Le délire de guérir
- Par Paul Alerini
Pages 27 à 50
Citer cet article
- ALERINI, Paul,
- Alerini, Paul.
- Alerini, P.
https://doi.org/10.3917/ess.029.0027
Citer cet article
- Alerini, P.
- Alerini, Paul.
- ALERINI, Paul,
https://doi.org/10.3917/ess.029.0027
Notes
-
[1]
J. Derrida, Signéponge, Paris, Le Seuil, coll. « Fictions & Compagnie », 1988.
-
[2]
D. Pache, G. Blumen et C. Pichevin, Structures à priori, et délires, Congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française, 1979.
-
[3]
R. Truphème, « Essai d’analyse linguistique d’un délire d’invention », thèse de médecine, Marseille, 1967. R. Truphème, Essai d’approche du langage délirant, L’encéphale, 1968.
-
[4]
P. Alerini, « Analyse sémantique d’un texte écrit psychotique », thèse de médecine, Marseille, 1971.
-
[5]
M. Thévoz, Écrits bruts, Paris, puf, coll. « Perspectives critiques », 1979 ; L. Maurer, Le « Remémoirer » de Jeanne Tripier, Toulouse, érès, 1999.
-
[6]
J. Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », dans Écrits 2, Paris, Le Seuil, 1971, p. 32.
-
[7]
J. Derrida, L’écriture et la différence, Paris, Le Seuil, 1967.
-
[8]
J. Lacan, « Écrits “inspirés” : schizographie » (1931), dans De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Le Seuil, 1971, p. 377.
-
[9]
R. Multedo, Le nouveau folklore magique de la Corse, Bastia, Samarcelli, 1998. « En Corse l’hexagramme de Salomon est devenu une étoile à cinq branches qui guérit les foulures, l’érysipèle… » (p. 351).
-
[10]
Pendant la semaine sainte, en Corse, a lieu une procession en spirale, la granitula, dont la signification mystérieuse est plus magique que religieuse.
-
[11]
Symbole phallique.
-
[12]
Une croix.
-
[13]
Le serpent qui incarne le mauvais sort.
-
[14]
P. Bertrand-Rousseau, Île de Corse et magie blanche, Paris, Éditions de la Sorbonne, 1978.
-
[15]
A. Fontaine, « Pour une lecture de Louis Wolson », Littoral n° 23-24, Toulouse, érès, octobre 1987, p. 91.
-
[16]
S. Wiener, « Le délire serait-il une tentative d’inventer un mythe », dans Délire et construction, Toulouse, érès, 2003.
-
[17]
C. Lévi-Strauss, L’efficacité symbolique, anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 205.
-
[18]
F. Hulack, La lettre à l’œuvre dans la psychose, Toulouse, érès, coll. « Des travaux et des jours », 2006, p. 43.
-
[19]
D. Carrington, Mazzeri, Finzioni, Signadori…, Ajaccio, Piazzola, 1998, p. 75.
-
[20]
C. Lévi-Strauss, « La science du concret », dans La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 25.
-
[21]
M. Thévoz, Le langage de la rupture, Paris, puf, coll. « Perspectives critiques », 1978, p. 53.
-
[22]
G. Deleuze, « Shizologie », dans L. Wolson, Le schizo et les langues, Paris, Gallimard, 1970, p. 23.
-
[23]
C. Lévi-Strauss, op. cit., p. 16.
-
[24]
S. Freud, Le président Schreber, Un cas de paranoïa, tr. O. Mannoni, Paris, Payot-Rivages, 2011, p. 139.
-
[25]
V. Tausk, « Genèse de l’appareil à influencer » (1919), dans Œuvres psychanalytiques, Paris, Payot, 1976.
-
[26]
F. Hulack (sous la direction de), Pensée psychotique et création de systèmes, Toulouse, érès, 2003.
-
[27]
M. Plaza, Écriture et folie, Paris, puf, coll. « Perspectives critiques », 1986, p. 71.
-
[28]
S. Faucheron, Expressionnisme, dadaïsme, surréalisme, Paris, Denoël, 1976.
-
[29]
L. Wolson, Le schizo et les langues, op. cit.
-
[30]
J.-P. Brisset, Les origines humaines, Paris, Baudouin, 1980.
-
[31]
R. Roussel, Comment j’ai écrit certains de mes livres, Paris, 10/18, 1977.
-
[32]
C. Tiévant et L. Desideri, Corse, Almanach des coutumes, Paris, Albin Michel, 1986, p. 14 II.
-
[33]
On pense aux cut ups de Bryon Gisin et W. S. Burroughs.
