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Article de revue

Un corps qui gêne. Les médecins face à la puberté

Pages 655 à 664

Citer cet article


  • Vinel, V.
(2015). Un corps qui gêne. Les médecins face à la puberté. Ethnologie française, . 45(4), 655-664. https://doi.org/10.3917/ethn.154.0655.

  • Vinel, Virginie.
« Un corps qui gêne. Les médecins face à la puberté ». Ethnologie française, 2015/4 Vol. 45, 2015. p.655-664. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2015-4-page-655?lang=fr.

  • VINEL, Virginie,
2015. Un corps qui gêne. Les médecins face à la puberté. Ethnologie française, 2015/4 Vol. 45, p.655-664. DOI : 10.3917/ethn.154.0655. URL : https://shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2015-4-page-655?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ethn.154.0655


Notes

  • [1]
    La loi de 2002 a entériné cette orientation en obligeant les praticiens à donner une information complète aux patients, et à obtenir dans tous les cas possibles leur consentement éclairé. Article 36 - article R.4127-36 du code de la santé publique.
  • [2]
    Article L.1111-4, 5e alinéa du code de la santé publique.
  • [3]
    Voir l’introduction de Nicoletta Diasio. Les entretiens auprès des professionnels de santé ont été menés, en Lorraine et Alsace, par Donatella Cozzi, Nicoletta Diasio, Marie-Pierre Julien et Virginie Vinel. Les entretiens de groupe ont été réalisés avec l’appui de l’Observatoire régional de la santé et des affaires sociales de Lorraine.
  • [4]
    Les entretiens avec ces médecins s’insèrent dans une enquête plus vaste réalisée entre 2010 et 2013 auprès de 41 autres professionnels médicaux ou paramédicaux qui nous ont permis de cerner les contours de la prise en charge de la puberté et de la préadolescence dans l’est de la France, dans un souci méthodologique de compréhension et de partage de réflexions entre les anthropologues et les professionnels de santé.
  • [5]
    114 pédiatres libéraux ou mixtes en Lorraine dont la moitié en Meurthe et Moselle, et 3 en Meuse, 115 pédiatres libéraux ou mixtes en Alsace. Les libéraux sont concentrés à 55 % à Strasbourg et 74 % dans le Bas-Rhin. Sources : http://www.data.drees.sante.gouv.fr consulté le 18 décembre 2014, et chiffres pour l’Alsace n°47 janvier 2014 insee, ars.
  • [6]
    Médecin généraliste. Tous les noms sont des pseudonymes.
  • [7]
    Le Mouvement pour le planning familial est un mouvement historiquement féministe qui poursuit ses missions sous cette bannière.
  • [8]
    Le rapport au corps avec les adultes ne va pas toujours de soi non plus comme le montrent les enquêtes de Membrado [1993] ou de Pauw [2012] auprès de médecins généralistes dont certains évitent les corps de leurs patients.

1 À l’aube de l’adolescence, entre 9 et 13 ans, les enfants sont reconnus par des experts [has, 2005], par la loi, par la sociologie et l’anthropologie comme des personnes en phase d’autonomisation [Cipriani-Crauste, Fize, 2005 ; Singly, 2006] revendiquant de plus en plus un corps à soi [Diasio, 2014]. Or pendant la consultation médicale, le corps autant que la parole sont mis à nu. En effet, le protocole impose à l’enfant de dévoiler son corps et parler de lui [Parsons, 1970]. Depuis une vingtaine d’années, en France comme au niveau international [Shorter, 1999], le médecin s’efforce d’améliorer la communication avec son patient, à le reconnaître comme un acteur de ses soins et à favoriser une relation moins asymétrique voire partenariale [1]. Dans le cas des mineurs, le médecin doit une information loyale et précise aux parents ou titulaires de l’autorité parentale ; le consentement des parents comme du mineur « s’il est apte à exprimer sa volonté et à participer à la décision » [2] [has, 2005 : 12] est nécessaire pour intervenir. Or, si la relation médecin/parent est analysée par la littérature scientifique [Mougel-Cojocaru, 2007 ; Tanner, Stein et al., 2009 ; Hardy, 2013], la relation médecin-enfant a peu été décrite [Tates and Meeuwesen, 2001 ; Favrettoand and Zaltron, 2013] ; le corps, sujet de la consultation médicale, est ignoré [Membrado, 1993]. Il s’agit ici de retracer comment des pédiatres et médecins généralistes abordent le corps des grands enfants, en phase de puberté, dans leur cabinet.

