Les deux savoirs
- Par François Robert
Pages 57 à 70
Citer cet article
- ROBERT, François,
- Robert, François.
https://doi.org/10.3917/ess.019.0057
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Notes
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[1]
O. Mannoni, « L’analyse originelle », dans Clefs pour l’imaginaire ou l’autre scène, Paris, Le Seuil, 1969, p. 115-130.
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[2]
En allemand, du moins dans l’allemand tel qu’il s’écrivait à l’époque de Freud, der Andere porte toujours la majuscule et ne se retraduit donc pas automatiquement en français par la majuscule, pas plus que das Ich, le moi, ou der Einzelne, l’individu, etc. Donner d’office la majuscule à der Andere reviendrait à lui attribuer un sens qu’il n’a pas nécessairement. Ici, n’étant plus tenu par les règles strictes de la traduction, je me permettrai de passer de la minuscule à la majuscule.
1« Aux débuts de la psychanalyse ». Le titre du colloque nous reconduit à la première édition de 1950 : Aus den Anfängen der Psychoanalyse (que l’on pourrait traduire par « Tirés des débuts de la psychanalyse », ou, aussi bien, par « À partir des débuts de la psychanalyse »). Aus den Anfängen der Psychoanalyse, The Origins of Psycho-Analysis, La naissance de la psychanalyse, les intitulés des trois éditions allemande (1950), anglaise (1954) et française (1956) disent bien ce qu’était l’intention d’Anna Freud et d’Ernst Kris : donner à voir ce que furent les commencements de la psychanalyse, mais rétrospectivement, une fois achevée l’œuvre de Freud et constituée la psychanalyse. (Évidemment, l’édition officielle de 1950, largement expurgée, ne donnait à voir que ce qu’Anna Freud voulait bien montrer ; elle dissimulait plus qu’elle ne dévoilait.) Mais les « origines » de la « psychanalyse » ne sont pas simplement historiques. Les Lettres de Sigmund Freud à Wilhelm Fliess sont bien plus qu’une archive exhumée, elles restent vivaces par les questions qu’elles font ressurgir. Celle, par exemple, concernant la nature d’un savoir qui serait lié au transfert ou à la croyance. Octave Mannoni [1], parlant d’« analyse originelle » à propos de la relation Freud-Fliess, n’entendait pas parler seulement de la première « analyse » de l’histoire, fût-elle sans analyste. (Les véritables « premières » analyses dans les Lettres sont plutôt celles menées par Freud avec « monsieur E. » ou Emma Eckstein, dont nous trouvons là quelques traces.) Il conférait au mot d’« originel » un sens proprement freudien, celui en particulier des mots en Ur-(Urszene, Urphantasie, Urvater) et suggérait que cette « analyse » originelle pourrait être comme la scène originaire (« scène primitive », disait-il encore) de l’analyse. Quoi qu’il en soit, il est une autre scène véritablement originaire dans l’édition complète des Lettres, celle des saignements d’Emma Eckstein. Mais l’originaire dans la relation Freud-Fliess est aussi ce qui exige d’être répété. Il faut reprendre les lettres depuis le début, écouter la parole nue de Freud, pour laisser émerger et cheminer sa pensée. Ces origines-là sont toujours à recommencer.
2Dans cette perspective inverse (où le titre allemand voudrait bel et bien dire « à partir des débuts »), il faudrait aussi questionner le mot de « psychanalyse ». Car pas une seule fois il ne figure dans les Lettres. On le sait, le mot de « psychoanalyse » apparaît pour la première fois en 1896, dans un article rédigé en français, « L’hérédité et l’étiologie des névroses ». Le mot est immédiatement associé à Breuer : « Je dois mes résultats à l’emploi d’une nouvelle méthode de psychoanalyse, au procédé explorateur de J. Breuer… » (GW, I, p. 416; OCF P, III, p.115.) C’est peut-être cette association – que Freud ne se résoudra jamais à rompre – entre le nom de Breuer et l’appellation « psychanalyse » qui explique l’absence du mot dans les lettres à Fliess. L’adjectif « psychanalytique », lui, est employé une fois, dans une lettre tardive (lettre 278), et là encore en rapport avec l’hystérie et sa thérapie, donc de nouveau en rapport avec les Études sur l’hystérie(où le chapitre général de Freud s’intitule « Sur la psychothérapie de l’hystérie »). En ce sens, ce qui se noue entre Freud et Fliess n’appartient pas d’emblée à l’histoire de la psychanalyse. C’est d’abord une affaire privée, exclusive (et dont Breuer sera progressivement exclu), une affaire à deux.