-
[34]
C. Lévi-Strauss, « La science du concret », dans La pensée sauvage, op. cit., p. 23.
-
[35]
F. Chaumon, Délire et construction, Toulouse, érès, « Hors collection », 2003.
-
[36]
F. Dupré, La « solution » du passage à l’acte, Toulouse, érès, 1984.
1En mai 1964 mademoiselle Françoise Rafalli, une employée de maison modèle âgée de 48 ans, se rendit au bureau de la main-d’œuvre de Marseille et présenta un cahier d’écolier de cent cinq pages couvertes de son écriture, résultat de ses travaux sur la paralysie et le cancer, et demanda qu’on lui donne immédiatement le titre de docteur et la pension qu’elle méritait. Éconduite, elle se mit très en colère et devint si violente que la police appelée en renfort dut l’amener à l’hôpital psychiatrique de la Timone où elle fut internée d’office. Pendant les premiers temps de son hospitalisation, elle eut des périodes d’abattement alternant avec des périodes d’agitation pendant lesquelles elle déclamait des passages de son écrit.
2Elle se calma rapidement mais refusa de parler d’elle et garda jusqu’à la fin de sa vie une attitude hautaine et avare en paroles, « bonjour, bonsoir, merci… », refermée sur sa demande de reconnaissance et de pension. Elle s’adapta à la vie asilaire et demanda à travailler aux cuisines où elle resta quelque temps puis, déclarant que ce n’était pas sa place, elle resta dans le service sans traitement. Dans les années 1970, on lui trouva une place dans une maison de retraite à Bonifacio où elle termina ses jours sans changer d’un iota sa position.
3Pendant son hospitalisation, un de ses frères vint lui rendre visite et donna quelques renseignements biographiques. Son employeur, un grand chirurgien marseillais qui l’appréciait beaucoup, donna quelques détails sur son comportement antérieur à l’hospitalisation et lui proposa de reprendre son travail, ce qu’elle refusa, comme elle déclina les propositions de retour dans sa famille.
4Elle était née dans un village de Valle d’Orezza en Haute-Corse en 1916, quatrième d’une fratrie de sept. En 1928 ses parents divorcèrent et elle dut arrêter sa scolarité à 12 ans, deux ans avant le certificat d’études. Elle vint vivre à Marseille sans doute chez un frère aîné, elle y resta jusqu’en 1940 puis retourna en Corse. Pendant ce premier séjour, elle eut la charge de s’occuper et de soigner son frère atteint d’une gangrène gazeuse. Elle fut hospitalisée deux fois, pour une tuberculose péritonéale avec ascite, puis pour une tentative de suicide en se jetant dans le Vieux-Port. En Corse, elle décida de reprendre ses études seule avec les livres scolaires qu’elle avait retrouvés, ainsi qu’un dictionnaire. Après la guerre elle revint à Marseille où elle trouva cette place de « bonne à tout faire, cuisinière » chez ce grand chirurgien, professeur à la faculté de médecine. Très appréciée par la famille, on lui confia les soins d’une dame hémiplégique. Après son travail elle continuait ses études et ses travaux personnels sans s’en cacher.
5Son employeur apporta avec ses affaires une valise contenant tous les écrits qu’elle nommait ses « brouillons », ainsi que des publicités médicales, ses livres scolaires et un petit dictionnaire Larousse dont elle avait détaché les pages. En outre il y avait deux boîtes qu’elle nommait « albums », la première portant sur son couvercle le dessin d’une spirale et l’autre une inscription : « album du cancer, album de Rafalli François Marie Rosalie », encadrée par le dessin de deux étoiles à cinq branches. La première contenait douze porte-clefs dorés représentant les signes du zodiaque tous portant une étiquette à leur nom, la seconde une vingtaine de petits objets sur lesquels étaient collées des étiquettes, par exemple : une balance (balance commune), un marteau (le marteau ou pic), un étau (étau ou hecto poids), une étoile de mer (l’oursin a la forme de signe de salomon), un buffle (une race de bœuf ammonits), un cadenas (serrure à chape cadenas), un squelette (squelette), une amande séchée (noisette la forme de la moule).
6Les « brouillons » et les « albums » ont été perdus au cours d’un transfert de service en service, seul le texte des écrits reste car il a été copié, et on peut en avoir toujours connaissance. L’original, Françoise Rafalli a voulu le récupérer avant son départ à Bonifacio mais elle n’a jamais plus écrit alors même que les médecins l’avaient encouragée à reprendre ses travaux.
7Le texte a donc eu une autre destinée que son auteur, il existe par lui-même « comme une chose [1] ». Il a suscité pendant un certain temps un intérêt assez grand. Des groupes de travail se sont constitués autour de lui, réunissant des psychiatres, des linguistes, des mathématiciens, des membres d’une revue de poésie contemporaine, pour tenter d’en trouver le sens. Un abord phénoménologique [2], puis linguistique recourant à la méthode mathématique des graphes [3], ensuite une étude sémantique à partir d’une méthode d’analyse documentaire [4], ont abordé ce texte de la manière la plus objective possible, puis on n’en a plus parlé. Je veux reprendre le travail que j’avais commencé il y a plus de quarante ans car je souhaite que ce texte soit rendu public quelque part et que le nom de Françoise Raffalli puisse avoir un jour la place que l’on accorde aux écrivains de l’art brut : Aloïse, Laure, Jeanne Tripier [5]… Mais je suis animé aussi par une certaine culpabilité, du fait de ne pas avoir pu établir un contact avec elle comme sujet, à cause de réticences de ma part. Réticences ou inhibitions que mon expérience de la psychanalyse m’a permis de lever : si c’était à refaire actuellement je n’hésiterais pas à la rencontrer.
