Les « non-parents ». Ou comment on devient parent d’un enfant absent
Pages 407 à 419
Citer cet article
- STETTINGER, Vanessa,
- Stettinger, Vanessa.
- Stettinger, V.
https://doi.org/10.3917/ethn.192.0407
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- Stettinger, V.
- Stettinger, Vanessa.
- STETTINGER, Vanessa,
https://doi.org/10.3917/ethn.192.0407
Notes
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[1]
Pour Philippe Charrier et Gaëlle Clavandier, l’arrivée d’un premier enfant est vue comme un projet parental garant de la parentalité à venir, ce qui permettrait de comprendre toute l’attention qu’elle engendre, « bienveillante quand tout va bien, vigilante quand les signes avant-coureurs laissent entrevoir une possible défaillance parentale » [Charrier et Clavandier, 2013 : 140].
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[2]
Les relations familiales à l’épreuve de l’intervention sociale, recherche dirigée par moi-même et non-financée et l’ANR Venir au monde, dirigée par Bertrand Geay.
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[3]
L’AEMO est une mesure judiciaire civile (ordonnée par le Juge des Enfants) au bénéfice d’un ou de plusieurs enfants d’une même famille. Elle consiste en l’intervention à domicile d’un travailleur social pour une durée variable (de 6 mois à 2 ans renouvelable jusqu’aux 18 ans de l’enfant).
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[4]
Je remercie les associations qui ont bien voulu me présenter les familles.
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[5]
Par respect pour l’anonymat, les noms de famille et prénoms ont été modifiés.
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[6]
Pour Doris Châteauneuf, « le placement des autres enfants de la famille (nés précédemment) vient influencer la décision de retirer l’enfant dès sa naissance (ou dans les jours suivants celle-ci) et de le placer dans une famille d’accueil. Dans un tel contexte, les parents sont généralement déjà connus des services sociaux et cela permet d’évaluer plus rapidement le potentiel de mobilisation des parents et les risques associés au maintien de l’enfant dans son milieu familial » [Châteauneuf, 2015 : 145].
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[7]
Le documentaire « Les enfants volés d’Angleterre » de Stéphanie Thomas et Pierre Chassagnieux montre comment dans ce pays une forme de retrait préventif des enfants des familles considérées à risque a été mise en place. Je remercie Anne Devreese de m’avoir conseillé ce documentaire. Un autre documentaire sur « les enfants volés de Grand Bretagne », réalisé par Florence Bellone, avait été diffusé en 2010 et 2011 sur la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone).
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[8]
La préoccupation de la propreté de la maison est une constante chez les familles suivies dans le cadre d’une AEMO.
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[9]
Agnès Fine montre comment, dans les familles défavorisées, le modèle de substitution du père par le beau-père est très répandu passant souvent par l’adoption de l’enfant du conjoint. D’après l’auteur, « il y a dans ce choix de la mère et du beau-père la volonté de restituer une nouvelle entité familiale conforme à la norme de l’exclusivité, et de faire de tous les enfants qui ont été élevés ensemble des frères et sœurs égaux entre eux » [Fine, 2002 : 33]. Ludovic et Jean se trouvent dans ce cas de figure.
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[10]
à noter que Gilles est le fils d’Annick et qu’il a été adopté par Jean.
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[11]
Comme le soulignent Marie Jacob et Danielle Laberge, « les composantes de ce qu’il est convenu d’appeler “la capacité parentale’’ sont nombreuses et réfèrent à la fois aux dimensions matérielles, morales, intellectuelles et affectives de l’exercice du rôle parental. Elles font également référence à l’attitude des parents vis-à-vis de la situation de même qu’à leur degré de motivation et de collaboration avec les services de protection » [Jacob et Laberge, 1997 : 458].
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[12]
D’après Jessica Pothet, cette façon de parler de la maison comme celle de la famille « [contribue] au maintien de leur identité de mère » [Pothet, 2016 : 14].
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[13]
Dalila Cabantous et Pierrine Robin soulignent que suite à la loi du 5 mars 2017, « la saisine du juge n’est plus conditionnée à la gravité du danger mais au fait que les parents acceptent de collaborer avec le service de l’aide sociale à l’enfance pour faire cesser le danger » [Cabantous et Robin, 2016 : 72]. Les auteurs observent ce même changement dans les écrits des professionnels, où les ressources parentales « apparaissent toutefois davantage sous la forme normative de la capacité à collaborer avec les services et de la capacité à réaliser un “travail sur soi’’ »[ibid. : 75].
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[14]
Amelle rentre définitivement au foyer familial en 2015, mettant fin à dix ans de placement. Aux dernières nouvelles, cela se passait difficilement et une mesure d’AEMO était toujours d’actualité.
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[15]
Christine Abels-Eber souligne le fait que souvent les enfants placés « changent de classe sociale et sont confrontés à une distance sociale entre les deux familles, les deux mondes qu’ils partagent » [Abels-Eber, 2006 :145]. Émilie Potin va dans ce même sens, en notant « une forme de tension dans la positon qu’occupe l’enfant dans cet entre-deux, entre des manières de faire qui peuvent être complémentaires mais aussi contradictoires » [Potin, 2010a : 63].
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[16]
Dominique Memmi souligne le nombre important de parents d’un enfant mort qui veulent rapidement avoir un autre enfant allant contre les prescriptions médicales qui suggèrent aux femmes d’attendre pour tomber à nouveau enceinte : « En d’autres termes, les mères refusent de demeurer longuement occupées du petit mort : elles remplacent relativement “vite’’ – par rapport à l’idéal institutionnel – un bébé par un autre » [Memmi, 2011 : 173-174].
1 L’enfant a acquis une place privilégiée dans nos sociétés. Les travaux qui l’ont noté sont désormais nombreux. L’enfant est désiré [Leridon, 1995], son arrivée est un événement [Samuel et Vilter, 2007], il devient « l’objet de toutes les attentions » [Le Gall et Bettahar, 2001 : 1], il fait famille [Théry, 1993 ; Déchaux, 2009 ; Neyrand, 2011]. Pour Gérard Neyrand, « si aujourd’hui ce n’est plus le mariage mais la venue de l’enfant qui fait famille, cela confère à l’enfant une centralité d’autant plus grande qu’il se fait plus rare qu’autrefois, qu’il demeure plus longtemps chez ses parents, et que l’attachement affectif qu’il engendre n’a jamais été aussi élevé » [Neyrand, 2015 : 281]. Le succès de la notion de parentalité est la preuve de l’importance octroyée à l’enfant, rappelant les devoirs qu’ont les parents envers lui et dictant les normes à respecter [Théry, 1993 ; Houzel, 1999 ; Martin, 2003 ; Neyrand, 2011]. Mais nous savons aussi que l’arrivée d’un enfant n’est pas construite et vécue de la même façon par tous les individus et que les normes de la « bonne » parentalité n’ont pas le même sens pour tous. Devenir parent, c’est endosser un rôle social que certains s’approprient plus facilement que d’autres [Sellenet, 2009 et 2014]. Et lorsque l’on a du mal à « rentrer dans le moule », la société, à travers les diverses institutions qui gravitent autour de l’enfant, tente de remodeler les parents non-conformes [1].
