L'affichage public des amitiés
Le blog au lycée
Pages 115 à 122
Citer cet article
- DELAUNAY-TÉTEREL, Hélène,
- Delaunay-Téterel, Hélène.
- Delaunay-Téterel, H.
https://doi.org/10.3917/ethn.101.0115
Citer cet article
- Delaunay-Téterel, H.
- Delaunay-Téterel, Hélène.
- DELAUNAY-TÉTEREL, Hélène,
https://doi.org/10.3917/ethn.101.0115
Notes
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[1]
Le présent article s’appuie sur une thèse de doctorat en cours, qui combine diverses méthodes qualitatives. La réalisation d’entretiens (entre janvier 2006 et juin 2007) avec une population de lycéens provenant de quatre établissements distincts (par leur situation géographique, leur ruralité ou leur urbanité, le type d’enseignement qui y est donné et enfin le recrutement de leurs élèves) a été le cœur de l’enquête de terrain. L’analyse du contenu des blogs de chacun des auteurs, ainsi que celle des commentaires laissés par le public, et enfin l’identification des commentateurs du blog, ont permis de recueillir un matériau de terrain pour comprendre la production, la diffusion et enfin la réception de contenus autoproduits par les adolescents. De plus, une observation continue de la plate-forme skyblog.com depuis quatre ans a permis d’ouvrir le spectre d’une analyse qualitative parfois trop tournée sur elle-même.
Les extraits de blogs sont cités tels, sans correction d’orthographe ni de ponctuation. -
[2]
En juin 2008, 14 % des Français de 12 ans et plus se disent auteurs d’un blog ou d’un site, 53 % des 12-17 ans et 44 % des élèves et étudiants. La pratique du blog diminue ensuite avec l’âge (un tiers des 18-24 ans et seulement 6 % des 25-39 ans). Entre juin 2007 et juin 2008, la pratique a augmenté de 8 points chez les 12-17 ans et de 7 points chez les 18-24 ans [Bigot et Croutte, novembre 2008].
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[3]
Le blog est un outil de gestion des relations préexistantes. Il s’agit pour les adolescents de se retrouver sur le même support pour communiquer. Cela fonctionne d’ailleurs de la même manière pour la messagerie instantanée. Analysant les données des utilisateurs fournies par Skyrock, nous apprenons que, en 2006, parmi les utilisateurs français, 97 % ont entre 12 et 19 ans ; 60 % sont des filles et 40 % des garçons.
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[4]
La forme et le fond des contenus sont fonction de la nature du lien entre l’auteur et son partenaire – simple connaissance, copain, meilleur ami –, de l’objet du message – mémorisation d’un événement, déclaration… – et enfin de la composition du public-témoin, qui est généralement composite, réunissant des amis intimes et de simples connaissances.
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[5]
Les photographies peuvent avoir été prises par l’auteur, mais elles sont souvent récupérées chez les autres (sur l’ordinateur ou sur le blog), après en avoir demandé l’autorisation.
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[6]
Dans le cas des rencontres en face à face : « salut », « bonjour »…
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[7]
Les « salutations » sont émises lorsque le contenu est destiné à un seul individu comme dans le cas d’une « déclaration amicale ». Le « rituel d’accès » n’est réalisé que dans le cas d’un échange conversationnel interpersonnel dyadique ou de très petits groupes.
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[8]
Langage mêlant argot, abréviations et « smileys », utilisé à l’écrit dans les sms, les chats et les blogs.
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[9]
Dans le cadre des amitiés féminines, les termes employés sont encore plus forts. La figure de la meilleure amie concentre l’engagement le plus fort. Le temps passé à la production et à la diffusion d’un contenu pour un proche souligne la force donnée à la relation. De multiples « rituels privés » accompagnent ces liens particuliers.
-
[10]
On le voit bien, les commentaires négatifs sont très vivement sanctionnés par l’auteur et par le groupe de proches.
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[11]
« Le délire est une dimension essentielle dans l’établissement du lien, qui revient fréquemment dans les propos des interviewés. On pourrait le définir comme une “envolée complice” née d’un fait ou d’un détail, qui noue une complicité particulière entre les personnes qui le partagent » [Metton-Gayon, 2006 : 173].