Quelques pages du texte
8L’orthographe particulière a été respectée, le recto et le verso des pages, placés côte à côte, ajoutent à l’étrangeté du texte. On remarque aussi une numérotation des pages qui ne suit pas l’ordre numérique, comme si le texte suivait une autre logique.
9La lettre de présentation, qui est en quelque sorte un préambule.
10Les premières pages
11Les dernières pages
Le langage du texte
12Le texte est une totalité, mais celle-ci doit être complétée par les objets contenus dans les deux boîtes qui l’accompagnaient et qui étaient nommées « albums ». Ce sont deux collections d’images ayant la particularité d’être pour les premières des représentations de signes (le zodiaque) et pour les secondes des représentations de choses sur lesquelles sont collées des représentations de mots matérialisées par l’écriture sur des étiquettes. Ce sont des illustrations du texte et par leur nature elles donnent une idée du langage de l’auteure. Pour elle il faut matérialiser les mots, mais il faut aussi traiter les objets comme des mots (ce qui est plus complexe que la théorie psychiatrique ancienne de la schizophrénie selon laquelle les mots y sont traités comme des objets). Ces objets sont des images et dans les théories de la sémiologie on dirait que ce sont des icônes ou des effigies. Le langage de Françoise Rafalli ne répond pas à la théorie classique du signe, il rompt avec le schéma d’Ogden Richards signifiant/signifié/référent. Ce qui est en défaut dans ce signe, c’est la dimension du signifié, ici le concept doit s’appuyer sur un objet concret.
13Comme par hasard le mot signe a une place essentielle dans le texte.
14Ce texte évoquerait au premier abord une « salade de mots » (le langage schizophrénique, selon Séglas), ou bien un discours maniaque. Mais en fait ce texte est une construction écrite, élaborée selon une architecture baroque, suivant non pas une mais plusieurs règles déroutantes. Il s’en dégage une impression esthétique certaine, à laquelle les premiers lecteurs ont été sensibles.
15Si l’on pousse un peu loin la lecture, on repère qu’il se compose de deux types d’énoncés qui sont entremêlés et qui répondent à la distinction que Lacan a opérée dans le discours des voix chez le président Schreber : les phénomènes de code et les phénomènes de message [6].
16Ce texte est-il rattaché à des hallucinations ?
Les phénomènes de code : une déconstruction [7] de la langue
17Les énoncés qui traitent du code représentent la majeure partie du texte. Ils sont, comme Lacan les qualifie, « des messages autonymes, qui ont pour objet les signifiants et non pas leur signification ». Ils mettent les signifiants en rapport les uns avec les autres selon des relations où l’on retrouve ce qui est en jeu dans ce que Lacan nomme « les troubles nominaux : les transformations du sens des mots paraissent voisines des processus d’altération étudiés par les philosophes et les linguistes dans l’évolution de la langue commune. Elles se font comme ceux-ci par contiguïté de l’idée exprimée, et aussi par contiguïté sonore ou plus exactement parenté musicale des mots [8] ». Ici les mots sont associés selon des relations d’homophonie ou de métonymie, simplement groupés les uns à côté des autres ou bien reliés par des « marques métalinguistiques ». Au sein de ces listes de mots s’ajoutent des définitions inspirées du dictionnaire qui se posent là comme des sortes de collages. Il ne s’agit pas d’un lexique donnant le sens des mots mais d’une « déconstruction » du lexique créant de nouveaux rapports entre les lexèmes d’où naissent de nouvelles familles sémantiques, des sens nouveaux.
18Les groupements de mots. Dès la première page, les associations de mots explicitent le type de relations mises en jeu : les mots « jarre où jatte où plateau » appartiennent à une même classe, les récipients, dont font partie « canope où amphore ». Mais entre « ventouse » et « canope » il y a une similitude de forme des objets (une base ronde surmontée d’une petite boule). Le « cul de jatte » ressemble au « canope », qui est une jarre évoquant un torse, portant une tête, et il se relie par homophonie à la« jatte ». Puis le couple « amphore où verseau » fait intervenir une métonymie entre le personnage qui verse de l’eau et le récipient qu’il tient. Une « faute d’orthographe » dans le syntagme « jarre plaine d’huile » établit le lien entre « plaine » et « plateau », pris dans leur sens géographique. Le mot « viscère » est associé par une synecdoque avec le « canope » qui est un vase funéraire égyptien contenant les viscères du mort ; « viscère » appelle par homophonie « vipère » qui appelle par appartenance de classe « couleuvre » qui par homophonie induit le « cou » et en même temps, par appartenance de classe, une série de serpents.