2 Dans cet article, je m’intéresse aux parents dont les enfants ont été placés tôt après la naissance, puisqu’ils ont été considérés par les institutions qui entourent l’enfance comme des parents contrevenant aux règles de la parentalité. Je cherche à comprendre comment l’on devient parent quand l’enfant est placé précocement, et comment on compose avec cette rupture de « l’identité de parent “ordinaire’’ (qui) est perdue » [Sellenet, 2010a]. Ces parents ont vu leur enfant pendant quelques mois ou quelques jours, parfois juste pendant le séjour en maternité. Après le placement, ils le rencontrent de façon sporadique, lors de rencontres en présence d’un médiateur [Sellenet, 2010a ; Bastard, 2015]. Ils connaissent vaguement leur enfant, détiennent peu d’informations sur sa vie au sein de l’assistance familiale, ne participent pas à son quotidien, ne le voient pas grandir, comme ils le disent eux-mêmes. Si, comme le notent Gaëlle Clavandier et Philippe Charrier, « la grossesse comme l’accueil du nouveau-né sont des moments attendus et dans la très grande majorité des cas présentés comme porteurs d’avenir et facteurs de bonheur » [Clavandier et Charrier, 2015 : 166], qu’advient-il de ces événements lorsqu’on ne s’occupe pas de son enfant au quotidien ? [Weber, 2005 et 2013].
3 Mes recherches croisent les champs de la sociologie de la pauvreté, de l’intervention sociale et de la famille. Dans cette étude, je me rapproche des travaux menés sur la protection de l’enfance, comme ceux de Catherine Sellenet et Émilie Potin en France, ou ceux d’Isabelle Delens-Ravier en Belgique, qui analysent la place des parents lors d’un placement d’enfant et les liens que parents et enfant construisent dans ce contexte. Je me propose ainsi de compléter les divers travaux de ces auteurs en me focalisant sur une situation particulière observée chez certains parents, celle de la production de « non-parent ». Il s’agit de parents qui se sont sentis écartés de leur fonction en raison de l’éloignement de leurs enfants et de toutes les difficultés pour les récupérer. Face aux méandres de la mesure et à leur incapacité de répondre aux injonctions institutionnelles, ils ont fini par se désengager de la vie de leur enfant placé pour miser leur devenir parental dans l’arrivée d’un nouvel enfant. Nous verrons ainsi comment les institutions de la protection de l’enfance, alors que l’objectif affiché est de les rendre meilleurs parents, finissent par les déposséder de leur rôle de père et de mère.
4 Les trois familles présentées ici ont été sélectionnées au serin d’un échantillon de quinze familles (cf. encadré méthodologique). En tenant compte de la diversité des situations de famille, le choix permet de mieux comprendre les différentes façons de vivre l’absence de l’enfant lorsqu’on devient parent. Souvent, les personnes qui composent le ménage n’ont pas d’activité professionnelle reconnue, et vivent dans un très grand dénuement, n’évitant l’extrême pauvreté que par des aides sociales et du travail non déclaré pour certaines. Les conditions de logement sont très précaires, voire insalubres pour deux familles au moment de notre rencontre. Comme l’explique Catherine Sellenet :
Être parent constitue l’une des facettes de l’identité, une facette importante, parfois la seule lorsque l’identité professionnelle vient à manquer ou est durablement absente. Être parent est alors le seul statut valorisé, le seul statut peut-être à revendiquer voire à protéger de toute atteinte. L’estime de soi en dépend. [Sellenet, 2007 : 31]
6 L’enfant dont on pourrait s’occuper est ainsi porteur d’une reconnaissance sociale qui fait défaut. Il demeure la seule « propriété » [Gavarini, 2006] et devient par là-même un enjeu de lutte.
7 La première partie de l’article sera consacrée à la présentation des familles rencontrées et de leur manière de vivre l’éloignement de l’enfant. Ce vécu diffère si la famille a ou non un autre enfant et selon le moment où les individus se situent dans leur trajectoire parentale. Dans la deuxième partie, il sera question des difficultés des parents à répondre aux normes de la bonne parentalité. Difficulté inhérente à leur éloignement des normes dominantes et des arcanes du placement qui rendent incompréhensibles les injonctions auxquelles ils sont soumis et laissent planer une forte incertitude concernant l’issue de la mesure de placement. La troisième partie met en évidence le facteur-temps, qui transforme les relations et finit par éloigner les parents de leurs enfants [Sellenet, 2010].
8 Il sera ainsi montré que les incitations à la parentalité finissent, dans certaines situations, par construire des « non-parents », mais aussi que, malgré leur impossibilité de répondre aux normes de la parentalité et la « disqualification parentale » que ces familles subissent [Paugam, 2014], leur vie ne s’est pas arrêtée le jour du placement de leur enfant. Non résignés et insatisfaits, ils persévèrent dans la construction d’une vie familiale, contrairement à certaines familles décrites par Catherine Sellenet pour qui, après le placement de l’enfant, « l’avenir est bouché » [Sellenet, 2010b : 53]. En projetant d’avoir d’autres enfants, malgré les placements qui se maintiennent pour certains d’entre eux, ces parents espèrent conjurer le sort à la faveur d’une nouvelle naissance.
Une enquête ethnographique de longue durée
Dans tous les cas, il était important pour moi de clarifier mon statut. Tout d’abord, je ne souhaitais pas être assimilée aux travailleurs sociaux et recueillir le discours que ces familles sont habituées à produire pour eux. Lors de notre première rencontre, qui n’était pas enregistrée, j’ai défini les contours de mon travail de sociologue, le différenciant de celui des travailleurs sociaux. J’ai rappelé l’absence d’incidence des rencontres sur la mesure éducative : je n’étais pas là pour les « surveiller » ni pour les « aider » ; ils pouvaient à tout moment arrêter nos échanges. C’est cependant surtout la régularité de nos rencontres et le temps qui m’ont permis de recueillir un discours libéré des contraintes institutionnelles dans lesquelles ces familles se trouvaient.
Une fois sur le terrain, il a aussi fallu gérer l’affectif pour préserver ma neutralité dans mon analyse sociologique. Sans vouloir occulter l’émotion que la souffrance de ces parents a suscitée en moi, il me fallait pouvoir prendre de la hauteur par rapport à ces « récits du malheur ». L’incompréhension de la décision de placement a pu me paraître inconfortable. Mais j’ai dû admettre que juger de la justesse de la décision ne concernait pas mes attributions de sociologue.
Cette étude est uniquement construite à partir du discours des parents, de mes observations de leur vie quotidienne et de certaines interactions avec les travailleurs sociaux. Une fois encore, je ne cherche pas à juger la pertinence de la mesure à laquelle ces familles étaient assignées ni le travail mis en place par les travailleurs sociaux et les juges. Je m’intéresse uniquement au vécu des parents.