2 Une revue de la littérature médicale internationale et une première analyse du matériau ethnographique de la recherche CorAge [3] ont montré une tension entre, d’une part, une propension à médicaliser les enfants entrant en puberté, à travers les pubertés précoces et les risques associés, d’autre part, une invisibilité de cette période de l’existence dans les cabinets médicaux français et italiens [Cozzi and Vinel, 2015]. Cet article interroge donc cette ambiguïté à travers l’analyse de la pratique professionnelle telle qu’elle est rapportée par quatorze praticiens, médecins généralistes et pédiatres exerçant en libéral ou en double activité libérale et hospitalière, en Lorraine et en Alsace [4].

3 La médecine générale et la pédiatrie sont deux spécialités en tension en tant que médecines s’adressant aux enfants. En effet, la pédiatrie s’est spécialisée comme « la » médecine de l’enfant en tant qu’être spécifique dès le xixesiècle, tant en ce qui concerne son développement physiologique et psycho-social que ses pathologies [Kottek, 1997 ; Sommelet, 2007]. La médecine générale, quant à elle, a mis longtemps à se construire et s’affirme depuis 2002 comme une médecine de spécialité globale, ouverte à toute demande des patients quel que soit leur âge [wonca 2002 cité par de Pauw, 2012 : 28]. Les pédiatres revendiquent donc leur expertise auprès des enfants tout en soulignant que leur nombre réduit les empêche de suivre tous les enfants [Sommelet, ibid.] ; les généralistes affirment aussi leur légitimité dans les actes de pédiatrie. Malgré ces différences institutionnelles, l’analyse des discours des uns et des autres concernant leur relation thérapeutique aux enfants à l’aube de l’adolescence révèle des similitudes.

L’enfant comme interlocuteur privilégié d’une relation asymétrique

4 Les médecins généralistes comme les pédiatres soulignent que les enfants entre 9 et 13 ans sont minoritaires dans leur patientèle car, disent-ils de façon unanime, c’est un âge « où ils ne sont pas malades ». Les pédiatres demandent à suivre régulièrement les enfants, mais ils ne sont pas répartis de façon équitable sur les territoires, ce qui crée des inégalités d’accès [5]. Les pédiatres lorrains exerçant dans des zones à faible densité médicale s’occupent soit des pathologies graves soit des enfants en bas âge (jusqu’à 6 ans), voire presque exclusivement des nouveau-nés. Le médecin généraliste est donc aussi le médecin des enfants mais, comme chez leurs confrères, les enfants au-delà de 6 ans sont peu présents dans leur cabinet.

5 La relation thérapeutique avec ces enfants est d’abord une relation asymétrique. Ainsi, tous tutoient leurs jeunes patients :

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J’les tutoie jusqu’à 16-17 ans. Après, des fois, je leur pose la question : « Est-ce que je peux te tutoyer, ou bien te vouvoyer ? » […] Mais enfin, moi j’suis pas très très pour ça ! Parce qu’il faut pas exagérer hein ! (rires échangés) Parce que, 16 ans, c’est encore des adolescents, c’est pas encore des adultes !
(Dr Andrée, MG, femme)

7 Le tutoiement affirmant la hiérarchie des âges et des générations [Alanen, 2011], il assure aussi la continuité dans la relation thérapeutique, car les médecins tutoient toujours leurs patients quand ils sont devenus adultes. Tous affirment cependant que la relation dans la consultation change avec l’avancée en âge de l’enfant car celui-ci devient l’interlocuteur privilégié.

8 Conformément à la loi et aux préconisations, l’enfant n’est pas considéré seul, mais en relation avec ses parents. Toutefois, la majorité des médecins rencontrés affirme qu’à partir d’un certain moment ils s’adressent directement à l’enfant. La Haute Autorité de Santé (has) préconise d’ailleurs d’« introduire un temps de tête-à-tête avec l’enfant, en tenant compte de son âge maturatif plus que de son âge chronologique. La reconnaissance pour l’enfant et tout particulièrement pour l’adolescent du droit à l’intimité (respect du tête à tête) et à la confidentialité (respect du secret vis-à-vis de l’entourage) est essentielle, dans le cadre de la loi, et permet de garantir un véritable lien thérapeutique personnalisé » [has, 2005 : 5]. Cependant, ni les âges, ni la notion d’intimité, ni celle de maturité n’étant définis dans les textes, il revient à chaque professionnel de l’apprécier. Ainsi, pour adapter leur relation à l’enfant, les médecins rencontrés se réfèrent d’abord à son âge, comme en témoignent certains :

