Quand une femme aime plusieurs hommes : le taire ou le dire ?
Pages 399 à 407
Citer cet article
- COMBESSIE, Philippe,
- Combessie, Philippe.
- Combessie, P.
https://doi.org/10.3917/ethn.133.0399
Citer cet article
- Combessie, P.
- Combessie, Philippe.
- COMBESSIE, Philippe,
https://doi.org/10.3917/ethn.133.0399
Notes
-
[1]
Série américaine dans laquelle une journaliste présentée comme « anthropologue du sexe » discute avec trois amies de leurs aventures sexuelles. Le fait que je sois un homme à mener cette enquête me place dans une position différente de la situation présentée là. Après 10 années d’investigations, je partage le point de vue de Georges Devereux [1980 : 160] selon qui « contrairement à une opinion courante, il semble probable que la meilleure information sur la sexualité féminine puisse être obtenue par des ethnologues de sexe masculin, et vice versa ».
-
[2]
Les données récoltées à différents moments de la vie d’une femme permettent d’appréhender l’évolution de ces pratiques hétérodoxes, et, par-delà, la complexité de la construction de l’image de soi et de sa sexualité.
-
[3]
J’ai aussi contacté des femmes à partir de leurs annonces : lorsqu’elles indiquaient être seules et ne pas chercher « une relation » mais « plusieurs », lorsqu’elles indiquaient être en couple et ne pas chercher à passer d’un monopartenariat à un autre mais à engager plusieurs relations.
-
[4]
En 2010, Catherine Deschamps a ouvert un champ d’investigation complémentaire concernant les femmes qui fréquentent les bars de nuit parisiens (financement : Sidaction). Avec Charlotte Le Van, je prépare une analyse quantitative à partir des données de l’enquête CSF [Bajos et Bozon, 2008].
-
[5]
Elles « libertinent » seules ou entre copines, « initient » leurs amants, organisent des « soirées » ; elles constituent donc une minorité atypique au sein de groupes d’adeptes du pluripartenariat hétérosexuel globalement marqués par la domination masculine.
-
[6]
Pour les femmes dont le pluripartenariat est ostensible – celles par exemple qui content leurs aventures sur un blog – la tension pourra être liée au fait d’avoir telle ou telle pratique : pénétration anale, sexualité non protégée, etc., indices de rapprochement qui, lorsqu’ils sont révélés, posent parfois, m’a-t-on dit, « problème ».
-
[7]
Dans le code pénal français, jusqu’en 1975, les femmes encouraient jusqu’à deux ans de prison pour une relation qui pouvait se produire n’importe où, alors que les hommes n’encouraient qu’une peine d’amende et n’étaient considérés comme en situation d’adultère que si l’acte avait été commis au domicile conjugal.
-
[8]
Cela concerne aussi bien les femmes qui vivent « en solo », celles qui partagent leur quotidien avec un homme et celles qui sont dans des situations moins courantes.
-
[9]
Carla Bruni, 2007, « Vivre, vivre, vivre… féminité et monogamie », propos recueillis par Richard Gianorio, Madame Figaro, 15 février 2007 : 29.
-
[10]
Sigle signifiant « mari potentiel » selon une informatrice m’ayant rapporté une conversation entre amies.
-
[11]
Mon dictaphone me permit d’abord de répéter moi-même les expressions que je venais d’entendre, puis d’enregistrer plusieurs minutes d’échanges avec cette nouvelle informatrice.
-
[12]
D’après Naty, la rupture était intervenue après qu’il eût découvert « en fouillant [son] téléphone » un SMS émanant d’un homme dont elle ne lui avait pas parlé.
-
[13]
Elles se trouvent souvent rétrospectivement qualifiées de « période de crise » tant par les principales intéressées que par leur entourage.
-
[14]
Formule reprise dans une chanson du groupe Chelsea Grin en 2012.
1En 2003, à la fin d’un débat consacré à la série télévisée « Sex &the City » [1], deux femmes m’ont apostrophé : « Vous êtes sociologue, il faut travailler sur la sexualité des Parisiennes ! ». L’une d’elles trouvait étonnant qu’un modérateur du site internet qu’elle utilisait pour rencontrer des amants lui ait reproché d’être mariée. Elle précisa : « En fait, on ne me reproche pas d’être mariée... il y a une case et je l’ai cochée, mais on me reproche de ne pas divorcer, ou me séparer ». Ces femmes devinrent ainsi les premières informatrices d’une enquête par suivi qualitatif à long terme [2] – entretiens réitérés et échanges d’e-mails – concernant des pratiques de pluripartenariat hétérosexuel vues du côté féminin. Ces femmes inventent-elles une nouvelle grammaire des articulations entre sexe et affect ? D’après Jean-Claude Kaufmann : « L’univers des rencontres amoureuses s’est brusquement transformé au tout début du troisième millénaire. En se croisant, deux phénomènes très différents (une affirmation nouvelle des femmes concernant la sexualité, et la banalisation d’Internet) ont déclenché cette douce révolution » [2010 : 13].