Les familles
9 La plupart des enfants des familles ici étudiées ont été placés tôt après leur naissance. Les deux premiers enfants d’Emily Robert [5] : dès la maternité ; le premier enfant d’Élodie Robert : à neuf mois ; pour Annick et Jean Lagier les placements ont eu lieu à l’âge de 4 ans et 2 ans pour les deux premiers, au sixième mois pour le troisième enfant, et dès la naissance pour le quatrième [6]. Les placements d’enfants aux premiers mois voire premiers jours sont peu fréquents en France, au contraire d’autres pays, comme l’Angleterre [7]. Pour ces trois familles, les raisons du placement divergent. Une évaluation menée par une équipe de pédopsychiatres et psychologues sur le placement précoce en pouponnière à Lille et à Roubaix établit que la plupart des bébés sont placés pour au moins trois raisons parmi les suivantes : négligences, maltraitance, abus sexuels, instabilités familiales, problèmes de logement et de tenue de la maison, troubles de la parentalité, pathologie parentale, consommation de toxiques par les parents [Mascaro, 2012]. On retrouve ces mêmes raisons dans les propos de Doris Châteauneuf :
[…] Une surreprésentation de certaines problématiques, dont les plus importantes sont les problèmes de consommation de drogue et d’alcool, les troubles de santé mentale, les problèmes de criminalité et la présence de violences au sein du couple ou envers les autres enfants de la famille. Dans plusieurs cas, c’est surtout le cumul des difficultés vécues dans la famille qui influence le processus d’évaluation mené par les intervenants sociaux. [Châteauneuf, 2015 : 145]
11 Certaines problématiques signalées par ces auteurs, jamais isolées, mais conjuguées entre elles, s’appliquent pour les familles étudiées : consommation de drogue, troubles de santé mentale, violence au sein du couple, problèmes de logement et de tenue de la maison.
12 Les entretiens avec ces trois familles ont eu lieu à des moments différents de leurs trajectoires respectives : pour Emily, à la suite du placement de son deuxième enfant ; Élodie et Ludovic s’approchaient de plus en plus de la fin du placement d’Amelle et avaient gardé leurs deux filles plus petites ; quant à Annick et Jean, ils vivaient avec Frédéric, leur cadet, et avaient, disaient-ils, « fait le deuil » des autres enfants.
Emily, une impossible maternité
13 Emily Robert est la sœur d’Élodie, une de mes enquêtées dont la fille aînée est placée. Quand je rencontre Emily en 2013, elle a 19 ans. Hugo, son aîné, a été placé dès la naissance. Pendant le temps de l’enquête, Emily est à nouveau enceinte et son deuxième enfant, Kylian, est placé lui aussi, dès sa naissance. Les premiers entretiens avec Emily, après la naissance du premier enfant, sont d’abord informels. Ils se formalisent après la naissance du deuxième enfant. La famille Robert rencontre les services sociaux pour la première fois au moment du décès de la mère d’Élodie et d’Emily, le père n’arrivant pas à gérer la situation. Emily, 13 ans, vit difficilement ce décès ; pendant quelques années elle est accompagnée par un éducateur. Emily souffre d’un retard cognitif depuis sa naissance et est prise en charge dans un Institut médico-éducatif (IME) à l’âge de 5 ans. Elle est heureuse d’arrêter ses études lorsqu’à 17 ans, elle tombe enceinte de son premier fils, Hugo : « Ah ouais, je voulais plus… Quand j’étais enceinte, je me suis dit : “enfin, je suis tombée enceinte” ».
14 Grâce à l’Allocation adulte handicapé (AAH) et aux prestations familiales, Emily vit aujourd’hui seule, dans une maison dont elle apprécie la taille, avec deux chambres, (« Ouais, ça va, c’est pas grand, c’est pour moi et les petits »). Les pères des enfants sont absents : le père d’Hugo est en prison ; les renseignements sur celui de Kylian sont flous. Si Emily est sous curatelle, elle organise seule ses journées. Elle prend souvent le bus pour aller voir sa sœur, fait ses courses, a un téléphone portable et une connexion Internet chez elle, ce qui lui permet d’aller sur Facebook pour poster des photos d’elle et de ses enfants. À la question : « comment tu t’occupes dans ta journée ? », elle répond : « Je lave ma maison, j’écoute la télé ou je parle avec mes voisins, je vais voir mes voisins. Je nettoie ma maison, quand j’ai fini, je vais dehors, je vais voir mes voisins, je dis “ça va, fais-moi un café”, ils me servent des cafés. Quand la maison elle est propre, bah voilà » [8]. Lors de ma dernière visite, elle avait un nouveau petit copain.
15 Au cours de l’entretien avec Emily, j’apprends que le placement d’Hugo, son premier fils, lui est annoncé dès sa grossesse par l’assistance sociale de son école : « Voilà, l’école ils ont prévenu et ils ont dit… : “ouais, vous savez que vous ne pouvez pas le garder” ». Mais pour elle et pour sa famille, l’espoir que l’enfant ne soit pas placé subsiste jusqu’au moment du placement, comme le montre le témoignage de sa sœur :
Je ne le savais pas, je ne l’avais appris que le matin qu’ils allaient aller lui ramasser. Et papa il m’a dit, « tu vas à la maternité, mais tu ne dis rien, tu gardes le sourire ». Donc ça a été très très dur. De chez moi jusqu’à pratiquement l’entrée de l’hôpital, j’ai pleuré. Et je suis arrivée, j’ai souri. Et pour finir, papa est arrivé et il a regardé ma petite sœur et lui a dit : « ça va être dur, mais ils vont venir te le prendre ».
17 Quelque temps après, Emily arrive toutefois à retrouver son fils dans une unité d’accueil mère-enfant. Mais les retrouvailles en présence du papa échouent, en raison de la violence paternelle, et du fait qu’Emily est loin de sa famille. Hugo est de nouveau placé.
18 Deux ans séparent le placement d’Hugo et celui de Kylian :
J’étais à la maternité, j’ai accouché tranquillement, j’étais dans ma douche – ça je m’en rappellerai toujours – j’entends frapper, je fais « oui ! », j’ai cru que c’était l’infirmière. Et ils me disent : « Madame, c’est la PMI ». Alors, j’ai commencé à pleurer dans ma salle de bain, je suis sortie, ils m’ont dit : « vous savez pourquoi on vient ? Le petit va dans une famille d’accueil ». Et là j’en ai pleuré, mais je dis alors : « je sais bien m’en occuper et vous, vous dites non ; c’est écrit sur le rapport de la maternité que je sais bien m’en occuper. « Eh bah on vous le prend quand même parce que vous n’avez pas de… [logement] » Et il y avait le logement, j’avais tout acheté, la table à langer, le lit, tous les accessoires qu’il fallait.
