La gouvernance sécuritaire dans les stations de sports d'hiver françaises
- Par Jean Corneloup
- et Bastien Soulé
Pages 133 à 150
Citer cet article
- CORNELOUP, Jean
- et SOULÉ, Bastien,
- Corneloup, Jean.
- et al.
- Corneloup, J.
- et Soulé, B.
https://doi.org/10.3917/esp.128.0133
Citer cet article
- Corneloup, J.
- et Soulé, B.
- Corneloup, Jean.
- et al.
- CORNELOUP, Jean
- et SOULÉ, Bastien,
https://doi.org/10.3917/esp.128.0133
Notes
-
[*]
Jean Corneloup, maître de conférences, ufr staps, Clermont-Ferrand et laboratoire territoires, umr pacte 5194, université Grenoble I
j.corneloup@libertysurf.fr -
[**]
Bastien Soulé, maître de conférences, craps, upres ea2131, université de Caen Basse-Normandie
bastien.soule@unicaen.fr -
[1]
Le ski alpin représente 77 % des activités de glisse sur le domaine skiable alpin. Le snowboard (surf des neiges) 16 % et les snowblades (skis courts) 6 % (Reynier et coll., 2004).
1Dans un environnement dangereux, le milieu montagnard en hiver, la gestion des risques devient une composante essentielle des activités physiques de nature. La régulation du danger est analysée à partir d’un modèle éprouvé par deux études de cas françaises (Val-Thorens et le Mont-Dore) et une enquête par questionnaire auprès de la clientèle de la station des Deux-Alpes. De multiples dysfonctionnements sont présents dans les dispositifs sécuritaires en station. Pour améliorer leur fiabilité, des commissions sécuritaires participatives sont nécessaires pour introduire une régulation politique des organisations locales chargées de la sécurité en station.
L’accidentologie en station de sports d’hiver
2La pratique des activités de glisse [1] sur les domaines alpins skiables induit de nombreux accidents. Il faut mesurer l’ampleur du phénomène, les principales dimensions de son impact traumatologique et les raisons de l’occurrence des accidents. Deux systèmes concurrents de quantification des accidents sont utilisés au niveau national. Le Système national d’observation de la sécurité en montagne (snosm) émane du ministère des Sports. Il procède à l’agrégation des sinistres pris en charge par les services des pistes des stations françaises. L’Association des médecins de montagne (amm) a une méthode de comptage différente : l’analyse des statistiques médicales par un réseau de 76 médecins répartis sur 52 stations représentatives de l’offre touristique française. Les déclarations des blessés consultant un médecin en station montrent que 70 % d’entre eux n’ont pas été préalablement pris en charge par les secouristes de la station. L’extrapolation des chiffres du snosm à partir de ce taux fournit une estimation de plus de 140 000 blessés annuels, bien que les secouristes effectuent trois fois moins d’interventions. Les statistiques du snosm et de l’amm sont consensuelles sur un seul point : la courbe de l’accidentologie est horizontale, l’exposition relative des skieurs au danger est stable : 2,45 blessés pour 1 000 journées-ski, selon l’amm. L’accident semble un invariant structurel et homéostatique des sports d’hiver.
3Les informations recensées par le snosm aident à comprendre les causes d’accidents. Depuis 1997, la moyenne s’élève à 42 000 interventions de secours et 45 décès chaque saison. Les chutes représentent plus de 90 % des interventions de secours ; elles sont le plus souvent localisées sur des pistes faciles. Les accidents les plus graves sont générés par la pratique en dehors des pistes balisées, les collisions et les avalanches.
4Le secteur hors-piste est le théâtre de plus de la moitié des décès traumatiques recensés. Ils sont généralement consécutifs à des avalanches ou à des chutes sur des terrains très pentus. Les collisions, bien que rares, ont également un fort impact sur les pratiquants, notamment quand elles impliquent un obstacle fixe. Contrairement aux préjugés, les pistes les plus difficiles ne sont pas les plus accidentogènes ; la proportion de collisions et d’interventions de secours hors-piste ne croît pas outre mesure ; les surfeurs ne produisent pas de surrisque de collision ; ils sont proportionnellement autant secourus que les skieurs, etc. De façon surprenante, 30 à 50 % des décès ne sont pas de nature traumatique, mais liés à des problèmes cardio-vasculaires. La victimologie du ski pose un double problème de sécurité et de santé publiques.
