Nourrir ou se nourrir. Renouveler le sens que l’on porte à l’acte alimentaire pour renouveler nos pratiques face à la précarité alimentaire
- Par Magali Ramel
- et Huguette Boissonnat
Pages 53 à 61
Citer cet article
- RAMEL, Magali
- et BOISSONNAT, Huguette,
- Ramel, Magali.
- et al.
- Ramel, M.
- et Boissonnat, H.
https://doi.org/10.3917/forum.153.0053
Citer cet article
- Ramel, M.
- et Boissonnat, H.
- Ramel, Magali.
- et al.
- RAMEL, Magali
- et BOISSONNAT, Huguette,
https://doi.org/10.3917/forum.153.0053
Notes
-
[1]
Etudes et Développements ; Chantal Sibue de Caigny, Pont à Mousson, France
-
[2]
Personnes en situation de précarité membres du Mouvement ATD Quart Monde
-
[3]
L’ensemble des verbatim de cet article sont tirés de l’étude « Se nourrir lorsqu’on est pauvre – Analyse et ressenti de personnes en situation de précarité »
1 « Il existe un profond malentendu entre notre société et ses travailleurs les plus défavorisés. Notre société voit des besoins non couverts ; les pauvres veulent que leur contribution soit prise en compte. [...] Le malentendu sur la nature de la pauvreté a entraîné un malentendu sur les solutions. L’assistance est considérée comme un plancher. Il n’en est rien : elle ne garantit pas d’échapper à la faim, au froid, à la destruction des liens familiaux. Et si elle ne garantit pas la couverture des besoins, c’est parce qu’elle traduit un refus de la contribution des pauvres et non une volonté de les insérer. De ce fait, elle est inacceptable, tant pour le contribuable qui n’en voit pas la contrepartie que pour les bénéficiaires qui sont humiliés quand on répond par la soupe populaire à leur espoir d’appartenir à la société de l’informatique. » (Wresinski, 1982 : 7-8) Ce constat porté par Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, pousse à donner la parole aux personnes qui vivent des situations de précarité, entendre leur analyse et s’inspirer de leurs propositions pour déceler et revenir sur ces malentendus entre notre société et ses citoyens les plus pauvres.
2 C’est cette démarche qui a animé le département santé d’ATD Quart Monde France dans une étude portant sur le sujet de l’alimentation. Cette étude, « Se nourrir lorsqu’on est pauvre – Analyse et ressenti de personnes en situation de précarité » (Ramel et ali, 2016), rassemble l’ensemble des constats, analyses et propositions élaborées avec des personnes en situation de précarité sur la thématique de la nourriture ainsi que les stratégies mises en œuvre. Ces travaux ont été réalisés à partir du recueil de la parole des personnes en situation de précarité (Militants Quart Monde), par un cabinet de sociologie [1], grâce à des focus group mensuels organisés par le département santé depuis 1999. L’objectif de ces travaux est de valoriser le savoir de l’expérience vécue au côté du savoir universitaire et du savoir professionnel, et de favoriser le dialogue entre ces différentes expertises afin d’avancer vers des solutions concertées dignes et durables pour lutter contre la misère.
3 C’est en cheminant avec les plus pauvres que le sens et les représentations que l’on donne à l’acte de « nourrir et de se nourrir » – ou acte alimentaire – sont apparues essentielles. En effet, elles influencent notre compréhension des incidences de la précarité sur cet acte fondateur de l’Homme. Nous avons constaté à quel point un malentendu sur les enjeux entourant l’acte alimentaire peut entrainer un malentendu sur les solutions face aux situations de précarité alimentaire.
4 A partir des résultats de l’étude, il est alors possible de montrer comment le sens et les représentations que l’on donne à l’acte alimentaire va influencer la compréhension des incidences de la vie en précarité sur cet acte alimentaire et par la suite va diriger les réponses tant institutionnelles, professionnelles qu’associatives qui y seront apportées.
5 Le simple fait de considérer le sens du verbe « se nourrir » sous sa forme pronominale ou bien transitive, « nourrir », change radicalement l’approche que l’on peut avoir de l’acte alimentaire et par conséquence des solutions développées face aux situations de précarité alimentaire.