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[12]
« Toutes sortes de remarques virulentes, de plaisanteries désobligeantes et de moqueries échangées sur le ton de l’humour entre personnes qui se connaissent ou du moins font preuve d’une certaine complicité. Le principe des vannes repose fondamentalement sur la distance symbolique, qui permet aux interlocuteurs de se railler ou même de s’insulter mutuellement sans conséquences négatives » [Lepoutre, 1997 : 174].
1La question des amitiés adolescentes a fait l’objet de nombreux travaux en sociologie. Les auteurs s’accordent à montrer que la sociabilité amicale est particulièrement intense entre 15 et 29 ans [Galland et Garrigues, 1989] et décroît ensuite tout au long de la vie. Les relations d’amitié adolescentes sont organisées en « réseaux gigognes » et s’inscrivent dans des contextes d’interaction [Bidart, 1997]. En effet, les jeunes construisent davantage de relations de circonstance que de relations électives. Ils participent à des cercles sociaux divers, à partir desquels se créent des groupes de « copains ». Ces réseaux relationnels sont en perpétuelle évolution et l’homophilie y est importante, avant l’entrée en sexualité des filles, et surtout dans le cadre de relations très proches [Maillochon, 2003].
2Dans les milieux populaires, la sociabilité juvénile au quotidien s’organise au sein de la bande, caractérisée par un haut niveau de fréquentation de ses membres. Elle offre une interface pour les premiers contacts entre les filles et les garçons, et l’entrée en sexualité [Lagrange, 1999]. Mais elle a aussi pour rôle de protéger contre la solitude, d’offrir de l’amitié et la possibilité de s’affirmer contre les adultes [Sohn, 2003].
3Dans la bande, on « traîne » et on tisse des liens. Au sein de ce groupe, le jeune se lie plus intensément à certains individus : les amis. Ces relations d’amitié forte intégrées au groupe sont le prolongement des rapports communautaires et forment « ce cercle proche et plus consensuel [qui] joue en quelque sorte un rôle de “tampon” entre l’individu et le cercle plus large et plus critique des connaissances, lui-même apparaissant comme une interface avec la société globale » [Bidart, 1997 : 239].
4La question des amitiés adolescentes va être ici abordée à partir d’un terrain spécifique, les blogs. Cédric Fluckiger a travaillé sur le processus d’appropriation de cet outil et analysé la place qu’il prend dans l’organisation de la sociabilité d’un petit groupe de collégiens. Pour lui, le blog se construit progressivement – de la sixième à la troisième – comme « un espace public d’affirmation de son individualité et de son inscription dans le groupe, et comme un instrument collectif de communication » [Fluckiger, 2006 : 135]. C’est un terrain riche pour étudier l’affichage des amitiés sur internet et observer ces amitiés « en train de se faire ».
5À partir d’un matériau comparable [1] (des blogs de lycéens), je m’intéresserai à une question différente : celle des rituels de présentation des amis et de la qualification de la force des liens, au sens où l’entend Granovetter [1973]. Il s’agira donc moins d’étudier les réseaux d’interlocuteurs comme l’a fait Fluckiger que de partir des contenus des blogs eux-mêmes pour décrire le lien amical à l’adolescence, sous trois angles : engagement vis-à-vis d’un public bien précis, celui des proches ; mise en mots et en images des principes normatifs de l’amitié à l’adolescence ; système de preuves par l’affichage des événements partagés.
Un dispositif public pour usages privés : le blog adolescent
6Le blog est un outil de communication à distance fortement utilisé par les adolescents [2]. Il joue un rôle important au cœur de la vie lycéenne dans la gestion des relations entre pairs.