20 On lui propose à nouveau de séjourner dans une unité d’accueil mère-enfant avec Kylian. Emily refuse, ne souhaitant pas renouveler l’expérience vécue avec Hugo, et en préférant garder sa liberté dans son mode de vie et ses déplacements avec son fils :
Non. Parce qu’après si j’allais au foyer, le petit il était placé dans le foyer. Si je voulais être direct avec le petit, je pouvais pas. Si je dis « je vais aller chez ma sœur avec le petit », je pouvais pas, le petit il fallait qu’il reste dans le foyer. Alors c’était pas la peine si c’était pour que ma famille ne le voie pas.
22 Emily est toujours en contact avec ses deux enfants, elle les rencontre lors de visites en présence d’un médiateur. Son discours est ancré dans le présent. Elle raconte son quotidien, les démarches qu’elle entreprend pour récupérer ses enfants, ses espoirs et désespoirs et, surtout, l’incertitude dans laquelle elle vit la mesure de placement. Emily a accouché de ses deux premiers enfants, mais elle ne s’occupe d’aucun. Son discours souligne aussi son envie d’avoir un troisième enfant qui pourrait, peut-être, passer entre les mailles de la justice et échapper au suivi des travailleurs sociaux. L’envie de continuer à avoir des enfants, malgré la menace des placements et la « stigmatisation d’une déficience parentale » [Delens-Ravier, 2003 : 82] tient, pour Emily, au souhait de s’occuper de son enfant et de le voir grandir, comme nous le verrons plus bas.
Élodie ou la peur au ventre
23 J’ai rencontré Élodie Robert, 24 ans, en 2013 grâce à l’association qui s’occupe de l’Action éducative en milieu ouvert (AEMO) d’Adeline, sa fille. Élodie a trois enfants : Amelle, 8 ans, placée depuis l’âge de 9 mois, Adeline 7 ans et Zélie 4 ans, qui n’ont jamais été placées. Elle est mariée à Ludovic, 36 ans, le père de Zélie, rencontré en 2007. Au moment de notre première entrevue, j’apprends qu’Amelle et Adeline pensent que Ludovic est leur père [9]. C’est quelques mois plus tard qu’elles apprennent que leur père les a abandonnées et que Ludovic est uniquement le père de Zélie. Ils vivent dans un petit appartement et s’apprêtent à déménager dans une maison plus spacieuse et plus confortable. Ludovic est forain et travaille sans contrat employeur dans le bâtiment ; Élodie oscille entre périodes de travail comme vendeuse ambulante de maquillage, et chômage. Depuis un an, elle est femme au foyer. Leurs principaux revenus viennent des activités non déclarées de Ludovic, du RSA du couple et des allocations familiales.
24 Au moment du placement d’Amelle en 2005, Élodie a 18 ans et elle est enceinte de six mois d’Adeline. Elle vit avec ses parents et s’occupe de sa mère, très malade. Selon ses dires, le placement d’Amelle résulte d’un signalement aux services sociaux effectué par une tante, après une dispute avec une cousine. Elle conteste les déclarations arguant qu’elle sortait sa fille « en petite couche », qu’elle « trainait les rues ». Entre le signalement et le placement de sa fille, elle est suivie par une assistance sociale, mais cet accompagnement se passe mal : « En fait, j’étais suivie mais vous savez quand on est jeune… les rendez-vous, je m’en foutais. J’avais rien à me reprocher mais je voulais pas y aller. Ça m’avait pas plu. Ils étaient venus me voir et ils avaient vu qu’elle avait tout ce qu’il fallait… ». Le jour du placement, Élodie et sa famille peinent à croire que cela puisse leur arriver, comme témoigne Élodie : « Ils sont arrivés avec un mandat, leur papier du tribunal, en disant qu’ils allaient prendre Amelle pour la ramener en famille d’accueil. J’ai appelé son papa pour lui dire. Lui, idiot comme il était, il m’avait pas crue et il disait “non c’est pas possible et tout” et pour finir, ils l’ont emmenée ».
25 Quelques mois après le placement d’Amelle, Adeline naît et n’est pas placée, pas plus que ne le sera Zélie arrivée en 2009. Les propos d’Élodie expriment davantage la peur d’un éventuel placement de ses filles que les difficultés à récupérer Amelle : « J’étais encore dans la crainte l’année passée, j’avais peur qu’ils me les placent. Et la juge m’a dit que s’ils devaient me les placer, elle me les aurait placées depuis bien longtemps. Donc qu’il fallait que j’enlève cette crainte de ma tête, qu’il n’y avait pas de danger ». Adeline et Zélie ont rendu Élodie et Ludovic parents. Même s’ils souffrent du stigmate d’être suivis par une mesure d’AEMO, les deux filles sont présentes au foyer et ils accomplissent toutes les tâches associées à leur rôle parental. Emily se trouve dans une situation de « non-parent » et garde une forte envie d’avoir un autre enfant, alors qu’Élodie et Ludovic sont dans la situation des « mauvais parents » mais se sentent parents malgré tout.
Annick et Jean, une victoire tant attendue
26 J’ai rencontré la famille Lagier en 2009 ; Annick, à l’époque, a 40 ans et Jean 38 ans. Ils vivent ensemble depuis 21 ans. Presque tous les entretiens ont lieu en présence des deux parents, et parfois des deux enfants habitant la maison : Gilles [10], l’aîné, 17 ans et Fréderic, le cadet, 8 ans. Annick et Jean ont eu cinq enfants, dont quatre ont été placés, à l’exception du dernier, Fréderic. Lorsque je les ai rencontrés, ils vivaient du RSA, des allocations familiales et des activités non-déclarées de Jean dans le bâtiment. Au début de nos rencontres, ils résident dans une maison insalubre et déménagent quelques mois plus tard. Anciens toxicomanes, ils suivent un traitement de substitution.
27 Annick fréquente les travailleurs sociaux depuis son plus jeune âge, ayant été placée à un an, après le suicide de sa mère. Jean les a rencontrés plus tard, à 25 ans, au moment du placement de leurs enfants. Annick vit la présence des travailleurs sociaux dans leur vie de façon plutôt détachée ; mais Jean alimente vis-à-vis d’eux une forme de révolte, voire de répulsion, visible à sa façon de recevoir l’éducateur, de lui serrer à peine la main, sans dire un mot, tout en regardant ailleurs. Son discours sur eux va dans le même sens. De son point de vue, les travailleurs sociaux jouent un jeu de dupe, un jeu mensonger, prétextant un accompagnement pour les surveiller. Cela énerve beaucoup Jean et aiguise sa méfiance.
28 Leurs deux premiers enfants sont placés à l’âge de 2 et 4 ans à la suite de violences commises par le frère d’Annick sur la cadette, Valérie, alors qu’Annick et Jean sont partis en Belgique pour s’acheter de la drogue. L’enfant est hospitalisée et les « désordres familiaux » sont dévoilés aux services sociaux [Serre, 2009]. En raison de leur toxicomanie, leur troisième enfant, Jason, est placé à 6 mois et le quatrième, Jean, dès la maternité. Après la naissance de Frédéric, Annick s’engage dans une association qui aide les personnes en situation de pauvreté. Cette rencontre a contribué, selon Annick et Jean, au maintien de Frédéric à domicile, vécu par eux comme une grande victoire.