19Les listes de mots reliés par des « marques métalinguistiques » (des termes de la grammaire), « préfixe, suffixe, radical, synonyme, mêmes mots, antonyme, ou, égale, soit, même prononciation… » Ces termes sont détournés de leur sens et l’on retrouve entre les mots reliés les mêmes associations que dans les groupes de mots : l’homophonie totale ou partielle, les appartenances de classe, les métonymies, les hyponymies… Par exemple « couleuvre cou même préfixe » (p. 1), « sacrum préfixe sacr fait sacré » (p. 1) sont des homophonies partielles ; « scolopendre où chenille » une même classe (p. 7), « entorse où distension » une métonymie (p. 21)…
20Par ailleurs interviennent des mises en relations de mots français avec des mots corses par le jeu de l’homophonie : « frappée en corse oreillette en français » (p. 12) (l’oreillette se dit en corse frappa), « ocelot en corse oiseau » (l’oiseau en corse se dit ucellu), « ocelot en corse petit os » (le petit os se dit ussicellu) [p. 28].
21Les marques métalinguistiques. Elles sont traitées comme les mots qu’elles joignent par le jeu de l’homophonie : « tel où même, Tell algérie », « soit même mot la soie », « le même mot même et m’aime » (p. 30).
22La lettre intervient pour discriminer les relations homophoniques : « le mot spirale est formé de tout le mot pyrale et le s qui commence le mot » (p. 15), « avec apostrophe l’oie sans apostrophe loi » (p. 18), « l’hirondelle où hibou même préfixe hi H » (p. 66).
23Le mot « signe » a une place particulière parmi les marques métalinguistiques, il a plusieurs emplois :
24Les douze signes du zodiaque, auxquels s’ajoute tout un bestiaire : chat, chien, jaguar, araignée, faisan, plie, lavaret, trigonocéphale, moloch, rhinocéros, python, scarabée, paon, argyronète, crocodile, écrevisse…
25Son sens courant : « en signe de joie, en signe de deuil ».
26Des significations obscures « signe de la partie insoluble » (p. 1), « ce signe est fragile et frêle qui disparait dès que je dis le nom » (p. 32 bis).
27Le signe au sens d’inscription : le signe de Salomon [9], la spirale
[10], l’agrafe
[11], le grappin
[12], le caducée
[13]. Ces signes ont sans doute un sens magique. En effet, signe, du verbe signer, a un sens fort dans la pratique populaire de la magie en Corse. Pour conjurer le mauvais sort, le mauvais œil ou occjhu, pour traiter les maux de tête, les insolations…, les femmes corses, initiées par leur mère le 31 décembre, signent le malade en jetant des gouttes d’huile dans de l’eau, en prononçant une prière secrète et en faisant des signes de croix. Les plus douées deviennent de vraies guérisseuses nommées signadore qui ont d’autres rituels secrets et soignent les brûlures, les maux de ventre, les vers intestinaux, les entorses [14]… Il s’agit ici du signe au sens de geste.
28Mais ce qui fait défaut paradoxalement, c’est le sens de signe clinique.
29Le mot signe lui-même n’échappe pas au jeu des homophonies : « cylindre préfixe cy fait cygne signe de la tumeur mure » (p. 18). Le mot sens est lui-même pris dans ce jeu : « je dis cent sans sens sang signe sanglier sens direction sans seul cent hecto » (p. 32).
30Les sens nouveaux. Il y a d’abord un choix de mots rares ou précieux sonnant de façon insolite et qui sont employés dans des associations et des contextes étranges : « canope, microcéphale, anencéphalie, trigonocéphale, tronc brachio céphalique, hippocentaure, arcade de fallope, ligament de bertin, ammonite, chevrotain, bancroche, truble, pyrale, opodeldoch, moloch, rhomboèdre, argyronète… » Par les mises en contexte et les répétitions on peut mettre au jour des déplacements ou des créations de sens, des paralogismes :
- « le caducée de treuil » : le serpent enroulé autour du bâton évoque le filin autour du treuil et le muscle couturier qui s’enroule autour de la cuisse ;
- « la décomposition » : action de décomposer, le bas-ventre, le bassin, le cancer ;
- « la stagnation » : l’état d’immobilité, l’état du fluide stagnant, l’élément liquide, la paralysie ;
- « l’hémisphère » : la moitié d’une sphère, une partie du cerveau, l’air, la voute céleste ;
- « la pathologie » : les maladies, les oiseaux, les pattes, les jambes.
31Ainsi se trouvent mis en équivalence des mots du corps avec des mots de la géographie, des termes de géographie avec des récipients, des objets avec des parties du corps, par exemple : « delta où embouchure deltoïde décomposition de ce muscle dans le bras droit » (p. 16), « bras où aiguilles de la montre » (p. 16).
