Article de revue

Pratiques linguistiques et parcours migratoires : une articulation complexe

Pages 189 à 206

Citer cet article


  • Filhon, A.
  • et Guérin-Pace, F.
(2009). Pratiques linguistiques et parcours migratoires : une articulation complexe. Espaces et sociétés, 136-137(1), 189-206. https://doi.org/10.3917/esp.136.0189.

  • Filhon, Alexandra.
  • et al.
« Pratiques linguistiques et parcours migratoires : une articulation complexe ». Espaces et sociétés, 2009/1 n° 136-137, 2009. p.189-206. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2009-1-page-189?lang=fr.

  • FILHON, Alexandra
  • et GUÉRIN-PACE, France,
2009. Pratiques linguistiques et parcours migratoires : une articulation complexe. Espaces et sociétés, 2009/1 n° 136-137, p.189-206. DOI : 10.3917/esp.136.0189. URL : https://shs.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2009-1-page-189?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/esp.136.0189


Notes

  • [*]
    Alexandra Filhon, maître de conférences, Université Paris X
    filhon@ ined. fr
  • [**]
    France Guérin-Pace, directeure de recherche, ined, Paris
    guerin@ ined. fr
  • [1]
    Les principales langues régionales de France sont : le breton, l’alsacien, les langues d’Oïl, les langues d’Oc, le corse, le franco-provençal, etc.
  • [2]
    8 400 questionnaires ont été recueillis auprès d’un échantillon représentatif de la population française métropolitaine. Les personnes issues de l’immigration ont été surreprésentées dans l’échantillon, de 9 % dans la population française à 20 % dans l’échantillon pour les personnes nées à l’étranger, et de 11 à 15 %, pour les personnes nées de parents venus de l’étranger.
  • [3]
    En Europe, ce modèle d’une langue officielle et nationale unique est majoritaire même s’il existe aussi quelques pays ayant reconnu plusieurs langues officielles comme la Suisse.
  • [4]
    L’enquête par questionnaire tout comme les entretiens qualitatifs permettent avant tout de recueillir les perceptions des individus, points de vue nécessairement subjectifs et liés au contexte du moment.
  • [5]
    Les personnes interrogées ont été choisies parmi les répondants de l’enquête Histoire de vie qui avaient accepté de répondre à un entretien approfondi.
  • [6]
    Le module portant sur les langues est introduit par la question suivante : « Quelle-s langue-s vous parlaient d’habitude vos parents quand vous étiez enfant ? » – le français seulement, le français et une autre langue (régionale ou issue de l’immigration), une ou plusieurs langues sans le français. Pour les répondants n’ayant pas été socialisés uniquement en langue française, il était demandé de préciser de quelle variété linguistique il s’agissait, dans quel(s) contexte(s) celle-ci était pratiquée (famille, conjoint, voisinage) et sa transmission éventuelle aux enfants.
  • [7]
    Plusieurs indicateurs ont été construits à partir de la trajectoire résidentielle constituée de la succession des communes de résidence : l’étendue géographique, la localisation rurale ou urbaine, le nombre d’étapes, etc. (Guérin-Pace, 2006a).
  • [8]
    Cette question, posée à la fin du module portant sur les lieux, est libellée de la manière suivante : « Si je vous demande d’où vous êtes, que répondez-vous ? »
  • [9]
    Une classification ascendante hiérarchique a été effectuée sur l’ensemble des enquêtés socialisés dans une autre langue que le français. Plusieurs configurations-types émergent combinant rapport aux lieux (lieu d’origine, de projet, de sépulture, assignation, etc.), rapport aux langues, réseaux relationnels et caractéristiques sociodémographiques des personnes interrogées.

1Langues pratiquées et lieux de vie sont deux caractéristiques couramment utilisées et mises en relation pour cerner le lien qu’entretiennent les personnes avec leur lieu d’origine. Celles-ci sont le plus souvent appréhendées à partir d’indicateurs binaires : être né en France ou à l’étranger, avoir la nationalité française ou non, être francophone ou allophone, etc. Cette information restrictive ne permet pas à elle seule de comprendre le sentiment identitaire développé en relation avec la langue. La prise en compte de l’ensemble du parcours migratoire et du lien entretenu avec les différents lieux de la trajectoire permet de le saisir plus en profondeur. Au-delà de la construction des identités individuelles, la langue et l’histoire d’un lieu, qu’il s’agisse d’une région ou d’un pays, peuvent être au fondement de la construction d’identités collectives (Le Coadic, 1998). Dans cet article, on s’intéressera à la mobilisation ou non de la composante linguistique comme source d’identification au regard des trajectoires migratoires pour les personnes qui ont reçu dans leur enfance une autre langue que le français, qu’il s’agisse de langues issues de l’immigration ou de langues régionales. Ces dernières se sont historiquement établies avant que le français ne soit déclaré langue nationale [1] et ont la particularité d’être parlées sur une partie seulement du territoire. Les langues dites d’immigration ont, quant à elles, bien souvent été introduites plus récemment par le biais des différentes vagues migratoires et n’ont pas d’inscription spatiale spécifique sur le territoire français.

2À partir de données quantitatives et qualitatives, les différentes formes d’articulation entre pratiques linguistiques et attaches territoriales seront donc révélées.