« Se nourrir » : de la compréhension à la pratique face aux situations de précarité alimentaire
« Se nourrir » : la satisfaction d’un besoin biologique et vital permettant de préserver la santé
6 Selon Le Petit Robert, « Se nourrir » ou « manger », sont synonymes et consistent à avaler un aliment solide ou consistant après avoir mâché (Le Petit Robert 2016). C’est la traduction du fait que pour tout être vivant, se nourrir est fondamental : l’acte alimentaire permet la satisfaction d’un besoin biologique et vital évident et permet également de préserver la santé. Ce sont alors les dimensions essentielles de la quantité, de la qualité et de la nutrition qui vont pouvoir être mises en avant dans cette acception de l’acte alimentaire.
Incidences de la précarité sur l’acte de « se nourrir »
7 L’étude montre que la vie en précarité affecte l’ensemble de ces dimensions constitutives de l’acte alimentaire du fait de difficultés économiques, matérielles et qualitatives.
8 La faim peut, la plupart du temps, être imputée à une situation de pauvreté et donc à des difficultés économiques. Les réflexions des personnes vivant ces situations montrent que l’alimentation sert de variable d’ajustement dans les budgets. Après le paiement du logement et des factures, qui sont souvent les priorités dans les dépenses, il reste très peu d'argent pour l'alimentation. Une étude (Percq, 2009) a été faite à Dunkerque par un collectif d'associations sur l'alimentation dans le budget des familles à très faible revenu, il apparaît qu’on ne peut plus manger à sa faim à partir de 4,5 euros par jour ce qui était le cas de 40 % des familles sondées : soit 286 familles regroupant près de 1000 personnes qui n’ont rien à manger au minimum 5 jours par mois... Et l'étude a montré également qu’à partir du 15 du mois la moitié des parents ne prennent plus qu'un seul repas par jour et à partir du 20 beaucoup ne prennent plus que 2 repas par semaine. La difficulté économique influe également sur le choix de produits les moins chers, souvent à plus basse qualité nutritionnelle. La difficulté économique entraine donc des incidences sur différentes dimensions de l’acte alimentaire : à la fois la quantité, la qualité et la nutrition.
9 Parmi les difficultés matérielles qu’apporte la vie en précarité, on peut aborder par exemple, la difficulté d’accès à un lieu où l'on peut cuisiner pour les personnes qui sont à la rue ou dans les hôtels. Ce sont alors les repas froids qui sont privilégiés, un militant Quart-Monde [2] disait : « à la rue, on mange le caviar des pauvres : sardines avec des toasts pain dur ». L'accès à un lieu pour manger ensemble est aussi une difficulté par exemple pour une famille vivant sous tente avec deux enfants : la petite table pour deux sous l’auvent ne leur permet pas d’être assis en famille. Enfin, l’on peut aussi évoquer le problème des mères qui partent travailler aux moments des repas pour nettoyer des bureaux. Elles préparent alors des repas froids, faciles à manger pour les enfants, et elles se sentent coupables d’être de mauvaises mères. Ces difficultés matérielles ont une incidence sur la qualité de l’acte de « se nourrir ».
10 On peut considérer que l’expression « repas équilibré » axe la réflexion sur la diversification alimentaire et la qualité des produits. Globalement les personnes de notre étude considèrent qu’une alimentation saine et équilibrée est essentielle, les messages d’éducation à la santé sont connus, mais tous s’accordent également à dire qu’ils ne sont que très difficilement atteignables dans leurs conditions de vie. Ils sont alors vécus comme des injonctions paradoxales et culpabilisantes.
« J’ai un sentiment de matraquage. Nous on est matraqué sur le poids, on est trop gros et le diabète et ce qu’on mange ! Ils ont qu’à acheter des fruits et des légumes et de la viande rouge, avec ce qu’on a pour vivre ! Ils rigolent non ? » [34]
11 La barrière à la diversification alimentaire est directement reliée à la barrière économique : les produits accessibles à bas prix sont de basse qualité nutritionnelle (les produits de la « malbouffe » sont moins chers que ceux d’une « bonne alimentation ») et la priorité va plutôt être donnée aux denrées nourrissantes pour « avoir quelque chose dans le ventre ». Néanmoins, un repas équilibré ne repose pas uniquement sur un socle nutritionnel, il y a également toute la dimension sociale autour du repas qui est nommée et qui est extrêmement importante pour les populations vulnérables.