3La croyance et la participation de Freud aux théories de Fliess (névrose réflexe nasale et théorie des périodes) sont l’aspect le plus troublant de cette affaire à deux. Ouvrez l’édition française des Lettres et allez aux pages 208-209 (fin de la lettre 85), ou aux pages 268-269 et 271 (les parties inédites de la lettre 112, la fameuse « lettre 52 » de la première édition). Ou encore, lisez la lettre 231 (la lettre où Freud, dans un style proche de l’ivresse ou du délire, célèbre en Fliess à la fois le père réel et celui « qui a trouvé dans le calcul le moyen d’endiguer la puissance du sexe féminin »). Ces pages font aussi partie du corpus freudien. Elles sont plus difficiles à intégrer théoriquement et elles demandent aussi à être interprétées analytiquement. Mannoni, qui ne connaissait pas ces pages au moment où paraissait son article, en 1967, aurait-il révisé son jugement vingt ans plus tard ? Il écrivait que « Freud non seulement n’a jamais critiqué les idées “délirantes” de son ami, mais encore il les a faites siennes, il leur a conservé sa croyance longtemps après la brouille définitive. » Mais il ajoutait aussitôt : « Et cependant, ce serait absolument faux de dire que Freud a partagé le délire de Fliess. » Aujourd’hui, parler d’un délire de Freud avec Fliess ne paraît plus aussi faux, lorsqu’on découvre la quantité et la permanence des contributions de Freud à la théorie des périodes. La question « obscure et difficile, mais fondamentale » que posait Mannoni reste plus que jamais d’actualité : « Où passe donc exactement, demandait-il, cette ligne subtile et presque insaisissable entre le délire de Fliess et le savoir de Freud ? »
4Tout était à peu près vrai dans l’édition de 1950 où la pensée de Freud se déroulait dans une progression implacable : première théorie des névroses, refoulement, complexe d’Œdipe, sexualité infantile, interprétation du rêve. (Seule la théorie de la séduction y était présentée de manière incomplète, parce que des pièces essentielles au dossier manquaient : les lettres ou extraits de lettres qui rapportent d’autres scènes sexuelles, impliquent Jakob Freud et révèlent le retour de l’hypothèse paternelle après le renoncement aux neurotica.) Tout était vrai, et pourtant tout était irrémédiablement faussé, du seul fait de l’exclusion de Fliess. Il ne s’agit évidemment pas de subsituer à la lecture pieuse de 1950 (Freud inventeur solitaire) une lecture révisionniste qui ferait de Fliess l’autre inspirateur plus ou moins clandestin de la psychanalyse. C’est d’une autre manière que Fliess est partie prenante de la pensée de Freud. Moins par une transmission directe de son « savoir » que par le transfert.
5Certains passages supprimés dans l’édition de 1950 l’ont été simplement pour ne pas faire apparaître trop clairement la force et la constance du lien entre les deux amis. J’en retiendrai deux, qui permettent de prendre la mesure du transfert de Freud, à deux moments différents. Le premier est emprunté à la lettre 85, datée du 1er janvier 1896 : « Que ne te dois-je pas ! Consolation, compréhension, stimulation dans ma solitude, sens de la vie que je t’attribue, et aussi finalement santé qu’aucun autre n’aurait pu me redonner. C’est essentiellement par ton exemple que j’ai acquis intellectuellement la force d’avoir confiance en mes jugements, même là où on me laisse seul – pas toi cependant –, et que, comme toi, j’envisage avec une souveraine humilité tout ce que l’avenir pourrait apporter de difficile. Pour tout cela, donc, mes humbles remerciements ! Je sais que tu n’as pas autant besoin de moi que moi de toi, mais je sais bien aussi que j’ai une place assurée dans ton affection. »
6Cette lettre vient à la suite du Projet d’une psychologie; elle marque les adieux de Freud à la machine neurologique, dont il est une dernière fois question ici. Mais c’est aussi la lettre où Freud, après la confession sentimentale citée ci-dessus, annonce à Fliess son retour à la « philosophie » (la suite montrera que le mot recouvre celui de métapsychologie). « Je vois que, par le biais de la médecine, tu atteins ton premier idéal qui est de comprendre en tant que physiologiste l’être humain, tout comme je nourris dans le plus grand secret l’espoir d’arriver par les mêmes voies à mon but initial, la philosophie. Car c’est cela que je voulais à l’origine, quand ce pour quoi je suis venu au monde n’était pas encore absolument clair pour moi. » Les deux morceaux de la lettre (le premier, supprimé, le second, conservé) sont indissociables. Ce que Freud dit de son destin à venir est lié à Fliess, qui est l’exemple et le modèle, celui qui aura rendu possible ce destin.
7Les témoignages d’admiration et de gratitude, d’humilité et d’ignorance, adressés à Fliess, abondent dans les lettres. Ils délogent Freud de la position souveraine qu’il occupait jusque-là et contredisent la fiction entretenue par Anna Freud d’un Fliess réduit au rôle de simple confident. Pourtant, il faut prendre ces déclarations une à une, pour chaque fois les situer dans le temps et dans le contexte où elles apparaissent. On s’aperçoit alors que, la plupart du temps, les propos de Freud relèvent d’une stratégie plus complexe, où il s’agit pour lui de rendre d’abord hommage à Fliess avant d’abattre ses propres cartes. L’équation suivante se vérifie souvent : plus l’éloge de Fliess est grand, plus grande est la découverte que Freud s’apprête à lui communiquer.