3L’enquête Histoire de vie sur la construction des identités de l’insee, réalisée au printemps 2003 [2], a pour objectif d’élargir la problématique de l’intégration, longtemps appliquée aux seules populations immigrées, à l’ensemble des personnes vivant sur le territoire français (Ville et Guérin, 2005). Celle-ci ne se limite pas au seul recueil des appartenances et des pratiques objectives mais introduit une dimension plus subjective à partir des représentations individuelles. Elle traite ainsi des appartenances, tant individuelles que collectives, des identifications auxquelles elles donnent lieu mais aussi des éventuelles assignations ou appartenances imposées par le regard des autres. Au delà des thèmes classiques tels que ceux de la famille, du travail ou encore de la santé, elle contient des thématiques rarement abordées par des enquêtes de type quantitatif : les lieux investis, les pratiques linguistiques, les passions, les convictions ou encore les discriminations.

4On s’interrogera donc sur l’existence d’un lien entre la mise en place d’un sentiment d’appartenance à un lieu, quel qu’il soit, et le fait de maintenir active une langue autre que le français. D’un point de vue politique et social, il existe à l’échelle d’une nation une relation étroite entre les variétés linguistiques, leurs différents statuts et leur inscription territoriale. Bien souvent, les États se sont formés en cherchant à instaurer une langue unique censée incarner la nation tout entière (Thiesse, 1999 [3]). Si la langue est avant tout un outil de communication, on opère souvent une hiérarchisation entre les notions de langue, dialecte ou même patois, et ce en fonction notamment de leur rayonnement spatial (Klinkenberg, 1994). D’un point de vue symbolique, la langue est porteuse d’une culture commune, d’un sentiment de territoire partagé. Or, comme on l’observera, ce lien n’est ni mécanique ni défini de manière unique. Cela signifie que les attaches peuvent être plurielles et la relation entre les parcours géographiques et les langues parlées complexe.

5Il importe donc d’observer comment se manifeste le sentiment d’appartenance à un territoire, référent qui peut constituer une facette identitaire importante. Il s’agira notamment d’étudier dans quelle mesure le rapport privilégié à une langue autre que le français témoigne ou favorise un ancrage territorial. Pour approfondir cette thématique, l’analyse quantitative a été complétée par une perspective plus qualitative [4]. Une trentaine d’entretiens ont ainsi été effectués en 2005, en Alsace et en Bretagne, auprès de personnes ayant reçu dans leur enfance une langue régionale, en particulier l’alsacien, le breton ou le gallo [5].

6Dans un premier temps, nous porterons notre attention sur les pratiques linguistiques familiales en France en montrant à la fois la place prépondérante du français en métropole, mais aussi la part significative de locuteurs plurilingues. Dans un second temps, il conviendra d’analyser les parcours géographiques des personnes socialisées dans plusieurs langues et d’appréhender leurs rapports plus subjectifs aux lieux : les lieux qui comptent, qu’ils soient pratiqués ou non, les lieux investis ou au contraire mis à distance, voire occultés. Enfin, nous montrerons que ces liens entre langues et lieux se traduisent par des configurations multiples entre parcours géographiques, attaches territoriales, pratiques linguistiques, au regard des appartenances sociales.

La langue natale : d’un simple héritage à une mobilisation identitaire

7Un des axes d’investigation de l’enquête Histoire de vie porte sur la transmission et la pratique des langues, qu’elles soient régionales, frontalières ou étrangères. Ce module offre l’opportunité d’explorer plus en détail cette composante linguistique à travers un ensemble de questions qui portent sur les pratiques linguistiques passées et actuelles mais aussi des questions plus subjectives sur le rapport entretenu avec la langue française [6].

8Les trois quarts des adultes résidant en métropole ont reçu de leurs parents, dans leur enfance, uniquement la langue française. À la fois langue scolaire et langue nationale, le français a occupé progressivement une place prépondérante dans la vie quotidienne des individus au fil du xxe siècle. Toutefois, un quart de la population vivant en France métropolitaine a reçu dans son jeune âge au foyer parental au moins une autre langue que le français. Cet héritage familial a pu être légué en association avec la langue nationale ou non. Ainsi, près de 15 % des adultes, sans différence significative entre hommes et femmes, ont des parents qui ne leur parlaient pas français durant leur enfance. Pour quatre adultes sur dix n’ayant pas été socialisés uniquement en langue française, il s’agit d’une langue issue de l’immigration, et, pour les autres, d’une langue régionale. Parmi ces derniers, la moitié a reçu cette langue en association avec le français et l’autre moitié uniquement cette langue régionale. Ce résultat est important car il montre qu’une part significative d’adultes socialisés en langue régionale n’ont pas reçu le français de leurs parents dans leur enfance, bien qu’ils aient sans doute grandi uniquement sur l’Hexagone. Cette absence de pratique du français dans certains foyers, et pas seulement parmi les familles de parents migrants, dépend de la région de résidence et de la langue dont il est question. Par exemple, la proximité géographique de l’Alsace avec l’Allemagne et la proximité linguistique entre l’alsacien et l’allemand ont sans doute favorisé le maintien de cette langue régionale dans de nombreuses familles de cette région. En outre, certaines caractéristiques des locuteurs, telles que l’âge ou la catégorie socioprofessionnelle, peuvent aussi influer. Les personnes les plus âgées et les agriculteurs sont ceux qui ont le moins été socialisés en langue française dans leur enfance.