32Les néologismes ne se trouvent que dans le corse : « spondyle locution corse » (p. 32 bis), « tailla mitia signe de bois vermoulu » (p. 33 bis) et « tailla metia » (p. 64 bis). Personne ne connaît ces mots et on ne les trouve dans aucun dictionnaire même sous des orthographes voisines, mais peut-être est-ce le fait d’écrire ces mots qui les déforme ? Car Françoise Rafalli appartient à une génération pour qui le corse ne s’écrivait pas. En effet le corse n’est reconnu officiellement comme langue (parlée et écrite) que depuis la deuxième partie du xxe siècle, auparavant on écrivait encore en italien et surtout en français. Dans les années 1930, les enfants parlaient corse jusqu’à leur entrée à l’école où l’usage du « patois » était interdit, ils apprenaient le français en même temps que la lecture, l’écriture et l’acquisition des savoirs. Françoise Rafalli a dû quitter l’école en même temps que la séparation de ses parents et le départ à Marseille. Plus que probablement ce fut pour elle un traumatisme, et à son retour dans son village la reprise solitaire de l’apprentissage de la langue avec le dictionnaire et les livres scolaires visait à le réparer. Mais la langue française qui lui avait été imposée à l’école n’était pas sans continuer à lui poser problème, comme en témoignent les énoncés : « les mots supporte et subit Je dis Made in France » (p. 17), « loi de 1789, Histoire je dis constitution, préfixe consti fait constipé soin purge » (p. 26).
33Le travail de déconstruction du lexique établit un rapport entre le fonctionnement du corps et le langage : « les articulations sont accrochées décrochées… les articulations sont emboitées déboitées… les articulations sont vissées dévissées » (p. 4), le système ostéo-articulaire est mis en parallèle avec la double articulation linguistique dans une théorie qui va être explicitée dans la suite du texte. De même plus loin « Qui se compose c’est comme ce qui se décompose et s’épanche je dis Qui se compose s’épanche et qui s’épanche se décompose Le sang, le chyle, les muscles, les pupilles s’épanchent et se décomposent » (p. 49) : l’analyse grammaticale sert de modèle à l’anatomie et la physiologie. La langue française est mise à l’épreuve d’homophonies avec le corse par un procédé qui est proche de celui de Louis Wolson, mais en sens inverse (ce n’est pas la lange maternelle qui est déstructurée) et de manière plus fruste [15].
34La déconstruction de la langue dans l’écriture fait apparaître lalangue et son ancrage dans le corps, elle reconstruit le monde dans un processus de guérison qu’explicitent les phénomènes de message.
Les phénomènes de message : la déconstruction d’un mythe [16]
35À côté des phénomènes de code il y a des énoncés grammaticalisés dispersés, qu’il faut rassembler comme on reconstitue un texte archéologique. Branchés sur la déconstruction du lexique, ils explicitent les mots, ils les mettent en contexte, ils exemplifient la théorie de Françoise Rafalli d’un univers centré par le corps. Cette théorie est orientée par un récit qu’il est possible de comparer aux mythes chantés par les guérisseurs ou shamans décrits par C. Lévi-Strauss [17]. Ces messages se déroulent selon une longue incantation racontant l’histoire de la maladie, donnant une structure du monde, scandée par la formule « je dis ».
36Quel est le « je » employé dans ces messages ? Non seulement dans le « je dis » mais dans un certain nombre d’autres énoncés on trouve le « je ». Si l’on y prête attention on se rend compte que ce « je » est multiple.
37Dans la lettre de présentation, l’orthographe de « je soussignées » révèle qu’elles sont plusieurs à signer. Dans les verbes « désires… mérites » c’est la deuxième personne du singulier qui s’exprime, un « tu ». Il en est de même dans le texte pour « je tournes… (p. 9), je l’allumes, je l’éteinds… (p. 32 bis), je donnes… (p. 32 bis)… » Il ne s’agit pas de simples fautes d’orthographe, mais des sortes de lapsus. Ce qui se vérifie par le contraire, lorsqu’on trouve ailleurs « je le représente… (p. 29) j’appelle… » (p. 60, 64 bis) qui témoignent que le « je » peut être aussi la première personne et que le scripteur sait conjuguer les verbes.
38Il y a donc au moins deux « je » explicitant une division du moi, un clivage ou bien comme dit Fabienne Hulack « la division du sujet à ciel ouvert dans le délire hallucinatoire [18] ».
39Le récit de la paralysie et du cancer est à prendre en considération en premier puisque c’est l’objet de la demande d’être reconnue comme docteur, qui est à vérifier. Le texte reconstitué peut être résumé par les extraits suivants.
40La nature des troubles : « Le cancer est une métamorphose, statue de la paralysie causée par le coup sur la nuque, Paralysie où cancer les deux se placent dans les articulations… je l’appelle la tumeur de la paralysie et du cancer deux tumeurs comparées, Le coup le choc a causé la contusion, l’avarie, le sang décomposé où avorté, dans la paralysie il y a engrenage du cœur et de l’articulation du thorax du cœur parce que le foie en se groupant et en se versant a emporté le sang et le cœur après avoir rempli la mauvaise et nouvelle fonction de décomposer le sang veineux empoisonné par le foie s’est arrêté brutalement immédiatement arrêt ou engrenage, il se fait toujours épanchement de sang artériel et cancer ou paralysie à l’articulation. »
41C’est un traumatisme (un coup ou une chute) qui a déclenché le cataclysme interne. Y a-t-il une référence cachée à la magie noire corse ? Le coup sur la nuque se dit amazza, ce verbe est à l’origine du mot mazzeri [19] qui signifie les sorciers qui apportent les maladies par les mauvais sorts. De plus, ailleurs dans le texte (p. 20), il y a le mot « asphodèle » qui désigne la plante qui leur sert d’attribut et d’arme, une plante magique avec laquelle ils livrent des combats.