12 L’ensemble des difficultés rencontrées pour se nourrir a des conséquences sur la santé des personnes. Parmi celles relevées par les militants Quart Monde, on peut citer la nécessité de sauter des repas ou de consommer des aliments « trompe la faim » ; les difficultés d’allaitement de la mère enceinte et malnutrie et les incidences sur la santé du nourrisson ; les maladies chroniques telles que le diabète ou l’obésité qui viennent compliquer le rapport à l’alimentation ; et enfin, la détérioration de la santé bucco-dentaire « Avant on disait : « Oh il a les dents de la guerre, parce qu’il n’avait pas eu assez à manger », eh bien nous on a les dents de la misère ! ». Il est cependant relevé que ces incidences sur la santé ne sont pas uniquement dues à l’alimentation mais aussi au stress de la vie quotidienne du fait de la précarité.
Les pratiques et solutions face aux difficultés de « se nourrir »
13 Si l’on ne part que de ces éléments constitutifs de l’acte alimentaire, les pratiques sociétales face aux situations de précarité alimentaire devraient principalement viser à permettre l’accès à la nourriture en une quantité suffisante, à faire en sorte que les produits distribués soient de qualité et à veiller à l’équilibre nutritionnel.
14 On peut penser que la définition actuelle de la sécurité alimentaire et nutritionnelle (telle que définie par le Comité de la Sécurité Alimentaire Mondiale en 2012 (CSA, 2012 : §33 al. iv)) répond principalement à ces 3 préoccupations de la quantité, de la qualité et de la nutrition face à l’insécurité alimentaire. Cette définition repose sur les quatre piliers de la sécurité alimentaire – la disponibilité à la nourriture, l’accès à celle-ci, son utilisation et la stabilité de ces trois éléments – et les trois principaux déterminants de la sécurité nutritionnelle – accès à la nourriture, la pratique de soins et d’alimentation, et la santé publique et l’assainissement.
15 Ces dimensions sont essentielles. Cependant, se restreindre à cette approche conduit à occulter de nombreuses autres dimensions tout aussi fondamentales autour de l’acte alimentaire.
« Nourrir » : de la compréhension à la pratique face aux situations de précarité alimentaire
« Nourrir » : le rôle social de la nourriture
16 La forme transitive de ce verbe a un tout autre sens : « nourrir » signifie élever, allaiter, alimenter, faire vivre, développer, faire croître... (Le Petit Robert 2016). « Nourrir » transcende donc la seule satisfaction d’un besoin personnel et s’inscrit dans le cadre d’une relation et d’une attention à l’autre. Cette dimension, que nous avons nommée dans cette étude, le rôle social de la nourriture, apparaît tout aussi essentielle que son rôle nutritif. Il semble impossible d’appréhender l’acte de « se nourrir » sans prendre en considération les nombreux phénomènes sociaux dont il est le support.
17 Afin de définir ce rôle social et montrer son importance, plusieurs schémas ont été réalisés dans l’étude « Se nourrir lorsqu’on est pauvre » à partir de la littérature existante (Ramel et al, p18-25). Sans prétendre à l’exhaustivité, ces éléments permettent de mettre en évidence la diversité des enjeux se manifestant autour de l’acte alimentaire. Tout d’abord, chaque prise alimentaire est prédéterminée par une diversité d’éléments tels que les facteurs biologiques, le patrimoine culturel de la personne, le contexte social, le pays, le niveau socio-économique ou encore l’environnement alimentaire. Ensuite, les prises alimentaires sont le support de la construction de la personne : lors des repas s’opèrent des mécanismes d’individualisation, de socialisation et d’identification culturelle. Enfin, se nourrir est le support de nombreux phénomènes sociaux au-delà du niveau individuel : il permet la création et l’entretien de rapports sociaux mais aussi l’affirmation de rapports de pouvoirs, il marque les statuts sociaux (l’alimentation est le jeu des ressources et marque la position dans le cycle de vie) et représente un support de l’identité des groupes sociaux.