9Pour de nombreux migrants, l’apprentissage de la langue natale s’est effectué en famille avant la migration vers la France. Lorsque la transmission de la langue d’immigration a eu lieu uniquement en France, le contexte d’apprentissage est très différent. En effet, lorsque seule une langue d’immigration ou régionale est utilisée dans le cadre familial, il n’en reste pas moins que la langue principale d’usage hors de la sphère parentale est le français. Cela n’était pas nécessairement le cas au cours de la première moitié du xxe siècle lorsque les parlers locaux de France étaient encore largement employés et les populations faiblement scolarisées. En outre, ce rapport à la langue française n’est pas comparable à celui entretenu par des populations migrantes qui n’auraient pas été scolarisées en métropole. Enfin, au sein même de ce groupe de migrants, il faudrait pouvoir dissocier ceux venus de pays anciennement colonisés par la France dans lesquels l’usage du français peut avoir encore une place importante, notamment dans le système scolaire, des autres migrants originaires de pays non francophones.

10Au-delà de l’héritage parental que peut constituer la langue d’origine, on peut considérer que le fait de transmettre à son tour ou de chercher à transmettre cette langue à ses descendants est une composante identitaire importante. Le maintien de la langue natale pour les adultes ayant grandi hors de France est très fréquent et concerne près de neuf adultes sur dix vivant sur le territoire français. Ceux-ci ont poursuivi cette pratique après la migration, à l’intérieur de leur foyer mais aussi au contact de personnes de la même origine géographique ou de celles restées dans leur pays d’origine. L’usage du français est cependant susceptible de s’immiscer dans la sphère familiale, en particulier par la présence d’enfants scolarisés, et conduit progressivement à des pratiques familiales plurilingues. Près des deux tiers des parents dont la socialisation linguistique s’est déroulée en partie à l’étranger ont cherché à transmettre leur parler à la génération suivante (Tableau 1). Cette proportion est deux fois moins importante pour ceux dont la socialisation primaire s’est principalement déroulée en France. Parmi eux, les héritiers d’une langue régionale transmettent et maintiennent légèrement plus leur parler comparés à ceux ayant reçu une langue d’immigration.

Tableau 1

Rapport à la langue française, transmission et pratique des langues natales (en %)

Description de l'image par IA : Tableau statistique sur la transmission des langues aux enfants et le soutien à la langue française.
Langue reçue dans l’enfance (en %) une langue régionale une langue d’immigration en France une langue d’immigration à l’étranger Ensemble* Transmission aux enfants** A transmis 34 27 64 43 N’a pas transmis 66 73 36 57 Ensemble 100 100 100 100 Pratique actuelle Parle encore 69 63 87 73 Ne parle plus 31 37 13 27 Ensemble 100 100 100 100 Rapport à la langue française Déclare bien parler français 94 98 71 88 Déclare ne pas bien parler français 6 2 29 12 Ensemble 100 100 100 100 (Source : Enquête hdv, insee, 2003) * : il s’agit de l’ensemble des personnes qui ont reçu dans leur enfance une autre langue que le français. ** : pour le calcul des taux de transmission aux enfants, seuls les répondants ayant déclaré au moins un enfant ont été pris en compte, soit 2 038 individus. Lecture : 69 % des personnes qui ont reçu d’au moins un de leurs parents une langue régionale durant leur enfance la pratique encore aujourd’hui.

Rapport à la langue française, transmission et pratique des langues natales (en %)

11Transmettre une autre langue que le français lorsque l’on a été familiarisé à la langue française durant son enfance exprime un réel choix et nécessite souvent l’élaboration de stratégies (Filhon, 2004b). Dans ce cas, on peut fortement supposer que la langue d’origine, régionale ou d’immigration, constitue un vecteur d’identification important.

Parcours migratoires et lieux investis

12La compréhension du rapport à la langue et de sa mobilisation comme facteur d’identification nécessite la prise en compte de l’ensemble du parcours migratoire des individus. Résider dans un pays étranger ne constitue plus une rupture aussi importante que par le passé. Les trajectoires géographiques des individus comportent de plus en plus d’étapes donnant lieu à des identifications territoriales complexes (Guérin-Pace, 2006b). Entre les personnes qui ne se sentent appartenir ni à leur lieu d’origine ni à leur lieu de vie ou celles qui se déclarent à la fois des deux, de nulle part ou de partout, il émerge des appartenances dites « plurielles ou recomposées » (Lahire, 1998).

Des trajectoires très variées

13De manière évidente, l’étendue de la trajectoire migratoire mesurée par différents indicateurs [7] varie sensiblement selon la langue reçue dans l’enfance. Ainsi près des deux tiers des personnes socialisées dans une langue d’immigration sont nées à l’étranger et ont une trajectoire qui s’inscrit en France et à l’étranger. Si l’on compare uniquement les trajectoires des personnes ayant grandi en France (Tableau 2), les adultes qui ont reçu une langue d’immigration ont deux fois plus souvent vécu au moins une partie de leur vie hors de la métropole, comparés aux héritiers d’une langue régionale. Cependant, ils sont aussi moins mobiles sur l’ensemble du territoire et restent plus fréquemment au sein de la même région. Par ailleurs, les héritiers d’une langue d’immigration – reçue en France ou non – vivent principalement en milieu urbain, et se distinguent des récepteurs d’une langue régionale par une trajectoire inscrite exclusivement ou partiellement en milieu rural.

