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À l'origine de la haine et de la pensée, le complexe fraternel

Pages 29 à 36

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  • Sédat, J.
(2006). À l'origine de la haine et de la pensée, le complexe fraternel. Figures de la psychanalyse, 14(2), 29-36. https://doi.org/10.3917/fp.014.0029.

  • Sédat, Jacques.
« À l'origine de la haine et de la pensée, le complexe fraternel ». Figures de la psychanalyse, 2006/2 n° 14, 2006. p.29-36. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2006-2-page-29?lang=fr.

  • SÉDAT, Jacques,
2006. À l'origine de la haine et de la pensée, le complexe fraternel. Figures de la psychanalyse, 2006/2 n° 14, p.29-36. DOI : 10.3917/fp.014.0029. URL : https://shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2006-2-page-29?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/fp.014.0029


Notes

  • [1]
    Saint Augustin, Confessions, I, VII, Belles Lettres, 1969, p. 10.
  • [2]
    S. Freud, « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa, et l’homosexualité » (1922b), dans Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 274.
  • [3]
    J. Lacan, « Le complexe de l’intrusion », dans Les complexes familiaux dans la formation de l’individu (1938), Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 37.
  • [4]
    Correspondance S. Freud-C.G. Jung, T. I, Paris, Gallimard, p. 360.
  • [5]
    S.Freud, Analyse de la phobie d’un enfant de cinq ans (1909b), Paris, PUF, 2006.
  • [6]
    S. Freud, « Psychologie de la vie amoureuse » (1910), dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p.51.
  • [7]
    S. Freud, « Les théories sexuelles infantiles » (1908c), dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
  • [8]
    B. Pascal, Pensées, Éd. Philippe Sellier, Classiques Garnier, 1991 (Pensée 650).
  • [9]
    En Provence, on entendait souvent les nourrices dire d’un enfant : « ma belle quique », c’est-à-dire ma belle quéquette. Théories sexuelles infantiles et mythologies participent, de manière générale, des mêmes formulations !
  • [10]
    S.Freud, « Les théories sexuelles infantiles », dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 17.
  • [11]
    Le Bloc-notes de la psychanalyse, n° 18 (« La guerre, la pulsion de mort »), Genève, 2003, Georg éditeur.
  • [12]
    S. Freud, L’Homme-Moïse et la religion monothéiste (1939a), Paris, Gallimard, 1986.
  • [13]
    S. Freud, « La négation » (1925h), dans Résultats, idées, problèmes, T. II, Paris, PUF, 1985, p.135-139.
  • [14]
    En effet, Freud a déjà abordé cette question dans « Pulsions et destin des pulsions », dans Métapsychologie (1915), Paris, Idées Gallimard, 1968, p. 39 : « L’extérieur, l’objet, le haï seraient, tout au début, identiques. »
  • [15]
    Jean Hyppolite, « Commentaire parlé sur la Verneinungde Freud », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 879-887.
  • [16]
    Bertrand de Jouvenel, De la politique pure, Paris, Calmann-Lévy, 1977.

1À l’origine de la haine et de l’activité de pensée, se trouve le complexe fraternel. C’est ce que mettent en évidence les observations et les découvertes de Freud qui s’est attaché à étudier, par tâtonnements successifs, la sexualité infantile, en particulier le stade préœdipien. Il est ainsi parvenu à déployer et découvrir la genèse du corps chez l’enfant, en montrant l’importance des théories sexuelles infantiles et leur rôle dans la constitution de la pensée chez l’enfant. La haine observée par Freud, l’exclusion de l’autre – qui est aussi cette forme de haine que l’on retrouve dans La haine, le film de Kassovitz – est la condition de l’activité de penser de l’enfant et de l’élaboration de son image du corps. Freud va donc ancrer l’humanité de l’homme dans les théories sexuelles infantiles, c’est-à-dire dans cet état de nature qui, pour ses contemporains, était scandaleux parce que les théories scientifiques de son époque ne pouvaient envisager qu’il puisse y avoir une sexualité infantile.