9

Depuis déjà [l’âge de] 7 ou 8 ans, je m’adresse directement à l’enfant, et je fais intervenir la maman pour les informations complémentaires. À partir de 9 ans, le questionnaire s’adresse proprement à l’enfant. C’est-à-dire que je ne me fie qu’à ce qu’il dit, même au niveau du ressenti organique.
(Dr Camille, pédiatre, femme)

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À 9 ans, c’est le parent qui explique, à 12-13 ans, c’est l’enfant qui explique ce qu’il a. On n’a pas le filtre parental avec les angoisses parentales. Et puis à 9 ans, quand la maman dit « Dis ce que tu as ! » L’enfant dit en regardant la maman et en se demandant : « Est-ce que je dis bien ce qu’il faut dire ? »
(Dr Philippe, MG [6], homme).

11 La parole parentale est ainsi vue comme un filtre négatif, et l’enfant est directement sollicité pour parler de ses ressentis corporels car il est pensé comme expert de son propre corps. La différence des âges mentionnée dans ces deux extraits d’entretien (7-8 ans pour l’une, 12 ans pour l’autre) s’explique, sans doute, par la différence de spécialité des deux médecins, car la pédiatrie est, plus que la médecine générale, traversée par la psychologie qui reconnaît au jeune enfant l’autonomie de sa parole. Mais l’un et l’autre attribuent à l’avancée en âge l’acquisition d’une plus grande compétence sur son corps et sur l’expression de ses symptômes. Toutefois, d’autres médecins pensent que poser des questions directes, ouvertes à l’enfant, peut être insécurisant : « Ça les rassure qu’on parle pour eux, que quelqu’un dise ce qui ne va pas. Les questions ouvertes c’est dur : “Qu’est-ce qui ne va pas ?” Ils préfèrent les questions fermées : “oui, non”. » (Dr Antoine, MG, homme)

12 D’autres encore se réfèrent à des signes corporels ou à des attitudes pour adapter leur relation : « Ben il y a déjà l’aspect physique… pour les filles, elles ont des seins, ça se voit tout de suite, elles sont maquillées, […] Les garçons ça dépend s’ils sont moulés [musclés], quelquefois c’est des grands gabarits (rires) […] Je pense que c’est ça et après, quelquefois, on voit quand ils arrivent, comment ils s’en sortent avec leurs parents, parce qu’il y en a qui sont très bébés […] et d’autres qui sont déjà très indépendants. » (Dr Annabelle, pédiatre hospitalière, femme)

13 Les médecins catégorisent ainsi leurs patients selon leurs signes extérieurs : vêtements, gestes, regards, formes corporelles. La réception de ces signes est fortement marquée par des représentations de classe sociale, de genre, d’appartenance nationale, de couleur ou ethnique [Fainzang, 2006 ; Suremain, 2007], et ici par des représentations sociales et subjectives des âges.

Des enfants silencieux

14 Alors que le médecin se concentre sur la parole de l’enfant, le dialogue reste difficile, et les réponses des enfants sont laconiques. À ces âges, les enfants se racontent peu ou ne racontent pas leur corps :

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Quand on pose une question de toute façon, qu’ils aient 10 ans ou qu’ils aient 15 ans, quand on dit : « Y a des problèmes, y a des soucis, tu veux parler de choses ou autre ? » Y a jamais rien, jamais rien, voilà. Donc faut toujours aller au devant, examiner et puis lui dire en même temps : « Bon là je regarde en même temps, là je regarde en effet la peau… »
(Dr Marc, pédiatre, homme).

16 Plusieurs médecins généralistes (mais aucun pédiatre) interprètent les silences des enfants par le fait que la relation thérapeutique est « sous contrôle » des parents. En effet, les enfants ne choisissent pas leur médecin et aucune étude française n’a été conduite sur la satisfaction des enfants envers le médecin que les parents leur ont choisi. De plus, les parents décident et définissent la situation, la « maladie », le « problème » à résoudre, qui appelle la consultation d’un médecin [Freidson, 1984]. Les médecins généralistes sont d’autant plus conscients que cette relation n’a pas été choisie qu’ils sont aussi les médecins des parents, voire de toute la famille. De plus, ils savent que les enfants craignent que leurs paroles soient rapportées aux ascendants.

