. Wacquant (1980), Questions…, op. cit., p. 94.
  • [21]
    Voir P. Bourdieu (1977), « Sur le pouvoir symbolique », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 32e année, 3, p. 405-411.
  • [22]
    Il empruntent à P. Berger, T. Luckman (1966), The Social Construction of Reality: A Treatise in the Sociology of Knowledge, New York (N. Y.), Anchor.
  • [23]
    L’importance de l’État dans la structuration de l’ordre social est également abordée par Bourdieu. Voir P. Bourdieu (2012), Sur l’État. Cours au Colège de France (1989-1992), Paris, Seuil, Coll. « Raisons d’agir », p. 289-291.
  • [24]
    Voir P. Bourdieu (1991), « Le champ littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, 89, p. 3-46.
  • [25]
    Voir P. Bourdieu (1976), « Le champ scientifique », Actes de l a recherche en sciences sociales, 2 (2-3), p. 88-104 ; P. Bourdieu (1986), « La force du droit », Actes de l a recherche en sciences sociales, 64, septembre, p. 3-19 ; P. Bourdieu (1991), « Le champ…, op. cit. ; P. Bourdieu (2000), Propos sur l e champ politique, Lyon, Presses Universitaires de Lyon.
  • [26]
    Ils spécifient par la suite l’importance « d’entrepreneurs » (p. 109-110 ; p. 113), terme emprunté à DiMaggio (p. 28-29), désignant des acteurs multipositionnés, appuyant le changement d’ordre social du champ. DiMaggio en a cependant un usage non intégré à une théorie générale du changement. Voir P.J. DiMaggio (1988), « Interest and Agency in Institutional Theory », i n L. Zucker (ed.), Institutional Patterns and Organization, Cambridge, Ballinger Press, p. 3-21.
  • [27]
    Voir L. Boltanski (1973), « L’espace positionnel : multiplicité des positions institutionnelles et habitus de classe », Revue française de sociologie, 14 (1), p. 3-26.
  • [28]
    J. Revel (dir.) (1996), Jeux d’écheles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard/Le Seuil.
  • [29]
    M. Offerlé (1994), Sociologie de groupes d’intérêt, Paris, Montchrestien, p. 88-89.
  • [30]
    Il montre par exemple le lien entre « compétence linguistique » et « compétence sociale » à prendre la parole. Voir P. Bourdieu (2001), Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, p. 100-104.

Neil Fligstein, Doug McAdam (2012), A Theory of Fields, Oxford, Oxford University Press

1Le livre A Theory of Fields résulte d’une collaboration menée par deux sociologues, visant à articuler les apports de différents sous-champs disciplinaires (sociologie des mouvements sociaux, des organisations, sociologie économique, des institutions, science politique) ayant un point commun : l’explication du changement et de la stabilisation des ordres sociaux (p. 3-8). Ce syncrétisme trouve d’abord son origine chez ses deux auteurs. Neil Fligstein, est professeur au département de sociologie de Berkeley, à l’Université de Californie. Ses recherches portent, entre autres, sur la transformation de l’économie américaine, la construction politique des marchés [1] et les incidences économiques de l’intégration européenne [2]. Doug McAdam est professeur de sociologie à l’Université de Stanford. Ses travaux portent sur l’action collective et la socialisation politique dans les mouvements sociaux [3]. Anciens camarades d’université, confrontés l’un et l’autre à l’analyse de « chocs » suivis d’évolutions radicales (p. xi), ils ont réfléchi pendant vingt ans à développer de façon transversale des outils utiles à concrétiser une théorie générale, explicative des crises, de la stabilisation et du maintien des ordres sociaux.