Tableau 2

Des trajectoires très différenciées selon la langue reçue (en %)

Description de l'image par IA : Tableau statistique sur les caractéristiques des trajectoires selon la langue reçue (immigration ou régionale) en France.
Caractéristiques de la trajectoire Population ayant reçu une langue d’immigration Population ayant reçu une langue régionale Ensemble* Étendue** Une seule commune 16 17 12 Un seul département 23 31 23 Une seule région 9 6 10 Plusieurs régions de France 19 30 33 En France et à l’étranger 33 16 22 Ensemble 100 % 100 % 100 % Localisation Uniquement rurale 1 24 9 Uniquement urbaine 66 27 46 Mixte 33 49 45 Ensemble 100 % 100 % 100 % Nombre d’étapes 1 et 2 étapes 28 32 27 3 et 4 étapes 39 35 34 5 et 6 étapes 20 17 22 7 étapes et plus 13 16 17 Ensemble 100  100 % 100 % (Source : Enquête hdv, insee, 2003) * : il s’agit de l’ensemble des personnes qui ont reçu dans leur enfance une autre langue que le français. ** l’étendue de la trajectoire est uniquement calculée ici pour les personnes arrivées en France avant l’âge de 7 ans.

Des trajectoires très différenciées selon la langue reçue (en %)

14Ces différentes formes de mobilité ont une incidence sur la pratique actuelle des langues d’origine. Quelle que soit la variété linguistique, les personnes qui sont parvenues à maintenir la pratique de leur langue sont celles qui ont connu une mobilité géographique moindre. Parler la langue locale du lieu où l’on vit, du lieu auquel on se sent appartenir, c’est en quelque sorte donner une forme de légitimité supplémentaire à une inscription territoriale. En cela, la pratique linguistique est vécue comme un facteur déterminant dans la formation d’une identité collective qui ne peut se construire à partir de la seule identification à un lieu. Ce rapport aux langues « fait partie des médiations dont se servent les membres d’une collectivité pour se rendre visibles à eux-mêmes en tant que membres de telle collectivité et en tant que collectivité » (Widmer, 2004, p. 57).

15Pour rendre compte de cet investissement territorial, on a recueilli dans l’enquête Histoire de vie tout un ensemble de lieux subjectifs tels qu’un lieu d’attachement éventuel, lieu de projet, lieu de sépulture envisagé et enfin le lieu d’où l’on se sent[8]. L’analyse de ces lieux investis donne une autre lecture des trajectoires migratoires (Guérin-Pace, 2006b).

Lieux investis, langues reçues et maintenues

16Le lieu comme objet d’attachement ou d’origine est un facteur important dans la constitution des appartenances individuelles, et ce quelles que soient les langues reçues dans l’enfance. En effet, plus de neuf personnes sur dix ont donné un lieu d’appartenance et près de huit sur dix ont cité un lieu auquel elles se sentent attachées, indépendamment de la langue héritée. En revanche, citer son lieu de naissance comme lieu d’attachement concerne plus fréquemment les personnes qui ont reçu une langue régionale (trois quarts d’entre elles) que celles qui ont reçu une langue d’immigration à l’étranger (50 %) ou en France (25 %). Lorsqu’il s’agit du lieu de sépulture, les adultes plurilingues, et ce quel que soit leur âge, ont davantage réfléchi à un lieu de sépulture que les personnes socialisées uniquement en français (Tableau 3). Les récepteurs d’une langue régionale sont ceux qui déclarent le plus une localisation précise de leur sépulture. Lorsque la langue natale a été maintenue et transmise, cette proportion s’accroît encore, témoignant d’un lien entre attachement à la langue et à la terre dont elle est issue (Tableau 4).

Tableau 3

Lieux investis selon les langues reçues dans l’enfance (en %)

Description de l'image par IA : Tableau comparant les lieux d'attachement et de projet selon les langues reçues dans l'enfance.
Langue reçue dans l’enfance une langue régionale une langue d’immigration en France une langue d’immigration à l’étranger une autre langue que le français Lieu d’attachement 77 76 81 76 Lieu de projet 25 40 43 36 Lieu de sépulture 58 45 50 37 Lieu d’origine 94 91 92 93 Lieu d’attachement important pour se définir* 36 23 33 27 Lieu d’origine important pour se définir 8 13 25 7 (Source : Enquête hdv, insee, 2003) * À la fin du questionnaire, on demandait aux personnes interrogées de hiérarchiser parmi les thèmes abordés dans l’enquête les trois plus importants pour se définir. Parmi ceux-ci, deux items relatifs à l’inscription spatiale des personnes étaient proposés : « les lieux auxquels vous êtes attachés », « vos origines géographiques ». Lecture : parmi les personnes ayant reçu dans leur enfance une langue régionale, 58 % ont déclaré un lieu de sépulture contre seulement 37 % dans l’ensemble de la population, quelle que soit la langue reçue.