8Le second passage appartient à la lettre 175 d’août 1898, deux ans et demi plus tard donc. Du premier paragraphe supprimé, j’extrais ce qui apparaît de nouveau comme une véritable déclaration d’amour : « Je me réjouis une fois de plus d’avoir compris il y a onze ans déjà qu’il était nécessaire de t’aimer pour accroître le contenu de ma propre existence (um meinen eigenen Lebensinhalt zu vermehren). » Sauf qu’ici la déclaration est entachée d’un tout léger glissement de la plume (un Verschreiben – un lapsus calami, une méprise d’écriture). Freud écrit en réalité : le contenu de sa propre existence (« seinen eigenen Lebensinhalt »). Ce « seinen » est signalé en note par nous, sans autre commentaire ; c’est au lecteur de l’entendre comme il veut. On pourrait dire que c’est le signe d’une résistance de Freud à avouer cet amour « nécessaire ». On pourrait aussi y voir une conséquence de l’auto-analyse commencée l’année précédente, avec la mise à distance – l’objectivation – qu’elle suppose. Je pense ici à la fin de la lettre 146 où Freud dit que dans l’auto-analyse il faut que « je » s’analyse « comme un étranger » (wie ein Fremder). Ici aussi, le je devient un il.
9Quelques lignes plus loin, dans ce même paragraphe supprimé, Freud adopte, ou feint d’adopter, la position de l’élève face au maître (« Monsieur le Professeur ») : « … jusqu’à un prochain congrès, où tu devras faire la première tentative pour enseigner la nouvelle science en situation à quelqu’un qui – vraiment – “est complètement stupide et a tout oublié”. » Qu’a oublié Freud ? Quelle est cette « nouvelle science »? Sans doute la bisexualitébilatéralité abordée par Fliess lors du précédent congrès à Breslau, en décembre 1897 (lettre 142). Freud en réalité a commencé à se déprendre – intellectuellement – de Fliess. L’oubli sera même l’acte final de rupture (lettre 287). Dans le paragraphe suivant (maintenu celui-là), il mentionne sa « métapsychologie en germe » ; c’est alors que l’appellation « nouvelle science » peut s’entendre différemment. N’est-ce pas plutôt Freud qui, avec la métapsychologie, en est désormais le futur dépositaire ?
10Freud a aimé Fliess, il l’a idéalisé, il a cru en ses théories (du moins jusqu’à la bilatéralité), et il a « déliré » (ponctuellement) avec lui. Mais pour l’essentiel il a pensé par lui-même, même s’il a eu besoin de l’ami, de l’interlocuteur. Il n’en reste pas moins tentant de dire qu’une partie de l’élaboration théorique de Freud se fait sur le fond d’un transfert qui n’est plus le seul transfert amoureux. Comment désigner cette autre sorte de transfert (transfert intellectuel, scientifique ?) dont on devine qu’il est à l’œuvre à bien des moments, mais qui se manifeste par de simples indices. Il est repérable à certaines expressions, allusions ou citations, ou encore à certains signifiants insistants. Je risquerai ici l’expression de transfert de savoir, au sens où Freud rapporte et mesure son savoir à celui de Fliess, sujet supposé savoir.
11Avant d’aborder quelques aspects de ce transfert, j’aimerais évoquer en quelques mots une autre question que je ne développerai pas ici. Elle est à mes yeux la question théorique centrale dans l’échange Freud-Fliess, et je la place au centre de ce texte comme une question à peine formulée. C’est la question du sexuel. Il faudrait différencier exactement les trois « théories sexuelles » qui se succèdent dans les lettres : la théorie sexuelle étiologique des névroses, à laquelle collaborera brièvement Fliess, la théorie sexuelle de la séduction et la théorie sexuelle (Sexualtheorie) proprement dite, qui donnera lieu aux Trois essais sur la théorie sexuelle. Il faudrait ensuite interroger séparément les notions de sexuel chez Fliess et chez Freud – pour le dire en deux mots, distinguer le Geschlechtdu Sexual, le sexué du sexuel. (Je rappellerai simplement le titre allemand du livre de Fliess : Die Beziehungen zwischen Nase und weiblichen Geschlechtsorganen – que nous avons traduit par Les relations entre le nez et les organes sexués féminins.) Il faudrait enfin se demander pourquoi Freud, qui disposait déjà de l’oralité et de l’analité (lettres 115,116 et 146), n’a véritablement engagé sa théorie sexuelle qu’après avoir fait le détour par le savoir « organologique » de Fliess, qui représentait la promesse d’un fondement biologique réel. Toute la théorie sexuelle de Freud – y compris la bisexualité, et jusqu’aux dernières pages de « L’analyse finie et l’analyse infinie » – serait à envisager sous cet angle d’un transfert de savoir, Freud menant son élaboration théorique en ne cessant de penser à Fliess – contre Fliess.