2Cette quête d’une théorie du changement trouve pour concept opératoire celui de champ, qui connaît depuis des décennies un développement singulier outre-Atlantique. Différemment de la France, où son usage dominant est attaché à la sociologie de Pierre Bourdieu, les États-Unis connaissent d’autres approches. À côté de l’influence du sociologue français [4], la poussée des néo-institutionnalistes en sociologie des organisations y a diffusé celui de « champ organisationnel » [5], établi pour étudier la variété des formes organisationnelles et leurs interactions [6]. C’est en s’inspirant surtout de ce second versant académique que les auteurs ont construit leur réflexion théorique explicative du changement, dont l’aboutissement réside dans A Theory of Fields.

3Lorsque l’on connaît le vœu, exprimé mais jamais réalisé par Pierre Bourdieu, de parvenir un jour à une théorie générale du champ [7], cette publication est tout autant stimulante qu’intrigante : stimulante par son projet théorique, intrigante par son titre, Une théorie des champs, dont on peut se demander dans quelle mesure il reflète une proximité de vue avec le sociologue français. Pour le savoir, il apparaît opportun de lui emprunter sa grille de lecture. En orientant ainsi notre regard, nous entendons passer l’ouvrage au tamis d’une conceptualisation bourdieusienne du champ, de manière à savoir s’il s’avère in fine ressemblant, ou dissemblant.

4Dans un premier temps, un résumé permettra d’en dégager les principales lignes argumentatives (I). Ensuite, on sera attentif à sa conceptualisation interactionniste du champ (II). Celle-ci n’est pas sans présenter des apports contrastés selon une lecture bourdieusienne (III).

Un projet de compréhension des (dés)ordres et changements sociaux

5Le livre comporte 7 chapitres, s’ouvrant sur les fondements de la démarche, pour se clore sur une méthodologie de recherche collective du changement social, grâce au concept central de champ.

6Le « champ d’action stratégique » – ci-après CAS – (Strategic Action Field) est l’espace fondamental dans lequel l’ordre social (social order) prend place (chap. 1). Le CAS est l’« unité de base à l’action collective en société, dont les membres partagent une compréhension partagée du sens de leur relation et de ses finalités (purposes) » (p. 9). Ils sont « comme des blocs structurels constitutifs de base de la vie politique/organisationnelle en économie, dans la société civile et l’État » (p. 3). Chacun est « encastré dans un plus large environnement consistant en une myriade de champs proches ou distaux aussi bien que des États, qui sont eux-mêmes organisés comme des systèmes de CAS intriqués » (p. 3). Enfin, tout CAS est peuplé d’acteurs « qui cherchent à façonner ou maintenir son ordre » (p. 3). Sa dynamique est ternaire : construction, stabilisation, et déstabilisation.

7Un CAS naît de la mise en place d’un ordre social, système d’interactions spécifique, par un groupe d’acteurs dominants, titulaires (incumbents), qui prennent ainsi le contrôle du champ sur leurs compétiteurs (chalengers) [8]. Il est composé indifféremment d’individus, de groupes, de firmes, organisations ou d’États-nations, qui se répartissent entre un pôle dominant peuplé de titulaires, et un autre, dominé, de compétiteurs.

8Les CAS, leur dynamique de construction, ont pour fondement le désir humain d’être affilié à un groupe, d’y partager identité et sens collectif (shared meaning) (chap. 2). Ses membres usent de compétences sociales (social skils), d’empathie, pour bâtir de la coopération et fluidifier leurs interactions. Certains, grâce à leur position de force, en usent « stratégiquement » (strategic skiled actors) : ils fabriquent des récits (stories) faisant écho aux identités et aux intérêts de leurs congénères pour stabiliser le champ.

9Les CAS sont généralement stables, mais leur dépendance à d’autres CAS menace leur équilibre (chap. 3). En effet, les CAS sont imbriqués les uns dans les autres comme des matriochkas. Aussi, l’instabilité d’un CAS peut se répercuter sur un autre. Pour éviter toute perturbation interne, les acteurs titulaires mettent en place des unités de gouvernance interne (internal governance units), organisations visant à faire respecter l’ordre social (administration, agence d’évaluation, etc.).

