Œdipus Rex
Pages 129 à 132
Citer cet article
- EMBIRICOS, Andréas,
- Embiricos, Andréas.
https://doi.org/10.3917/ess.010.0129
Citer cet article
- Embiricos, Andréas.
- EMBIRICOS, Andréas,
https://doi.org/10.3917/ess.010.0129
Notes
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[1]
Nous remercions les Éditions Agra de nous avoir autorisé à publier la traduction faite par Andromaque Scarpalézou de ce texte d’Andréas Embiricos, tiré du recueil Écrits ou mythologie personnelle ( 1936-1945), Éditions Agra, Athènes, 1980, Éditeur Stavros Petsopoulos.
1Le moment est venu pour le monde d’apprendre la vérité. Elle vous sera racontée par un simple homme des bois, engendré et nourri par Pan et les Hamadryades.
2Après maintes errances à travers la plaine d’Athènes, venant de Béotie, le roi Œdipe et moi, Khavrias le chasseur, nous arrivâmes à Colone. Haletant, le pas lourd, le seigneur aveugle de Thèbes, les yeux encore ensanglantés, s’appuyait sur mon épaule et avec l’aide d’un bâton me suivait, gémissant de ses douleurs du corps et de l’âme.
3Notre marche avait duré deux jours et deux nuits et maintenant, à l’aube du troisième jour, tout près, devant nous je distinguai le temple des Euménides. J’aidais Œdipe autant que je le pouvais, le soutenant sous le bras, mais le malheureux souverain, malgré des efforts surhumains, ne pouvait que se traîner. Comble de martyre, ses pieds avaient encore enflé.
4Tout ce que je rapporterai ici, il faut le savoir, est dit par moi de façon responsable pour le rétablissement de la vérité. La manière dont sont racontés les derniers instants de la vie du roi de Thèbes par les historiens et les auteurs tragiques est totalement inexacte. Je suis en mesure de prouver la vérité et de la proclamer d’une voix distincte car, comme vous allez le voir, je fus témoin de mes propres yeux de ces événements dramatiques.
5Œdipe n’a pas été conduit à Colone par sa fille Antigone. La belle jeune fille l’avait mené jusqu’au mont Cithéron où elle me rencontra revenant avec mes trois chiens de la chasse et elle me pria d’accompagner la marche lente de son père vers l’Attique. Craignant que le vieil homme ne se suicidât tôt ou tard, elle voulait atteindre le temple la première afin d’attendrir à temps les Euménides et d’adoucir autant que possible la vie post-hume du roi de Thèbes. J’acceptai de remplacer Antigone au côté de son père, et la belle jeune fille se hâta vers Colone avec un de mes trois chiens, mon brave Mersyas (à qui je donnais l’ordre de la suivre pour la protéger sur le chemin), et elle arriva en ces lieux près d’Athènes plusieurs heures avant nous.
6Je n’oublierai jamais la marche douloureuse du martyr aveugle qui se traînait à mon côté. Quand il me raconta en pleurant le drame qui ravageait son âme, moi, simple homme des bois, dont Pan est le principal dieu et protecteur, je tentai à plusieurs reprises de le consoler. Je lui disais que s’unir charnellement à sa mère Jocaste ne me semblait pas chose si terrible : j’en aurais bien fait autant. J’ajoutais que si j’en obtenais des filles, d’elle ou d’une autre femme, je m’unirais volontiers à elles aussi, dès leur plus jeune âge et ce sans le moindre remords. Pour appuyer mes arguments, je mentionnais les dieux de l’Olympe qui presque quotidiennement pratiquaient semblables amours. Mais le malheureux roi repoussait angoissé mes arguments éclatant en imprécations et malédictions contre lui-même, pour tout ce qui était arrivé au sein de sa famille. Alors, une fois encore, j’ouvris la bouche et répétai ce que je croyais.