Une enquête de longue haleine
2Les « amies » puis « amies d’amies » de ces premières informatrices ont constitué le noyau de départ d’une enquête qui s’est en grande partie [3] développée selon la logique boule-de-neige déjà expérimentée pour des recherches sur la sexualité [Mossuz-Lavau, 2002]. Mes investigations m’ont conduit vers deux populations [4] : des femmes qui cherchent des amants sur Internet et des femmes particulièrement actives en matière de sexualité collective [5].
Comment définir l’amour ?
3Pour cet article, j’ai uniquement retenu le cas des femmes qui disent « aimer » plusieurs hommes simultanément. Depuis la distinction antique entre éros, philia, agapè et storgê – pas toujours interprétée de la même façon – aucun chercheur n’a réussi à établir une définition de l’amour acceptée par tous, chacun délimitant cet affect en opérant des classifications, au sein d’un ensemble plus ou moins étendu de sentiments, qui s’avèrent rarement fécondes hors du contexte retenu par l’auteur. C’est ainsi que Luhmann [1990] distingue « amour » et « passion », Alberoni [1981] « aimer » et « tomber amoureux », Giddens [2004] « amour romantique » et « amour convergent », Bourdieu [1998] « amour “normal” » et « amour pur ». Dans son article « Sociologie d’un sentiment. Bibliographie raisonnée de l’approche sociologique de l’amour », Grelley [2007 : 139] note que celle-ci « peine à imaginer les catégories lui permettant de construire son objet ». Une démarche analytique s’inspirant de l’ethnométhodologie [Garfinkel, 2007] m’a permis de distinguer neuf types d’articulations entre sexe et engagement sentimental [Combessie, 2008 : 280-281].
4Dès lors que la question se pose de « dire » ou « ne pas dire » à tel ou tel partenaire qu’il n’est pas le seul [6], il est légitime d’interroger la présence d’affects ou de sentiments – dont la qualité et l’intensité varient selon les moments de chaque relation. L’ensemble de ce qui est dit au cours des différents entretiens permet de préciser le type de relation dont il est à chaque fois question, puis d’apprécier son évolution.
Une nouvelle économie des relations
5L’association entre pluripartenariat et secret était cohérente avec le cadre légal des unions à l’époque où, le mariage étant considéré comme une institution primordiale, l’adultère était un délit – plus sévèrement sanctionné pour les femmes [7]. Sa dépénalisation et sa disparition du Code civil comme « cause péremptoire de divorce » rendent moins nécessaire son occultation et le mot tend à disparaître du langage courant. En même temps, la promotion de l’affichage des sentiments modifie l’économie des relations, invitant les partenaires à porter davantage attention à ce qu’ils ressentent qu’au respect d’une règle. Les femmes se trouvent l’objet d’injonctions contradictoires : invitées à prendre le contrôle de leur corps – à qui il convient d’apprendre à jouir –, elles doivent aussi continuer à le soumettre à un seul homme – qu’il faut, de surcroît, « aimer ». Les magazines féminins (articles, courrier des lectrices, commentaires sur Internet) portent la trace de l’ambivalence des points de vue contemporains sur l’infidélité [Le Van, 2010]. Afin d’éviter les connotations morales des mots courants, des chercheurs inventent l’expression « liaison extra-dyadique » [Hansen, 1987]. Le traitement de la jalousie, alternativement valorisée et condamnée [Clanton, 1996], concerne avant tout le niveau « interpersonnel » des « scripts sexuels » [Gagnon, 2008]. On comprend donc que les échanges d’informations sur ces éventuelles liaisons extra-dyadiques impactent l’ensemble des relations affectives et sexuelles contemporaines, d’autant plus que la doxa dominante invite à porter haut le partage : partage d’orgasmes en matière de sexualité, partage d’informations en matière de relations. La nouvelle grammaire des échanges conduit Béjin et Pollack à inventer le terme « révolutionnarisme sexuel » dont ils indiquent qu’il se développe dans les « fractions dominées-ascendantes de la classe dominante » [1977 : 119-121].
Trois modes de transactions communicationnelles
6L’analyse des enjeux liés à la communication des informations qu’une femme peut transmettre à ses partenaires – ou uniquement à certains d’entre eux [8] – permet de distinguer trois modes de communication : premièrement, le cloisonnement, qui est la plupart du temps présenté comme allant de soi et apte à développer ou à maintenir des atmosphères de romance ; deuxièmement l’ouverture des informations qui, dans une perspective de partage parfois dénommée polyamoureuse, entend permettre aux sentiments de se développer dans une relation plus honnête qu’en cas de cloisonnement ; et troisièmement la transmission d’informations qui, à l’opposé, vise à tenir à distance les amants – ou uniquement certains d’entre eux.