17 Il existe donc un paradoxe, que les médecins relèvent aussi, entre l’injonction (de la loi, de la profession) de mettre l’enfant au cœur de la relation thérapeutique en le faisant parler de lui et de son corps, et une relation asymétrique, médecin/patient, renforcée par la structure d’âge et de génération, rappelée par le tutoiement et l’encadrement parental. Des études britanniques ont particulièrement souligné le caractère passif des enfants pendant la consultation qui établit une triade hiérarchisée médecin/parent/enfant [Gabe, Olumide and Bury, 2004]. Nous avons nous-mêmes expérimenté la difficulté à parler du corps intime avec des enfants en face à face, alors que leur parole se libère en groupe, ou sur Internet [Cozzi, 2014]. La parole sur le corps est d’autant plus mal aisée lorsqu’il s’agit d’aborder la question de la puberté et des changements corporels qu’elle induit.

Corps absent, corps mesuré et corps sexuel

18 Ne pas être « intrusif » dans la vie de l’enfant qui grandit est un propos récurrent des médecins, comme l’illustre ces propos : « C’est sûr que je traite pas l’enfant de 14 ans comme un enfant de 9 ans. C’est-à-dire qu’il y a plus de distance. Il y a plus de distance, ça veut dire que je suis moins intrusive » (Dr Camille). Mais la frontière entre intrusion et rôle médical n’est pas aisée à définir : « C’est pas évident d’essayer d’être médical chez quelqu’un qui n’est pas malade » (Dr Antoine). Chacun et chacune construit un positionnement en fonction des représentations de ses missions et de ses engagements professionnels et personnels.

19 Une première attitude consiste à ne pas avoir de dialogue concernant la puberté pendant des consultations qui sont le plus souvent relatives à des demandes de certificats de sport ou à des petites pathologies infectieuses. Tel est le positionnement des médecins généralistes qui considèrent que traiter de la puberté n’entre pas dans leurs missions et relève de l’ordre du privé. Ainsi, lorsque l’enquêtrice interroge la doctoresse Gilles : « Vous discutez avec eux de l’arrivée de la puberté, ou avec les parents ? », un long silence s’instaure et la médecin s’interroge alors sur ses missions : « On devrait faire beaucoup de choses, de la prévention et je ne sais quoi… » Puis, elle recadre l’entretien sur les contraintes de la consultation en médecine générale : « Toute la semaine, c’est serré donc on voit pourquoi il est là et comme on les voit rarement, il y a déjà beaucoup à faire. On regarde les carnets de santé, on essaie de les convaincre eux ou les parents que ce serait bien qu’ils se vaccinent. On les pèse, on les mesure, on regarde leur dos… Rien que le vaccin cela prend 5 minutes et comme la consult’ est de 15 minutes et que l’on travaille que sur rendez-vous, toutes les 15 minutes, il faut changer [de patient]. » Parler de la puberté (ici réduite aux menstrues) relève du domaine parental, précisément maternel : « Non là c’est la maman qui gère. Les règles, vraiment, non. Après, elles viennent éventuellement pour une contraception. » (Dr Gilles, MG, femme)

20 D’autres médecins généralistes considèrent qu’il est difficile d’aborder le problème de la puberté avec les enfants car seules les questions de la taille, parfois du poids, sont soulevées par les jeunes et leurs parents. En l’absence de demandes explicites, les médecins ne se sentent pas autorisés de parler du corps génital à leurs jeunes patients. Ce sujet leur semble incongru par rapport aux préoccupations qu’expriment les enfants, particulièrement les garçons, comme le rapporte Dr Hervé : « Je n’ai jamais vu, depuis que je travaille, un garçon me dire : “Je m’inquiète : est-ce que ma verge a une taille normale ? Est-ce que mes testicules ont une taille normale ? Est-ce que je suis comme les autres ?” » (MG, homme). Pourtant, l’analyse du site de questions-réponses Info-Ado des hôpitaux de Strasbourg montre que les garçons comme les filles ont des questions très précises concernant leurs organes génitaux [Cozzi, 2014].