Lieux investis selon les langues reçues dans l’enfance (en %)

Tableau 4

Lieux investis et transmission de la langue (en %)

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des lieux investis et de la transmission des langues régionales et d'immigration en France.
Langue régionale reçue et transmise Langue d’immigration reçue en France et transmise Langue d’immigration reçue à l’étranger et transmise Nature des lieux investis oui non oui non oui nonLieu d’origine 98 93 90 91 95 91 Lieu d’attachement 77 79 77 68 81 81 Lieu de sépulture 63 59 46 38 54 52 Lieu de projet 17 27 42 34 40 41 Lieu d’attachement important pour se définir 43 33 27 29 35 32 Lieu d’origine important pour se définir 6 11 16 10 28 19 (Source : Enquête hdv, insee, 2003) Lecture : les adultes ayant reçu dans leur enfance à l’étranger une langue d’immigration et l’ayant ensuite retransmise déclarent à 28 % que leur lieu d’origine est important pour se définir.

Lieux investis et transmission de la langue (en %)

17Citer ses origines géographiques comme thème important pour se définir est plus fréquemment mentionné par les personnes héritières d’une langue d’immigration et ce d’autant plus si leurs parents ne parlaient pas le français lorsqu’ils étaient jeunes. La distance, l’éloignement du lieu d’origine, selon notamment qu’il se situe en France métropolitaine ou non, ont une incidence sur la déclaration. En effet, si le lien à la migration n’apparaît pas clairement dans la déclaration d’un lieu d’origine, il intervient très nettement dans la mobilisation de ce lieu comme référent identitaire (Guérin-Pace, 2006a). On remarque par ailleurs que les enfants de migrants, nés en France, sont plus enclins que leurs parents à se définir par leur origine géographique familiale. Finalement, il s’avère que les trajectoires géographiques diffèrent significativement entre les personnes élevées dans un contexte de plurilinguisme et les autres, les premières ayant connu une mobilité internationale ou au contraire très localisée. Toutefois, les rapports plus subjectifs entretenus avec les lieux se ressemblent en de nombreux points même s’ils sont davantage mobilisés comme facteurs d’identification par les personnes héritières d’une autre langue que le français.

18Si les langues reçues dans l’enfance ne témoignent pas d’un surinvestissement particulier du territoire de la part des adultes qui en ont hérité, ce legs devient en revanche important dans la définition de soi dès lors qu’une fois parents, ces adultes cherchent à leur tour à re-transmettre ce patrimoine à leurs descendants. Si l’on ne peut trancher sur le simple fait que recevoir une langue constitue en soi un marqueur identitaire, la décision de transmettre la langue familiale à la génération suivante relève d’une démarche active qui s’accompagne manifestement d’un investissement spécifique dans les lieux auxquels cette langue s’attache. Ainsi, lorsque la langue reçue est une langue régionale, et que celle-ci a été retransmise, le lieu d’attachement est plus important pour se définir (43 % contre 33 % pour les personnes qui n’ont pas retransmis) (Tableau 4). S’il s’agit d’une langue d’immigration, la transmission joue très peu sur le fait de mobiliser ce lieu d’attachement comme référent. En revanche, les personnes héritières d’une langue d’immigration qui ont cherché à transmettre à leurs enfants ce patrimoine investissent davantage leur lieu d’origine contrairement aux parents qui n’ont pas retransmis. Dans ce cas, la langue peut être mobilisée comme substitut au territoire. Transmettre sa langue natale à sa descendance favorise la continuité entre le pays d’origine et le lieu de vie actuel, limitant par là même la rupture vécue lors de la migration.

19Ces premiers résultats montrent l’interaction réciproque des parcours géographiques et des pratiques linguistiques, mais ce lien entre langues et lieux s’exprime de manière complexe. En particulier, il existe au sein de la population qui a été socialisée dans une autre langue que le français différentes configurations qui rendent compte de la diversité des articulations entre trajectoires migratoires et mobilisation des langues et des lieux comme facteur identitaire.

20Le lien entre le maintien d’une langue d’origine et le développement d’un sentiment d’appartenance territoriale ne peut être appréhendé globalement sans prendre en considération le milieu social. En effet, les pratiques linguistiques et les migrations géographiques sont fortement déterminées par le milieu d’origine et la mobilité sociale. La mobilité professionnelle est souvent, pour les plus diplômés, synonyme de promotion sociale et s’accompagne d’une plus grande mobilité résidentielle. À l’inverse, les moins qualifiés, les plus précaires, sont aussi les moins mobiles et s’ils sont contraints de changer de lieu d’activité, cela occasionne moins souvent un déplacement résidentiel (Baccaïni, 1990). D’un point de vue linguistique, les langues parlées interfèrent avec la trajectoire professionnelle des individus et peuvent favoriser la mobilité sociale ou au contraire la limiter lorsque le français n’est pas la langue première (Piché et al, 2002 ; Filhon, 2004a). Outre les variables relatives aux langues et aux lieux recueillies dans l’enquête Histoire de vie, nous avons pris en compte un ensemble de caractéristiques démographiques et sociales pour mettre en évidence des articulations différenciées entre langues et lieux [9].