Cloisonner pour maintenir des atmosphères de romance
7Dans la situation ordinaire des relations amoureuses, la doxa invite à s’astreindre à l’exclusivité sexuelle tant que dure une relation [Segalen, 2008]. En cas contraire le cloisonnement des informations est de rigueur. Celui-ci est partiel lorsque la femme vit en couple ; il lui est difficile de masquer l’existence d’un conjoint à l’homme, ou aux hommes avec lesquels elle entretient une liaison. Le cloisonnement peut être total lorsqu’une femme vit en solo, ce qui demande toutefois une bonne organisation ; une artiste célèbre qui ne masquait pas ses pratiques de pluripartenariat déclarait ainsi « Comme les hommes, je sais très bien compartimenter. Je sais faire mais avec un avantage sur eux : ma précision féminine [elle rit] » [9].
8Les femmes vivant une relation amoureuse récente – les propos recueillis indiquent bien souvent qu’une durée de deux ans entraîne un changement de point de vue – disent redouter que l’ouverture des informations n’entraîne une rupture qu’elles ne souhaitent pas.
Jaloux comme il est, je suis sûre qu’il me plaque sur le champ s’il l’apprend. Il m’a raconté comment il avait fait avec son ex lorsqu’il a su qu’elle se tapait de temps en temps un de ses anciens amoureux de lycée, il s’est barré dès le lendemain ! Alors je fais gaffe à pas laisser de traces !
10Lorsque le couple est plus ancien, on parle souvent de « ne pas faire souffrir inutilement », voire de « respect » pour le conjoint.
Écoute, c’est quand même la moindre des choses, ça fait 16 ans qu’on se fréquente. T’es plus amoureuse comme au début, tout flamme et tout. Et pour maintenir, justement, la petite étincelle, y a pas de secret, faut aller voir ailleurs ! Mais bon, faut respecter les gens quand même. Il est de plus en plus ronchon, je sais que c’est à cause de son boulot. C’est lui qui nous fait vivre quand même. Alors bien sûr, je culpabilise ; mais justement, je sais que je dois pas lui faire payer, à lui, mes amourettes. Moi je suis vachement fleur bleue, mais là, comme il y a la famille… Alors je fais bien attention, pour qu’il sache rien du tout.
12Il existe aussi des situations de pluripartenariat avec cloisonnement des informations lorsque les femmes seules sont « à la recherche d’un MP [10] ». Il n’est pas question pour elles de se montrer capables de rencontrer plusieurs hommes la même semaine. Certaines prennent conscience du type de « script interpersonnel » [Gagnon, 2008] nécessaire pour que commence une relation qui ne sera pas nécessairement conforme à ce qu’elles déclarent chercher.
Je ne sais pas si je cherche vraiment un futur mari. Mais, comment dire, j’ai besoin qu’on joue à y croire ! J’ai besoin qu’il fasse comme si, pour lui, je suis une fille sublime ! Il faut que chacun me traite comme une princesse, sinon, je ne peux même pas accepter un resto ! Sinon, ça ne le fait pas ! Comment voulez-vous que je leur dise ? Non, vraiment, je ne pourrais pas. C’est pas mon rôle. C’est pas ma partition. Moi, il faut me traiter comme une princesse. Il me faut un beau chevalier blanc, ou qu’il sache jouer au beau chevalier !
14Les mots et expressions indiquent la nécessité, dans cette situation, d’une atmosphère – ou à tout le moins d’une illusion – de romance amoureuse pour que les rencontres soient envisageables, ce qui n’est possible que si le pluripartenariat est occulté. Les romances de Sabine sont vécues de façon sincère mais comme dans une forme de vie parallèle, où elle doit tenir le rôle de princesse ; pour cela, il est impératif qu’elle taise ses autres rencontres.
Partager les informations pour renforcer les liens
15Un type de communication très différent se met en place parmi les personnes qui se disent polyamoureuses : le lien affectif est là réputé se renforcer si l’on fait le choix de partager les informations sur les relations sexuelles ou sentimentales qu’on entretient avec d’autres. Une boutade souligne l’importance accordée à la vérité : « Qu’est-ce qui est pire que l’adultère ? Le mensonge au sein d’un couple polyamoureux ! »
16Chez des amis communs, en 2005, j’ai entendu Naty, 32 ans, vendeuse en parfumerie, arguer du fait qu’elle est « issue de deux générations de femmes divorcées » pour expliquer qu’elle « prend des initiatives », et, qu’en l’occurrence, elle a décidé de mettre en place « une relation sous le signe de la transparence, dans le respect des inclinations individuelles ». Je l’interrogeai plus avant [11].
