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Genèse et traversée du concept de pulsion chez Freud

Pages 39 à 49

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  • Brun, D.
(2021). Genèse et traversée du concept de pulsion chez Freud. Figures de la psychanalyse, 42(2), 39-49. https://doi.org/10.3917/fp.042.0039.

  • Brun, Danièle.
« Genèse et traversée du concept de pulsion chez Freud ». Figures de la psychanalyse, 2021/2 n° 42, 2021. p.39-49. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2021-2-page-39?lang=fr.

  • BRUN, Danièle,
2021. Genèse et traversée du concept de pulsion chez Freud. Figures de la psychanalyse, 2021/2 n° 42, p.39-49. DOI : 10.3917/fp.042.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2021-2-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/fp.042.0039


Notes

  • [1]
    Cet article est issu d’une intervention faite aux Journées d’études d’Espace analytique 2020, Actualités des pulsions.
  • [2]
    S. Freud, « L’analyse finie et infinie », dans ocp, xx, Paris, Puf, 2010, p. 26.
  • [3]
    S. Freud, « Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse », dansocp, xix, Paris, Puf, 1995, p. 86.
  • [4]
    S. Freud, « Pulsions et destin des pulsions », dans ocp, xiii, Paris, Puf, 1994, p. 165-166.
  • [5]
    S. Freud, « Une difficulté de la psychanalyse », dans L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 179-183.
  • [6]
    S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », dans Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, p. 41-112, et ocp, xv, Paris, Puf, 2002, p. 291.
  • [7]
    S. Freud, « Le matériel du rêve et les sources du rêve », dans ocp, iv, Paris, Puf, 2003, p. 229.
  • [8]
    Voir S. Freud, L’Homme aux rats. Journal d’une analyse, Paris, Puf, 1974, p. 21.
  • [9]
    S. Freud, S. Ferenczi. Correspondance 1920-1933. Les années douloureuses, Paris, Calmann-Lévy, 2000. La partie en italique est en français dans le texte.
  • [10]
    S. Freud, Métapsychologie, op. cit, p. 17-18.
  • [11]
    S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions », op. cit., p. 166, 169. Ainsi que dans Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1986, p. 13-18.
  • [12]
    G. Swift, Le dimanche des mères, Paris, Gallimard, 2017.
  • [13]
    Voir S. Freud, « Le moi le ça» (1923), danse Essais de psychanalyse, op. cit, p. 219-262.
  • [14]
    D. Brun, L’enfant donné pour mort, Paris, Denoël, 1989. Nouvelle édition, Aubier--Psychanalyse, 2013. Voir aussi « la jalousie enfantine et ses destins », Dialogue, n° 114, 1991, p. 75-82.
  • [15]
    S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », dans ocp, xv, op. cit., p. 291.
  • [16]
    S. Freud, « Pourquoi la guerre ? » (1933), dans ocp, xix, Paris, Puf, 1995, p. 79.
  • [17]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Le Seuil, 1973, p. 220.
  • [18]
    Allusion à Galilée et à sa petite phrase : « Et pourtant, elle tourne », prononcée, dit-on, par cet homme brisé, qui renvoie au martyr de l’intolérance, à la démonstration de la concorde impossible entre la science et l’Écriture sainte.
  • [19]
    S. Freud, « Pulsions et destin des pulsions », op. cit., p. 185.
  • [20]
    S. Freud, « Remémoration, répétition et perlaboration » (1914), dans ocp, xii, Paris, Puf, 2005, p. 195.
  • [21]
    S. Freud, La vie sexuelle, Paris, Puf, 1969, p. 106-112, et ocp, xv, Puf, 1996, p. 54-62.
  • [22]
    S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions », op. cit, p. 33. « La source organique, probablement la musculature en tant qu’elle est capable d’action, se réfère directement à un autre objet, même si cet objet appartient au corps propre. »
  • [23]
    S. Freud, « Angoisse et vie pulsionnelle », op. cit, p. 178.
  • [24]
    S. Freud, « L’analyse finie et l’analyse infinie » (1937), ocp, xx, Paris, Puf, 2010, p. 45 sq.
  • [25]
    S. Freud, L’Interprétation du rêve, « Rêves typiques », ocp, iv, op.cit., p. 289.