18 Il semble alors que l’on peut distinguer différentes échelles dans lesquelles le rôle social de la nourriture va contribuer au positionnement de la personne dans un groupe social. Le premier niveau est le cercle familial (le rôle nourricier des parents envers leurs enfants va contribuer à donner une place dans la famille). Il s’inscrit dans une culture alimentaire, familiale et sociétale. Se nourrir pousse également à rencontrer l’autre au-delà du cercle familial (au moment de l’approvisionnement, en lien avec ceux qui ont contribué à la production, la transformation et la distribution du produit, mais aussi au moment du partage des repas). Il permet enfin de se positionner dans la société (par l’identification à une culture alimentaire et des normes sociétales autour de la nourriture, par la place donnée en tant que consommateur, et par les choix citoyens opérés autour de l’approvisionnement et le partage des repas...).
19 A partir de la définition de « nourrir », les éléments de compréhension de l’acte alimentaire sont donc très différents de ceux développés à partir de « se nourrir ». Ce ne sont plus les dimensions relatives à la quantité et la qualité de l’apport alimentaire mais plutôt celles relatives au contexte de cet apport alimentaire.
Incidences de la précarité sur l’acte de « nourrir »
20 La vie en situation de précarité vient fragiliser la plupart de ces dimensions. Les éléments développés dans l’étude permettent de montrer que l’acte alimentaire devient une source de tension dans la construction de l’identité individuelle, que les dynamiques construites autour du lien social sont fragilisées, tout comme celles qui contribuent au positionnement social et citoyen de la personne.
21 Concernant la construction de l’identité individuelle, on constate une mise à mal du caractère hédoniste de l’alimentation. Le plaisir autour de la prise des repas est une dimension largement mise en avant, en particulier dans la culture française. Mais la précarité fragilise ce rôle pour une personne en grande pauvreté et se nourrir va souvent être au contraire une source de tensions, c’est une préoccupation et un stress quotidien. Le rapport à l’alimentation est souvent plutôt lié à la survie qu’à la recherche de plaisir. L’isolement et la solitude ainsi que des situations de santé altérée (diabète, maladies chroniques) viennent aussi créer des tensions autour des repas. Cette souffrance morale et la perte du plaisir autour de l’acte alimentaire sont renforcées par la peur et la culpabilité qu’ont les parents ne pas pouvoir offrir à leurs enfants une alimentation suffisante et de ne pas remplir leur rôle nourricier. Finalement, c’est une situation de "mal-manger" qui est décrite du fait de la précarité.
22 Les situations de précarité alimentaire viennent également fragiliser la dignité et l’estime de soi des personnes. Les militants Quart Monde disent l’humiliation et la honte ressentie par les personnes qui doivent se tourner vers d’autres pour arriver à se nourrir et nourrir les siens, que ce soit dans le cas d’une dépendance à un membre de la famille ou lorsque la personne doit se rendre dans les lieux de distribution alimentaire. Est également décrite la difficulté d’accepter le regard des autres sur un corps malmené par la malnutrition et la vie en précarité.
23 Le cumul de ces différentes tensions autour de l’alimentation peut conduire à l’enfermement des personnes dans un cercle vicieux qui les maintient dans la pauvreté et l’exclusion. Le poids de la peur et des angoisses de la vie quotidienne, le poids du regard des autres qui empêchent de se relever et de se projeter, la nécessité d’accepter des emplois pénibles et humiliants pour pouvoir gagner de quoi se nourrir, la perte de l’habitude de cuisiner, l’impossibilité de transmettre une culture alimentaire isole et exclut. Les enfants sont très tôt touchés, dès la grossesse. La malnutrition impacte leur possibilité de concentration à l’école et la nécessité d’aider au budget familial pour manger est également une raison de l’arrêt de leurs études.