2Cet état de nature a toujours fait l’objet de maintes observations et interprétations de la part de divers penseurs. Dans ses Confessions,saint Augustin s’interroge sur l’innocence de l’enfant à travers une scène très expressive : « Ainsi, ce qu’il y a d’innocent chez l’enfant, c’est la faiblesse de ses organes, mais son âme, non pas. » Saint Augustin emploie le mot imbecillitaspour exprimer la « faiblesse des organes ». Ce terme équivaut au mot allemand souvent employé par Freud : Hilflösigkeit, l’absence d’appui, le défaut radical d’origine, qui provoque un sentiment de détresse.

3Il poursuit : « Un enfant que j’ai vu, que j’ai observé, était jaloux. Il ne parlait pas encore, et il regardait fixement, pâle et amer, son frère de lait. C’est là un fait connu. Les mères et les nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quelles pratiques. Va-t-on appeler aussi innocence, quand la source du lait maternel s’épanche si abondamment, de n’y souffrir près de soi un frère qui a tant besoin et dont ce seul aliment soutient la vie ! [1] » saint Augustin emploie le verbe zelare, en latin, qui signifie aimer avec zèle : c’est cela être jaloux. Il s’agit donc d’un excès d’amour, tout comme le paranoïaque que Freud évoque dans son texte « Sur quelques mécanismes névrotiques », cet homme qui éprouve seulement un amour excessif pour l’observation de sa femme : « Il montrait pour toutes ces manifestations de l’inconscient de son épouse une attention extraordinaire et s’entendait à les interpréter toujours correctement, de sorte qu’il avait à vrai dire toujours raison et pouvait encore invoquer l’analyse pour justifier sa jalousie. À proprement parler son anormalité se réduisait à ceci qu’il observait l’inconscient de sa femme et lui accordait une importance beaucoup plus grande qu’il ne serait venu à l’idée de tout autre [2]. » Jacques Lacan fait lui aussi référence aux Confessions de saint Augustin et à l’expression de la jalousie à propos du « complexe de l’intrusion » : « L’observation expérimentale de l’enfant et les investigations psychanalytiques, en démontrant la structure de la jalousie infantile, ont mis à jour son rôle dans la genèse de la sociabilité et, par là, de la connaissance elle-même en tant qu’humaine [3]. »

4Pour saint Augustin, l’état de nature, hors du salut apporté par Dieu ne peut être relevé que par la Grâce. Il faut noter au passage que le terme « confessions » employé par saint Augustin n’a pas le sens actuel d’aveu. Le terme latin confessiosignifie rendre manifeste, proclamer. En l’occurrence, il s’agit de proclamer la gloire de Dieu qui nous arrache à l’état de nature, c’est-à-dire au péché originel, marque de la contingence de l’homme. Dans ses propres Confessions, Rousseau poursuit le même but : proclamer qu’il est l’homme le plus juste, voire le seul juste qui ait jamais été.

5On retrouve une conception semblable de l’état de nature dans le Léviathan de Hobbes, en 1651, avec sa célèbre formule Homo homini lupus : « l’homme est un loup pour l’homme ». Mais il déplace son champ de pensée sur le plan politique : pour lui c’est le politique, et non la Grâce, qui civilise l’homme et l’arrache à l’état de nature.

6Mais à la différence de saint Augustin et de Hobbes qui, chacun à sa manière, arrachent l’humain à un certain état de nature, Freud va montrer que, loin d’être une scorie, l’infantile est à l’origine, au fondement de l’humanité future de l’enfant. Les théories qu’élabore l’enfant sont des fantasmes infantiles qui structurent progressivement et construisent l’image du corps, imago du corps fantasmé. Dans une lettre à Jung du 19décembre 1909, Freud écrit : « Avez-vous remarqué que les théories sexuelles infantiles sont indispensables pour la compréhension des mythes [4] ? »

7Freud a abordé ces questions dans deux textes : Trois essais sur la théorie sexuelle, publié en 1905, puis Les théories sexuelles infantiles, en 1908. Ses observations sont enrichies par l’analyse du petit Hans, entreprise à la même époque (de janvier à mai 1908) : en suivant les conseils de Freud, Max Graf avait analysé son propre fils Herbert, âgé de cinq ans et atteint d’une phobie. Le texte [5] consacré à ce cas (Le petit Hans) sera d’ailleurs publié l’année suivante.