Une diversité des rapports à la langue et au territoire

21Le lien au territoire en relation avec la langue d’origine concerne en premier lieu les personnes ayant reçu une langue d’immigration. Pour celles-ci deux configurations différenciées se dessinent. La première se caractérise par un attachement à la langue d’origine qui se traduit par une pratique régulière de cette langue, un taux de transmission élevé et la fréquentation de locuteurs de cette langue dans leur vie quotidienne. Si ce lien à la langue s’accompagne d’un attachement au territoire d’origine, un projet de mobilité vers ce lieu n’est cependant pas envisagé et celui-ci n’est que rarement mobilisé comme facteur d’identification. Cette configuration concerne une population plutôt aisée. À l’inverse, pour des populations moins favorisées, le lien à la langue se manifeste de manière importante. Il s’accompagne d’un attachement au lieu d’origine, mobilisé comme facteur identitaire, et de projets de mobilité vers ce lieu. Un lien tourné à la fois vers la langue et le territoire s’observe aussi pour une population rurale plutôt âgée, ayant connu une faible mobilité et pour laquelle pratique et transmission de langues, essentiellement régionales, vont de pair avec un sentiment d’appartenance régionale et un attachement territorial marqués.

22Une autre configuration se dessine pour laquelle l’attachement à la langue est moindre, sa pratique inexistante ou réduite à un entourage très restreint. Celle-ci concerne majoritairement des locuteurs d’une langue d’immigration, des célibataires et des personnes de moins de 45 ans. Ce détachement de la langue d’origine, qu’elle soit d’immigration ou régionale, se manifeste aussi par un désintérêt pour le territoire qui s’y attache. Le plus souvent, ce sont des personnes qui ont connu une faible mobilité géographique, principalement en milieu urbain, un tiers d’entre elles n’a jamais changé de commune de résidence depuis sa naissance. Cette relative immobilité ne semble pas cependant avoir favorisé un quelconque ancrage territorial. Pour les personnes qui ont connu une mobilité plus importante cette rupture avec la langue et le territoire d’origine ne signifie pas une nécessaire absence d’investissement territorial. Ainsi on observe, pour une population en majorité âgée, un attachement important à un lieu autre que le lieu d’origine qui peut même être source d’investissement identitaire. Cet ancrage territorial a pour particularité de s’être mis en place sans mobilisation de la langue ni du territoire d’origine.

23Ainsi, le lien à un territoire ne passe pas nécessairement par une attache à la langue qui s’y réfère, et ce qu’il s’agisse d’une langue régionale ou d’immigration. Il semble également que le maintien d’une langue renforce l’attachement territorial mais sans forcément le constituer en facteur d’identification. Enfin, on constate que pour certaines personnes une mise à distance de l’origine se traduit par une mise à distance du territoire et de la langue, que celle-ci soit régionale ou d’immigration, mais ne s’accompagne pas nécessairement d’une absence d’ancrage territorial.

24Au-delà d’une exploitation fine de cette enquête quantitative, nous avons eu recours à une investigation de type qualitatif dans le but de mieux cerner l’articulation réciproque entre lieux investis et langues, en nous intéressant plus particulièrement aux locuteurs de langues régionales. L’analyse des entretiens conduits dans deux régions de France, en Alsace et en Bretagne, a permis d’approfondir la connaissance des mécanismes à l’œuvre dans la relation entre pratiques linguistiques et inscription territoriale, et leurs mobilisations éventuelles comme source d’identification.

Ancrage régional et linguistique

25Les personnes ayant reçu une langue régionale dans leur enfance puis l’ayant transmise manifestent bien souvent un ancrage territorial fort. Elles revendiquent avant tout une appartenance à l’échelle régionale dans ces deux régions à fort caractère identitaire, porteuses d’une « image sociale » marquée (Bourdieu, 1980), en partie produite par les institutions ou associations locales et qui ne correspond pas nécessairement aux identifications qui émanent des individus (Lafferté, 2005). Ici, l’origine géographique n’est pas une thématique mise en avant dans la définition de soi alors que celle portant sur l’attachement aux lieux l’est fortement et s’accompagne d’un lien important à la langue. Il s’agit en effet de personnes qui sont restées attachées à un lieu unique et à sa langue, lieu qu’elles n’ont jamais quitté, et dans lequel bien souvent la famille et les générations précédentes résidaient également. Si les agriculteurs sont emblématiques de ce rapport entre langue et territoire (Filhon, 2005), l’histoire de Marie-Jeanne (65 ans, retraitée, ancienne employée de la fonction publique), femme qui a toujours vécu dans le Bas-Rhin, qui a grandi dans la maison qu’habitaient auparavant ses grands-parents, puis ses parents, illustre cet ancrage local. Celui-ci s’est renforcé par le fait qu’elle est devenue, à l’image de son père, fonctionnaire dans la même institution. Elle se déclare « alsacienne », estime qu’elle n’aurait pas pu vivre dans le Haut-Rhin et surtout qu’elle n’aurait pas supporté d’habiter en ville car la vie y est trop stressante. Dans ce contexte, le rapport à la langue est étroitement imbriqué à des réseaux de sociabilité très localisés. Lieu et langue représentent en quelque sorte des intermédiaires, des supports de relations sociales intenses. Ils témoignent aussi d’un « entre-soi ». Ainsi, lorsque cette femme fait référence à la langue alsacienne, elle dit :