7Les blogs des lycéens rencontrés sont tous hébergés par la plate-forme communautaire Skyrock [3]. Son interface se présente sous la forme d’un journal, où se succèdent des articles datés, construits autour de textes, d’images, de photographies, de vidéos et/ou de sons. La liste des « blogs amis » est l’ensemble des blogs que l’auteur a l’habitude de fréquenter et de commenter, souvent celui des pairs, amis, connaissances. Les visiteurs, ici les pairs, peuvent entrer en contact avec l’auteur et laisser une trace de leur passage en commentant un article. Le blog constitue une interface relationnelle. À travers le couple article-commentaires, les échanges forment une sorte de conversation collective. Dans la situation de face à face, la conversation s’organise autour d’un échange dyadique dans lequel chacun s’adresse à l’autre à la première (moi, je) et à la seconde personne (toi, tu). Dans l’espace qui naît dans chaque article de blog, trois acteurs sont en interaction : un auteur, employant le « je » dans le discours, un partenaire privilégié, pour lequel il emploie le « tu » ou le « vous », et un public-témoin, représenté par un « il ». Ces acteurs en présence se rencontrent autour d’un contenu [4] (le message de l’auteur), commenté par le partenaire privilégié et observé par le public-témoin : il s’agit d’un « échange communicationnel triangulé » [Cardon et Delaunay-Téterel, 2006]. Contrairement à la coprésence physique, cette entrevue se fait en deux temps : le temps de la demande, par l’affichage en ligne d’un contenu par l’auteur essayant d’attirer le(s) partenaire(s), et le temps de la réponse, par le commentaire mûrement rédigé par ce(s) dernier(s).
8Les usages du blog à l’adolescence sont paradoxaux. Alors que l’outil permet une conversation publique entre internautes, les adolescents cherchent à délimiter strictement le périmètre de leur audience : ils sollicitent les individus avec lesquels ils aspirent à communiquer et écartent les inconnus.
9Curieusement, le caractère public de l’outil n’est pas toujours bien mesuré, et c’est souvent accidentellement qu’il est découvert. Catherine, 16 ans, milieu rural, « a voulu aller sur le blog d’une copine, mais [elle] a tapé la mauvaise adresse et du coup [elle est] tombée sur un blog qu’[elle] ne connaissait pas. Au début, [elle] ne savait pas qu’on pouvait aller sur le blog de ceux qu’on connaît pas ». Une fois la publicité du blog mieux évaluée, la précaution semble commander les usages. « À la question de l’enquêteur : Et tu parles de choses intimes aussi sur ton blog ? Catherine répond : Ça peut arriver. Mais en même temps, on ne sait pas qui peut venir voir notre blog, donc on n’a pas trop envie non plus que tout le monde le sache, donc on fait attention… »
10L’adresse du blog n’est jamais donnée à des inconnus. « Au début, je mettais sur msn “nouvelles photos sur mon Skyblog” et puis après, tous ceux qui voulaient venir sur mon Skyblog, ils me demandaient l’adresse… Enquêteur : Tu l’as donnée à tout le monde ? Quand il y a des gens que je connaissais pas qui venaient me voir, je leur donnais pas » (Stecy, 15 ans, milieu rural). Leurs commentaires sont aussi souvent ignorés. Après quelques expériences désagréables, Margot, 16 ans (milieu rural) « ne les valide pas, [elle] les supprime, parce que bon, pourtant en plus [elle] le précise, “si ça vous plaît pas, vous lâchez pas de coms et puis vous partez quoi” ».
11Le blog s’adresse donc aux proches et parfois même seulement aux très proches. Il faut dire aussi que les contenus des blogs – on y parle de ses proches et des activités réalisées avec eux – ont tendance à réduire le nombre de visiteurs. « Ça me saoule de regarder les blogs de personnes qui parlent des “après-midi avec machin” » raconte Anatole (16 ans, milieu rural), qui dit préférer collecter des informations sur un artiste ou les critiques du dernier film qu’épier la vie quotidienne de personnes qu’il ne connaît pas.
12C’est à l’auteur du blog de prévenir ses amis de son existence et de les convier à venir y déposer des commentaires. Parfois, des anonymes cherchent à rompre le ton pour tenir des propos insultants, mais cette pratique est vivement désapprouvée. Sur les blogs, on ne s’insulte pas et on assume son identité. « Les gens qui sont sur mon blog, c’est mes amis donc voilà, quand on les traite, j’aime pas trop » (Stecy).