29 Au moment des entretiens, onze ans après le dernier placement, Annick et Jean font le récit des naissances et des placements successifs de leurs enfants jusqu’à ce qu’ils arrivent à en garder un, de manière détachée. La présence depuis huit ans de Frédéric, leur cadet, participe sans doute à cette désinvolture. Aujourd’hui, ils ont un fort engagement auprès de celui qui les a rendus parents, même si la peur d’un éventuel placement pèse toujours et qu’un suivi AEMO soit toujours en place. Ils n’ont plus de contact avec Valérie, Jason et Jean qui vivent dans des familles différentes. Selon Annick, « ils ont une autre vie, une autre famille ». À sa majorité, leur aîné, Gilles, hébergé dans plusieurs familles d’accueil et foyers, est revenu vivre chez eux. Son comportement très violent et ses fugues fréquentes rendent difficile cette cohabitation pour Annick, et surtout pour Jean et Frédéric.
30 Pour Emily, Annick et Jean le devenir parent a ainsi été suspendu aux injonctions à devenir de « bons parents » et aux efforts mis en place pour répondre aux impératifs permettant de récupérer leurs enfants. Mais ce temps passé à essayer de répondre aux injonctions est aussi marqué par diverses incertitudes autour de la mesure de placement, opacifiant les modalités du retour de l’enfant et rendant leur devenir parent de l’enfant placé de plus en plus incertain.
Un « devenir parent » suspendu aux injonctions
31 Ces parents passent beaucoup de temps et d’énergie à essayer de récupérer leurs enfants, en essayant de combler les « manques » définis par les juges et délimités par les travailleurs sociaux. Ces années sont marquées par l’espoir de réussir, par des chutes et des rechutes, par le regret d’avoir raté quelques bonnes occasions, avant d’arriver à garder au moins un de leurs enfants. Pour Isabelle Delens-Ravier,
« l’incompréhension des mécanismes de décision renforce la peur de s’opposer. Les parents adoptent alors une attitude de conformité de surface, donnant leur accord formel par crainte de ce qui pourrait leur arriver de pire, mais en étant dans l’impossibilité d’envisager et de concrétiser un réel changement dans leur mode d’existence. » [Delens-Ravier 2003 : 87]
33 Lorsqu’Emily essaye d’expliquer le placement d’Hugo, elle oscille entre trois explications qui auraient été données par les services sociaux : le logement insalubre (« soit vous déménagez et vous avez une belle maison, soit vous ne gardez pas le bébé »), son incapacité [11] à s’occuper de son enfant (« Ils m’ont dit que j’étais pas non plus capable de m’occuper d’un enfant seule. Ils m’ont dit : “s’il pleure, vous allez faire quoi ?”, je dis : “S’il pleure, c’est peut-être qu’il a faim, je vais changer sa couche, je vais lui donner son biberon quand il est l’heure”. Et ils me disent “non, Madame, vous n’y arriverez pas toute seule” ») et la présence du père de l’enfant vu par les services sociaux comme un individu violent. Pour sa famille, le placement d’Hugo est en lien avec le « retard mental » d’Emily : « Ils la prennent pour une mongolienne », dit son beau-frère. Lorsqu’Emily tombe enceinte de Kylian, elle s’applique à combler les manques pointés par les travailleurs sociaux afin de pouvoir garder Kylian et récupérer Hugo : elle change de logement, elle s’éloigne du père d’Hugo. Mais Kylian est placé aussi dès la maternité. Aujourd’hui, Emily a une maison qui lui semble grande pour elle toute seule, puisqu’elle l’a choisie pour elle et ses enfants. Elle continue à y faire des travaux et à préparer la chambre des enfants : « Si je fais tout ça, c’est déjà un point pour moi, pour que la juge elle voit que je sais m’en occuper ». Le ménage est une de ses principales activités. La maison doit être propre à tout moment. Emily chérit son chez soi pour montrer qu’elle est toujours engagée dans les demandes des travailleurs sociaux et aussi parce que cela lui permet de continuer à espérer que la maison soit un jour occupée par les enfants [12]. Mais elle craint la prochaine rencontre avec la juge : « La maison, je l’ai. Mais on verra ce qu’elle va dire. J’ai trois chiens et des chats. Elle va dire : “Il faut faire partir un chien, il faut faire partir des chats”. Et voilà, elle va dire des trucs sur les animaux et sur moi… ».
34 Annick et Jean ont passé de longues années à essayer de répondre aux injonctions des juges et des travailleurs sociaux afin de garder les enfants qui arrivaient et de récupérer les autres anciennement placés. À l’impératif de départ qui consistait à arrêter de consommer de la drogue, s’ajoute celui d’un domicile salubre pouvant accueillir leurs cinq enfants. La recherche d’un logement suffisamment grand est ponctuée de rechutes dans la toxicomanie. Le tout est vécu dans une grande hantise des intervenants sociaux. On pourrait être tenté de résumer leur histoire à leur consommation de produits psychoactifs, mais d’autres problèmes ont émaillé leur trajectoire, comme la pauvreté, l’insalubrité résidentielle, ainsi que la tension permanente avec les travailleurs sociaux. Submergés par tout cela, ils avouent perdre la notion du temps qui s’écoule. Annick ne sait même plus comment ils ont fini par s’éloigner de leurs enfants, jusqu’à les perdre de vue. Ils savent juste qu’ils en ont « fait le deuil », comme ils le disent et qu’ils sont heureux d’avoir Fréderic avec eux, malgré la présence de travailleurs sociaux.
35 Tout de suite après le placement d’Amelle, Élodie reçoit une injonction du juge de trouver un logement pour elle et les enfants : « Elle m’a dit (la juge) : “écoutez, vous avez deux mois pour trouver un logement, sinon on vous la place (Adeline, encore dans son ventre)”. Et je lui ai dit que je ne voulais pas qu’ils placent Adeline aussi, que j’allais mûrir, que j’allais remonter la pente et… ». Élodie et Ludovic s’attachent à répondre aux injonctions des juges et des travailleurs sociaux, davantage pour garder leurs deux filles auprès d’eux que pour récupérer Amelle qui vit en famille d’accueil. Élodie trouve rapidement un logement, mais par peur qu’Adeline soit néanmoins placée, elle évite toute forme de socialisation, ce qui est considéré négativement par le juge et les travailleurs sociaux :
J’ai voulu garder Adeline pour moi. Donc je n’ouvrais la porte à personne. Et quand je suis passée au tribunal, la juge m’a dit : « Mme Robert, soit vous acceptez de collaborer ou on vous prend votre deuxième [13]. Ce que je vous conseille, c’est de vous mettre un éducateur, mais il faut ouvrir la porte. Je vous conseille d’aller à la PMI ». Ça a été l’angoisse ! De là ils ont voulu me mettre un éducateur, ce que j’ai accepté, j’ai accepté la PMI…
37 Elle accepte aussi de mettre Adeline à la crèche, même si cet « éloignement » l’effraie terriblement. Et aux recommandations d’obtenir un logement et d’être moins fusionnelle avec ses filles, s’ajoutent celles liées à la tenue de la maison et à l’hygiène des enfants. Si Adeline et Zélie ne sont pas placées, Amelle tarde à revenir [14] :
En fait… il y a des hauts et il y a des bas. Quand ils me disaient quelque chose, j’essayais de le faire, mais au bout d’un moment, j’en avais marre, donc je rabaissais. Admettons… savoir ranger, confier, mettre plus les filles dans un lieu extérieur. Je le faisais ou bien je ne voulais pas le faire. Donc pour eux, je régressais…
39 Aux difficultés à répondre aux exigences institutionnelles s’ajoutent les incohérences de la mesure selon leur point de vue et le manque de perspective quant à un retour possible de l’enfant à la maison. Ils peinent ainsi à se projeter dans la quotidienneté de la parentalité.