24 Ces difficultés marquent la cellule familiale. Les jeunes mères font part de leurs inquiétudes et de leur culpabilité parce qu'elles n'ont pas assez de lait pour pouvoir nourrir leur bébé et parce que le lait en poudre recommandé est trop cher et inaccessible... Les pères de famille qui ne gagnent pas assez pour satisfaire les nécessités de la famille, ont un positionnement intenable qui les isole et les pousse à la démission. Pourtant une attention particulière est portée à l’alimentation de l’enfant : « notre futur c’est nos enfants ». Lors des repas, les parents vont donner la priorité à l’alimentation de leurs enfants qui seront servis en premier. La nourriture représente aussi la possibilité d’offrir un plaisir à l’enfant pour compenser une situation de vie difficile. « Nourrir » représente d’autant plus une priorité et un sujet de tension que les parents vivent avec la peur que leurs enfants leur soient enlevés par les services sociaux s’ils sont mal nourris.
25 En dehors de la sphère familiale, la précarité et l’exclusion viennent aussi fragiliser, voire faire disparaître, le lien social autour des repas. Ne pas pouvoir contribuer à l’échange autour d’un repas, ne pas pouvoir inviter en retour fragilise le rôle social que peut avoir la nourriture. Pour certains, il n’y a plus un sentiment de partage autour de la nourriture mais plutôt la création d’une relation de devoir et de rendu.
26 Pourtant le partage d’un repas et le lien social qui se tisse autour des plats est reconnu comme très important, plus important que le contenu des assiettes. Ce rôle social est un moteur fondamental dans les dynamiques des plus pauvres.
27 Enfin, les échanges montrent que la précarité alimentaire a des incidences également sur le positionnement social et citoyen de la personne.
28 En particulier, les messages nutritionnels et de la prévention sont, certes, importants en réponse aux composantes de la qualité et de la nutrition de la sécurité alimentaire. Mais à leur sujet, considérer également les dimensions liées au rôle social de l’acte alimentaire conduit à porter une vigilance particulière à la façon dont ils sont diffusés et mis en œuvre. Car ces messages sont une source particulière de tensions pour les plus pauvres. Ils se sentent matraqués et infantilisés par ces messages difficiles à suivre en situation de précarité alimentaire et culpabilisants. Ces messages semblent avoir pour effet pervers de rendre difficile le dialogue avec les professionnels de santé, du social ou les accompagnants bénévoles. Et, en normant les comportements alimentaires, ils contribuent à entretenir un préjugé sociétal d’une mauvaise alimentation des plus pauvres, créant alors de l’exclusion.
29 De plus, dans notre société de consommation on peut se demander quelle est la place pour celui qui est exclu de ce statut de consommateur. La dépendance au circuit de l’aide alimentaire, parallèle au circuit classique, ne favorise pas le positionnement et l’intégration de la personne en grande pauvreté dans la société qui l’entoure. Face à l’urgence dans laquelle se trouvent les personnes qui doivent s’approvisionner, ces aides sont incontournables. Mais les personnes bénéficiaires expriment leur difficulté morale à en dépendre. Ce sont souvent des circuits réservés uniquement aux personnes à bas revenu. De plus, par l’aide alimentaire, les personnes entrent dans une relation de dépendance et perdent une partie de leur autonomie et de leur possibilité de choix... Ces constats poussent à développer une attention particulière aux conditions dans lesquelles s’opère l’approvisionnement.
C’est quand même mieux que les gens, ils achètent dans les magasins ou dans les épiceries sociales parce qu’ils ne tendent pas la main.
Moi je dirais que tout le monde a droit à manger et tout le monde a droit à acheter. »
30 Pour finir, on peut se demander si les situations de précarité alimentaire ne viendraient pas également influer sur la participation citoyenne des personnes. Certaines personnes expriment l’impossibilité d’espérer dans le futur et donc de faire des projets et de prendre part aux projets de société lorsqu’on est pris par la peur et la préoccupation journalière de réussir à se nourrir et à nourrir les siens. On peut aussi s’interroger sur la possibilité de faire entendre une voix citoyenne libre pour une personne en grande pauvreté dont la survie et celle des siens dépend des autres. Le statut de bénéficiaire conféré aux personnes dans les structures – bien différent d’un rôle d’acteur de son alimentation – peut également venir fragiliser l’affirmation d’une place et d’un statut d’acteur citoyen dans la société.