10Il peut arriver néanmoins que les CAS soient déstabilisés par des chocs exogènes (chap. 4). Lors de leur création, des groupes en situation de conflit [9] (contention) s’affrontent. Des acteurs socialement compétents socialy skiled actors[10]) usent de ressources pour emporter l’adhésion des autres et stabiliser l’ordre social du champ (stable settlement). L’État l’institutionnalise, et stabilise l’ordre social du CAS. Mais des chocs exogènes provenant de CAS alentours peuvent se répercuter (spil-over) sur lui, le contaminer, et le déstabiliser. Lorsque c’est le cas, une logique de (re)stabilisation s’enclenche, identique à celle de leur création, avec au centre les acteurs socialement compétents, usant de ressources pour imposer un nouvel ordre social.

11Dans le chapitre 5, les auteurs appliquent cet outillage théorique. McAdam d’abord, à l’étude de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis jusqu’en 1982. Le xixe siècle voit s’ouvrir un conflit entre États fédéral et fédérés pour réglementer l’esclavage. Un champ des politiques publiques raciales s’organise, composé d’une myriade de CAS : ceux occupés par des titulaires suprémacistes blancs, l’économie cotonnière, le parti démocrate, qui agissent conjointement pour maintenir la main-d’œuvre agricole noire disponible. Mais la Grande Dépression est un choc exogène : le CAS de l’économie cotonnière affaibli, les républicains sont accusés d’irresponsabilité économique. Une transformation du CAS du parti démocrate se produit : porté à la présidence, il édifie une nouvelle politique de l’emploi (New Deal), et s’ouvre aux électeurs noirs. Le mouvement des droits civiques perce comme compétiteur. La Guerre Froide est un autre choc exogène : alors que la propagande soviétique pointe le racisme américain, Truman réagit en donnant raison au mouvement des droits civiques. Le champ des politiques publiques raciales étant déstabilisé, des activistes des droits civiques usent de ressources pour stabiliser à nouveau l’ordre social du champ. À partir des années 1970, l’institutionnalisation progressive du mouvement va se répercuter sur des CAS alentours (université, télévision, cinéma, etc.) : le champ des politiques publiques raciales est restructuré, par ce que McAdam nomme la « révolution des droits civiques ».

12Fligstein aborde quant à lui la transformation du marché immobilier aux États-Unis. Après la Grande Dépression, le CAS du marché immobilier se constitue, dominé par des banques privées, titulaires, seules à accorder des prêts garantis par l’État. Les transformations des CAS de l’État fédéral et de l’économie vont se répercuter sur lui. L’État fédéral entend, dans son programme de « Great Society », modifier l’accès à la propriété pour les baby-boomers. Pour stimuler le marché immobilier sans aggraver la dette issue de la guerre du Vietnam, il autorise des organismes privés, compétiteurs, à lever des capitaux en Bourse pour financer le crédit immobilier. Pendant la stagflation économique des années 1970, ce mode de financement est consacré. Le CAS du marché immobilier, un temps perturbé, est stabilisé autour d’un nouvel ordre social : le financement sur les marchés financiers devenant alors la norme.

13Après ces développements théoriques et empiriques, l’ouvrage se clôt sur deux chapitres méthodologiques. Destinés à opérationnaliser la recherche, ils proposent une « feuille de route » (p. 165) des étapes d’évolution du champ, que sont sa formation, stabilisation, entrée en crise, et restabilisation (chap. 6). En détaillant ainsi les points saillants de leur démarche, les auteurs entendent se démarquer d’une approche positiviste du champ, jugée théoriquement insuffisante (p. 188), par une approche réaliste, plus attentive aux contextes socio-historiques (p. 196). La collecte de données empiriques demeure alors un des défis majeurs pour le chercheur.