« BON LES GENS JE TENER A VOUS DIRE KE C HISTOIRES ME SOUL, G PAS ENVI DE ME PRENDRE LA TETE. FRANCHEMEN SI VS AVEZ D CHOSES A DIRE OU D COMPTES A RENDRE ALLER DIRECT VOIR LA PERSONNE PLUTO KE DE PASSER PAR LES BLOGS OU ENCORE DE SE METTRE EN ANONYME, C TRO GAMAIN ASSUMER SKE VS DITE DEJA SA SRA BCP. »
13Plus l’intimité de l’auteur est dévoilée sur le blog, plus le périmètre de l’audience se resserre. Le blog de Constance (15 ans, milieu rural), connu de tous ses proches, traite de leurs amitiés et activités communes. Elle a créé, il y a peu, un second blog, plus intime, pour s’épancher sur ses difficultés et son mal-être. « Sur cet autre blog, il n’y a pas beaucoup de personnes qui ont l’adresse… [c’est un blog où] il n’y a pratiquement que des poèmes et c’est pas… c’est pas des poèmes super super gais, émouvant on va dire… […] Enquêteur : Et à qui as-tu donné l’adresse de ce blog-là ? À ma meilleure amie, ma cousine, mon meilleur ami et pour l’instant ça s’arrête là… Enquêteur : Est-ce qu’il est en lien avec l’autre blog ? Non, pas du tout… Bah ! si on tombe dessus faut vraiment qu’il y ait quelqu’un qui ait donné l’adresse… Enquêteur : Tu penses qu’on ne peut pas te retrouver ? Non… Impossible… Il y a une seule photo de moi, c’est tout. Enquêteur : Et quelle différence tu fais entre les deux ? Bah ! le premier c’est plus amis, délires, des trucs comme ça, alors que le deuxième c’est plus à l’intérieur de moi… »
14Finalement, le blog adolescent se définit comme un espace de rencontres et de discussions entre un lycéen et son groupe d’amis, ainsi qu’entre les membres de ce groupe. Les échanges qui s’y déroulent approfondissent les relations sociales qui se tissent quotidiennement en face à face au lycée. Cet outil de gestion des relations interpersonnelles est censé échapper au caractère public du support sur lequel il est créé.
Les rites de présentation des « élus » et la déclaration d’amitié
15Les lycéens élisent certains amis au sein du cercle plus large du groupe de pairs : le blog est le support de ce processus d’individualisation des liens. Ces présentations sont toutes formatées sur le même type.
16Les « élus » sont l’objet d’un article dédié, couplant photographie et texte, qui prend la forme d’un curriculum vitae. Les photographies mettent en scène à la fois la personne elle-même et la relation d’amitié. L’individu est montré dans son quotidien (sur l’ordinateur, en soirée, dans sa chambre, avec sa guitare…) ou présenté en format portrait, toujours à son avantage. La relation est illustrée par une photographie des adolescents ensemble dans une activité commune (en soirée, au sein d’une équipe sportive, dans la chambre…) ou « posée » (bras dessus, bras dessous, enlacés…). Ces clichés [5] permettent très rapidement au public-témoin de repérer qui est l’individu et quel type de lien est tissé entre l’auteur et lui. Ici, l’image prime très largement sur le texte, et le temps passé aux retouches et personnalisations est fonction de l’intensité du lien. Les jeunes filles en particulier passent beaucoup de temps à optimiser les photographies de leur meilleure amie.
17Le texte de présentation se décline en trois temps. Tout d’abord l’auteur en appelle au public-témoin. Ce ne sont pas des « salutations » [6] telles qu’on les emploie lors des rencontres en face à face [7], mais des formules comme « je vous présente » ou « voici ». Tout se passe donc comme si l’auteur souhaitait leur dire « voici qui je côtoie et pour quelles raisons, qu’en pensez-vous ? ». Et comme si les membres du groupe, concernés par ce proche, certifiaient la relation en la commentant.