1 1915 est pour Freud une année d’écriture intense. En deux mois, entre mars et mai, les trois essais qui composent l’ouvrage intitulé Métapsychologie sont rédigés. Le premier s’intitule « Pulsions et destin des pulsions », le second a pour titre « Le refoulement » et le troisième « L’inconscient ». Il ne s’agit pas seulement, comme il l’écrit modestement à Lou Andreas Salomé, « d’une sorte de synthèse de ses conceptions antérieures », mais surtout de concepts nodaux, fondamentaux, dira Lacan en 1964 dans le Séminaire xi, auxquels il ajoutera le transfert et la répétition, constitutifs de l’intemporalité de l’inconscient.

2 Avec la théorie des pulsions, les formes que prend le vivant se font palpables sous divers aspects, dans leurs composantes symboliques, imaginaires et réelles. La vie, ses modes de conservation, ses dangers, ses périodes d’inertie et surtout ses contradictions deviennent des thèmes essentiels à repenser à travers le filtre des pulsions et de leurs points de rencontre avec la sexualité, le sexe et la mort. Sans elles, sans les tensions qu’elles créent dans nos décisions et dans nos orientations, l’existence, sans doute, serait une « morne plaine », une bataille perdue.

3 La littérature donne de nombreux exemples de leur action, comme chez Racine pour qui elles soutiennent d’intenses situations de crise amoureuses, conflictuelles et transgressives. Les héros animés par les passions de l’âme découvrent leurs pulsions comme des forces dominantes, insistantes et en contradiction avec les exigences de la réalité et de la censure. Leur surgissement exerce des effets qui transforment l’être en un navigateur égaré. Goethe, illustre poète du Siècle des lumières et, plus tard, Heinrich Heine ont trouvé les mots propres à faire entendre la dramaturgie pulsionnelle, la force qui aimante vers un objet dont les feux ont un pouvoir aveuglant. Les références au Faust de Goethe si fréquentes chez Freud disent assez la correspondance et l’illustration qu’il y trouvait pour soutenir son argumentation. « Est-il possible de liquider durablement et définitivement par thérapie analytique un conflit de la pulsion avec le moi ou une revendication pulsionnelle pathogène envers le moi ?, questionne-t-il vers la fin de son œuvre en 1937, […]Sûrement pas l’amener à disparaître au point qu’elle ne fasse plus jamais parler d’elle. […] Il faut se dire : “Il faut donc bien que la sorcière s’en mêle.” Entendez la sorcière métapsychologie. Sans spéculation ni théorisation – pour un peu j’aurais dit fantaisies – métapsychologiques, on n’avance pas ici d’un pas [2]. »

4 La plume de Freud, en la matière, est instructive. Elle se porte dès 1915 sur la spécificité des pulsions au sein desquelles les contraires cohabitent tout en se disputant la priorité. Le voyeurisme et l’exhibitionnisme, par exemple, ou le sadisme et le masochisme. Souvent sinueuse, à la fois ferme sur certaines positions, celle du dualisme pulsionnel où se jouent parfois simultanément l’activité et la passivité, la plume de Freud évolue au fil du temps. À partir des années 1920-1923, la primauté du masochisme se voit affirmée. Il la présente comme un aboutissement naturel de l’introduction de la pulsion de mort et des liens avec les pulsions de vie, dites sexuelles, qui tirent leur énergie de l’exercice de la libido et de ses investissements. On ne saurait concevoir la part que prennent les pulsions dans le fonctionnement de la vie psychique sans y associer cette dimension d’immaîtrisable qui rend leur assouvissement presque impossible. Elles s’imposent dès lors comme l’une des représentations de la castration auxquelles mène le parcours analytique en créant de nouvelles façons de vivre et de composer avec elles.