Un brouillage qui laisse de l’espoir
40 On pourrait imaginer, dans un premier temps, que la façon la plus simple de devenir parent d’un enfant « à temps plein » est de répondre aux injonctions des services sociaux et de la justice. Mais, lorsqu’on s’intéresse aux parcours de placement, on comprend que, dans certains cas, le peu de maîtrise et de visibilité que ces parents ont du cadre et du dénouement des mesures dans lesquelles ils sont engagés, rend cette attitude impossible à tenir. Comme le note Catherine Sellenet, « la complexité de notre système juridique ne facilite pas le repérage par le commun des mortels des circuits décisionnels » [Sellenet, 2010a : 107]. De plus, les raisons qui justifient le placement ne sont pas toujours claires pour les parents. Ce flou est ressenti aussi lors des audiences avec les juges, lorsqu’ils réalisent que même en répondant aux préconisations, leur enfant ne rentre pas à la maison. Pour récupérer leur enfant placé, il ne suffit pas juste de répondre aux ordonnances les plus explicites. Il y en a aussi les « injonctions périphériques », moins visibles. Et à cela s’ajoutent de nouveaux problèmes inhérents à la distance physique et sociale entre parents et enfants qui se creuse avec le temps. Le sentiment de subir un jugement aléatoire, parfois non compris, l’impression d’être dans une impasse, sont autant de sources de désespoir pour ces parents. L’arrivée d’un nouvel enfant et l’espérance de le voir grandir avec eux sont vues comme un possible recommencement.
41 Même si certains placements sont prévus avant la naissance de l’enfant – Emily avait été prévenue par son école et Annick et Jean mesuraient les risques d’un nouveau placement après celui de deux premiers enfants – des doutes planent sur le réel mobile du placement. Ils tiennent non seulement au fait que ces parents se sentent aptes à s’occuper de leur enfant, mais aussi à leur incompréhension des causes invoquées par la justice et les services sociaux pour justifier les placements. Pour Annick et Jean, l’arrêt de la consommation des produits psychoactifs semblait être une donnée objective ; mais d’autres problèmes ont été soulevés, comme l’indigence de leur logement et le manque de ressources matérielles, brouillant ainsi les pistes d’une issue positive. L’insalubrité du logement, problématique pour les travailleurs sociaux à un moment donné, était avérée alors qu’ils y vivaient avec leur fils Frédéric depuis huit ans lorsque je les ai rencontrés, fait dont ils se targuaient pour souligner le manque de cohérence des services sociaux à leurs yeux.
42 Élodie et Emily appuient sur leur incompréhension des raisons des placements et les contradictions institutionnelles. Élodie accouche d’Adeline, sa deuxième fille, trois mois après le placement d’Amelle. Elle craint qu’on place Adeline aussi et la juge la met en garde : « Quand ils m’ont placé Amelle et elle (la juge) a su que j’étais enceinte, elle m’a dit : “Écoutez, vous avez deux mois pour trouver un logement, sinon on vous la place” ». Mais Adeline et Zélie, sa troisième fille, ne seront jamais placées, ce qui rend le placement d’Amelle encore plus mystérieux pour Élodie :
Sans vous mentir, j’ai passé cinq ou six ans à me poser la question. Si j’étais pas une bonne mère pour élever Amelle, pourquoi je suis une bonne mère pour Adeline et Zélie ? S’ils voient qu’elles manquent de rien, pourquoi ils me la rendent pas ? Et combien de fois je me suis posée la question….
44 Pour Emily, divers dysfonctionnements se sont cumulés : le conjoint violent, le logement inadapté, l’incapacité à s’occuper de son enfant. Mais la résolution des deux premiers problèmes ne suffit pas à lui ramener son enfant. Une situation qu’Emily, qui a gardé les enfants de sa sœur et qui allègue les rapports positifs du personnel de la maternité, ne comprend pas. Comme le témoigne Ludovic, son beau-frère : « Je sais qu’elle est capable de s’en occuper parce que quand ma plus petite, Zélie, est arrivée, que ma belle-sœur avait une maison, moi je lui laissais la nuit. Elle se levait la nuit, elle lui donnait son bain, elle lui donnait à manger et tout. Franchement, elle sait s’occuper d’un enfant ». Cette reconnaissance de la part de son entourage familial proche rassure Emily dans sa conviction de pouvoir être une bonne mère et renforce ses doutes vis-à-vis du discours des travailleurs sociaux.
45 Pour ces parents, le manque de cohérence quant aux raisons du placement finit par rendre celui-ci arbitraire. Si les raisons du placement n’ont pas un véritable fondement pour eux, ils peuvent nourrir l’espoir d’être finalement de bons parents. Désillusionnés sur les possibilités de récupérer l’enfant placé malgré tous leurs efforts, ils comptent sur la venue d’un nouvel enfant pour faire la preuve de leur capacité à l’élever. Le temps qui passe n’use pas le désir d’un enfant dont ils auront la charge, mais œuvre néanmoins à la détérioration de la relation qu’ils ont avec l’enfant placé.