42Les soins semblent bien frustes et limités. Les moyens techniques consistent en ceci : « Le calme de la nuit et l’hygiène sont disjoncteurs aussi neurocalcium où nicoscorbine où transcopal où épanal où calmipan, opodeldoch, paralysie pour souder boucher fermer serum huile alcool et teinture d’iode hygiéne et désinfection tisane et rhum baba pudding sans sel sans viande, le poisson guérit, faire bouger, médicament maxiton glutamique, la bande protège l’os, la blessure du tétanos, alcool pour tuer le microbe dans les poumons, l’alcool cicatrise, dans la paralysie il faut la faire tremper la faire transpirer, le canard à l’orange au champagne cicatrise la plaie le fruit est du sucre est cicatrisant le légume est cicatrisant le café fait dans la cafetière de porcelaine est cicatrisant tout ce que je bois dans le verre est cicatrisant. » Les soins se ramènent donc à peu de choses, à des pratiques de tous les jours et des aliments, des petits plaisirs de la table, les douceurs, le café, le pousse-café…
43En fait ce qui est réparateur c’est le travail sur la langue : « L’avocat plaide plai de plaide fait plaie, le fruit l’avocat guérit la plaie », « il suffit d’une lettre pour que le mot change de sens… cerise fait cicatrise je dis la cerise cicatrise la plaie » (p. 41). C. Lévi-Strauss observait que les guérisseurs accordaient aux objets des pouvoirs thérapeutiques par la proximité, la ressemblance avec l’organe malade (un bec de pic soigne les maux de dents) [20]. Ici c’est la proximité homophonique qui joue ce rôle par le biais de ce que Michel Thévoz nomme « la sorcellerie des mots [21] », et ici au-delà de la parenté sonore la lettre vient ajouter une dimension supplémentaire.
44Le récit de la rencontre. Il s’agit de l’histoire de ce qui a causé le traumatisme, le coup : « Viole d’amour, contracté mariage, voile de la mariée en signe de joie, crêpe pour deuil en signe de deuil, les deux sens du truble où trouble, sens male sens femelle, sens mal sens bien, luxurieux point ne sera ni de corps ni de consentement, deux poles de nom contraire s’attirent, en se rencontrant, se touchant, se croisant au hasard ou foule épaisse, coup de foudre où coup de sang, le coup le choc a causé la contusion, il n’y a que la femme qui grossit pas l’homme, neuf mois de grossesse reste trois mois de force dans la personne, trois mois, trois périodes, le sang avarié où décomposé où avorté en sens mal, la personne est défaite guerre, décomposition où séparer en sens bien. »
45C’est l’histoire d’un choc provoqué par la rencontre de ce qui doit rester divisé, séparé. Il y a une référence à l’amour et à la sexualité mais aussi à la guerre (repère historique important dans l’anamnèse). On ne peut pas savoir si ce récit fait référence à un traumatisme fantasmé ou à une histoire réelle, s’il s’agit de Françoise Rafalli ou d’une autre femme, sa mère par exemple. Mais c’est là que se situe la blessure, la plaie, qu’il s’agit de guérir. On pense à un passage du commentaire de Louis Wolson par Gilles Deleuze : « La guérison du psychotique c’est non pas de prendre conscience, mais de vivre dans les mots l’histoire d’amour qu’ils imbriquent et qui les insuffle, Éros singulier [22]. »
Une vision du monde
46Le récit illustre en somme le choc de deux pôles opposés, deux parties d’un système qui régit les corps et le monde. Cette séparation en deux, cette dichotomie est l’ordre où se rangent les éléments de l’univers, sur le modèle du corps sexué. C’est une mise en ordre. C. Lévi-Strauss dégage des arrangements semblables dans les chants des shamans qui « permettent par le moyen de ce regroupement de choses et d’êtres, d’introduire un début d’ordre dans l’univers [23] ». Ici, selon Freud, c’est la reconstruction du monde qu’opère le délire : « Le paranoïaque le rebâtit, certes pas plus splendide, mais au moins de telle sorte qu’il puisse de nouveau y vivre. Il le construit par le travail de son délire. Ce que nous considérons comme la production de la maladie, la formation du délire, est en réalité la tentative de guérison, la reconstruction [24]. »
47L’ordre de l’univers selon Françoise Rafalli répond à des classifications par couples, par exemple : « cancer/paralysie, ammonite/anencéphalie, hémisphère/stagnation »… Dans ces classifications c’est le système des mécanismes qui régit le lien du corps aux éléments par le biais du langage. « Ce qui se compose et qui se décompose ». Le fonctionnement du corps, sa physiologie est analogue au fonctionnement des machines. Ici s’impose la référence à la découverte de Victor Tausk [25] et aux travaux récents sur la création des systèmes dans le délire [26].