5 Lire Freud d’abord, avant Lacan ou tout autre précurseur, pour éclaircir un questionnement dans ce champ, c’est le lire encore et le relire toujours pour y découvrir du nouveau, selon l’angle d’où on l’aborde. Chacun – et moi-même – peut faire de Freud l’interlocuteur de référence avec lequel il n’est jamais fini de discuter ou de renouveler les termes d’un débat, sachant, comme il le dit lui-même dans sa Préface aux Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse[3], que celle-ci est la seule discipline où « l’inaptitude constitutionnelle de l’homme à la recherche scientifique apparaît dans toute son étendue. […] Et qu’on lui fait reproche de chaque problème non résolu, de chaque incertitude avouée » ;

6 Dès 1915, en présentation de son propos sur « Pulsions et destins des pulsions [4] », Freud invitait à les distinguer des idées abstraites, théoriques. Se laisser absorber par le vif de la mélodie pulsionnelle impliquait de s’ouvrir au matériau de l’expérience. C’est lui, le matériau de l’expérience, qui nous guidera ici pour suivre la manière dont les contenus du début se sont modifiés tant en ce qui concerne le vocabulaire employé qu’en ce qui concerne leur place dans l’abord de la vie psychique et corporelle.

7 « La psychologie qui est enseignée dans nos écoles, écrivit-il en 1917 [5], ne nous fournit que des réponses très peu satisfaisantes quand nous l’interrogeons sur les problèmes de la vie psychique. Mais il n’est pas de domaine où ses informations soient plus indigentes que celui des pulsions. » Et plus loin, dans l’article intitulé « Une difficulté de la psychanalyse », à propos de la troisième vexation imposée à l’homme par la recherche scientifique, à savoir l’absence de souveraineté du moi dans sa propre maison, il note que l’âme humaine, dans sa hiérarchie d’instances supérieures et subordonnées, est « un pêle-mêle d’impulsions qui poussent à l’action indépendamment les unes des autres selon la multiplicité des pulsions et des relations au monde extérieur, dont beaucoup s’opposent les unes aux autres et sont incompatibles les unes avec les autres ». Haine de soi, haine de l’autre cohabiteront désormais avec l’amour de soi et l’amour de l’autre.

8 La dynamique pulsionnelle, essentiellement dualiste, bâtie en son essence sur un antagonisme foncier, ne fait aucune place au ni-ni, ou au choix entre deux termes d’une alternative. Elle fait entendre, au fil de la censure et des interdits que développe l’éducation, la pression qu’exercent les représentations inconscientes auxquelles elle est liée. Le mixage des motions d’amour et de haine qui étaye la notion d’ambivalence que Freud mit souvent en avant, en est donc l’exemple le mieux partagé. Les modalités d’accès à la dynamique pulsionnelle jalonnent l’ensemble des textes freudiens, avec un moment clé en 1920 où il introduit la pulsion de mort.

9 L’exemple princeps de sa démonstration porte, on s’en souvient, sur le jeu de son petit-fils [6] que Freud comprend comme une façon, pour ce jeune enfant, de répéter le départ de sa mère en s’en faisant l’artisan. Ernst, à 6 ans, surmonte la passivité et l’excitation marquée d’impuissance que produisent en lui le départ puis l’absence de sa mère. L’oreille du grand-père attentif entend les vocalisations du petit-fils. Un o.o.o prolongé pour envoyer la bobine loin de lui, et un joyeux a.a.a pour saluer son retour. Voyant l’enfant se baisser pour faire disparaître son image dans le miroir qui se trouve face à son lit, puis se redresser pour se regarder sourire, Freud décode les vocalises. Il entend les mots fort (loin) et da (là) dans ce langage enfantin et il en comprend la répétition comme une manière de surmonter son impuissance en transformant sa passivité en activité.

10 Le sentiment d’impuissance associé à la frustration ne peut – Freud le soulignait déjà dans L’interprétation du rêve[7] – qu’éveiller la résurgence d’un autre enfant, celui de nos très jeunes années lorsque nos désirs de toute-puissance paraissent encore réalisables.