21 Au cours des entretiens que nous avons conduits auprès d’eux, deux médecins généralistes se sont posé de nombreuses questions qui dévoilent leur gêne. Ils disent ne pas savoir quel vocabulaire employer : un vocabulaire technique qui peut ne pas être compris ou un vocabulaire enfantin, le jeune risquant de mal le prendre. Ils ne savent pas non plus « où en sont ces jeunes » qu’ils voient peu souvent en consultation : « La notion de pudeur m’embête parce que je ne sais pas où l’enfant en est. L’âge civil, c’est pas forcément l’âge du développement intellectuel. Donc, si je deviens un peu trop intrusif, je peux gêner et ça, ça me gêne » (Dr Hervé). Ils sont d’autant plus gênés qu’ils associent les transformations pubertaires masculines à l’entrée dans la sexualité ; ils pensent alors que les jeunes vont trouver déplacé d’aborder ce sujet intime.

22 Les pédiatres (aucun généraliste) traitent, quant à eux, la puberté par ses mesures en cotant le développement des caractères sexuels secondaires – c’est-à-dire la pilosité, la taille des seins et de la verge – selon une échelle reconnue internationalement [Marshall et Tanner, 1969 et 1970]. Les médecins généralistes mesurent uniquement la taille et le poids. Le corps est ainsi évalué en rapport avec les stades moyens de développement ; cette démarche s’inscrit dans une médecine de surveillance de la croissance de l’enfant qui s’est déployée à partir du xixesiècle et standardise le corps enfantin dans une normalité statistique [Armstrong, 1995 ; Turmel, 2013]. L’has [2005] n’évoque, d’ailleurs, que ce corps anatomique et normé. La cotation de la puberté conduit ainsi les pédiatres à dire aux enfants qu’ils vont observer leur développement pubertaire génital. Ces mesures sont notées dans le dossier du médecin, mais pas dans le carnet de santé.

23 Cette consultation est aussi l’occasion de parler des organes sexuels, mais uniquement aux filles, attitude minoritaire, parmi les médecins interviewés : « Toutes mes petites filles sont prévenues par moi. […] Moi, la première chose que je leur dis quand elles ont des seins. Je leur dis : “Ah c’est une bonne nouvelle ! Parce que ça veut dire que ton corps de fille fonctionne normalement. Et la consécration ça va être le jour où tu vas avoir tes règles” » (Dr Camille). Hormis cette pédiatre, seule une femme médecin généraliste intervenant au Mouvement pour le planning familial rapporte qu’elle explique aux jeunes filles le fonctionnement des organes de la reproduction, tout en regrettant que l’abandon actuel du premier examen gynécologique ne permette plus de faire voir aux filles leur sexe : « Souvent quand on faisait des examens gynécos, on avait une glace pour montrer, et souvent c’est vrai qu’elles ne regardent pas souvent, avec une glace… leur vulve, les grandes lèvres, les petites lèvres, le clitoris ; tout ça » (Dr Jacques, MG). Ces médecins sont les seules à évoquer les organes féminins en ces termes, et attribuent leur positionnement à leur engagement féministe [7].

L’asymétrie fille-garçon

24 Malgré ces difficultés dans les échanges, le corps reproductif des filles est traité par tous les médecins rencontrés à travers le « point d’appel de la contraception ». Ainsi, les questions corporelles sont considérées comme plus faciles à approcher dans la consultation avec les filles qu’avec les garçons car : « La fille va avoir ses règles donc il apparaît à la mère qu’il va falloir très vite aborder la question. On est obligé de considérer l’enfant non plus comme un enfant, mais comme une jeune fille. Alors que pour le garçon, la question ne se pose pas » (Dr Philippe). Les règles font passer le corps des filles à l’âge de jeune fille et ouvrent la voie à la reproduction et sa prévention. Les médecins développent donc un discours préventif relatif à la grossesse auprès de leurs patientes féminines de 14, 15 ou 16 ans, mais aucun n’en parle aux patients masculins. Le corps des garçons est pensé comme étant de l’ordre du privé alors que celui des filles appartient davantage à la sphère publique. Cette différence de genre marque depuis longtemps les politiques sanitaires [Foucault, 1976 ; Martin, 1992] ; elle relève aussi d’une conception culturelle contemporaine occidentale du passage à l’âge adulte qui accorde aux jeunes, ici aux filles, l’accession à la sexualité érotique mais pas à la sexualité reproductive [Moisseef, 2010].