Le temps qui passe éloigne enfants et parents
46 Les entretiens et observations répétés durant des années m’ont permis de déceler un sentiment d’incompréhension chez ces parents privés de leur enfant très tôt, la distance avec l’enfant ne leur permettant pas d’endosser le rôle attendu d’une mère ou d’un père au quotidien. Comme l’explique Florence Weber, la « parenté pratique » comporte trois dimensions – le sang, le nom et le quotidien. L’ensemble participe à la fabrication des liens entre parents et enfants dans toute leur amplitude : le sang renvoie « à la reproduction biologique », le nom « à l’institution juridique de la parenté » et le quotidien « au soin de longue durée » [Weber, 2013 : 7]. Ces trois dimensions de la « parenté pratique » sont le plus souvent entremêlées et lorsqu’elles sont dissociées « les individus font la difficile expérience de l’incohérence de la filiation » [Weber, 2005 : 22]. Être parent « au quotidien » signifie, d’après l’auteur,
nouer des « liens créés par le partage de la vie quotidienne et de l’économie domestique, dans leurs dimensions matérielle (co-résidence, tâches domestiques) et affective (partage du travail, soins donnés et reçus), où s’effectue un travail de socialisation, largement inconscient et involontaire, qu’il s’agisse de socialisation précoce et tardive. » [ibid. : 21]
48 L’auteur ajoute qu’en absence de parenté quotidienne, « ni la parenté biologique, ni la parenté juridique ne réussissent à s’imposer pleinement, malgré la force de l’idéologie du sang et malgré la force du droit » [Weber, 2013 : 10]. Comme le note Anne Cadoret,
la famille suppose aussi une pratique, celle d’accompagner le passage de la naissance à l’âge adulte, celle de transformer un nourrisson en personne accomplie ; elle implique une coopération des premiers responsables de l’enfant, et une implication de tous les autres membres de la famille. [Cadoret 2001 : 96-97]
50 C’est ce que Didier Houzel nomme « pratique de la parentalité » [Houzel, 1999].
51 Pour les trois familles étudiées, le quotidien avec l’enfant a été perdu le jour du placement. Pour Emily, ce quotidien n’a même pas pu être mis en place. Et les temps de rencontre organisés pour le maintien des liens n’ont pas vraiment fonctionné. Tous les enfants ont été placés dans des villes distantes de celles des parents et les fratries ont été séparées. Pour Annick et Jean, il était difficile d’aller rendre visite à leurs quatre enfants, chacun étant placé dans une famille différente. Émilie Potin insiste sur le fait que les difficultés liées à la distance entre le lieu d’accueil et le domicile familial ne se résument pas à une question de kilomètres, mais avant tout « aux moyens matériels et sociaux des enfants et des parents pour conserver du lien » [Potin, 2011 : 124]. C’est le cas aussi des enfants d’Emily, Hugo et Kylian. Elle connaît la ville dans laquelle vit Hugo, mais ne se souvient pas du nom de la ville où vit Kylian. Elle les voit une fois par semaine séparément (mardi Hugo, vendredi Kylian) et parfois les deux ensemble, toujours au sein de l’association qui gère le placement. Les rencontres ne sont pas simples pour elle, surtout que Kylian est très jeune : « Il me regarde et fait “papapapapapa”. Alors je sais pas quoi lui dire… ». Emily déplore de ne pas connaître le cadre dans lequel ils vivent : « Ils me l’ont pris (Kylian), ils l’ont mis carrément chez la nounou et moi je vois pas la maison. J’ai pas vu où il dort ». Et elle n’a pas vu, non plus, l’école de Hugo ; jamais, elle n’a pu l’accompagner à la fête de l’école. Emily regrette enfin d’avoir refusé d’aller en unité d’accueil mère-enfant où malgré les désagréments du lieu, elle aurait pu voir son enfant grandir : « Avant, quand il était bébé, je le voyais grandir, il mangeait et tout, je lui donnais le biberon. Et là c’est plus moi. Il mange déjà des petits pots et c’est pas moi qui lui donne ». Emily vit mal le fait de voir ses enfants grandir sans elle : « Bah quand je le vois (Kylian), ça me fait mal, parce qu’il essaie de marcher et je le vois pas marcher en fait. Je vais pas le voir marcher. J’aurais été dans un foyer… Parce que de voir que le petit là il marche tout seul, il grandit plus vite que je l’ai vu… ».
52 Dans le cas d’Élodie et Ludovic, Amelle a été aussi placée dans une autre ville. Au cours de la discussion avec Élodie, on comprend qu’elle ne va jamais chez la famille qui a accueilli sa fille (« je n’y vais pas particulièrement, je n’y vais pas. C’est elle qui la ramène »). Elle est peu renseignée sur la vie de l’assistante familiale d’Amelle. Elle sait, par exemple, que son mari est décédé et pense que celle-ci a quelqu’un d’autre dans sa vie, mais sans être sûre. Elle croit aussi qu’elle garde quatre autres enfants. Elle a l’impression qu’Amelle se sent bien chez sa « nounou », comme elle l’appelle, car « Amelle ne s’en plaint pas », mais elle n’en est pas sûre non plus. Quand Élodie m’apprend qu’Amelle va commencer à voir un psychologue, et que je lui en demande les raisons, elle me répond : « Je ne sais pas vous dire en fait, je ne sais pas comment ça se passe réellement de l’autre côté, quand elle est là-bas ». Les frontières entre la vie d’Amelle chez son assistante familiale et sa vie lorsqu’elle est chez Élodie et Ludovic sont bien établies. On sent Élodie résignée au fait que sa fille, dans cette famille, a une autre vie dont elle ignore presque tout.
53 Les mots « ils grandissent sans moi » émaillent tous les discours recueillis. Une distance qui se creuse par des insuccès à répétition, par le temps qui passe et fait grandir les enfants. Selon Catherine Sellenet, « les blessures d’amour sont fortes et, si elles peuvent s’apaiser avec le temps, c’est bien ce temps qui passe qui fait peur aux parents, car il modifie les attachements antérieurs, les délite, les remplace par d’autres » [Sellenet, 2010a : 52]. Ce qui est de temps en temps « près des yeux » devient durablement « loin du cœur » [ibid.]. Pour reprendre Émilie Potin, la distance entre enfants et parents « est un processus qui se construit dans le temps » [Potin, 2010b : 9]. Enfants qui, pour les parents, vivent leur vie et deviennent « un autre », l’enfant d’un autre, comme dans le cas d’Annick et Jean. Doris Châteauneuf explique que le maintien du lien entre parent/enfant est d’autant plus difficile que les enfants ont été placés très tôt et que la relation à eux n’a pas eu le temps de se consolider :
Le parent retrouve son enfant sporadiquement (la fréquence et la durée varient d’un cas à l’autre), mais comme l’enfant et le parent n’ont jamais habité ensemble et qu’ils ne se côtoient pas au quotidien, le développement d’un lien significatif constitue un défi de taille. Pour le parent, le contexte de rencontre (contacts sporadiques, supervisés, à durée déterminée) et le peu d’attachement manifesté par l’enfant au fil des mois (voire des années) conduisent souvent, à moyen ou long terme, à son désinvestissement. [Châteauneuf, 2015 : 146]
55 L’auteur ajoute à cet état de fait le manque d’assiduité aux rencontres en raison de problèmes divers (toxicomanie, troubles de santé mentale, séjours en centre de détention) et des déplacements :
[…] lorsque le parent annule un rendez-vous ou passe plusieurs mois sans donner signe de vie, les contacts subséquents sont plus difficiles et l’enfant risque, à moyen terme, de réagir plus négativement ou encore d’être indifférent à la présence de son parent [Châteauneuf, 2015 : 147].