11 L’invention du jeu du fort-da par le petit Ernst Freud illustre le poids qu’exerce dès les jeunes années la reviviscence de cet enfant « toujours vivant avec toutes ses impulsions » vers lequel le rêve chaque nuit nous reconduit et dont l’analyse du rêve permet de redécouvrir l’insistance. L’introduction, en 1920, de la pulsion de mort avec la compulsion de répétition comme corollaire représente, de ce point de vue, une conceptualisation majeure. L’infantile, autrement dit, selon Freud, « l’inconscient en nous [8] » y exerce, me semble-t-il, sa présence.

12 Curieusement, par ailleurs mais pas par hasard, le moment décisif de ce travail, que Freud montre lié à l’activité créatrice de son petit-fils, est contemporain du deuxième épisode majeur dans son existence, après celui de la mort de son père : la disparition de sa fille, Sophie, la mère du petit garçon, victime de l’épidémie de grippe espagnole qui se répandit à l’époque en Europe. « Emportée dans un souffle !, écrit-il à Ferenczi le 29 janvier 1920 [9], Rien à dire. […] Et chez nous ? Ma femme est très bouleversée. Je pense : la séance continue. » L’emploi du français sous sa plume, pour cette dernière partie de phrase, dit combien la profondeur du chagrin l’oblige à un détour. Ce n’était pas la première fois que Freud logeait dans une langue étrangère ses émotions et qu’il y glissait une forme d’expression pour les pulsions qui l’agitaient. Certaines de ses lettres à Fliess en témoignent.

13 Rapidement, il se ressaisit. « La survenue de la mort, si douloureuse soit-elle, écrit-il quelques jours plus tard, ne vient pas chez moi bouleverser mon attitude envers la vie. » Dont acte. Il semble néanmoins que trois deuils majeurs aient marqué son écriture.

14 La mort de son père, en 1896, fut suivie du renoncement à sa première théorie de la séduction dite Neurotica. Quoi qu’il ait nié tout rapport de cause à effet entre les deux, la perte de sa fille associée à l’observation de son petit-fils en 1920 est donc contemporaine de l’introduction de la pulsion de mort. Le décès de sa mère, dans les années 1930, l’autorisa, semble-t-il, à réviser enfin sa conception de la sexualité féminine. Ce rapprochement entre trois épisodes douloureux de sa vie et les avancées de l’édifice conceptuel n’implique effectivement pas une relation de cause à effet. C’est plutôt de la pulsion qu’il s’agit et de ses manifestations lors d’événements de grande intensité émotionnelle. L’ancrage dans le corps est, Freud le signale dès le début dans l’essai princeps, une donnée essentielle de la pulsion. Il la définit comme un « concept limite entre le psychique et le somatique […] comme une mesure de l’exigence de travail qui est imposée au psychique en conséquence de sa liaison au somatique [10] ».

15 « Rien ne nous empêche, écrit-il en 1915, de subsumer le concept de pulsion sous celui d’excitation : la pulsion serait une excitation pour le psychique. […] Pour le psychique, il y a manifestement d’autres excitations que les excitations pulsionnelles, celles qui se rapprochent davantage des excitations physiologiques [11]. » Avec une présence fortement excitante dans le corps, les pulsions sont définies comme des sources internes à l’organisme. Elles exercent une poussée continue qui contrevient aux exigences d’apaisement du principe de plaisir. On ne s’en débarrasse pas par une simple action musculaire, comme cela arrive pour se dégager d’une eau trop froide ou pour soigner une piqûre d’insecte.

16 Définie comme un concept limite entre le psychique et le somatique, « comme une mesure de l’exigence de travail imposée au psychique en conséquence de sa liaison au corporel », la pulsion se conjugue généralement au pluriel. Aussi sexuelles soient-elles, il n’est pas évident ni certain qu’elles soient sexuées. Vaste question dont il ne sera pas possible de débattre ici.