12Der Andere [2]. S’il fallait choisir un mot pour situer Fliess dans le couple qu’il forme avec Freud, ce serait sans doute celui-là. L’autre (l’Autre) peut être entendu de plusieurs manières. Fliess est l’autre en tant que premier public et lecteur de Freud. « Mais je ne peux malheureusement pas me passer de toi, le représentant de l’“autre” (Repräsentant des “Anderen”), et j’ai de nouveau 60 feuilles [de L’interprétation du rêve] pour toi » (lettre 215). Fliess, c’est ensuite le double, l’alter ego (lettre 42), celui auquel Freud est uni par sympathie (« une secrète sympathie biologique ») et par affinité (« cette concordance dans nos affinités »).
13À quel moment Fliess devient-il l’Autre ? Dès le moment où il devient pour Freud objet absolu de croyance, quand, par exemple, son savoir est pris en bloc. L’affaire du compte rendu, signé « Ry », du livre de Fliess dans la Wiener klinische Rundschau est révélatrice (lettre 164). Freud s’indigne de l’ignorance du chroniqueur (« un modèle de cette espèce d’arrogance qui est le propre de l’ignorance absolue »). Mais il ne s’indigne pas que Fliess ait pu écrire la phrase citée à la fin de l’article en question : « Comme je sais [sic !] que les muscles oculaires du nourrisson entrent en fonction à des jours périodiques, et ce faisant font disparaître le strabisme par à-coups, j’aimerais expliquer ainsi l’observation précédente : les amygdales pharyngées malades ont ici empêché le démarrage périodique de l’activité des muscles oculaires. » Le « sic ! » entre crochets est de « Ry ». Pour Freud, au contraire, ce « je sais » de Fliess ne souffre aucun doute.
14Fliess devient l’Autre dans ce transfert de savoir, quand Freud lui assigne une position d’omniscience. Fliess dit vrai. « Seul celui qui se sait en possession de la vérité écrit comme tu le fais » (lettre 150). Et celui qui dit le vrai impose le silence. Freud est séduit (saisi et subjugué) et comme privé de parole. « Tes lettres, et c’est de nouveau le cas de la dernière, contiennent une foule d’idées et d’intuitions scientifiques dont je ne peux malheureusement rien dire, sinon qu’elle me saisissent et me subjuguent » (lettre 85).
15« Ce qu’on ne peut atteindre en volant, il faut l’atteindre en boitant… » Cette citation de Rückert, dans l’œuvre de Freud, se trouve à la fin d’« Audelà du principe de plaisir ». Freud veut souligner que la science n’est pas un nouvel objet de croyance, un nouveau dogme venant se substituer au « catéchisme ». La conclusion d’« Au-delà du principe de plaisir » est la réfutation même de ce que Freud déclarait à Fliess au début de la lettre 250 : un jour viendra où les hommes de science « qualifieront tes découvertes de classiques », où « ce qui était jusque-là rejeté [sera] devenu l’objet d’une croyance générale ». Freud se souvient-il alors avoir jadis cité la même phrase à Fliess ? « Si je pouvais pendant 48 heures ne parler avec toi de rien d’autre, la chose [le Projet d’une psychologie] serait vraisemblablement sur le point d’être terminée. Mais c’est de l’ordre de l’impossible. “Ce qu’on ne peut atteindre en volant, il faut l’atteindre en boitant…” » (Lettre 78.) La phrase revêt un tout autre sens ici, parce que Freud est encore du côté de la croyance (il suffirait de 48 heures avec toi) et dans le transfert (tu voles, moi je boite). Quelqu’un d’autre à Vienne faisait le même type de transfert – Breuer, écrivant à Fliess, quelques mois plus tôt : « Freud est dans le plein essor de son intellect; déjà je le suis des yeux comme la poule le faucon. » Mais Freud s’en moque ; il n’a pas besoin de Breuer, qui ne sait pas, lui.
16Fliess « sujet supposé savoir » porte un nom dans les lettres, celui de « spécialiste universel ». Le titre est conféré à Fliess dès l’été 1890, s’il faut en croire la lettre 203. Il est repris à l’automne 1895 (lettre 79), quand Freud reçoit les premières « communications scientifiques » de Fliess qui aboutiront au livre de 1897, Les relations entre le nez et les organes sexués féminins. « Spécialiste universel » est un bel oxymoron. Freud, à la fin, le dissociera pour ramener Fliess à son statut antérieur de simple spécialiste, quand il était « médecin du nez et chirurgien » (lettre 270).