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« Je trouve qu’on ne devrait pas la perdre, malgré tout. Ce sont quand même nos racines. L’Alsace elle a traversé plusieurs périodes qui ont fait notre espèce, notre accent, tout ça. Les traditions, je pense que c’est quand même assez important. […] Ceux que nous appelons les Français, ils ne font pas tellement d’efforts quand ils sont en Alsace pour apprendre l’alsacien. »

27Pour elle, la construction du « Nous », les Alsaciens, « notre espèce » par opposition aux autres « les Français » – qui n’ont pas appris cette langue régionale – passe à la fois par une inscription territoriale et une pratique linguistique. Il apparaît clairement ici qu’être alsacien ne signifie pas seulement habiter en Alsace. Cette identification à ce lieu passe aussi par la langue et témoigne d’un désir de continuité, d’un devoir de mémoire. Pour d’autres, la langue n’est pas seulement un patrimoine. Parler une autre langue que le français rend compte également d’une certaine revendication identitaire voire politique. Tel est le cas par exemple de François. Cet homme d’une quarantaine d’années, marié et père de deux enfants, travaille en Allemagne comme technicien dans une entreprise internationale et déclare y parler allemand. Le reste du temps, hors du cadre professionnel, il parle principalement alsacien avec ses proches et ses voisins. Il témoigne d’une inscription territoriale, d’un attachement à l’Alsace qui va de pair avec un rejet d’une appartenance nationale. Être alsacien c’est justement en opposition aux « Français de l’intérieur » et l’utilisation d’une autre langue que le français permet explicitement de se démarquer des « Autres » :

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« Je dirais que je me sens plus Alsacien que Français. […] Non, on est Français par la force des choses. On est des Alsaciens en France. […] Dire je suis Alsacien et ne pas savoir parler alsacien, pour moi c’est pas un Alsacien. Pour moi c’est un habitant d’Alsace mais c’est pas un Alsacien. Un Alsacien c’est quelqu’un qui le pratique. […] Dernièrement, j’étais à la mairie, ce qui m’arrive très rarement. J’arrive à la mairie, je pose des questions en alsacien. Une dame, elle me regarde comme ça.“Excusez-moi je parle pas alsacien.” “Ah bon, j’ai dû lui dire, vous êtes à la mauvaise place.” »

29Parmi les personnes déclarant être fortement attachées à la fois à un territoire – plus ou moins étendu, du village à la région – et à une langue, les raisons mises en avant pour expliquer ces liens sont de nature différente. Il peut s’agir d’un souhait de préserver un patrimoine, une certaine spécificité locale, ou encore d’une volonté de maintenir un réseau de relations. La seule inscription territoriale n’y suffit pas, et en cela pouvoir converser dans sa langue régionale permet de se distinguer de ceux qui ne sont pas d’ici. Ainsi, la mobilisation linguistique permet d’établir une nuance entre habiter un lieu et être de ce lieu. La revendication d’une appartenance régionale se légitime ici par une compétence linguistique.

Une inscription territoriale sans investissement de la langue

30Toutefois, si cette attitude est très présente, surtout chez les personnes peu mobiles, le territoire peut être investi, susciter un sentiment d’attachement, revêtant avant tout un rôle de support de relations sociales, inscrit dans l’histoire d’un lieu et d’une population, plutôt que d’un lien à un parler spécifique. L’extrait suivant illustre ce profil. Madeleine est née en Bretagne au milieu des années 1940. Ses parents et grands-parents, exploitants agricoles, vivaient déjà dans la même région. Cette femme âgée d’une soixantaine d’années, assistante sociale, est mère de deux filles et récemment devenue grand-mère. Dans son discours on retrouve un certain nombre d’éléments mis en avant précédemment par Marie-Jeanne sur l’attachement à un lieu exprimant avant tout un attachement à des personnes et notamment à sa famille. Ainsi, Madeleine raconte :

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« Je crois que je suis ancrée ici autant par les relations familiales, plus encore maintenant que les enfants sont arrivés là. Puis il y a une petite fille… C’est sûr que c’est pas le moment où je vais aller à 500 kilomètres, c’est clair… Enfin… oui, on a une vie, ici, quand même. Plein de gens, plein de rencontres, des amitiés. »

32Sa socialisation linguistique en famille s’est faite en gallo, langue dont elle n’a retransmis que quelques mots ou expressions à ses enfants, et dont la transmission s’est davantage effectuée par le biais des grands-parents. Madeleine accorde ainsi un sens à cette connaissance linguistique puisqu’elle précise que c’est pour elle la langue de la connivence familiale. Cependant elle n’a pas cherché à maintenir son emploi à la génération suivante. Elle explicite son rapport à la Bretagne, ses attaches en général, à partir de la place centrale qu’elle attribue à ce lieu. En particulier, elle accorde une grande importance au fait de vivre à la campagne et est très attachée au paysage marin :

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« Moi, je me passerais pas de la mer, c’est clair aussi, je me passerais pas de la mer. […] La mer, ce que ça représente en termes de paysages, d’odeurs, de balades, de respiration tout ça… »

34Comme l’avait mentionné Marie-Jeanne, Madeleine explique aussi son attachement dans l’idée d’une continuité qui procure à son appartenance régionale un sentiment d’évidence. Toutefois, elle l’exprime en d’autres termes et se situe en prolongement d’une histoire familiale qui s’inscrit dans une culture spécifique au territoire breton et à sa population :