7« Mon bon seigneur, dis-je, ne te conduis pas ainsi… écoute-moi, je te dis la vérité… Encore aujourd’hui la plupart des gens sont fous… Il ne convient pas qu’un grand roi comme toi ait l’esprit troublé par des choses aussi simples… Tu as été puni sans raison, tu te tortures vainement… Un jour viendra où l’inceste sera considéré comme aussi naturel que les autres façons d’aimer, alors sans la crainte du père nul n’aura plus besoin de tuer le sien. Les hommes et l’amour seront enfin libres comme nous, hommes sains et simples des forêts… »
8J’aurais voulu ajouter : « Il faudrait être aveugle pour ne pas s’en apercevoir. » Mais cela pouvait passer pour de l’ironie auprès du roi aveugle, alors je gardai pour moi cette remarque.
9Néanmoins lorsque Œdipe entendit tout ce que j’avais dit avant de me taire, il plongea en une angoisse encore plus grande, en une angoisse abyssale; il se frappa la poitrine et derechef explosa en imprécations contre luimême.
10Voyant que mes propos d’homme franc et honnête ne tempéraient pas l’angoisse ni la souffrance du roi, mais au contraire exacerbaient sa douleur morale, j’abandonnai le sujet et gardai le silence, le malheureux étant hors d’état de discuter de quoi que ce soit d’autre.
11Après une longue errance (je dois préciser que je ne connaissais pas la région au-delà du mont Cithéron), nous arrivâmes à Colone.
12En ce lieu, il m’était destiné d’assister à une scène qui restera gravée pour toute ma vie dans ma mémoire, une scène abominable et effroyable. Ah !… Si Œdipe avait eu la force de m’écouter. Il serait en vie aujourd’hui, puissant et heureux.
13Antigone, qui n’était pas seulement très belle mais aussi une très bonne fille qui aimait son père et ses frères, nous attendait sur le perron du temple. À notre vue, elle accourut vers nous pleine de joie, mon brave Mersyas à ses côtés.
14« Père ! Mon bon Khavrias ! « s’exclama-t-elle et, après avoir embrassé le roi qui tenait à peine sur ses jambes, elle ajouta; « Père j’ai réussi à émouvoir les Euménides. Elles seront clémentes. »
15Plein de joie et d’espoir, je remis Œdipe à sa fille et partis quelque temps, soi-disant pour prendre du repos. En vérité les belles jeunes filles d’Attique que j’avais croisées pendant notre marche m’avaient tout à fait charmé. Sans aucun des scrupules du roi de Thèbes, je décidais de séduire une ou même deux d’entre elles. Rassemblant mes chiens, je détalai vers les champs.
16Cette chasse fut couronnée de succès. Mon gibier d’amour (deux jeunes filles travaillant dans l’immense champ d’oliviers de l’Attique) se révéla magnifique et, deux heures après environ, je revins tout heureux à Colone.
17Malheur ! Un spectacle abominable m’y attendait. Les trois Érinyes nous avaient trompés, Antigone, son père et moi-même ! À l’entrée du temple, étendu sur les dalles, le roi aveugle de Thèbes, Œdipe hurlait, secoué de spasmes. Antigone à genoux, les seins dénudés, déchirait ses vêtements et se lamentait. Les infâmes Euménides de toute évidence possédées par une fureur sacrilège, malgré l’éblouissante lumière d’Attique, perpétraient un acte monstrueux et innommable. Avec des grimaces horribles, des vociférations d’un autre monde, Alecto et Mégère immobilisaient la malheureuse victime pendant que Tisiphone grondant comme une hyène tranchait avec ses dents les organes génitaux de l’homme.
18Alors moi, simple chasseur des bois de Béotie mais bon archer, je devins la conscience du monde, le justicier et le punisseur. Décrochant rapidement l’arc suspendu dans mon dos, je saisis dans mon carquois trois flèches très acérées. Je bandai vite et à plusieurs reprises mon arc et tuai les trois Euménides.
19Malheureusement la mutilation avait eu lieu et Œdipe rendit bientôt son dernier souffle. Par la suite se déroulèrent les drames bien connus. Mais au moins trois des miasmes de ce monde cessèrent d’exister. Mon brave Mersyas et mes deux autres chiens ont déchiqueté et dévoré les cadavres des Érinyes et les firent disparaître de la surface de la terre.
20Voilà pour le rétablissement de la vérité. Car en ce qui concerne le point précis des derniers instants du roi Œdipe, soit erreur, soit mauvaise foi, historiens et poètes disent n’importe quoi.
21Traduction : Andromaque Scarpalézou
Jacques Le Brun
Magali Milliex