17Que sait Fliess avec la double périodicité ? Le secret de la conception et de la vie. À mesure que s’amplifie la théorie des périodes, le savoir de Fliess se fait plus englobant aux yeux de Freud. Fliess révèle « les lois de l’univers » (lettre 194), « les règles d’airain des rouages biologiques » (lettre 202), « les lois éternelles de l’univers » (lettre 211). Face à ce savoir universel, sans lacunes et sans failles, Freud, lui, dit ne disposer que d’un savoir incertain, fragmentaire et provisoire. Mais, disant cela, il commence à entrevoir ce que sera la position de l’analyste, attentif aux défaillances du discours et à toutes les irrégularités. Il faudra encore quelque temps avant que Freud comprenne que son savoir, issu de l’inconscient, est nécessairement boiteux.
18Fliess, avec les périodes féminine et masculine, a trouvé une fois pour toutes. Freud, lui, continue de chercher, en tâtonnant, et ne peut livrer que des pièces éparses. « Peut-être te raconterai-je quelques petites choses folles (einige kleine tolle Sachen) en échange de tes grandes intuitions et découvertes » (lettre 109). Ce petit mot de toll (extravagant, saugrenu, insensé) se retrouve à plusieurs endroits (lettres 59,76,151,219). Il est faussement dépréciatif. En réalité, il vient qualifier les découvertes et les idées de Freud quand elles sont inattendues ; il renvoie au nouveau et au surprenant, à l’Einfall. « Aujourd’hui me sont venues plusieurs idées très curieuses (sind mir mehrere sehr merkwürdige Dinge eingefallen), que je ne comprends pas encore vraiment bien. Il ne s’agit évidemment pas chez moi de réflexion […]. Des choses folles (tolle Sachen) au demeurant; j’en avais déjà pressenti quelques-unes dans la première époque tempétueuse de production » (lettre 219). Il est à rapprocher d’un autre mot, yiddish celui-là, qui en est l’équivalent : meschugge (= fou). « … j’ai de nouveau abrité dans ma tête pendant des mois les choses les plus meschugge (die meschuggensten Sachen) sans les avoir évacuées – choses dont, par ailleurs, je ne parle à aucun homme raisonnable » (lettre 150). Le mot revient plusieurs fois dans les lettres et a été systématiquement supprimé dans l’édition de 1950, même là où il apparaît dans un passage conservé (par deux fois, dans les lettres 150 et 152, c’est le seul mot supprimé). Il est amusant de penser qu’Anna Freud, en procédant à ce caviardage, ne se doute pas qu’elle efface l’un des signifiants par lesquels Freud affirme, face au savoir de Fliess, la singularité du sien. Cette folie-là n’a rien à voir avec le « délire » de Fliess.
19Mannoni résumait ainsi l’issue de leur relation : à l’un (Fliess) le « délire du savoir », à l’autre (Freud) le « savoir du délire ». Mais, durant le temps de leur échange, le savoir de l’un et le savoir de l’autre se sont parfois mêlés, parfois nettement dissociés (« à toi le biologique ; à moi le psychique »), le savoir « psychique » de Freud finissant par devenir un savoir « analytique » qui dit le vrai sur un autre mode.
20« J’ai réussi là où le paranoïaque a échoué… » La déclaration de Freud à Ferenczi du 6 octobre 1910 ne doit pas faire oublier trop vite d’autres moments aberrants dans sa relation à Fliess qui n’ont pas été résolus ou liquidés. Ces restes non analysés appartiennent eux aussi aux origines de l’analyse. L’affaire Eckstein, par exemple.
21Je faisais remarquer, à la clôture du colloque, le 21 janvier, que le nom d’Emma Eckstein n’avait pas été prononcé au cours de ces deux journées. Et pourtant Eckstein a été à la fois la principale victime du transfert de Freud et le premier succès de l’analyse freudienne, s’il est vrai d’affirmer, en s’appuyant sur un passage de la lettre 150, qu’elle est devenue la première femme analyste. Victime du transfert de Freud, et non seulement victime de l’opération ratée de Fliess. Seul le transfert – dans ce cas la croyance en la névrose réflexe nasale – peut expliquer que Freud ait accepté la proposition de Fliess d’opérer Eckstein, alors qu’il était en train de traiter analytiquement sa patiente. Car l’acte chirurgical (l’ablation du tiers antérieur du cornet moyen gauche) est le contraire de l’acte analytique (la parole ou, comme Freud le dit déjà dans les Études sur l’hystérie, la perlaboration). Dans son chapitre général des Études, Freud écrit : « Nous avons dit que ce matériel [psychique] se comporte comme un corps étranger ; la thérapie agirait donc comme l’ablation, hors du tissu vivant, d’un corps étranger » (GW, I, p. 294 ; OCF P, II, traduction à paraître). En acceptant l’opération, Freud semble attendre de Fliess qu’il réalisela métaphore sur le tissu vivant d’Eckstein. Les suites sanglantes de l’opération ont constitué pour Freud une scène traumatisante. Il y a la vue du sang, mais aussi la découverte du demi-mètre de gaze oublié par Fliess dans la cavité nasale, qui est, là encore, comme une autre réalisation de la métaphore du corps étranger. Il n’est pas indifférent que ce mot vienne sous la plume de Freud. « Au moment où le corps étranger sortit, où tout devint clair pour moi et où, tout de suite après, j’eus le spectacle de la malade, je me suis senti mal ; après qu’elle eut été complètement rebouchée, je me suis enfui dans la pièce d’à côté, j’ai bu une bouteille d’eau et je me suis trouvé pitoyable » (lettre 56).