8Pour Freud, l’état de nature infantile, le préœdipien, n’est pas à rejeter comme le faisaient saint Augustin et Hobbes. Au contraire, il est la condition de l’activité de penser, qui ne se détachera d’ailleurs jamais de cette première forme puisque jamais nous ne pourrons nous détacher de nos origines : les modalités de nos pensées seront déterminées par la façon dont nous aurons pu élaborer ces théories sexuelles infantiles. Autrement dit, les destins de l’activité de penser ou de la pulsion de savoir (Wisstrieb)sont déterminés par les modalités selon lesquelles l’enfant préœdipien a pu penser autrui, en suivant les limites de sa condition corporelle.

9Sans aborder le contenu même des théories sexuelles, je voudrais m’arrêter au début du texte où Freud évoque les conditions intellectuelles nécessaires, exigibles, qui les font surgir. Il prend le cas d’un petit garçon confronté à la naissance d’une petite sœur lorsqu’il avait trois ans, cas qui ressemble étrangement au cas du petit Hans. Il signale que l’éveil du savoir (qu’il appelle d’abord dans ce texte Wissendrang, c’est-à-dire « poussée de savoir ») ne vient pas d’un besoin de causalité innée, mais que ce besoin, cette poussée de savoir s’éveille sous l’aiguillon de pulsions égoïstes. Il n’y aura jamais chez Freud d’autonomie absolue de l’intellectuel par rapport à l’image de notre corps. C’est la confrontation avec la naissance d’un autre dans la famille qui suscite l’éveil de l’activité de penser, activité qui provient de la nécessité absolue pour l’enfant de pouvoir élaborer cette perte d’une place unique qu’il avait pour ses parents. D’ailleurs, ceux qui travaillent avec les enfants voient souvent qu’entre trois et cinq ans, un enfant peut formuler cette question : mais qu’est-ce que je n’avais pas pour que mes parents aient eu besoin d’avoir mon petit frère ou ma petite sœur ? Tout est centré autour de l’ego.

10L’éveil de l’activité de penser est donc liée à la perte de cette « place unique » (Einheitstelle), et le premier mouvement est donc la haine. Haine qui est à entendre non pas comme la destruction de l’autre, mais comme sa mise à l’écart, hors de sa vue. Freud en donne une illustration dans les termes qu’il a entendus : « Que la cigogne l’emporte !», puisque, selon les traditions germaniques, c’est la cigogne qui était censée amener les petits-enfants. Plus récemment, un petit garçon de trois ans et demi exprimait la même chose à sa façon, après la naissance de sa sœur : « Maman, si on mettait Julie au videordure, parce que je crains qu’elle ne te donne trop de travail ! » C’est cette haine qui va être au départ de l’activité de penser.

11De fait, la venue d’un autre enfant, qui soulève l’éveil égoïste de notre activité de penser, fait surgir une question, la question de l’origine : d’où viennent les enfants ? Woher die Kinder kommen ? Cette question de l’origine n’est pas l’interrogation sur la naissance, mais c’est une question radicalement métaphysique, extrêmement angoissante pour les enfants : si à un moment je n’ai pas été, si je n’ai pas existé, comment puis-je exister ? En d’autres termes : sur quoi je repose, s’il y a un point vide avant ma naissance ? C’est cela la Hilflösigkeit, la privation d’un appui non seulement initial, mais originaire, qui engendre un sentiment de désarroi. Dès lors, toute l’activité de penser qui va se développer va tourner autour de cette question : comment me maintenir dans une place unique alors que je n’ai pas toujours été ? Ne pas exister de toute éternité pousse l’enfant à poser la question de l’origine, même s’il ne peut jamais tout à fait se le formuler ainsi. Cette question est informulable parce que pour l’enfant, il n’y a pas de représentation possible de son néant qui aurait préexisté à sa naissance. Il ne cessera donc de se poser indéfiniment des questions qui tournent autour de ce trou sans qu’il puisse jamais le désigner comme tel.