18Le corps du texte apporte ensuite des informations personnelles sur l’individu et sur sa relation avec l’auteur. Le langage texto [8] et les superlatifs (« trop belle », « trop sympa »…) sont employés sans mesure. Quelques mots suffisent pour décrire, analyser et classer la relation parmi les autres : « vincent » « il es tjs la kan on a besoin alor juste merci pr tt coco ! » (blog de Stecy) ; « émilie » « émilie… encor une fille de ma classe… elle é vrément tré gentil… je menten super bien ac elle jésper ke c réciprok !! gro bizzou a toi milie !! » (blog d’Anatole).
19La fin du texte tient lieu de déclaration d’amitié. L’auteur s’adresse enfin au proche « élu ». Cette fois, il s’agit de dire « voilà comment je te vois et comment je considère notre relation ». Il s’engage officiellement auprès de son proche et espère la réciprocité en retour. C’est sous la forme d’« adieux » que surgit la déclaration d’amitié, par un « rituel confirmatif » pour reprendre les termes de Goffman, « une sorte de parade d’adieu exécutée pendant la séparation » [Goffman, 1973 : 85]. Ici, la parade d’adieux traduit la volonté de faire perdurer la relation. Elle prévient toute rupture éventuelle. Le registre employé singe celui de la grammaire amoureuse. Les « je t’aime » et « je t’adore » sont fortement employés [9]. Achille (17 ans, milieu rural) dit « on taime mon juju » à son ami Julien, Anatole « je vous adore trop les filles vous êtes trop belles » à deux copines du quartier, Jade déclare « je tiens à toi » à un ami de classe, et Margot « Je vs adore gravvvve ! » à deux copines.
20La publication des « élus » constitue donc cette sorte de rituel interpersonnel où l’engagement amical et la confirmation de cet engagement covalident l’existence d’un lien entre deux individus. Si la relation ne doit pas être confirmée par un tiers, le silence vaut mieux que l’infirmation [10]. Le rituel doit rester positif.
Voici l’exemple de la présentation de Maelle. L’extrait ci-dessous fourmille d’informations sur une relation complice, surtout en classe. Les qualités de la personne et la particularité de leur relation sont validées par des commentaires, par le partenaire privilégié, Maelle, et par leur groupe – ici les amies de la classe et le petit ami de Maelle. Les commentaires entérinent le fait qu’elle est une jeune fille respectable. Dans chacun d’entre eux, une lycéenne valide la relation auteur-Maelle, mais aussi sa propre relation avec elle et avec l’auteur. Maelle, de son côté, confirme la relation qu’elle entretient avec l’auteur, mais aussi avec Maryse, la première à avoir commenté avant elle. Elle reconnaît les qualités qu’on lui attribue, exprime sa joie de voir la façon dont elle est perçue par ses camarades et leur renvoie une déclaration amicale générale. C’est souvent de cette façon que les liens sont confortés entre adolescents sur les blogs.
Sur son blog Catherine (16 ans, milieu rural) présente Maelle
bisoussss ma blondasse ;-) »
Commentaires :
Maryse : « adorable mé chiante d foi… nan je rigole c vré ke san toi ds la class on se fré bi1 chié… jtdr. »
Lolita : « Haaa Maelle ! Trop tripant !! Bisous à toi !! »
Fiancé de Maelle : « javou g du mal a comprendre les delires d meuf mai bon ! gtaime mon boudin. »
Maelle : « merci les filles g c gsui indemodable ts le monde maime lol, nn gsui contente ke vous pensier sa de moi bisou gvou ador. »
Cécile : « o mé je lé déjà vu quelque part celle la ?? elle é pa ds ma classe ?? a mé oui c ma tite blondasse !! mdr [mort de rire] T une fille génial toi oci et surtt je voudré te dire merci pr colgate. enfin bon tu comprendra. bisou ma tite blodasse. ps : Tata yoyo kes kil y a sous ton grand chapo !! Cho cacao, cho cho cho chocolat !!! »
La qualification des « élus »
21Le corps du texte de présentation comporte le portrait de l’« élu » avec ses qualités, son histoire personnelle, ses goûts et ses pratiques, parfois ses atouts physiques et son style. Plus la relation amicale est forte, plus la description est détaillée. Tout est mis en œuvre pour faire reconnaître son proche comme étant digne d’être un ami. Il est qualifié de « trop génial », « trop mortel » ou « trop puissant » ; on dit même de lui qu’il « gère grave ». Deux principales qualités reviennent au fil des différents blogs : un véritable ami doit être tout à la fois celui avec qui s’amuser et celui sur qui compter.