22Freud poursuit pourtant l’analyse d’Eckstein. Il s’emploie à parer au plus pressé, en traitant les nouveaux « accès hystériques nocturnes » qui sont les « suites nerveuses de l’incident ». Mais « l’incident » n’est pas terminé. Eckstein recommence à saigner et manque mourir. « Dans mes pensées, j’ai perdu tout espoir pour cette pauvre fille et je ne me console pas de t’avoir mêlé à cela et d’avoir été à l’origine d’affaires aussi pénibles pour toi » (lettre 57). Elle se rétablira cette fois encore et l’hystérie reprendra ses droits. « Naturellement, elle commence à former de nouveau des hystéries venues de ces derniers temps, qui sont alors décomposées par moi » (lettre 59). D’autres échos de l’analyse d’Eckstein nous parviendront, d’abord dans la deuxième partie du Projet d’une psychologie, puis, pour finir, dans la lettre 118 du 17 janvier 1897 : « Eckstein a une scène où le diabolus lui pique des aiguilles dans les doigts et pose sur chaque goutte de sang un bonbon. De ce sang-là tu n’es absolument pas coupable ! » Entre-temps, trois autres lettres (lettres 95,96 et 99) écrites au cours du printemps 1896 auront parachevé la disculpation de Fliess. Les explications apportées aux saignements d’Eckstein sont plus transférentielles qu’analytiques. « Je vais te prouver que tu as raison, que ses saignements étaient hystériques, qu’ils se sont produits du fait de la désirance et probablement à des dates sexuelles. (La fille ne m’a pas encore procuré les dates, du fait de la résistance.) » Les saignements d’Eckstein ne sont plus accidentels, ils sont prédeterminés, programmés à des dates sexuelles, et ils donnent raison à la théorie fliessienne. Ce que Freud formule ainsi, dans la lettre 99, en une phrase tout droit sortie de l’inconscient : « Une fois de plus, ton nez a flairé juste. » L’explication proprement freudienne (hystérie, désirance et accomplissement de souhait) constitue en fait une formidable dénégation de l’erreur de Fliess. « Quand elle vit mon émotion au moment du premier saignement, un de ses anciens souhaits se trouva réalisé, celui d’être aimée en étant malade ; dans les heures qui suivirent, malgré le danger qu’elle courait, elle se sentit heureuse comme jamais, ensuite, dans la maison de santé, elle eut une nuit agitée, du fait de l’intention inconsciente de sa désirance qui était de m’y attirer, et quand je ne vins pas cette nuit-là, elle eut un nouveau saignement, moyen infaillible pour éveiller ma tendresse » (lettre 96). Il y a là comme un dévoiement de la théorie, et peut-être un point resté aveugle dans l’analyse ultérieure de Freud. Dans ces trois lettres, le savoir freudien se révèle compromis par le transfert.
23Freud et Fliess sont deux corps malades, souffrant dans leurs organes (la tête et le cœur) ; migraines et suppurations nasales se succèdent chez l’un et l’autre, et les lettres, au fil des années, composent une litanie de plaintes. Freud formulera de manière saisissante et énigmatique ce qui les réunit dans la maladie comme dans la santé. « Ta léthargie m’explique maintenant mon état de santé dans le même temps. Notre protoplasme s’est frayé un chemin à travers le même nœud temporel. Comme ce serait beau si cette concordance d’affinités était ininterrompue ; je saurais toujours comment tu vas et je n’attendrais jamais sans [Freud commet ici un autre lapsus] déception tes lettres » (lettre 160).
24On sait qu’il fallait à Freud une certaine dose de souffrance pour travailler (« … j’ai été très paresseux parce que la misère moyenne qui m’est nécessaire pour un travail intensif ne veut pas s’installer » – lettre 94) et pour penser (quand « la charge de douleur [a] atteint ce degré qui produit l’état optimal pour [son] activité cérébrale » – lettre 78). Ce couplage de la souffrance et de la pensée est projeté sur Fliess. « Je sais aussi qu’après une période de souffrance, il faut s’attendre de ta part à une nouvelle, grande et belle découverte » (lettre 182).
25Mais Freud n’aura pas toujours manifesté le stoïcisme dont témoignent certaines lettres plus tardives (lettres 180 et 181). En 1893-1894 et en 1895, devenu le patient de Fliess, Freud sera un malade alternativement hypocondriaque et hystérique, complaisant (dans la description de ses symptômes) et récalcitrant. Le malade récalcitrant est celui de 1894-1895, quand, souffrant de troubles cardiaques, il s’en remet à Fliess. À l’automne 1893, Fliess décrète l’interdiction de fumer (lettre 32). Celle-ci provoque une suite de réactions dont Freud tient scrupuleusement la chronique dans ses lettres.