25 La distance que les médecins observent envers leurs jeunes patientes s’efface lorsqu’il s’agit de prévention de grossesse. Ainsi, la doctoresse Camille parle systématiquement de ce sujet aux patientes de 14 ans en le justifiant ainsi :

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Là je leur parle de contraception ; que les parents soient d’accord ou pas. D’ailleurs, à 14 ans, je les vois toutes seules. Et, même si c’est à mille lieux de leurs préoccupations actuelles, je leur dis : « Bon, ben, je t’embête un peu, je te choque un peu. On t’en a déjà parlé à l’école, mais voilà. » On protège contre le cancer du col de l’utérus, parce que c’est une maladie sexuellement transmissible, que, en France, la moyenne des premiers rapports c’est 17 ans, mais moi j’ai eu cette année trois grossesses, non désirées, chez des gamines de 15 ans. C’est mes patientes. Donc je sais que je leur ai expliqué comment leur corps fonctionnait, comment se mettait en place la prévention. Alors maintenant je n’hésite pas à partir de 14 ans à leur dire « Alors voilà comment ça marche...

27 Ce médecin précise que cette attitude, qu’elle pense d’intrusive, n’est possible que parce que ce sont des patientes qu’elle a suivies et informées au fur et à mesure du développement de leur corps ; elle qualifie d’ailleurs tout au long de l’entretien maternellement ses patientes de l’expression « mes filles » ou « mes petites filles ». Seul un suivi régulier sur le long terme, permis par la pédiatrie de ville, autorise, selon elle, à parler franchement à l’adolescente de sexualité et de sa prévention.

Un examen clinique « discret »

28 Si la parole sur le corps est déjà incertaine, l’examen clinique est un subtil jeu de cache-cache. Médecins et pédiatres considèrent unanimement que les âges sur lesquels nous les avons fait réfléchir (entre 9 et 13 ans) correspondent à une période d’accroissement de la pudeur. Ils observent, d’abord, que les enfants dès 9-10 ans, avec des « petits caractères sexuels secondaires », font preuve d’une grande réserve dans l’examen corporel. Garçons et filles ne se déshabillent pas facilement, quels que soient le sexe et la spécialité du médecin. Un pédiatre homme souligne en riant : « On a du mal à faire enlever les chaussures et le T-shirt » (Dr Marc, pédiatre). Et un médecin femme généraliste confirme : « On a un mal fou, il faut répéter : “moi je veux te voir en chaussettes.” Ou les filles, la question c’est : “Mais j’ai rien en dessous !” “Bon alors attends, on va garder le tee-shirt.” Mais c’est souvent des enfants, on voit bien, qui sont réticents à se déshabiller complètement » (Dr Paul, femme). Les filles ne veulent pas dénuder leur poitrine naissante et les garçons montrer leurs organes génitaux.

29 Face à ces résistances au protocole de l’examen clinique, les médecins adoptent des stratégies pour observer le corps sans le dénuder, en restant « discret » : « On est obligé de faire un peu… De jongler avec les T-shirts et le reste et tout, parce qu’elle veut qu’on regarde le dos, mais faut garder le t-shirt, alors c’est dur de regarder une colonne vertébrale à travers le t-shirt, alors des fois elles ont des soutiens-gorge, ça aide, quand elles n’en ont pas, c’est un peu plus difficile […] On peut faire les choses tranquillement, ou discrètement » (Dr Marc). Cette discrétion passe par l’évitement de l’observation directe des organes sexuels : jeter un coup d’œil à la poitrine pendant l’auscultation des poumons ou en soulevant le T-shirt pendant l’observation de la colonne vertébrale, regarder subrepticement le pubis, ou la verge et les testicules en prenant les pouls fémoraux sont des techniques évoquées par tous les praticiens. L’expression « jongler avec les sous-vêtements » revient dans les entretiens pour qualifier les stratégies de médecins qui veulent respecter la pudeur de l’enfant, tout en réalisant l’examen médical visuel. Le toucher est quasiment impossible : « Pour les garçons les signes sont la pilosité pubienne et la croissance du volume testiculaire. Mais je ne peux pas palper chez les plus grands ! Normalement je devrais, mais quand je vois leur tête quand je prends le pouls dans l’aine, je m’arrête ! » (Dr Dominique, pédiatre, femme)