17 Deux exemples me viennent à l’esprit pour illustrer l’œuvre des pulsions de vie et de mort lorsqu’elles agissent de concert dans des situations de choix où le cœur paraît le disputer à la raison.

18 Il s’agit, pour l’un, d’un film italien intitulé Le professeur, avec Alain Delon dans le rôle-titre, et pour l’autre, du roman de Graham Swift Le dimanche des Mères[12]. Dans chacune de ces histoires, le héros traverse une double épreuve au cours de laquelle une nouvelle vie s’ouvre pour lui avec une femme qui satisfait ses aspirations sexuelles et amoureuses, mais qui l’oblige, par ailleurs, à acter une séparation d’avec une autre femme qu’il n’aime pas ou plus. Chacun d’eux trouvera accidentellement la mort en voiture. Fallait-il s’attendre à une telle issue au cours des épisodes du film et des chapitres du livre ?

19 Un sentiment inconscient de culpabilité, concept indissociable, pour Freud, de l’œuvre de la pulsion de mort [13], paraît avoir conduit chacun de ces hommes à un défaut de vigilance en voiture et à l’accident qui en résulta. Il n’y a, dans leurs histoires, ni agression ni destructivité agencée. Mais l’inattention pour un conducteur chevronné a la valeur d’un lapsus, d’une culpabilité inconsciente empêchant la suprématie des pulsions de vie et sa conservation pour l’avenir.

20 Définie comme un retour à l’état antérieur, ce qui ne signifie pas seulement une fin de vie, la pulsion de mort peut mener à l’abolition des promesses de vie nouvelle.

21 En voici un exemple issu de ma pratique en cancérologie de l’enfant.

22 Parmi les nombreux enfants que j’ai rencontrés à l’époque où je menais des travaux sur la guérison du cancer chez l’enfant [14], l’un d’eux, devenu un jeune homme de 25 ans, demanda à me revoir dans la suite d’un acte de violence qu’il avait commis. Je l’avais connu à l’âge de 13 ans avec sa mère, après un traitement par radiothérapie réussi d’une tumeur cérébrale. Il m’expliqua qu’il s’était laissé aller à « une crise jalousie » au cours de laquelle il avait rageusement tué d’un coup de pied le chat de son amie. Le chat était en train de mordiller un livre d’Antonin Artaud – l’un de ses auteurs favoris – qu’il avait fait récemment relier. Et voilà qu’un soir, en rentrant avant sa compagne, il le découvre grimpé sur la bibliothèque de leur petite chambre, et la violence le submerge. Engagé à la fois dans le théâtre et dans sa vie privée avec une compagne récemment rencontrée par le biais de cette activité, il était sur le point de devenir père.

23 « J’aimerais, me dit-il, avoir un diagnostic de ma personnalité et que ce diagnostic soit envoyé à la femme avec qui je vivais. Elle vomit ce que j’ai fait même si elle n’a pas toujours été bien avec moi. […] C’est peut-être quelque chose d’héréditaire chez l’homme de bousiller la vie d’une femme. […] J’avais peur peut-être que l’enfant soit mal formée, mais quand on l’a vue à l’échographie, elle était parfaite. J’ai senti que j’allais prendre la troisième place… je me sentais vraiment largué. Moi-même, j’étais malade d’avoir tué ce chat. Je lui ai donné un coup de pied par énervement dans un moment d’irritation extrême. »

24 Tout un pan de vie paraît avoir resurgi chez cet homme face à ce chat destructeur de ses livres favoris. La jalousie, la colère, le sentiment d’exclusion doublé d’une sensation d’impuissance : voilà que tout cela remonte à la surface à la façon de ce que Freud nomme une « cicatrice narcissique, l’atteinte permanente du sentiment de soi [15]… » Si, dit-il encore, « l’état idéal serait naturellement une communauté d’hommes ayant soumis leur vie pulsionnelle à la dictature de la raison [16] », ce n’est là qu’une « espérance utopique ». Le corps aussi se mêle à la pression pulsionnelle avec des sensations de mal être difficiles à supporter.