26J’isole ici un moment particulier de cette relation malade-médecin, qui rappelle que l’affaire à deux fut aussi, dans ces années, une affaire à trois. Au printemps 1894, les symptômes s’aggravant après un sevrage prolongé, il consulte également Breuer, mais ne manque pas de décrire ses nouveaux symptômes à Fliess (lettres 39 et 40). Dans le même temps, il rédige « la dernière histoire de malade pour Breuer » (le cas Elisabeth von R.). « L’histoire de malade que j’écris en ce moment – une guérison – fait partie de mes travaux les plus difficiles. Tu l’auras avant Breuer, si tu me la renvoies rapidement » (lettre 42 du 21 mai 1894). Dans cette même lettre, il promet à Fliess de lui « adresser sous peu un compte rendu détaillé du malade » (lui). Au cours de cette période, Freud est donc tiraillé entre sa collaboration avec Breuer et son amitié avec Fliess, tout comme il se retrouve, en tant que malade, tiraillé entre ses deux médecins. Il faut avoir en tête ce triangle Breuer-Freud-Fliess pour apprécier la suite (la lettre 43). Cette lettre est à lire comme un récit à travers lequel Freud tente de dénouer, plus ou moins bien, la situation conflictuelle. (Mes commentaires sont entre crochets.)
27La lettre 43, datée du 22 juin 1894, commence ainsi : « Ta lettre que je viens de lire me rappelle la dette dont je voulais de toute façon m’acquitter très prochainement [le compte rendu de malade]. Aujourd’hui je me suis retiré de ma consultation – qui est très réduite – pour griffonner, mais au lieu de cela c’est à toi que je vais écrire une très longue lettre sur “théorie et vie”. » Théorie. Freud revient sur la théorie de l’angoisse qui a fait l’objet du Manuscrit E, envoyé dans l’intervalle, et dit quelques mots de l’autre élaboration en cours, la théorie de la conversion. Vie. C’est en fait de la vie qu’il sera essentiellement question dans cette « très longue lettre » : la vie dans l’avenir immédiat – une rencontre projetée avec Fliess, un voyage avec Martha en septembre – ; la vie de « patient misérable » qui a été celle de Freud dans les semaines précédentes ; et surtout, la vie dans un avenir plus éloigné, une vie « incertaine » qui pourrait ne pas aller au-delà de 51 ans. C’est de sa mort dont va parler Freud, finalement, et de l’acceptation de celle-ci.
28Mais auparavant, il doit en passer par Breuer. Il rappelle d’abord « le travail avec Breuer » : « Cinq histoires de malades, un essai de lui, dont je m’exclus totalement, sur les théories de l’hystérie […] et un autre de moi, que je n’ai pas encore commencé, sur la thérapie [“Sur la psychothérapie de l’hystérie”]. » Ce que Freud signifie ainsi à Fliess, c’est la fin de sa collaboration intellectuelle avec Breuer. L’essai théorique de Breuer, il s’en exclut; quant au sien, il sera écrit en son nom propre. Puis – au paragraphe suivant – il en vient à la vraie raison de sa lettre. « Je t’envoie aujourd’hui la dernière histoire de malade… » Le Freud qui envoie « la dernière histoire de malade » n’est pas le collaborateur de Breuer, c’est le patient de Fliess. « Voici maintenant mon histoire de malade dans sa vérité sans fard, avec tous les détails auxquels un patient misérable accorde de la valeur et qui ne le méritent probablement pas. » Ce que Freud doit annoncer à Fliess, c’est… qu’il a recommencé à fumer au bout de sept semaines – « en dépit de la promesse que je t’avais faite » – et, qui plus est, en allant chercher l’aval médical de Breuer. « Breuer, à qui j’ai répété que mon affection n’était pas selon moi une intoxicatio nicotiana, a fini par l’admettre… » L’histoire de malade qu’il écrit pour Fliess est donc plus que le compte rendu qu’il lui avait promis, c’est aussi l’histoire d’une promesse rompue, d’une trahison et du prix à payer. Le fait qu’il la nomme précisément « histoire de malade » – juste après le paragraphe concernant Breuer – n’est pas sans signification. Freud, malade, est comme un patient hystérique.