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« Moi je me sens tout à fait dans une culture, dans une histoire, je sais que les paysans… Enfin mes parents, mes grands-parents ont toujours été paysans… J’aime à penser qu’ils ont façonné les paysages aussi ; et que voilà, ils appartiennent à cette lignée de gens qui est là, qui est restée là depuis longtemps, ici… Oui, si… Je suis une femme bretonne… pas au sens bretonnant du terme, pas au sens très radical du terme, mais ici, je me sens vraiment d’une région, de ce territoire-là, oui. Avec les autres, oui. […] Je me sens très partie prenante de tout ça. Plus de ça que dire « je suis Bretonne, attachée à… une langue, à un drapeau… », non, pas ça. Mais je sais que je suis d’ici, voilà. Que je suis d’ici et que j’ai quelque chose à voir avec ici, c’est ça. Je suis là. Je suis de là. Oui, voilà. Et ça a un sens. »

36Cette appartenance régionale n’efface en rien le sentiment d’appartenance nationale de Madeleine, il s’agit avant tout d’un ancrage local qui donne sens à son parcours, et le réinscrit dans un temps plus long. Ce lieu est à la fois le lieu de ses origines et le lieu où elle se projette, dans lequel elle se sent impliquée. Le lieu est ici investi en tant que territoire géographique approprié et en tant que support d’histoire d’une population par une femme y ayant vécu toute sa vie.

37Mais le lieu peut aussi être source d’attachement sans pour autant que l’on y soit né et que l’on y ait grandi ou même vécu. Ainsi, Cédric est très attaché à la Bretagne même si son installation est récente. Il est en effet venu vivre à Rennes après ses études lorsqu’il a ouvert son cabinet médical. Âgé d’une trentaine d’années, il compare la vie en Bretagne à la vie parisienne et met en avant le fait qu’elle y est « moins impersonnelle », et que le climat breton est plus agréable. Toutefois son ancrage dans cette région dépasse la simple qualité de vie et il s’inscrit pleinement dans cette région :

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« Je comprends quelques mots de breton, je chante en breton, non j’y tiens, bah ça me parle c’est une musique qui me parle, c’est une culture qui me parle, c’est une langue qui me parle, je m’y sens bien voilà. […] C’est vraiment une identité qu’on cherche à conserver […] depuis tout petit c’est en Bretagne que je me sens chez moi. C’est pas quelque chose qui s’est construit tardivement sur un coup de tête en me disant tiens je vais habiter en Bretagne, je suis breton. C’est vraiment physique et il n’y avait pas de revendications ni de culte de la Bretagne chez mes parents. »

39Par l’emploi du « on », il apparaît clairement que ce jeune homme ne se sent pas seulement empreint de ce territoire mais qu’il ressent une proximité avec les personnes qui y vivent et avec lesquelles il partage l’envie de préserver une certaine « identité régionale ». Le lien qu’il a tissé avec la Bretagne est ancien. Il est né de vacances passées avec son grand-père mais aussi de lectures, de légendes sur la Bretagne. Toutefois, il interprète cette mobilité choisie et cet ancrage comme une démarche intimement personnelle.

Conclusion

40Si chacun possède une langue natale, un lieu d’origine, un parcours et un lieu de vie, ces éléments peuvent être plus ou moins investis et mobilisés comme source d’identification individuelle et collective. Ils peuvent représenter à la fois des emblèmes et des stigmates. Être originaire de Paris ou de Guidel, vivre à Strasbourg ou à Chanteloup-les-Vignes, avoir l’accent marseillais ou parler portugais, peuvent constituer des signes de reconnaissance pour les uns et de rejet pour les autres. De l’articulation entre pratiques linguistiques et lieux investis, il apparaît deux configurations principales : la première se traduit par une attache à une pluralité de lieux alors que la seconde s’exprime par un lien privilégié à un seul lieu, investi comme lieu ou l’on situe ses origines, d’où l’on se sent, lieu qui n’est pas nécessairement le lieu de naissance. Les adultes qui mettent en avant plusieurs lieux investis (lieux d’attachement, de projet, de sépulture, d’origine) ont moins fréquemment conservé leur langue natale, qu’il s’agisse d’une langue régionale ou d’une langue d’immigration. Celle-ci ne constitue pas ou plus pour eux une source d’identification. En revanche, lorsqu’un lieu unique est cité comme élément important dans la définition de soi, cela va souvent de pair avec un maintien et une transmission de la langue reçue dans l’enfance. En cela, la pratique linguistique constitue une forme de revendication d’appartenance à un territoire. Cette revendication concerne, d’une part, des personnes vivant en ce lieu qu’elles ont investi de manière affective. Pour ces dernières, seule la pratique linguistique rend légitime un ancrage local : vivre en un lieu ne signifie pas être de ce lieu. Elle concerne d’autre part des adultes qui se sont éloignés de leur lieu d’origine mais qui témoignent de leur appartenance, de leur lien à cette origine par le maintien d’une langue associée à ce lieu. En cela, la langue permet de faire perdurer un lien à un territoire où l’on ne vit plus et d’entretenir, à distance, un sentiment d’appartenance.

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Mots-clés éditeurs : identités, langues, territoires, trajectoires, transmission

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Date de mise en ligne : 19/05/2009

https://doi.org/10.3917/esp.136.0189