12En 1910, dans le texte « Psychologie de la vie amoureuse », Freud écrit : « L’insatiable plaisir à poser des questions qui caractérise un certain âge de l’enfance s’explique par le fait qu’ils ont à poser une question unique qui ne franchit pas leurs lèvres [6]. » Cette question informulable est donc, selon Freud, un produit de l’urgence de la vie (Lebensnot). Et c’est elle qui va être le moteur de toute l’activité de penser de l’enfant. Cette activité de pensée a une visée essentiellement défensive : « prévenir le retour d’événements si redoutés [7] », autrement dit, empêcher la venue d’un autre qui viendrait le détrôner de cette place à laquelle il a droit absolument. Cette tâche assignée à la pensée, dans sa dimension défensive, laissera de toute façon une marque, durant toute notre vie : il y aura toujours du racisme à conjurer pour accéder à l’hospitalité de l’autre dans la pensée. Conjurer le retour d’événements redoutés – en appelant à la rescousse les cigognes ou le vide-ordure : cette trace sera toujours présente dans notre pensée.

13En même temps, ce qui est tout à fait capital à ce moment-là, c’est que cette activité de penser sera secrète. Elle va en effet conduire l’enfant au premier clivage psychique (Spaltung), un clivage de pensée qu’on n’ose pas formuler, soit qu’on n’ait pas les mots, soit qu’on n’arrive pas à les communiquer à d’autres. Penser secrètement constitue le départ de l’élaboration de l’appareil psychique privé, privatif, son « pensoir », comme l’appelait Montaigne. De son côté, Pascal ouvre par ces mots l’une de ses Pensées : « Roi et tyran. J’aurai aussi mes pensées de derrière la tête [8]. » Les « pensées de derrière la tête », c’est cette exigibilité de pouvoir penser dans sa tête sans être obligé de le communiquer. Ne pas obéir aux grands de ce monde et aux autorités, maintenir sa liberté intérieure face au tyran. Dans ce raccourci saisissant, Pascal fait une véritable profession de libre examen.

14Les trois théories sexuelles infantiles relèvent donc d’un secret, c’est-à-dire d’une scène privée, une scène qui sépare les pensées de l’enfant de celles de son père ou de sa mère. C’est cette dimension séparatrice qui est à la source de l’origine de pensée et de la haine initiale. Freud formule ainsi cette séparation : « Ils en viennent à soupçonner qu’il y a quelque chose d’interdit que les “grandes personnes” gardent pour elles, et pour cette raison, ils enveloppent de secret (Geheimnis) leurs recherches ultérieures » : le mot allemand comporte la racine heim qui veut dire maison, foyer, chez soi. En construisant sa pensée, l’enfant va construire sa maison psychique, son chez soi intellectuel.

15Ces théories sexuelles privées sont au nombre de trois : la théorie de la femme au pénis (théorie hermaphrodite de l’unisexe), la théorie cloacale de la naissance dans laquelle l’enfant n’est qu’un fragment du corps maternel [9]; la théorie sadique du coït, d’où dérivent deux séries de catégories extraposées : d’un côté, le fort-actif-masculin, de l’autre, le faible-passif-féminin.

16Mais même s’il s’agit de fausses théories sexuelles, elles contiennent pourtant « un fragment de pure vérité » : Freud reprendra la même expression à propos du délire qui contient, lui aussi, un « fragment de pure vérité ». Elles ne sont pas non plus dans un pur arbitraire, car elles suivent les nécessités de la constitution psycho-sexuelle. L’enfant « connaît à partir de son propre corps [10] ». Ces théories accompagnent l’élaboration de l’image de son corps par l’enfant. Le corps infantile ne pense qu’à partir des théories sexuelles infantiles successives.

17Dans un article sur « Droit et violence, Freud et Benjamin [11] », Alain Vanier cite un passage de la lettre de Freud à Einstein intitulée « Pourquoi la guerre ? » (1932) qui se situe tout à fait dans la continuité de ces propos : « Initialement, dans une petite horde humaine, c’est la force musculaire la plus grande qui décidait à qui quelque chose devait appartenir. […] Le pouvoir comme technique est développement et déplacement de la puissance corporelle. » En d’autres termes, plus je suis fort, plus les choses m’appartiennent, et c’est de ma place unique que j’organise le monde autour de moi.