25 L’un de mes patients, qui se débattait avec des insomnies, tentait vainement de raisonner son corps. Il parlait régulièrement du stress qui perturbait sa vie familiale et parfois professionnelle. Ses nuits sans sommeil allaient à l’encontre des préconisations de sa mère qui avait pour principe, depuis son enfance, qu’il fallait bien dormir pour bien travailler. Le médecin qu’elle était avait fait sien, à la maison, le proverbe latin Mens sana in corpore sano.

26 « J’avais tout pour être heureux, dit-il, mais je réussis à me compliquer la vie. Quand je me réveille à 2 heures du matin, et qu’il n’est pas possible de me rendormir, je me dis il faut agir. »

27 Pour lui, agir signifiait avoir le courage de dire. Pouvoir dire à sa compagne qu’il ne se sentait pas bien, aurait été pour lui une façon de la prendre pour confidente, de lui avouer son attirance pour une collègue. La tension pulsionnelle omniprésente, ressentie dans son corps, cherchait une satisfaction qu’il lui refusait. « Je commence à me rendre compte qu’inconsciemment je cherche quelque chose qui n’existe pas, dit-il. Il faut que je retrouve mon énergie pour avancer dans ma vie. » Autrement dit, je ne céderai pas à mon attirance pour une autre femme.

28 Dans le Séminaire xi consacré aux Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, au nombre desquels il compte la pulsion, avec le transfert, la répétition et l’inconscient, Lacan clôt une séance consacrée au « Sujet supposé savoir » en répondant à une question que lui pose Moustafa Safouan sur la différence existant entre l’objet de la pulsion et l’objet du désir. « Prenez, lui dit-il, l’expérience de la belle bouchère. Elle aime le caviar, seulement elle n’en veut pas. C’est pour ça qu’elle le désire. Comprenez que l’objet du désir, c’est la cause du désir, et cet objet cause du désir, c’est l’objet de la pulsion – c’est-à‑dire l’objet autour de quoi tourne la pulsion [17]. »

29 En effet, bien que régulièrement emportée par la multiplicité des objets qui font en sorte de l’attirer, la pulsion tourne [18] autour d’eux. L’insatisfaction, en la matière, est souvent le maître mot. Car quelqu’espoir que l’on puisse mettre dans leur apaisement, les pulsions, au bout du compte, nous prennent la tête.

30 « Elle est tellement bête, ma directrice, j’ai envie de la tuer. Elle sabote en permanence ce que je fais. Je ne peux pas travailler ; c’est comme une faute sans objet. J’essaie de me cacher, de vivre avec cette chose. » J’entendais souvent parler de cette directrice vers laquelle ma patiente orientait, non sans raisons avancées, ses pulsions agressives. Elle en avait déjà ressenti de semblables, étant enfant à l’encontre de sa mère et de sa sœur.

31 La résurgence des pulsions nettement perceptible dans les récits que font les patients de leurs comportements en séance appelle l’attention quant au sens qu’ils acquièrent dans le transfert et aux messages qu’ils véhiculent.

32 Dès 1915 [19], il est précisé que le « moi hait, exècre, poursuit avec l’intention de détruire tous les objets qui sont pour lui sources de sensations de déplaisir ». Ses conflits avec les motions pulsionnelles sont de trois ordres, conformément aux trois polarités qui dominent la vie psychique : la biologique qui est aussi corporelle, celle qui est inhérente à la dualité monde extérieur et monde intérieur dite réelle, et celle qui, en lien avec les sensations de plaisir-déplaisir, est dite économique.

33 Ces trois points de vue, à savoir topique, économique et dynamique, sont essentiels à l’évolution des représentations dans une cure et à la manière dont certaines d’entre elles parviennent à franchir le seuil de la censure. Car ce qui est d’ordre pulsionnel se cherche au fil des séances et se glisse dans les récits des différentes disputes ou altercations de l’existence. C’est une illusion, note Freud à ce sujet, qui n’abandonne pas les liens que noue l’angoisse avec la vie pulsionnelle, de croire à l’abolition de la pulsion d’agression. Celle-ci est à distinguer de la pulsion de mort.