57 Avec le temps, les relations prennent aussi des tournures inattendues. Les parents finissent par « perdre la main sur leurs enfants », comme l’explique Ludovic qui n’ose plus laver les cheveux d’Amelle lorsqu’elle vient à la maison par peur de ce qu’Amelle pourrait dire à son assistante familiale ou au juge :
Mais avec Amelle, non, je le fais pas. Parce qu’avec Amelle, avec tous les bobards et les ragots qu’elle raconte sur mon dos, j’ai pas envie qu’elle aille dire que j’ai fait des attouchements ou des trucs comme ça. Je préfère pas. Pourtant elle veut parce qu’elle voit que je lave Zélie, mais je lui dis non.
59 Amelle a été le seul enfant placé de la fratrie, ce qui permet de voir clairement la différence de relation que ses parents ont avec elle et avec ses sœurs qui n’ont jamais été placées : « Amelle, quand elle vient, elle me dit bonjour, elle me fait un bisou, elle me fait un câlin, mais après elle se distancie ». Il dit l’aimer comme les autres, mais il dit aussi : « avec Amelle, j’ai du mal ». La proximité d’Amelle avec la famille d’accueil la met d’une certaine façon en porte à faux vis-à-vis de ses parents. À plusieurs reprises, après avoir fait un séjour chez eux, elle se plaint à sa « nounou », de ce que la maison de ses parents est sale, qu’elle n’est pas aimée comme ses sœurs, que son père est parfois violent avec elle : « Bah Amelle avait dit qu’elle dormait dans un lit qui était sale, qu’elle n’avait pas ce qu’elle voulait, qu’en fait j’achetais plus à l’une qu’à l’autre. C’est faux, si j’achète à l’une, j’achète aux deux autres » [15]. Et ses dires sont systématiquement arrivés jusqu’à la juge. Si Amelle est leur fille, elle incarne d’une certaine façon pour eux l’institution et elle est par là différente des autres.
60 Adeline a aussi « du mal » avec la présence de sa sœur, qui lorsqu’elle vient à la maison « prend » sa place de première dans le rang de la fratrie et la dérange dans ses habitudes. Ce que confirme Ludovic :
Adeline, pour elle, c’est la première d’ici. Mais Amelle, comme c’est la plus grande, elle veut sa place. Amelle veut passer la première et elle en deuxième, mais Adeline, non, elle veut rester la première. Donc c’est pour ça qu’on a du mal à les faire s’entendre. Mais elles s’entendent, elles s’entendent bien, elles jouent ensemble et tout, mais… Elles ont du mal à se partager la place. Elle, Adeline, a du mal à reprendre la sienne et Amelle elle veut la sienne.
62 Christine Abels-Eber rappelle que « l’enfant placé est, lui aussi, inscrit dans un ordre généalogique, il appartient à une famille, à un système familial avec des ascendants, une famille nucléaire, une famille élargie. Il y a une place, sa place dans sa fratrie, celle d’aîné, de second ou autre, celle d’enfant aimé, ou mal aimé. Par le fait d’être placé, il perd cette place » [Abels-Eber, 2006 : 144].
Conclusion
63 Pour ces parents, l’enfant qui fait famille reste le grand absent. Parce qu’il est placé, il incarne une distance qui s’apparente à une forme d’échec du projet de devenir parent. Même si l’enfant est toujours présent, il l’est dans une forme spectrale, à savoir celle d’une présence-absence. En essayant de comprendre les mots de « deuil » employés par Annick et Jean pour souligner l’éloignement de leurs enfants, je me suis demandée s’il y avait du sens à rapprocher le rapport de ces parents à leur enfant absent au « travail de deuil » décrit par Dominique Memmi à propos des enfants morts [Memmi 2011, 2014]. Si dans le cas des enfants placés, il ne s’agit pas du deuil d’un enfant mort, mais du deuil d’un projet avorté autour de l’enfant, dans les deux cas, les parents souhaitent rapidement avoir un enfant présent auprès d’eux [16]. Si Emily est rassurée par les mots « maman » prononcés par son fils (« il dit “maman, maman” ou il m’appelle “maman Emily” »), elle envisage d’avoir un troisième enfant, malgré la crainte de le voir à son tour placé (« imaginez que j’en ai un troisième, je sais pas s’ils vont me le prendre ou me le laisser »). Mais le doute, le hasard, les nombreuses indéterminations que les mesures institutionnelles produisent laissent de la place à l’espoir. C’est ce qu’Annick et Jean ont espéré : réussir à garder Frédéric après avoir eu quatre enfants placés. Le seul moyen de « devenir parent » étant celui de rebattre les cartes, et ainsi laisser filer un projet qui n’a pas pu aboutir, pour en investir un nouveau. Et nous avons vu qu’une fois Frédéric là, ils se sont davantage engagés pour le maintenir au foyer que pour récupérer les autres enfants. Comme le souligne Doris Châteauneuf, « le placement antérieur des frères/sœurs amène les parents à se désengager rapidement auprès de l’enfant concerné et à se mobiliser plus intensément auprès d’un autre des enfants » [Châteauneuf, 2015 : 150]. Pour Élodie et Ludovic la présence de leurs deux filles amenuisait une certaine façon le placement d’Amelle et il est frappant de voir comment ils se préoccupaient plus du maintien d’Adéline et Zélie à la maison que du retour d’Amelle, comme si pour Amelle, c’était trop tard.
64 Si le fait d’être parent tient aux « petites choses » de tous les jours, à la « parenté quotidienne » dont parle Florence Weber, il est lié aussi aux « grandes choses » de notre existence. Ce que leur histoire raconte, c’est aussi l’histoire de parents qui ont été empêchés de l’être dans une société au sein de laquelle être parent vaut « cher » et cela d’autant plus lorsqu’on est en manque des supports légitimes. Jugés incapables d’être de « bons » parents, interdits d’exercer leur rôle parental, soumis aux décisions successives, dominés dans le contrat social établi à leur égard, ils tentent de répondre aux injonctions de la « domination ». Ils essayent, avec les ressources qui sont les leurs, de déjouer leur sort. Être parent devient un enjeu de lutte. Entre hauts et bas, ils perdent souvent et gagnent parfois. Quelques-uns des travailleurs sociaux m’ont dit que, pour certaines de ces familles qui « insistent », les services sociaux finissent par « fermer les yeux » et leur laissent un enfant afin de mettre fin au cycle des grossesses et des placements. Ils parlent ainsi « d’enfant sacrifié ». Aujourd’hui, treize ans après les premiers placements, Annick et Jean ont fait le « deuil » de leurs trois autres enfants. Mais Frédéric est là. Je ne sais pas si Frédéric est un enfant « sacrifié ». Je sais juste que sa présence a permis à Annick et Jean de faire l’expérience du quotidien et de se sentir parents à leur tour. Aujourd’hui, Jean peut dire « presque » sans peur : « celui-là, on ne me le prendra pas. Ils vont devoir me tuer avant ». Malgré les insuccès, les injonctions et les pertes, finalement, ils sont devenus parents.
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Mots-clés éditeurs : « Mauvais » parent, Enfant placé, Non-parent, Parentalité, Quotidien
Date de mise en ligne : 14/05/2019
https://doi.org/10.3917/ethn.192.0407