« Ben c’est simple, si je tombe amoureuse un jour d’un beau garçon, j’ai envie de ne pas avoir à limiter mon cœur, et de pouvoir lui dire ! Pas de cachotteries : les cadavres dans le placard, y’en a eu plein dans ma famille, c’est jamais bon. Je veux une relation en pleine lumière. Quand on s’aime vraiment, y’a rien à cacher, non ? Si je tombe amoureuse d’un beau légionnaire [rires] je veux pouvoir lui dire, et qu’il me comprenne. De toute façon, moi, mes passions, ça dure jamais longtemps [rires] ».
18Je lui ai proposé qu’on se revoie pour discuter de sa conception des relations amoureuses. Elle a accepté « avec joie ! » et ajouté « comme ça tu connaîtras Patrick ». Ma suggestion que nous fassions cet entretien seuls pour qu’on se parle « peut-être plus librement » a reçu cette réponse : « Ah mais justement ! Nous c’est la transparence absolue, tu verras que je ne lui cache rien ! »
19Au cours des trois ans qui suivirent, Naty me contacta quatre fois ; nous nous sommes vus trois fois avec Patrick autour d’un magnétophone dans l’arrière-salle d’un café. La première fois, elle a vanté les intérêts d’un « couple ouvert à toutes les informations, y compris sur les relations parallèles », tandis qu’il acquiesçait. Les deuxième et troisième entretiens ont eu la même structure : un quasi soliloque de Naty, « mise au point » disait-elle de ce qu’il fallait « rectifier » dans leur « relation polyamoureuse », agrémenté de phrases qui, comme une litanie, réitéraient son refus de « cadavres dans le placard ». On ne s’étonnera pas que les relations polyamoureuses, dans la mesure où elles s’écartent des règles instituées, requièrent, pour se mettre en place et se développer, des formalisations manifestes qui peuvent prendre la forme d’affirmations ostensibles. Mon attitude essentiellement silencieuse permit à Naty d’instrumentaliser nos entretiens, me plaçant, ipso facto, en témoin privilégié des évolutions de leur relation et des négociations qui les accompagnaient – à tout le moins de certaines d’entre elles. Au quatrième entretien, Naty était seule, Patrick l’avait « quittée » [12].
20Plusieurs femmes m’ont montré des documents écrits, parfois dénommés « règlement » ou « pacte » – en référence à Sartre et Beauvoir. Comme dans les sociétés secrètes analysées par Simmel [1996] les groupes qui vivent en marge ont besoin de règles d’autant plus précises que leurs activités sont hétérodoxes.
Transmettre des informations pour tenir les amants à distance
21L’ouverture d’informations sur les autres partenaires peut être développée dans une perspective inverse ; il ne s’agit plus de renforcement des liens mais de mise à distance de certains amants ; le type de transaction est différent, on ne parlera plus de « partage » mais de « transmission » d’informations, unilatérale. Voici quelques extraits d’entretien avec des femmes en situation de divorce, mariage, célibat.
22Claudine, 48 ans, ingénieure, divorcée depuis 10 ans, a deux filles majeures. Dans son annonce sur Internet, elle a coché « mariée ».
Pas besoin d’un homme à la maison, ni d’un chien sur mon paillasson. Alors je me suis inventé un mari, et je parle de lui à mes amants. Il y en a un qui m’a fait une déclaration, il était divorcé, voulait que j’en fasse autant. Je lui ai dit « Ça va pas non ?! » Alors, il m’a jetée. Dommage, je l’aimais bien, j’aurais bien fait un bout de chemin avec. Mais pas pour laver ses chaussettes. Je sais comment ça se passe dès qu’on s’installe ensemble. Les mecs, faut être leur mère, leur lingère, leur infirmière, et parfois même leur psy. J’ai déjà donné pendant 14 ans. Non merci ! C’est pour ça que je me suis inventé un mari. Et puis, si ça ne suffit pas, je parle de mes autres amants ! Et là ça calme ! Il y en a que ça excite sur le moment : la jalousie comme piment sexuel. Mais c’est pas pour ça que je le fais ; quoique, inconsciemment peut-être un peu. Mais non, si j’y réfléchis, lorsque je le fais, c’est vraiment parce que le mec insiste trop, et que je veux qu’il comprenne ! Mes grandes sont en fac, j’ai vraiment envie de vivre libre. Et, pour ça, pas d’homme à la maison ! Au bout d’un certain temps, d’ailleurs, je dis que ce mari c’est une histoire bidon, parce que je n’aime pas trop mentir, mais tout de suite, je parle des autres. Oh, je n’en ai pas beaucoup : trois et demi on pourrait dire. Et j’aime chacun pour des raisons différentes ».
24On peut se demander si la trajectoire de Claudine n’incarne pas la dynamique décrite par François de Singly [1987] lorsqu’il souligne les infortunes de la femme mariée.