22Pouvoir « déconner », « délirer », « triper » et « se taper des bonnes barres » (blog d’Anatole) semble en effet indispensable. Il s’agit surtout de « ne pas s’ennuyer » ensemble. L’humour et le rire tiennent une place considérable dans la vie sociale des adolescents et dans leurs échanges. « C’est l’âge privilégié des farces, des facéties, l’âge de s’amuser, de “déconner”, ou encore l’âge des ricanements, des parties de rigolade et des fous rires homériques » [Lepoutre, 1997 : 197]. Le délire [11] passe par l’échange de paroles, qui possède un pouvoir social très fort dans la société de pairs. Le jeune doit maîtriser cette façon de s’exprimer haut, fort et vite dans le but d’épater ses pairs et d’être propulsé parmi les « amis acceptables » devant les autres. Dans toutes les amitiés adolescentes, le délire occupe une place centrale. Il est aussi par excellence l’activité de la bande.
Une expression de ce « savoir délirer » s’incarne dans l’échange de « vannes », ces « insultes rituelles » [12] qui peuvent porter sur le physique, la tenue vestimentaire, la coiffure, certains comportements ou traits de caractère. Il constitue une sorte de « combat rituel » à « dimension essentiellement ludique » [Lepoutre, op. cit. : 189], qui se déroule au sein du groupe d’amis et que l’on retrouve sur les blogs. C’est en effet sous forme de vannes que les défauts des proches sont évoqués. Ici, Mila traite son amie de « lunatique » mais en précisant tout de même qu’« on accepte les gens tels qu’ils sont » et que « c’est [d’ailleurs] pour ça [ces petits défauts] qu’on les aime ». Ailleurs, Daniela présente son « meilleur ami » et fait son éloge avant de le « tailler » sur une erreur vestimentaire : « au fait j’adore l’étiquette qui dépasse, mdr cette aprem… » (blog de Daniela). Ces « vannes » rédigées sont souvent accentuées d’une multitude de « smileys » et de points d’exclamation, précautions prises par l’auteur pour éviter toute confusion avec de véritables insultes que pourraient proférer des inconnus ou des anonymes, comme l’explique Marylou, 16 ans (grande banlieue parisienne) : « Des fois l’interprétation est un peu difficile alors ben moi, tu vois, je mets toujours plein de… de smileys… des bonhommes là… donc c’est facile de savoir ce que je pense… » (Marylou, blog supprimé).
Achille, Lily, Ub et Lanaine
Lily répond dans son premier commentaire à Ub (Hubert) et dans son second commentaire à Lanaine (Fany). Parfois, les « vannes » prennent réellement la forme de ces joutes oratoires dont parle David Lepoutre.