30 L’évitement du corps sexuel est patent dans cette interaction professionnel-enfant qui se joue autour de la pudeur et de l’intimité corporelle. La privatisation du corps nu et des soins du corps est un phénomène socio-historique [Duerr, 1999 ; Vigarello, 1984], et un signe de l’avancée en âge des enfants [Diasio, 2014]. Elle vient en contradiction avec l’ordre de la consultation médicale dans laquelle le corps doit s’exposer. Une négociation non verbale entre ces grands enfants et ces médecins opère pour accéder au corps sans froisser cette pudeur. Une interaction négociée que l’on retrouve moins entre adultes et médecins [De Pauw, 2012] ou jeunes femmes et gynécologues [Guyard, 2010].

31 La réserve par rapport à l’examen du corps de l’enfant, de ses parties intimes, provient aussi d’une crainte, exprimée par trois médecins (un pédiatre femme et deux hommes généralistes) d’être accusés de gestes déplacés, à caractère sexuel, qui peuvent être mal interprétés par les parents. Un médecin généraliste raconte :

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La maman était dans la partie bureau, moi j’étais dans la partie examen. Et puis j’examine le ventre. Je descends un petit peu la culotte puis j’examine le ventre. Et la maman, après, dit à la petite fille : « Ben, alors, qu’est-ce qu’il t’a fait le docteur ? » « Oh, ben, il a descendu ma culotte » [imitant l’enfant]. Alors, j’ai recadré un peu en disant que je l’ai descendue un peu pour pouvoir examiner la partie basse et pour voir… Mais, oui, il y a toujours cette difficulté. Pour l’enfant c’était clair, pour la maman ça peut être très ambigu.
(Dr Hervé)

33 Au point qu’une pédiatre affirme :

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Mais on n’a plus le droit, avec tout ce qui se voit autour, d’examiner un enfant seul, sans témoin. […] Bon, c’est peut-être d’autant plus frappant chez les pédiatres hommes que chez les pédiatres femmes, mais bon, voilà. On nous met en garde contre ça.
(Dr Dominique)

35 Le soupçon omniprésent de risque sexuel dans la relation adulte-enfant [Neyrand, 2005], observé dans la relation parent-enfant [Zaltron, 2014] ou auprès des professionnels de la petite-enfance [Murcier, 2005], les conduit aussi à éviter de regarder, et encore moins de toucher, les parties proches des organes sexuels des enfants en consultation.

36 Le sexe du professionnel et de l’enfant entre alors en jeu. Bien qu’il soit difficile de généraliser, les professionnels signalent plus de gêne de la part des enfants de sexe opposé au leur. Ainsi, des pédiatres en cabinet homme-femme proposent aux enfants d’être auscultés par leur collègue de même sexe pour l’examen clinique de la puberté à partir du moment où les enfants montrent des signes d’embarras pour se déshabiller. Cette alternative est présentée comme un choix de qualité de soins et de relations avec l’enfant sous-tendu par l’idée d’une plus grande connivence entre un enfant et un médecin de même sexe. Le genre l’emporte alors sur le statut professionnel comme l’indique cette incise : « Moi j’ai quelques garçons qui m’en parlent [de la taille de leur sexe] mais bon, parce qu’il y a moins d’inhibitions, soit à leur niveau… Mais moi à ce moment-là je mets des barrières. Je dis : “Tu sais, euh… voilà, tu seras peut-être plus à l’aise avec un homme” » (Dr Camille). La gêne est ici du côté du médecin.

37 D’autres professionnels, qui n’ont pas cette alternative, rappellent les normes médicales à un enfant trop réticent : « L’examen des organes génitaux, c’est pas évident à certains âges, et pourtant, on est là pour, et on explique qu’on est médecin, et qu’on est là pour voir et que, bon, ça reste à l’intérieur du cabinet » (Dr Dominique). L’enfant est parfois taxé d’une « pudeur excessive » qui amène le médecin à expliciter la situation d’examen médical : « Tu es dans un cabinet. Moi je te regarde parce que je t’examine… Il n’y a rien d’autre. Pour savoir si tu vas bien. C’est tout » (Dr Andrée). Les médecins rappellent ainsi que l’espace médical est spécifique et s’apparente à un lieu privé et secret (« ça reste à l’intérieur ») et réaffirment leur légitimité à examiner leur corps pour « savoir s’il va bien ».