25Eugénie, 55 ans, médecin, est mariée « depuis un quart de siècle ». Elle a des « amants de passage ». De temps en temps, elle tombe amoureuse.
« C’est arrivé juste trois fois, peut-être quatre » ; cela se manifeste par « l’abandon du préservatif » ; en revanche, elle n’enlève jamais son alliance : « Je tiens énormément à mon mari. Alors, à tous ces hommes, je parle souvent de lui. Je fais exprès ! C’est comme mon alliance : quand je suis avec mon mari, il m’arrive de ne pas la mettre, mais quand je suis sans lui, elle est toujours à mon doigt ! »
27Marie, 45 ans, enseignante, est célibataire sans enfants. Elle s’occupe depuis 10 ans de son père malade. Luc, son amant régulier depuis 5 ans, est marié.
« Et cela me va très bien ! moi j’ai mon père, lui il a sa femme ». Lorsque Luc a envisagé de divorcer, Marie a réagi : « Je lui ai dit : “Écoute, tu fais ce que tu veux, mais pour moi, ça ne changera rien ; enfin si, je crains que ça change pour nous, et ça serait dommage”. Il comprenait pas, me disait que je ne l’aime pas. C’est pas ça, c’est que j’ai mon père, et c’est ma priorité. Comme il ne comprenait pas, je lui ai parlé de Romain ; il est tout jeune lui, 27 ans, je l’aime parce qu’il m’apporte de la fraîcheur ».
29Certaines de ces femmes semblent avoir suivi les injonctions formulées par Alexandra Kollontaï [1979 : 165] : « Toute l’éducation contemporaine de la femme tend à enfermer sa vie dans les sentiments d’amour. De là ces “cœurs brisés”, ces figures de femmes désespérées, effondrées sous la première tempête. Il faut ouvrir devant la femme les larges portes de la vie multiple, endurcir son cœur, tremper sa volonté. »
De la difficulté à établir un pluripartenariat à long terme…
30Que l’on parle d’amour ou de sexualité, l’expression « femme pluripartenaire » est dans bien des cas inadaptée. Le pluripartenariat se développe en général à des moments spécifiques ; il est donc préférable de parler de « périodes de pluripartenariat » [13]. Les trois modes de transactions communicationnelles présentés ci-dessus correspondent aux situations perçues par les femmes à ces moments-là : en cas d’interdit on cloisonne, dans une perspective de « vérité » on milite pour le partage, en cas de rapprochement trop fort on tient à distance. Puis chaque femme – ou chaque couple, suivant le cas – fait son possible pour maintenir une certaine cohérence dans sa démarche, autour de celui des modes de transaction qui lui a semblé, au départ, le mieux adapté à sa situation. Mais la prolongation de ce type de comportement est souvent décrite comme une épreuve.
… qui n’est pas liée au nombre de partenaires
31Voici quelques extraits d’un mail de Linda, 33 ans, artiste lyrique, qui vantait les charmes du polyamour alors qu’elle avait quatre partenaires différents il y a 8 ans, et qui exprime son malaise devant une situation qui dure, avec deux partenaires seulement.
Ces propos mettent en évidence le nœud entre l’économie d’une relation pluripartenaire que Linda peine à envisager sur le long terme dans ses conditions actuelles et la transmission d’informations afférente, marquée par une tension entre « cloisonnement » et « ouverture ». La transaction étant tout à la fois communicationnelle, affective et sexuelle, le dénouement pourra emprunter des voies différentes.Alors que depuis longtemps, je criais « Vive le polyamour ! », cette situation m’est aujourd’hui extrêmement pénible. Ni le cloisonnement ni l’ouverture ne me satisfont. Le cloisonnement m’oblige à inventer d’énormes mensonges. Je n’aime pas ça. Pas seulement pour des raisons morales, mais aussi parce que je finis par croire moi-même à mes mensonges, par ne plus savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. En outre, cela demande une attention constante pour ne pas me trahir. L’ouverture ne me convient pas non plus. Il est difficile de parvenir à ce qu’elle soit bien gérée par tous les protagonistes : jalousie, etc. Mais même lorsqu’on y parvient, être dans deux relations aussi prenantes prend trop de temps et d’énergie […] Avoir un compagnon et un amant occasionnel, ou plusieurs, c’est sympathique, mais deux compagnons, c’est étouffant. Peut-être partirai-je avec un troisième ! Mais je ne souhaite pas une relation totalement exclusive : la nouveauté, c’est pas mal de temps en temps, surtout quand on est avec quelqu’un depuis longtemps. Mais une non-exclusivité totale comme ce que je vis là, je n’en peux plus […] Je pourrais réunir mes hommes sous un même toit s’ils étaient d’accord (ce n’est pas le cas), mais j’aime aussi l’idée d’avoir une relation unique avec chacun, sans avoir l’autre dans les pattes au même moment.