48Le système principal est l’électricité : « les articulations n’agissent pas par elles mêmes le cerveau dirige les nerfs et les muscles qui font les mouvements. L’électricité est muette l’électricité n’agit pas par elle-même c’est moi qui tournes le bouton pour allumer et pour éteindre » (p. 11).
49Les autres systèmes sont des moteurs et des machines de levage : « la poulie, la grue, la moufle, le treuil, la chèvre soulèvent les corps lourds, l’électricité l’aimant attire les corps légers » (p. 9), « le cardan… permet au corps suspendu de garder une direction invariable malgré les mouvements du support » (p. 8).
50À partir de la décomposition des phrases, « les articulations sont accrochées décrochés radical croche », « les articulations sont vissées dévissées radical vis », « les articulations sont emboitées déboitées radical boite », une série d’associations répartissent les éléments du corps et du monde en structures articulées les unes aux autres et dont les principales sont :
51La structure dichotomique des couples opposés inclut la différence des sexes, mais elle reflète aussi le clivage du moi et la division du « je » dans l’écriture. C’est dans l’espace de cette division que se situe la catastrophe inaugurale, la rencontre causale dans le moment où les éléments séparés se rejoignent. La reconstruction rétablit l’ordre du monde et la division nécessaire mais cet équilibre retrouvé est fragile et toujours mouvant.
La déconstruction d’un poème
52Il y a dans le texte une tentative de présentation classique avec un préambule (la lettre de présentation), une introduction (les trois premières pages) et une conclusion (la page 68 qui commence par « en résumé où en définition »), mais il n’y a pas de fin, le déroulement des associations de mots se poursuit. Au lieu du texte scientifique, médical qu’il se voudrait être, ce texte est un long poème infini, un chant incantatoire, « pléthore ou désastre » dit Monique Plaza à propos de l’« étrange densité du texte fou [27] ». Ce chant pourrait évoquer les poèmes futuristes italiens du début du xxe siècle [28]. Le procédé utilisé, basé essentiellement sur des dérivations homophoniques et des translittérations, évoque celui de Louis Wolson [29] qui joue sur le passage d’une langue à une autre, sauf que ce n’est pas la langue maternelle qui est déconstruite dans ce texte mais une langue apprise. Il pourrait évoquer aussi Jean-Pierre Brisset [30] ou pourquoi pas Raymond Roussel [31], mais le travail sur les mots est livré à l’état brut et contrairement à ces écrivains, Françoise Rafalli n’a aucune prétention littéraire.
Des comptines
53On trouve çà et là au milieu des énoncés du code et du message de petites compositions qui donnent au texte une allure enfantine, qui semblent apporter une note « décorative » à ce poème austère.
54Les comptines jouaient un très grand rôle dans l’apprentissage de la langue en Corse : « Lorsqu’ils sont tout petits leurs mères leur débitent d’amusantes filastroches, pour les éveiller, leur donner une aisance dans le maniement de la langue. Très vite ils apprennent ces filastroches sortes de comptines ou de ritournelles rimées qu’ils débitent à toute vitesse en se courant après [32]. »
Une construction en patchwork
55Les comptines semblent un peu des « pièces rapportées », comme les définitions empruntées au dictionnaire, comme si elles avaient collé au texte. Mais d’autres énoncés aussi se révèlent collés les uns aux autres comme dans une mosaïque ou plutôt comme s’ils étaient cousus ensemble ainsi que des morceaux de tissus car le texte est fluide et mouvant. Les énoncés de code ou de message proviennent des « brouillons », de même que les définitions du dictionnaire, les citations des livres scolaires ou de publicités médicales, ils semblent découpés et recollés dans un ordre particulier [33].
Un bricolage
56Cette construction évoque une nouvelle fois la structure des mythes selon C. Lévi-Strauss : « Le propre de la pensée mythique, comme le bricolage sur le plan pratique, est d’élaborer des ensembles structurés non pas directement avec d’autres ensembles structurés mais en utilisant des résidus ou des débris d’événements [34]. »
57Les matériaux de récupération sont des bouts de textes, des énoncés déjà écrits auxquels s’ajoutent des énoncés qui viennent sous la plume. La construction acquiert la poésie des œuvres naïves, « le hasard objectif » des surréalistes, le résultat dépasse l’intention. Le projet de rédiger une thèse de médecine de la paralysie et du cancer est dépassé par la forme poétique qu’il emprunte et l’émotion esthétique qu’il suscite chez le lecteur (qui se double il est vrai au bout d’un moment de l’ennui engendré par la pléthore de mots et la répétition). La débâcle n’est pas loin, elle affleure car la récupération des débris ne concerne pas que des énoncés déjà produits, elle concerne d’abord les mots de la langue et les vestiges d’une culture populaire qui n’est pas annulée par les acquisitions scolaires retrouvées, qui ressurgit entre les mots du français. La débâcle a eu lieu et a touché le langage et le lien langagier au corps et au monde, le travail d’écriture répare, ravaude la déchirure, c’est un travail de couture. On lit « pour coudre la plaie quel point faire… coudre avec l’or » (p. 52) et lorsqu’il est écrit « l’électricité aimant attire les corps légers exemples plume aiguille » (p. 9) on comprend que cet énoncé joue avec la polysémie du mot plume, légère comme la plume d’oiseau mais qui est ici une plume de porte-plume, une plume Sergent-Major qu’elle a en main quand elle écrit et cette plume est comme l’aiguille qui coud les mots et les énoncés.