14Pour les surmonter, les auteurs posent enfin les jalons d’un programme de recherche collectif d’une théorie générale des CAS (chap. 7). L’accumulation de recherches, autant que d’approches du champ, nécessite selon eux une « clarification » (p. 215) de ses concepts-clés, dans un objectif syncrétique intra et interdisciplinaire. En conclusion du livre, et en ouverture à ce projet, ils proposent un travail commun visant à poser, en plusieurs points, les bases d’une discipline de recherche collective et unificatrice. On y note particulièrement l’accent interactionniste de leur conception du champ, qui contraste fortement avec celle de Bourdieu.

Une lecture (interactionniste) inversée du champ bourdieusien

15Pour saisir la distance entre l’approche de Bourdieu par rapport à celle de Fligstein et McAdam, il est utile de remonter aux fondements conceptuels de leur sociologie. On y trouve des différences initiales donnant lieu ultérieurement à deux conceptions différentes du champ. Celle des deux auteurs états-uniens, interactionniste, apparaissant alors opposée [11] à celle de Bourdieu.

16Pour ce dernier, la sociologie de l’intérêt occupe une place centrale. Selon son postulat de base, les humains sont mus par des intérêts [12], hétérogènes, spécifiques aux milieux sociaux [13] dans lesquels ils sont structurés. Chacun acquiert, au cours de sa socialisation, un habitus, des dispositions, un stock de perceptions [14] et de ressources (capital culturel, social, économique, et symbolique) [15] singulières, qui structurent des intérêts, orientant inconsciemment action [16] et stratégies. Ce postulat initial est rejeté par Fligstein et McAdam.

17Se fixant pour « point-clé de départ » le projet de comprendre comment les groupes coopèrent et interagissent (p. 25), ils rejettent la théorie « matérialiste » (p. 218) de Bourdieu, accusée d’obscurcir les dynamiques collectives (p. 8, p. 24-25), en lui préférant la dimension interactionnelle. Chez Goffman, ils puisent alors l’idée selon laquelle l’interaction est le lieu premier de la socialisation (p.47). Selon eux, les humains font face à une « solitude » (p. 41) qui les pousse à interagir, pour créer du « sens collectif comme refuge existentiel » (p. 40). C’est ce qu’ils nomment la fonction existentielle du social. Les acteurs usent de ressources (économique, existentielle, politique, symbolique (p. 106) et de compétence sociale (p. 45-47) pour créer du sens collectif permettant de se donner une fin et une identité communes.

18L’un et l’autre sous-bassement donnent lieu à des développements significativement différents. À partir de sa sociologie de l’intérêt, Bourdieu conceptualise le champ comme un espace social animé par un ilusio, intérêt collectif poursuivi par ses membres [17]. Sa structuration explique les interactions internes au champ. A contrario, Fligstein et McAdam considèrent, à partir de leur vision interactionniste, que ce sont les interactions et la recherche de sens collectif qui fondent les structures du champ.

19Chez Bourdieu, le développement du concept de champ à partir de sa sociologie de l’intérêt permet une appréhension structurale du monde social et des interactions. À la base, l’habitus et les capitaux des agents orientent leurs intérêts. Lorsqu’ils s’affrontent dans un espace social, un champ se structure progressivement autour d’un ilusio[18]. Le champ émerge comme espace relationnel de compétition sociale, avec sa propre économie, explicative des affrontements pour valoriser, conserver, échanger des ressources [19]. Leur possession assigne leur détenteur à une position spécifique au sein du champ, divisé entre deux pôles [20] : l’un dominant, où les agents possèdent un stock de ressources leur permettant d’imposer leur vision du monde, l’autre dominé, où les agents en détiennent peu. Selon leur position, ils sont structurellement enclins, dans leur poursuite de l’ilusio, à s’affronter, coopérer, à interagir. En un sens, la structuration du champ organise les conditions sociales de l’interaction, qu’elle soit de domination d’un groupe sur un autre (violence symbolique [21]), ou de coopération.