Rompre, entrer en hibernation, jurer fidélité, ou mettre de l’eau dans son vin
32Pour ce que nous avons pu observer, quatre types de cheminements sont envisageables. L’un des partenaires peut engager une rupture. Si elle concerne une relation dans laquelle le sexuel prime sur l’affectif, la femme peut poursuivre son pluripartenariat avec une rotation régulière d’amants – cloisonnements ou transmissions d’informations destinées à mettre à distance sont alors courants. S’il s’agit d’une relation où l’affectif est primordial, une évolution fréquente consiste, pour la femme, à tout interrompre. Les métaphores animalières alors utilisées sont parfois éloquentes : « J’étais tigresse, je deviens ourse en période d’hibernation ». Un peu comme en matière d’alimentation où insatiabilité et inappétence peuvent alterner, on voit des périodes d’abstinence suivre des temps de pluripartenariat.
33La femme peut aussi s’engager dans une seule relation avec stricte exclusivité sexuelle – le tournant pouvant faire suite à un mariage ou à une naissance. Les femmes rencontrées disent redouter que cette exclusivité ne soit guère viable à long terme, soulignant que l’éventuelle rupture serait alors particulièrement conflictuelle, en raison de leur activité pluripartenariale passée, que leur conjoint ne manquerait pas de leur rappeler, voire d’utiliser contre elles pour que leur soit refusée la garde des enfants – on voit là à quel point elles intériorisent l’opprobre qui marque, depuis des siècles, le pluripartenariat féminin. Une situation courante semble être une alternance de périodes de pluripartenariat succédant à des périodes de relation monogame exclusive. L’arrivée de chaque nouvelle période est alors décrite en termes de « normalité » ou de « libération » et la précédente est considérée comme « aliénante » ou « pathologique ».
34La quatrième démarche voit la dimension interactionnelle de la transaction prendre le pas sur la cohérence initiale de justification du pluripartenariat. Les femmes qui trouvent excitant le secret, celles qui optent pour le polyamour et ses informations partagées et celles qui n’en transmettent que pour mieux tenir à distance des amants trop pressants sont toutes amenées, lorsqu’elles poursuivent leurs activités à long terme, à composer avec les réactions de leurs amants – pas toujours en phase avec leurs intentions initiales – et à leurs propres réactions face aux comportements de nouveaux amants susceptibles de les déstabiliser. Ainsi Céline, 36 ans, psychologue, élevant seule son fils depuis son divorce, avait-elle décidé de ne plus vivre de relation « avec un homme à temps complet » mais « avec plusieurs, qui ne se rencontrent jamais ». Après avoir passé une annonce sur un site destiné aux liaisons adultérines, elle a d’abord « clivé » les informations entre trois amants, jusqu’à sa rencontre avec Gérard.
Marié lui aussi, mais partisan de la transparence ; pas évident au début, ça m’a troublée, en particulier lorsqu’il m’a parlé d’une jeune femme dont il est très épris. Je ne suis pas d’un naturel jaloux mais tout de même. Puis j’ai accepté, digéré, j’ai mis de l’eau dans mon vin. Alors c’est moins romantique, mais plus complice : je lui confie mes déboires et mes joies avec les autres, il fait de même. Mais c’était pas facile au début.
36C’est ainsi que certaines femmes parviennent, à la suite de remises en causes parfois douloureuses, en général liées à des manifestations décrites en termes de jalousie, le plus souvent après avoir croisé des hommes qui n’ont pas la même vision qu’elles de la communication entre les amants, à s’engager dans un pluripartenariat à long terme. L’économie des transactions communicationnelles est alors modifiée.
Hybridation des logiques de transaction
37Lorsque le pluripartenariat se prolonge, que la femme vive en couple ou non, on voit apparaître des formes d’hybridation des logiques initiales, comme si aucune d’entre elles n’était vraiment tenable sur le long terme. C’est ainsi que des situations de cloisonnement total peuvent se transformer, pour des femmes vivant en couple et qui ont régulièrement des amants, en logique que l’on pourrait qualifier de Don’t ask, Don’t tell [14] – en reprise d’une formule concernant les homosexuels dans l’armée américaine de 1993 à 2010 [Belkin, 2008]. Les conjoints s’entendent pour ne rien dire, mais également pour ne pas poser de questions qui mettraient l’autre dans l’embarras, laissant, par leur silence, entendre qu’ils sont au courant de ce qui est caché. Il s’agit d’une hybridation de cloisonnement et de démarche polyamoureuse. On la voit apparaître dans le cas de couples anciens, mais aussi dans les cas de nouvelle mise en ménage après « l’échec » d’une ou de plusieurs relations précédentes avec cloisonnement strict. En précisant que le polyamour « n’est pas novateur à cause de la liberté sexuelle qu’il suppose » mais « du fait de la parfaite égalité qu’il instaure entre hommes et femmes sur les plans intellectuels, affectifs et sexuels » [Simpère, 2009 : 18] ses promoteurs soulignent l’égalité des exigences pour les hommes et les femmes.