18Grâce à son activité psychique secrète, l’enfant commence à déployer et mettre en forme ce que Freud appelle d’un terme peu connu « l’appareil de muscles ». En élaborant les images successives du corps, la motricitéconditionne l’appareil de pensée qui ouvre sur la motilité. En 1939, dans L’Homme-Moïse et la religion monothéiste[12], Freud prolonge cette idée : « Quand dans un être humain, le ça élève une revendication pulsionnelle de nature érotique ou agressive, le plus simple et le plus naturel est que le moi se tienne à la disposition de l’appareil de pensée et de muscles, qu’il satisfasse par une action. » Le musculaire élaboré par l’appareil de pensée est ici au service de la maîtrise d’une satisfaction pulsionnelle immédiate.

19Les organisations sexuelles infantiles ont donc un postulat commun : le déni de la séparation. L’enfant préœdipien entend tout organiser autour de son ego et maintenir, par un lien fixe aux objets – les objets parentaux – sa place unique. Il veut être l’organisateur de ce qui l’entoure. Cela correspond tout à fait au premier temps de la fonction de jugement que Freud décrit dans « La négation », en 1925 : « La fonction de jugement doit pour l’essentiel aboutir à deux décisions. Elle doit prononcer qu’une propriété est ou n’est pas à une chose, elle doit concéder ou contester à une représentation l’existence de la réalité [13]. » Ce que Freud développe plus concrètement : « Exprimer dans le langage les motions pulsionnelles les plus anciennes, les motions orales : cela, je veux le manger ou bien je veux le cracher, et en poussant plus avant le transfert [de sens] : cela je veux l’introduire en moi et cela l’exclure hors de moi. Donc : ça doit être en moi ou bien en dehors de moi. Le moi plaisir originel, comme je l’ai exposé ailleurs, veut s’introjecter tout le bon et jeter hors de lui tout le mauvais. Le mauvais, l’étranger au moi, ce qui se trouve au dehors est pour lui tout d’abord identique [14]. » Cette dernière phrase qui me paraît capitale a pourtant fait l’objet d’un contresens longtemps maintenu. Dans son commentaire de « La négation », Jean Hyppolite [15] fait cette construction tout à fait acrobatique : « Das Schlechte, ce qui est mauvais, das dem Ich Fremde, ce qui est étranger au moi, das Aussenbefindliche, ce qui se trouve au dehors, ist ihm zunächst identisch, lui est d’abord identique. » Ce qui est incompréhensible par rapport au texte de Freud qui veut dire : « est pour lui, – le Moi (das Ich) – identique », alors que la traduction de Jean Hyppolite donne : « identique au moi ».

20Ainsi donc, la sortie de la sexualité infantile, le passage possible à l’œdipe, c’est la sortie de l’indivision et du déni de la séparation. Il faudra cependant attendre Inhibition, symptôme et angoisse, en 1926, pour que Freud opère une refonte de sa théorie de l’angoisse et se rende compte que l’angoisse n’a pas une source biologique, qu’elle n’est pas liée à une insatisfaction pulsionnelle. L’angoisse est à la libido ce que le vinaigre est au vin. Il reconnaît dans ce texte que l’angoisse surgit devant la crainte de la séparation ou de ce qui est son équivalent, la perte de l’objet.

21Dans son traité De la politique pure[16], l’économiste et politologue Bertrand de Jouvenel s’inscrit dans la perspective freudienne, sans cependant s’y référer, sous la forme d’une parabole. Lors de sa première rentrée en classe, explique-t-il, l’enfant se trouve seul, face à une foule constituée, une masse qui lui est étrangère, voire menaçante. Il perd sa place d’unique. Or, chaque enfant, dans sa psyché, fait la même expérience. Cet exemple que B.de Jouvenel développe dans un chapitre intitulé « Le passage en Aultrie », vieux mot français contemporain de Montaigne pour désigner l’autre, désigne ce passage comme l’accès au politique, être non plus unique mais un parmi d’autres. Le passage de l’appareil de muscle à l’appareil de pensée, c’est le passage au pays de l’autre.


Mots-clés éditeurs : activité de pensée, élaboration de l'imago et du corps psychique, Haine, peur de la séparation, théories sexuelles infantiles

Date de mise en ligne : 01/06/2007

https://doi.org/10.3917/fp.014.0029