Achille : « Notre LyLy dans une soirée » « alors la LyLy tétai pa mal non plus !! bien morte com tjs !!! À la la fumer, boir toi ossi tu connai bien ca lol !!! Le seul truk chez toi c kan t bouré ou defoncée t lourde (fatiguante) car t collante !!! mais on tadore qd mm ! : -) »
Lanaine : « le truc en + c ke mm qd elle n’est ni bourrée ni défoncée elle est capable d’être fatigante ! loool »
Ub : « vive aurélie stone moi je dis tsé bien ! »
Lily : « paye la tête ke je tirre !!! bon hubert je sé ke t’aime bien me voir defoncé mé tarrête maintenan !!! lol bon je ne ss pa du tt chiente kan je ss defoncé !! c fo !!! lol non mé vous êtes mechan j’aime bien vous collé en tt temps pa plus kan je ss daille !!! bisouxxxxxxxx »
Lily : « ha oui fany fé attention a toi !! comme ca je ss fatiguante en tt temps !!! ha oué é ba je temmerdeeeeeeeeee lol »
23L’ami est aussi celui sur qui on peut compter : « savoir écouter » les problèmes de ses proches et « être toujours là quand on a besoin » de lui. Savoir écouter, c’est être attentif à la confidence de l’autre, mais c’est aussi savoir livrer ses propres secrets [Metton-Gayon, 2006]. De plus, il est désormais possible d’envoyer un sms ou de répondre au téléphone à tout instant depuis sa chambre : la fidélité peut et doit être prouvée. Même si au lycée l’exclusivité amicale n’est plus exigée, la fidélité reste une convention forte, surtout dans le cadre des relations féminines. La représentation de l’amitié à l’adolescence valorise « la présence, la disponibilité, le temps passé ensemble […] la fusion, le partage, l’inscription dans le long terme, la permanence, [et] l’assurance de la présence en cas de problème… » [Bidart, 1997 : 222]. Les adolescents privilégient « l’intensité, la durée et la qualité de moments vécus ensemble, le partage des choses de la vie, coups durs mais aussi quotidienneté, et la stabilité des relations dans le temps » [Bidart, op. cit.].
24Dans la présentation de leurs amis, les adolescents cherchent à faire perdurer la relation dans ces termes et, par voie de conséquence, à consolider la fidélité amicale : « vincent es tjs la kan on a besoin alor juste merci pr tt coco ! » (blog de Stecy). « Jesper kon ne se perdra jamai de vu car ns somme amis et ns souhaiton ke cela dur » (blog d’Achille pour Fanny) ; « j’esper ke lon sera amené a se voir plus souvent ! » (blog de Jenny pour Annabelle).
Les preuves du lien
25Les adolescents cherchent à prouver la réalité élective de la relation avec leurs proches. Plusieurs moyens leurs permettent d’y parvenir. Tout d’abord, l’inscription dans le quotidien du lycée donne une consistance au lien. On parle des instants privilégiés qu’on y passe ensemble. Ici, Stecy (15 ans, milieu rural) ne voit « Oré » qu’une seule fois dans la semaine, mais apprécie de passer ce moment avec lui : « bon ba lui et moi en faite c tré bizar on se parle pa bcp on se voi pa bcp non plu mai qd on es le vendredi kil es la et ba je pe vs assurer ke personne pe rigoler + ke nou 2 serieusemen c tro fort. il es tro genial » (blog de Stecy). Cependant, Stecy déjeune chaque jour avec « fathi », « un mec tré tré gentil » et est assise à côté d’« anthony » pendant les cours de français. Une autre façon d’exposer la réalité de la relation amicale est de mentionner les activités faites ensemble en dehors du lycée. Lors des soirées filles ou soirées garçons, certaines activités sont pratiquées en coulisse [Pasquier, 2005]. Rosa (16 ans, milieu rural) raconte une soirée déguisée en style gothique : « ChOu Et FlEuR eN GoTiK… ! : Voila notre trip duran tt la soiré on a fé d foto ! cété tro tro bien on a tro tripé ! merci pour cet soiré ma chéri cété tro bien je tmmmmmmmmmmmmm alor vs en pensé koi de ns ? » (blog de Rosa). Anatole dit aimer cette photo sur laquelle il prend la pose avec ses amis garçons sur le style « beau gosse » : « max jimmy et moi » « koment je kiff ste foto le positionnement est tro mortel !! on é dé bogosse enféte mdr !! » (blog d’Anatole). Partir en vacances ensemble fait partie des activités d’une relation non contrainte : « sa c Aude » « kikoo la miss merci pr les super vacances de folie kon a passer ensemble c t mortel gros kiss jtdr » (blog de Constance). Ici, tout est mis en œuvre pour prouver que la relation n’est pas contrainte par les lieux et les temps scolaires, et qu’elle sait s’épanouir en dehors.