38Stéphanie, 36 ans, cadre, sans enfants, mariée, a établi avec son époux François des « règles de fonctionnement » qui évoluent « au fil du temps » et des « réactions » à leurs relations évoquées dans un registre polyamoureux. On voit ainsi apparaître, dans la version de ces « règles » rédigée après dix ans de mariage, des demandes distinctes pour Stéphanie et pour François.
39À côté de la gestion différente des informations et de l’espace domestique pour l’homme et la femme, la mention « ne pas laisser de traces du passage » montre le cloisonnement introduit dans cette relation initialement présentée en termes de « transparence ». D’anciens chantres des amours plurielles les plus ouvertes aperçoivent aussi, au fil du temps, les vertus du « jardin secret ». Au sein des couples ou groupes polyamoureux, ces accommodements se font au cas par cas, en général après l’arrivée d’une nouvelle relation avec un partenaire qui n’a pas tout à fait les mêmes réactions aux mêmes situations.
La jalousie comme le crime
40D’après Jocelyne, 62 ans, retraitée de l’éducation nationale, qui « ne sait plus » si elle est davantage « libertine » ou « polyamoureuse », mariée deux fois, ayant eu « trois enfants de trois pères différents », qui vit des « relations plurielles » depuis 1969 – elle précise « une année érotique chantait Gainsbourg ! » – les évolutions de pratiques de pluripartenariat se font « toujours après des crises de jalousies mal contrôlées, qui sont l’indice d’un dysfonctionnement ».
Règles de fonctionnement entre Stéphanie et François (21/11/2011)
Stéphanie informe François de l’existence d’une nouvelle relation au moment qu’elle juge opportun. François est libre d’informer ou pas Stéphanie de l’existence d’une nouvelle relation du moment que celle-ci n’est impliquante ni en termes de temps ni en termes de sentiments (dans ce cas il est responsable de s’assurer que Stéphanie ne découvre rien). À partir du moment où il considère qu’une relation est impliquante en termes de sentiments ou de temps, il informe Stéphanie de l’existence de celle-ci.
Maison
François n’est pas gêné que Stéphanie ramène quelqu’un (qui que ce soit) à la maison en son absence, pour quelque activité que ce soit (y compris sexuelle).
Stéphanie refuse que François vienne à la maison avec une personne avec qui il a une relation sans l’en avoir informée. Seules les personnes dont Stéphanie connaît au moins l’existence (idéalement dont elle aura fait la connaissance) pourront venir à la maison et Stéphanie sera informée de leur venue (a priori ou a posteriori).
Transparence
Chacun informe l’autre de ses activités « amoureuses », au même titre que nous le faisons habituellement pour toutes les autres activités (par exemple sortie au ciné avec un(e) ami(e), restau, etc.). Le fait que l’activité soit amoureuse/sexuelle ne lui confère pas un statut différent de toutes les autres et ne justifierait donc pas qu’elle soit traitée de manière différente.
Exceptionnellement (cas imprévu) : possibilité pour chacun de dire simplement à l’autre qu’à telle plage horaire il ou elle sera injoignable, sans en préciser la raison. Devoir de préciser dans quelle zone géographique il se trouve (question de sécurité).
Gestion des déplacements (professionnels ou vacances)
Quand l’un des deux est en vacances ou en déplacement professionnel pour plusieurs jours d’affiliée, l’autre est libre de voir qui il veut sans en informer celui qui est absent, charge à lui ou à elle de ne pas laisser de traces du passage.