34 Le transfert que Freud voulait ouvert au souvenir et à la remémoration, fut présenté « en tant que champ des ébats » de l’analysant pour représenter « tout ce qui des pulsions pathogènes s’est dissimulé dans sa vie psychique », et dont la poussée se fait insistante.

35 Avec l’analyse de l’Homme aux loups, en 1914, qui le vit découvrir le champ nouveau de la « névrose infantile » et du narcissisme, il s’aperçut déjà que la compulsion de répétition représentait un danger potentiel d’agissements incontrôlés et qu’il importait de la « dompter » pour « la transformer en un motif de se souvenir [20] ».

36 Régulièrement et chronologiquement inscrites aux différentes étapes de la construction de l’édifice freudien, les pulsions se transposent. Leur influence s’exerce jusque dans la formation du caractère. L’article de 1917, intitulé « Sur les transpositions de pulsions dans l’érotisme anal », est, à cet égard, édifiant [21]. Il met en avant l’impact de trois traits particuliers qu’est le fait d’être rangé, économe et entêté. Ce texte est un modèle de réflexion sur le destin sensoriel des sources pulsionnelles. À la base de la démonstration, un organe : le rectum. L’ancrage préalable sur l’organe demeure actif, à savoir l’excitation de la membrane muqueuse. Mais quoiqu’étant la source de la pulsion, le rectum ne fait pas qu’un avec elle [22]. L’empreinte ancienne de l’éprouvé issu du passage de la colonne d’excrément crée, au fil des époques, de nouveaux objets pour son désir que Freud, graphique à l’appui, désigne sur le mode d’une série constituée d’éléments – fèces, pénis, enfant – qui s’échangent entre eux. On croit, je crois, rêver devant cette audace qu’est l’affirmation de la persistance d’un ressenti pulsionnel affectant la muqueuse dès la toute première enfance.

37 On aura compris que le concept de pulsion acquiert, au fil du temps, une dimension incontournable. « Impossible, dans notre travail, écrit-il dans cette même année 1932 [23], de faire abstraction d’elles – les pulsions – un seul instant, et cependant nous ne sommes jamais sûrs de les voir distinctement. »

38 S’agissant du regard justement, on se souviendra de l’importance qu’attacha Lacan à la pulsion scopique, estimant, à juste titre, qu’il faut toujours compter avec les modes d’expression d’une pulsion partielle.

39 Une mythologie pulsionnelle vint tardivement complémenter le couple formé par Éros et Thanatos (destruction [24]) dans lequel Freud voyait « la bigarrure des manifestations de la vie ». Il compara leur duo à celui que forma Empédocle d’Agrigente avec philia (amour) et neikos (discorde), deux forces de la nature qui ne seraient aucunement conscientes de leurs fins.

40 Il me faut conclure par une question. Que sont donc ces pulsions que Freud désigna, dans sa correspondance avec Einstein, comme des « êtres mythiques grandioses dans leur indétermination » ? Sont-elles analogues à des démons ? Pour qui, pour quoi sifflent-elles dans nos têtes ? Je pense, en disant cela, aux dernières paroles d’Oreste dans Andromaque :

41 « Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?

42 Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? »

43 N’ont-elles pas, ces pulsions de vie et de mort, une parenté avec les ombres de l’Odyssée [25], qu’évoqua Freud dans son grand livre sur le rêve ? De ces ombres qui ne sont pas sans liens avec les pulsions, il dit qu’elles s’éveillent à une certaine vie en buvant le sang que leur apporte le vœu du rêve. Tout comme les pulsions, peut-être, que l’on voit prendre goût au renouveau de leurs objets avec la reviviscence du désir infantile qui les soutient. Ce sera mon ultime questionnement.


Mots-clés éditeurs : dualisme pulsionnel, mort, sexe, Sexualité

Date de mise en ligne : 14/04/2022

https://doi.org/10.3917/fp.042.0039