20Il en va inversement dans la conception de Fligstein etMcAdam, pour qui c’est la fonction existentielle du social, l’interaction, qui entraînent la structuration du champ. Lorsqu’identité et sens collectifs sont inexistants ou contestés, les acteurs interagissent pour édifier et partager un ensemble de représentations (set of understandings) collectif [22] (p. 10). Doués de compétence sociale, ils usent de ressources pour imposer un ordre social, autrement dit une certaine conception des interactions, via des cadres d’entendement communs. Là se forme un champ, « unité de base à l’action collective en société » (p. 9), qui s’ordonne autour d’une topographie bipolaire, où se positionnent les acteurs titulaires, détenteurs de ressources leur permettant, en lien avec l’État, d’imposer l’ordre social [23], et compétiteurs, qui en possèdent le moins. Leurs interactions sont stabilisées par une compréhension commune de leur sens, que des organisations unités de gouvernance interne sont chargées de maintenir. Le champ demeure stable jusqu’à ce que des chocs exogènes ne bouleversent la routine des interactions, conduisant à renouveler les coopérations et les structures du champ. La réside une différence avec Bourdieu, qui analyse davantage la formation et la persistance des champs. Ainsi, c’est l’interaction, et le développement de formes spécifiques de coopération, qui expliquent sa structuration. Une telle conceptualisation n’est pas sans présenter des apports nuancés.

Des apports macro et microsociologiques contrastés

21L’entreprise interactionniste des auteurs apporte une contribution contrastée. D’un côté, elle nourrit une réflexion macrosociologique encourageante sur les relations entre champs. De l’autre, elle présente des limites : l’abandon d’une sociologie de l’intérêt attentive aux agents expose leur Théori e des champs à des paradoxes internes.

22Un apport important réside à notre sens dans le versant macrosociologique de leur démarche interactionniste. En y tenant compte des emboîtements entre champs, les auteurs traitent d’une dimension théorique prometteuse. Celle-ci, abordée par Bourdieu, mais demeurée éparse, offre des pistes intéressantes de développement. En effet, Bourdieu souligne la capacité des champs à retraduire dans leurs propres enjeux des événements externes. Cette spécificité, qu’il nomme effet de réfraction [24], est relationnelle, relative au lien et degré de dépendance entre un champ et un autre. Dans Les Règles de l’Art, il décrit ainsi l’emboîtement du « champ littéraire » dans celui du « pouvoir » et ses effets. La mutation de la morphologie sociale de ce dernier mène, en réaction, à la création du « champ de l’art ». Ailleurs, il tente de comprendre comment la faible autonomie [25] d’un champ par rapport à un autre l’expose à des influences exogènes.

23Or, la démarche interactionniste de Fligstein et McAdam présente là une similitude lorsqu’ils considèrent les imbrications des champs, à la manière d’une matriochka, et les effets de chocs exogènes qui contaminent leur entourage. Selon eux, deux champs possèdent des liens de dépendance lorsqu’ils partagent des relations sociales directes, en abritant des membres communs (p. 62) [26]. Cette possibilité de multipositionnalité [27] qui existe entre différents champs peut être vecteur de changements internes. Ainsi lorsqu’un événement bouleverse la stabilité d’un champ à proximité, ces acteurs multipositionnés assurent une transmission (spil-over) d’un choc d’un champ à un autre. Une telle appréhension offre des pistes de systématisation à la compréhension des évolutions internes au champ par des chocs exogènes. La création, stabilisation et déstabilisation d’un champ peuvent être envisagés de manière relationnelle avec les champs alentours dont ils dépendent. Là, la question de leur transformation gagnerait probablement à être associée à la méthode dite des jeux d’échelles [28], issue de l’histoire et de la géographie, de manière à saisir les modes d’emboîtements relationnels entre eux.