5Malgré son sérieux, ce recensement se limite à des informations descriptives. Par postulat, le public et l’environnement naturel sont les éléments centraux de l’action préventive. Le rôle des acteurs de la sécurité n’est jamais évoqué. Les experts de la sécurité en station mettent en avant les comportements des clients et, dans une moindre mesure, la toute-puissance de la nature : les clients surestimeraient leur niveau, sous-estimeraient la difficulté, adopteraient une vitesse trop élevée, seraient peu réceptifs à l’information, feraient preuve d’irresponsabilité, ne disposeraient d’aucune « culture montagne », etc. Les médias servent de caisse de résonance aux propos des professionnels de la montagne. Ils renforcent l’idée que les clients sont les principaux responsables des accidents. L’amm a une position alternative : les budgets alloués à la sécurité par les exploitants des stations seraient insuffisants ; les fabricants de matériel ne placeraient pas la sécurité parmi leurs priorités ; l’information préventive sur les risques n’en serait qu’à ses balbutiements, etc. Comme dans le domaine de la délinquance (Grémy, 1999), les statistiques produites reflètent l’activité des services chargés du secours aux victimes et non la réalité du phénomène accidentel.
Cadre d’analyse
6Les connaissances produites avec ces indicateurs nationaux doivent être analysées. Pour éviter les excès du « globalisme », chaque station de sports d’hiver est envisagée comme un cas spécifique. Le système d’action territorialisé (Gumuchian et coll., 2003) s’impose pour observer comment les acteurs produisent leur action sécuritaire et définissent la régulation territoriale des risques.
La « carte sociale » du système station de sécurité
7Chaque station est un système composé d’un côté des acteurs constitutifs de l’offre et, de l’autre, des publics utilisateurs de ces prestations. Les productions de ce système sont multiples : possibilité de pratique des sports d’hiver, satisfaction plus ou moins grande des clients, chiffre d’affaires variable des exploitants des remontées mécaniques, développement local, sauvegarde d’emplois vitale pour l’économie montagnarde, etc ; mais aussi des productions non souhaitées : outre les nombreux blessés et quelques décès, l’industrie du ski alpin inflige des dégradations à l’environnement montagnard. La « carte sociale » (Lagadec, 1981) recense les principaux acteurs constitutifs d’un système station, en se plaçant dans une perspective de gestion des risques (figure 1, page ci-après).
Carte sociale de la station de sports d’hiver dans une perspective sécuritaire
Carte sociale de la station de sports d’hiver dans une perspective sécuritaire
8Plusieurs acteurs sont à la fois producteurs de l’offre de pratique et membres du dispositif de sécurité. En vertu de leur rôle de corégulateurs du danger, les publics-pratiquants sont intégrés au dispositif de sécurité élargi.
L’accent mis sur le dispositif de sécurité
9Un dispositif de sécurité est intégré au système station et interagit avec lui. Ce dispositif ne peut être considéré comme une organisation indépendante et purement formelle. Les publics-pratiquants en font partie et contribuent à sa constante déstabilisation ; le dispositif est aussi en relation étroite avec le système de production de services sportifs, par la double appartenance de certains de ses membres. Enfin, à l’instar de tout théâtre social, le niveau local de gestion des risques est sensible à des forces externes à la station et il faut les intégrer à l’analyse.
10Le danger doit être envisagé comme un processus temporel (Périlhon, 1999) : des conditions préalables et des événements précurseurs sont nécessaires à la survenue d’un accident ; dans certaines circonstances, un enchaînement de facteurs fait que le danger latent se matérialise sous la forme d’un accident (caractérisé par un impact) ; une fois le sinistre constaté, le temps n’est pas suspendu et le processus se poursuit, sous la forme éventuelle de secours, de prises en charge médicales et/ou assurantielles. L’action prophylactique de chaque dispositif de sécurité concerne l’amont, le déroulement ou l’aval de l’activation du danger.