38 En esquivant le déshabillage, les enfants résistent à l’ordre social de la consultation, démontrant ainsi qu’elle ne va pas de soi [8]. Ils marquent ainsi que leur corps leur appartient et affirment leur avancée en âge car ils ne sont plus des « bébés » au corps duquel on accède facilement. Les médecins acceptent de faire avec cette réticence, au nom de la pudeur de l’enfant, car ces enfants sont considérés comme expérimentant un âge frontière, plus tout à fait enfant (lorsque le médecin les déshabille), mais pas encore adulte (censé avoir intégré le protocole de l’examen clinique). Dans la consultation avec l’enfant en phase de puberté s’observe une propension à être « discret » pour reprendre l’expression de l’un des pédiatres, avec le corps de l’enfant, soit pour protéger sa pudeur soit pour se protéger soi-même.

39 La puberté n’est pas une pathologie et n’appelle pas nécessairement une intervention médicale. Les praticiens construisent donc leur consultation avec les patients de cet âge selon la perception qu’ils et elles ont de leur mission auprès des enfants, mais aussi de leurs engagements personnels et professionnels. La frontière entre ce qui relève du privé (la sexualité, les organes sexuels) et du médical étant mal définie, plusieurs positionnements sont observés : pédiatres et généralistes abordent les mesures du corps par rapport aux stades de croissance moyens, mais seuls les pédiatres cotent les stades de puberté des garçons et des filles. Certains médecins généralistes n’abordent pas la puberté en dehors du poids et de la taille, soit parce qu’ils estiment que l’examen de ce changement physiologique n’entre pas dans leurs missions, soit parce qu’ils se sentent gênés d’en parler. Seules deux médecins femmes, se définissant comme féministes, abordent plus franchement la sexualité et les organes génitaux des filles, l’une appuyant sa démarche sur la connaissance régulière qu’elle a de l’enfant, l’autre sur la position politique de l’association dans laquelle elle exerce.

40 La frontière est pourtant bien établie, pour tous, entre le corps des filles qui nécessite une intervention de prévention car il relève de la reproduction, et le corps des garçons associés à la sexualité et à l’intimité. Une frontière entre ce qui peut être vu et dit s’observe également dans la relation thérapeutique. Médecins généralistes et pédiatres affirment que leur relation change avec l’avancée en âge de leurs jeunes patients : l’enfant devient l’interlocuteur privilégié tout en restant dans une relation asymétrique marquée par le tutoiement et par la définition de la situation par les parents. Le dialogue est alors malaisé et les enfants racontent peu leur corps, alors que toutes les injonctions professionnelles actuelles les y invitent. Les enfants et les praticiens sont gênés dans l’auscultation clinique, dès lors que les organes génitaux peuvent être dénudés. Les praticiens s’adaptent à la pudeur des enfants qu’elle soit corporelle ou langagière et trouvent des stratégies pour observer le corps sans le dénuder. La réserve verbale et clinique envers le corps sexuel de l’enfant provient aussi du soupçon de pédophilie qui pèse aujourd’hui systématiquement sur la relation adulte-enfant et contraint les professionnels à se protéger de toute accusation. Si ce soupçon pèse davantage sur les hommes, les femmes sont aussi peu à l’aise avec le corps sexuel.

41 Enfin, cette relation négociée entre le médecin et les enfants âgés entre 8-9 et 13-14 ans reflète les représentations que les professionnels ont de ces âges : des enfants individualisés, en phase d’acquérir un corps personnel auquel l’adulte n’accède pas aisément ni par la parole, ni par la vue, ni par le toucher. L’enquête a été ainsi l’occasion d’un travail réflexif des médecins rencontrés. Loin d’un positionnement tranché et impérieux, plusieurs s’interrogent sur leurs pratiques, sur la légitimité et l’opportunité de parler du corps sexuel aux enfants en phase de puberté, et sur les modes adaptés d’accompagnement des enfants en phase de transition d’âges et de corps. ■

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Mots-clés éditeurs : corps, médecins généralistes, pédiatres, préadolescents, puberté

Date de mise en ligne : 29/10/2015

https://doi.org/10.3917/ethn.154.0655