Une architecture
58Ce texte est un exemple assez parfait de ce que Franck Chaumon énonce : « Le délire est une tentative rigoureuse de bâtir une architecture signifiante autour d’un “noyau de vérité historique [35]”. » Il est construit dans une architecture baroque, il ne finit pas, les numérotations des pages ne respectent pas un ordre chronologique, il y a des pages bis (deux 9 bis, deux 17 bis, une 30 bis, une 31 bis, quatorze 32 bis, quatre 33 bis, une 47 bis, une 52 bis, une 58 bis, une 60 bis, onze 64 bis, une 68 bis). Il implique donc des dimensions autres que la linéarité, il obéit à des règles contingentes, il n’est pas « tempéré ». En le lisant attentivement (en s’immergeant en lui, opération difficile car déroutante et éprouvante) on repère que les dérivations à partir d’un mot, les répétitions, les thèmes qui se dessinent, permettent de distinguer des chapitres, environ une vingtaine, à l’intérieur desquels les énoncés sont organisés en symétries, en emboîtements.
Une figure monstrueuse
59Les trois premières pages constituent un chapitre que j’ai nommé introduction parce qu’il n’est pas comme les autres, il est beaucoup plus construit, il présente une unité spatiale marquée par des repères corporels orientés (« tête, cou, œil droit, oreille gauche, tibia partie antérieure, bras droit, jambe droite, œil gauche ») et à l’intérieur de ce cadre il y a un assemblage hétéroclite de parties du corps, des os (côtes, os temporal, coccyx, épine dorsale, sacrum, fémur, acromion), des organes (viscères, matrice, poumons, diaphragme, cœur, nerf, hémisphère), des récipients (jarre, jatte, amphore, canope, plateau, ventouses), des maladies ou des infirmités (cul-de-jatte, cancer, paralysie, glaucome, tétanos, microcéphale), des serpents (hydre de Lerne, couleuvre, vipère, cobra, naja, python), des poissons (plie, lavaret, pélamide, épinoche), la bactérie, le faux bourdon, l’abeille, des objets mécaniques (balance, moteur électrique, dynamo, treuil), le symbole du caducée, des signes du zodiaque (cancer, verseau, poissons). L’ensemble donne une figure humaine composite ajoutant au corps morcelé et mutilé, fait de chair et d’os, des objets, des animaux, des symboles qui comblent les manques. Une figure monstrueuse, surréaliste, à la Arcimboldo, qui résume le texte et en donne une signification : la restauration à l’aide d’un bricolage fait d’images de récupération, d’un délabrement de l’image du corps. L’imaginaire a défailli et reste défaillant, le manque est comblé par des morceaux hétéroclites pris dans un langage collé au réel.
Pour conclure
60Ce texte n’est pas seulement production du délire, il est, comme l’a dit Lacan à propos des écrits psychotiques, lui-même le délire. Il est à la fois délire de guérir et processus de guérison. Il se confond avec la longue réflexion de Françoise Rafalli sur la langue, il lui a permis de mener une vie « paraphrénique » socialement acceptable. Mais comme « le signe de la partie insoluble » (p. 1), l’énigme de son interruption reste entière. Celle-ci s’est faite dans la violence, Françoise Rafalli a voulu être « nommée à » ce titre de docteur, tout entière dans sa conviction d’être ce docteur même si personne ne la reconnaissait comme telle, et elle n’en démordra jamais. C’est sa démarche de reconnaissance auprès d’une administration qui n’a aucun rapport avec sa demande qui a tout précipité. Bascule dans le réel, c’est un passage à l’acte, il est « résolutif [36] » dans le sens où il fait cesser net le délire. Mais il a déclenché l’aggravation de la psychose, sur le mode de la chronicisation asilaire. À ce point de conclure, nous sommes conduit à distinguer clairement le délire de la psychose. L’un vise à guérir l’autre mais il n’est pas assuré d’aboutir. Peut-être y avait-il dans le texte du délire une annonce de cet échec, dans l’expression d’un danger de la rencontre entre deux pôles de même nom. Les deux « je » ont-ils fini par se confondre pour fusionner dans un moi paranoïaque que rien n’a pu ébranler ?