26Les compétences sportives, techniques et artistiques sont souvent mises en avant par les garçons. Elles sont acquises en dehors de l’école et les connaître révèle la force de la relation. Ainsi, Anatole souligne que Pauline « joue trop bien au hand » et que Mathieu « joue trop bien au basket ». Anatole s’attarde plus longuement sur Renaud dont la « spécialité c lé art martiau artistique… le karaté artistike pour étre plus exacte !! et on va dir kil se débrouille tré tré tré bien ds se critére !! ». Achille présente à son tour « Ce mek [qui] adore tt se ki touche o pc c son élément !!! » et celui aux « talents de musicien ». Chez les filles surtout, le partage du secret est une dimension importante de l’amitié. Laisser quelques traces de cette connaissance personnelle est aussi une manière de démontrer que la relation amicale est forte entre les deux adolescentes.
27Raconter l’histoire relationnelle permet enfin de montrer comment la personne a été élue parmi d’autres pour figurer au nombre restreint des très proches. Donner une origine au lien – ami d’enfance, ami de classe ou d’équitation – ou qualifier son intensité – meilleur ami… –, permet à la fois de le renforcer, de le justifier en tant qu’ami et de le « distinguer » des autres. Certains lycéens aiment à resituer la relation exposée dans son cadre d’origine. Mathilde (17 ans, milieu rural) procède souvent à une mise en contexte de ses liens : « ma zoulette » « tala !!! clemence que j’ai rencontré et kiffé dans la classe des 2H lol et que j’adore trop ! t’es trop sympa je t’apprécie bcp. gros bisous » (blog de Mathilde).
28Inscrire une relation dans le temps donne la preuve d’une certaine durabilité du lien. « ali » « ca c ali un pote de longue date ossi !! » (blog de Anatole) ; « Florimond » « re encore un mec de ma classe !! alors lui aussi je le connais depuis un certains temps pcq nous étions ensemble a l’école maternelle, mdr… bon voila gros bisous a toi !! » (blog de Mathilde). Les disputes et les malentendus que l’on a su maîtriser garantissent une force sans faille du lien. Sans entrer dans les détails, il s’agit de mentionner les difficultés rencontrées, mais surmontées. « Notre tite LyLy » « Les debut ac elle etai assez dur lol mais maintenan c bon ! lol ! On ladore ! on toublira jamai mais toi va tu ns as oubliez ? lol ns non !!! » (blog d’Achille). Parfois, la mention de ces moments difficiles a pour fonction de se rassurer l’un et l’autre : « Régis » « mdrrrrr bon bah la c’est Régis en fille avec ma robe… Gros bisous même si on s’engueule à l’entraînement je t’aime bien quand même et tu le sais ! enfin j’espère » (blog de Mathilde).
29L’analyse des blogs lycéens révèle une « mise en scène » à la fois très formelle et très individualisée des liens forts à l’adolescence. Pour être un proche respectable et reconnu comme tel par le groupe, l’adolescent doit posséder quelques qualités communes, comme la disponibilité et la propension à « délirer ». Pour être accepté comme ami par son proche, il doit se montrer à lui quelque peu différent des autres et entretenir avec lui une relation singulière. La mise en scène des amitiés est en réalité une élection des proches « en train de se faire ». Par l’affichage des « élus », l’individu propose à son groupe un ensemble de relations fortes et lui demande de les valider comme des relations acceptables et acceptées. Avec le groupe, une coconstruction du cercle des proches de l’individu et une codéfinition de l’amitié à l’adolescence sont engagées.
Cette construction du cercle des proches intervient au commencement de l’appropriation d’un blog par un adolescent. Elle permet de délimiter d’emblée le champ des lecteurs du blog et ensuite de créer cet espace de rencontre privilégié. Il sera alors très intéressant par la suite d’explorer les différentes stratégies utilisées par les adolescents pour maintenir la force de ce lien (célébration de rituels privés, déclaration d’amitié régulière, mise en mots des activités communes…) mais aussi d’analyser si, au sein de ce cercle plus proche, l’adolescent peut exprimer plus librement et plus intimement son identité. ?
Références bibliographiques
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Mots-clés éditeurs : adolescence, blog, liens forts, lycée, sociabilité
Date de mise en ligne : 01/01/2010
https://doi.org/10.3917/ethn.101.0115