29« Je t’envoie aujourd’hui la dernière histoire de malade ; à mon style, tu remarqueras que j’étais malade [de fait, les premières raisons avancées au bas de la page 110 de l’édition française sont pour le moins confuses]. L’aveu des troubles que j’ai longtemps dissimulés se trouve entre les pages quatre et cinq [dans l’édition française, à la page 111 : accès de tachycardie, “piqûres, sensation de pression, brûlure, cela ne s’est pas arrêté un seul jour”]. Toute cette affaire est certainement très instructive [“il me serait désagréable de révéler ce qu’il y aurait d’hypocondriaque dans l’histoire de mon cas”], elle a été décisive pour moi [“celui qui pourrait m’assurer les treize années qui me restent jusqu’à 51 ans ne m’aurait pas dégoûté du cigare”]. »
30L’autre « compte rendu de malade » dans les Lettres est daté du 4 mars 1895 (lettre 55). Fliess était venu à Vienne pour opérer Emma Eckstein, le 20 ou 21 février, mais avait aussi pratiqué une opération sur le nez de Freud. « Le dernier jour où tu étais encore là, j’ai tout à coup évacué quelques croûtes, de la droite, le côté non opéré. Dès le jour suivant est venu du pus ancien, épais, en gros grumeaux, d’abord seulement de la droite, puis peu après de la gauche aussi. Depuis le nez est de nouveau inondé, la suppuration est plus fluide depuis aujourd’hui seulement. » Cela continue ainsi pendant quelques lignes, jusqu’à ces mots : « Ce matin je voulais une fois de plus mourir (relativement) jeune. » Mais lorsque Freud ajoute, en conclusion : « … j’ai l’impression que j’ai vraiment, selon ta supposition, encore un foyer de pus qui produit maintenant à sa guise une éruption, comme un Etna privé », comment ne pas penser qu’il y a aussi, derrière l’image, une identification ? Le nez de Freud suppure aussi abondamment que saigne celui d’Eckstein.
31Ces deux épisodes trouveront leur épilogue des années plus tard, dans une confession empreinte de lucidité. « Tu m’as rappelé cette époque belle et difficile où quelque chose me faisait croire que j’étais tout près de la fin de ma vie et où ta confiance m’a soutenu. Je ne me suis certainement pas comporté là de façon très courageuse ni très sage. J’étais trop jeune, tous mes instincts étaient encore trop avides, ma curiosité encore trop grande pour que j’aie pu rester indifférent » (lettre 268 du 9 juin 1901). Quelque chose est oublié, ou refoulé, cependant, dans la réminiscence de « cette époque belle et difficile »: il s’est agi aussi d’un corps à traiter, un corps que Freud, pris dans le transfert, a plus ou moins marchandé entre Breuer et Fliess et, dans l’épisode de 1895, d’un autre nez marchandé, celui d’Eckstein.
32Le nez, dans la relation Freud-Fliess, est un lieu d’échanges et de soins, un organe investi intellectuellement et affectivement (sexuellement). Parfois de manière simultanée. « Maintenant, passons à mes idées nasales. J’ai suppuré très abondamment et en même temps j’allais excellemment, maintenant la suppuration est presque tarie et je continue d’aller très bien. Je te propose les idées suivantes : ce n’est pas de la stagnation du pus ou de la suppuration elle-même que dépendent les symptômes à distance… » (lettre 64 du 25 mai 1895). Le terme d’échange s’applique dans un autre sens encore. En passant de la théorie fliessienne de la névrose réflexe nasale à la théorie freudienne du refoulement organique (lettre 146), le nez trouve une autre fonction théorique ; le propre nez de Freud, cautérisé, cocaïnisé, puis opéré, est érotisé dans le traitement.
33« … J’ai eu l’intuition que l’un de nous pourrait avoir à regretter notre échange de pensées illimité à l’époque, et je me suis efforcé avec succès d’oublier les détails de tes communications » (lettre 287). Ce sont là les presque derniers mots de la correspondance, qui annulent et effacent tout ce qui a précédé. Mais, en disant « notre échange de pensées illimité », Freud définit fort bien ce qui les a réunis. Il parle à plusieurs reprises d’un « échange de pensées » (Gedankenaustausch) ou d’un « commerce de pensées » (Gedankenverkehr) à propos de sa relation intellectuelle avec Fliess. Ces deux mots sont à rapprocher de celui de « congrès ». Congrès, Erik Porge le rappelait, renvoie au congressus; Gedankenverkehr fait aussi penser au Sexualverkehr (commerce sexuel). Chaque congrès est l’occasion d’un échange oral de pensées, d’un commerce de pensées dont la connotation sexuelle inconsciente devient parfois presque transparente. « Je n’apporterai rien d’autre que deux oreilles grandes ouvertes et un lobe temporal lubrifié pour la réception » (lettre 101). La position passive et féminine que révèle cette phrase, Freud l’a reconnue en partie : « Personne ne remplacera pour moi le commerce (Verkehr) avec l’ami qu’exige un côté particulier – peut-être féminin… » (lettre 244).
34Le féminin… Ce pourrait être la conclusion de ce parcours un peu précipité, s’arrêtant avant que Freud ne revienne de manière plus approfondie sur l’homosexualité dans la paranoïa. Le « commerce » entre Freud et Fliess ne doit cependant pas être réduit in fine à un simple rapport homosexuel, même sublimé. Le transfert de savoir, s’il faut le situer, correspond à la partie sublimée du transfert amoureux, puisqu’il se joue dans le registre de la pensée ; mais l’appellation « transfert de savoir » trouve sa justification ultime dans les effets théoriques que ce transfert produit.