24En revanche, la démarche interactionniste des auteurs présente des limites. Le rejet d’une sociologie attentive à la socialisation individuelle expose leur Théori e des champs à des difficultés, visibles dans la relative indéfinition sociologique de ce que sont l’intérêt, les compétences sociales, et les ressources utilisées dans le champ.

25Premièrement, leur inclination interactionniste les amène à expulser la question de l’intérêt, qui s’avère en fait cardinale. À l’origine, ils la rejettent au motif qu’elle obscurcit la manière dont les acteurs interagissent. On peut, au contraire, soutenir qu’elle est éclairante, et que les auteurs amputent leur réflexion d’une dimension explicative de l’interaction. En effet, on peut admettre qu’au sein d’un champ des groupes s’organisent en défense d’intérêts, constitutifs de leur identité et du sens qu’ils donnent à leur (inter)action [29]. Les auteurs concèdent néanmoins que la question de l’intérêt ne peut être totalement évacuée. Ils en soulignent l’importance « primordiale » dans leur programme de recherche (p. 201-202) mais, sans qu’elle n’ait été approfondie dans leur sous-bassement théorique, le menacent d’inconsistance.

26Deuxièmement, leur regard interactionniste les empêche de spécifier l’origine de la compétence sociale, si importante selon eux pour stabiliser l’ordre social (p. 171) du champ. Là où Bourdieu explique qu’elle dépend des dispositions sociales perçues comme légitimes par des interlocuteurs [30], Fligstein et McAdam la réduisent à une « capacité innée » (p. 203) – proposition pour le moins anti-sociologique – permettant à certains de « mieux lire » (p. 202) une situation conflictuelle et d’y remédier. Ce faisant, ils ignorent le poids de l’assignation et des déterminations sociales qui pèsent sur les acteurs, en les considérant librement capables, afin de créer du sens collectif, de « prendre le rôle des autres dans une intention coopérative » (p. 202), sorte d’omniscience sociologiquement questionnable.

27Enfin, la question des ressources, complémentaire à celle de la compétence sociale, échappe à un questionnement sur leur spécificité. Les lunettes interactionnistes des auteurs les empêchent de s’interroger sur le fondement social de leur valeur et répartition, c’est-à-dire sur l’économie du champ. Sans qu’ils ne l’expliquent sociologiquement, ils constatent ainsi que les ressources sont inégalement distribuées entre groupes (p. 90, p. 175), certaines étant « supérieures » (p. 86), d’autres « devenant soudainement plus importantes pour contrôler le champ », lorsqu’un « compétiteur matériellement désavantagé gagne » (p. 172). À défaut d’interpréter sociologiquement cette « situation intéressante » (p. 172), ils fournissent une explication décevante : les acteurs « prennent ce que le système donne et l’utilisent comme un ressource » (p. 181).

28In fine, face au reproche adressé par les auteurs à Bourdieu d’avoir une vision restrictive, on peut a contrario se demander, au regard de notre lecture, si celle de Fligstein et McAdam n’est pas elle-même limitative dans leur projet d’unification du concept de champ. Néanmoins, on se gardera bien de décréter l’incompatibilité des deux approches, au contraire. L’analyse de la structuration des champs dans le cas de Bourdieu, et celle du changement social par leurs interactions dans celui de Fligstein et McAdam, sont tout autant partielles qu’elles peuvent être mutuellement éclairantes. Dans cet interstice, on ne peut qu’espérer qu’un dialogue pourra être établi entre les tenants des différentes démarches. De manière plus générale, se pose alors la question de la mutualisation d’approches intellectuelles issues de différents champs académiques interagissant, et avec celle-là, celle de l’existence de barrières, concrètes et mentales, qui pourraient l’en empêcher. Un terrain d’observation scientifique in situ pour penser la construction d’une Théorie générale des champs.


Date de mise en ligne : 08/07/2013

https://doi.org/10.3917/gap.132.0341