Les pratiques et solutions face aux difficultés de « nourrir »
31 Partir du sens de « nourrir », c’est porter une attention au contexte autour de l’acte alimentaire qui contribue à la construction individuelle de la personne, à la création et au maintien de ses liens sociaux, à son positionnement dans la sphère familiale, sociale et sociétale et à sa participation au sein de la société. Les pratiques face à des situations de précarité alimentaire vont avoir pour objectif de rétablir et valoriser ce rôle social de la nourriture.
32 Les participants à cette étude ont défini un ensemble d’objectifs devant guider les actions alimentaires :
- Démarches allant dans le sens de l’autonomie de la personne et du respect de sa dignité,
- Démarches tournées vers la famille et les enfants : qui valorise le rôle des parents envers leurs enfants
- Démarches durables et de long terme. Durables dans le sens de développement durable, mais aussi plus simplement qui « durent» dans le temps.
- Démarches qui respectent le choix et les besoins des personnes et qui les associent aux projets.
- Démarches qui valorisent le rôle social de l’alimentation : favoriser l’échange, la convivialité et le plaisir autour de la nourriture pour rompre l’isolement et l’exclusion qu’entraine la précarité. Démarches qui donnent un rôle et une identité dans le partage et la relation. Enfin, démarche dans une vision tournée vers l’autre, l’enfant, la famille.
34 C‘est l’ensemble de ces principes conjugués qui permettra à une personne submergée par les soucis du quotidien de se projeter dans le futur notamment pour « se nourrir et nourrir les siens » et de prendre une part active comme citoyen dans notre société et notre démocratie.
35 * * *
36 Ainsi, face à la précarité alimentaire, les réponses proposées varient considérablement suivant la compréhension que l’on porte à l’acte alimentaire.
37 Pour que ne perdure pas un malentendu entre les situations rencontrées par les personnes et les solutions sociétales proposées, l’objectif est maintenant de trouver des pratiques permettant de concilier les deux rôles tout aussi essentiels de l’acte alimentaire que nous pourrions appeler le rôle nourricier et le rôle social. Le but est de dépasser les pratiques actuelles (Paturel, Ramel, 2017), tant en France qu’en Europe, principalement centrées autour des trois éléments constitutifs du « se nourrir » avec pour principale réponse l’aide alimentaire face aux situations de précarité alimentaire. Plusieurs initiatives en France ou à l’étranger sont inspirantes en ce sens en mettant au cœur de leur action l’enjeu de l’accès digne et durable de tous à l’alimentation. Mais il reste encore sûrement beaucoup de pratiques à inventer avec les personnes concernées par ces situations de précarité alimentaire afin de construire des solutions respectant et protégeant l’ensemble des enjeux qui entourent cette notion complexe de l’acte alimentaire.
Bibliographie
- Comité de la Sécurité alimentaire mondiale (CSA), "S’entendre sur la terminologie - Sécurité alimentaire, Sécurité nutritionnelle, Sécurité alimentaire et nutrition, sécurité alimentaire et nutritionnelle", Rome (Italie), Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 2012
- Paturel Dominique, Ramel Magali (2017) « Ethique du care et démocratie alimentaire : les enjeux du droit à l’alimentation durable », in Revue Française d’Ethique appliquée, n°4, p 49-60.
- Ramel Magali, Boissonnat Huguette, Sibue-De Caigny Chantal, Zimmer Marie-France, « Se nourrir lorsqu’on est pauvre. Analyse et ressenti de personnes en situation de précarité », in Dossiers et Documents de la Revue Quart-Monde n°25, Editions Quart-Monde, 2016
- Wresinski Joseph, « Enrayer la reproduction de la grande pauvreté - Rapport de mission à M. Michel Rocard, Ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire », décembre 1982
- Percq Pascal « Nouvel indice à Dunkerque : le nombre de repas « sautés » par semaine », 1er décembre 2009, [en ligne] : https://unmondeautrementvu.wordpress.com/2009/12/01/nouvel-indice-a-dunkerque-le-nombre-de-repas-sautes-par-semaine/
Mots-clés éditeurs : accès à l’alimentation, droit à l’alimentation, lutte contre la précarité alimentaire, rôle social de l’alimentation, santé
Date de mise en ligne : 06/03/2018
https://doi.org/10.3917/forum.153.0053