41Dans un passage intitulé « l’utilité sociale de la jalousie » dans les relations de couple que l’on pourrait dire ordinaires, Gordon Clanton indique l’existence, rare mais importante selon lui, de ce qu’il dénomme une « jalousie constructive » qui, lorsque les conjoints communiquent, permet de modifier les comportements pour donner moins de prise aux tensions et « renforcer les couples » [Clanton, 1996 : 177-178]. Interrogée sur la jalousie dans l’évolution de sa relation avec François, Stéphanie précise qu’elle la considère comme un « symptôme » sur lequel il faut « travailler, communiquer avec l’autre et travailler sur soi, pour progresser ». En analysant les propos des informatrices et les chapitres qui lui sont consacrés dans les ouvrages vantant les vertus du polyamour, on peut se demander si, au sein des groupes qui déclarent s’inscrire dans une dynamique de pluripartenariat durable, la fonction sociale de la jalousie n’est pas à rapprocher, mutatis mutandis, de celle qu’assigne Durkheim au « crime » dans toute société : préparer son évolution. Si nous remplacions « crime » par « jalousie », nous pourrions ainsi lire :
Une femme qui respectait depuis 15 ans la consigne « n’avoue jamais » qu’elle tenait de sa grand-mère m’a dit avoir un jour délibérément « laissé des indices » dans le but de « provoquer une crise » permettant de « reprendre sur de meilleures bases » où elle aurait « moins à mentir ». Une polyamoureuse se découvrant « plus jalouse » qu’elle l’imaginait a sollicité « des aménagements du pacte ». Des femmes qui affichaient leur pluripartenariat pour tenir à distance ont opté pour davantage de discrétion devant les « scènes » provoquées par leurs propos. La jalousie, parmi les adeptes d’un pluripartenariat durable, serait donc non seulement normale mais utile, pour permettre d’adapter au mieux les comportements et les modes de communication entre les partenaires dans le cadre de transactions où le sexuel et l’affectif se mélangent. ?Non seulement [la jalousie] implique que la voie reste ouverte aux changements nécessaires, mais encore, dans certains cas, [elle] prépare directement ces changements. Non seulement, là où [elle] existe, les sentiments collectifs sont dans l’état de malléabilité nécessaire pour prendre une forme nouvelle, mais encore [elle] contribue parfois à prédéterminer la forme qu’ils prendront. Que de fois, en effet, [elle] n’est qu’une anticipation de la morale à venir, un acheminement vers ce qui sera !
Références bibliographiques
- Alberoni Francesco, 1981 [1979], Le Choc amoureux. Recherches sur l’état naissant de l’amour, Paris, Ramsay.
- Bajos Nathalie et Michel Bozon (dir.), Nathalie Beltzer (coord.), 2008, Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, La Découverte.
- Béjin André et Michaël Pollak, 1977, « La rationalisation de la sexualité », Cahiers internationaux de sociologie, LXII : 105-125.
- Belkin Aaron, 2008, « “Don’t Ask, Don’t Tell”. Does the Gay Ban Undermine the Military’s Reputation ? », Armed Forces & Society, 34-2 : 276-291.
- Bourdieu Pierre, 1998, « Les aventuriers de l’île enchantée. Entretien avec Catherine Portevin et Jean-Philippe Pisanias », Télérama, 2536 : 23-27.
- Clanton Gordon, 1996, “A Sociology of Jealousy”, International Journal of Sociology and Social Policy, 16-9 : 171-189.
- Combessie Philippe, 2008, « Le partage de l’intimité sexuelle. Pistes pour une analyse du pluripartenariat au féminin », in Didier Le Gall (dir.), Identités et genres de vie. Chroniques d’une autre France, Paris, L’Harmattan : 261-290.
- Devereux Georges, 1980 [1967], De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Paris, Flammarion.
- Durkheim Émile, 1990 [1895], Les Règles de la méthode sociologique, Paris, Presses universitaires de France.
- Gagnon John H., 2008 [1991], Les Scripts de la sexualité. Essais sur les origines culturelles du désir, Paris, Payot.
- Garfinkel Harold, 2007 [1967], Recherches en ethnométhodologie, Paris, Presses universitaires de France.
- Giddens Anthony, 2004 [1992], La Transformation de l’intimité. Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes, Rodez, Le Rouergue/Chambon.
- Grelley Pierre, 2007, « Sociologie d’un sentiment. Bibliographie raisonnée de l’approche sociologique de l’amour », Informations sociales, 144 : 138-146.
- Hansen Gary L., 1987, “Extradyadic Relations During Courtship”, Journal of Sex Research, 23-3 : 382-390.
- Kaufmann Jean-Claude, 2010, Sex@mour, Paris, Armand Colin.
- Kollontaï Alexandra, 1979 [1918], Marxisme & révolution sexuelle, Paris, Maspero.
- Le Van Charlotte, 2010, Les Quatre visages de l’infidélité en France. Une enquête sociologique, Paris, Payot.
- Luhmann Niklas, 1990 [1982], Amour comme passion. De la codification de l’intimité, Paris, Aubier.
- Mossuz-Lavau Janine, 2002, La Vie sexuelle en France, Paris, La Martinière.
- Segalen Martine, 2008 [1981], Sociologie de la famille, Paris, Armand Colin.
- Simmel Georg, 1996 [1908], Secret et sociétés secrètes, Paris, Circé.
- Simpère Françoise, 2010 [2001], Aimer plusieurs hommes, Paris, Autres mondes.
- Singly François de, 1987, Fortune et infortune de la femme mariée, Paris, Presses universitaires de France.
Mots-clés éditeurs : communication, jalousie, liaison extra-dyadique, pluripartenariat sexuel, secret
Date de mise en ligne : 21/06/2013
https://doi.org/10.3917/ethn.133.0399