11Ce dispositif constitue un système d’action organisée (Friedberg, 1993), c’est-à-dire un ensemble d’interactions entre des acteurs placés dans un contexte d’interdépendance stratégique et ayant un projet commun. Ce dernier consiste à minimiser la fréquence et la gravité des atteintes corporelles subies par les clients. Les acteurs officiellement mis en avant dans les plans de secours municipaux et préfectoraux ne sont pas les seuls concernés par la gestion des risques. Le dispositif de sécurité constitue une organisation à la fois formelle et non formelle qui peut être analysée ainsi. Il est possible de mettre en évidence la diversité des intérêts et rationalités en œuvre dans son fonctionnement réel. Au-delà de l’analyse stratégique stricto sensu, la saisie des logiques d’action (Amblard et coll., 1996) animant les acteurs du dispositif de sécurité permet une compréhension affinée de son fonctionnement et des relations entre les parties prenantes. De nombreuses imperfections peuvent être observées. Pour améliorer le dispositif sécuritaire, on redonne de l’importance au pôle politique, en favorisant les échanges entre les différentes parties prenantes et en encourageant la participation du public via des enquêtes d’opinion et des procédures dialogiques (Callon et coll., 2001).
12La désignation des risques comme problèmes publics s’explique de trois façons (Gilbert, 2001) : comme résultat d’arbitrages opérés par les autorités publiques, de confrontations entre « société civile », acteurs économiques et « autorité publique » ou, enfin, de la manière dont les différents acteurs définissent et construisent les problèmes. Si la gestion des risques dans les stations de sports d’hiver est un « construit social », la priorité va à la troisième approche. Le développement d’une gouvernance sécuritaire participe à la constitution d’un référentiel collectif commun. Celui-ci, issu d’un compromis acceptable entre les parties prenantes, se construit au sein de scènes locales délibératives.
Le détour par le local
13Deux études empiriques ont été effectuées dans une perspective territoriale dans les stations du Mont-Dore (Soulé et Corneloup, 2001) et de Val-Thorens (Soulé, 2004). Elles dévoilent comment les acteurs des dispositifs sécuritaires sont impliqués dans les dysfonctionnements. Le cas de la station du Mont-Dore est seul présenté ici.
Nombre d’accidents se produisant en station
14L’ampleur du phénomène est un enjeu majeur. Chaque acteur cherche à imposer sa présentation de la réalité, en fonction de sa position et de ses intérêts. Un diagnostic quantitatif de l’accidentologie locale est un objectif incontournable. L’absence de base statistique fiable et l’incomplétude de chacune des sources disponibles requièrent leur croisement dans une « méta-base » de données (tableau 2).
L’accidentologie liée à la pratique du ski alpin, station du Mont-Dore (Auvergne)
L’accidentologie liée à la pratique du ski alpin, station du Mont-Dore (Auvergne)
15Les statistiques des secouristes sont la référence commune sur l’ampleur du phénomène accidentel, soit 220 interventions cumulées pour le service des pistes, le Peloton de gendarmerie de montagne (pgm) et les remontées mécaniques. Pourtant, une intervention du service des pistes sur deux, non facturée, n’est pas comptabilisée (soins dispensés aux postes de secours, déplacements sur le domaine skiable s’avérant finalement inutiles). Selon les médecins du centre médico-thermal et des cabinets de la station, la moitié de leurs patients victimes d’accidents de ski ont préalablement transité par le service des pistes. Suite au redressement et au croisement des données, le nombre d’accidents est estimé au moins à 700 cas de gravité diverse. L’étude réalisée à Val-Thorens confirme ce rapport : les estimations les plus basses réalisées sur chaque site sont trois à quatre fois supérieures aux données officielles émanant des services de secours.
16L’absence de mise en commun des données produites et de réflexion a posteriori à partir de celles-ci montre qu’il n’existe pas de volonté claire, traduite par des moyens adéquats, de connaître finement la situation accidentologique locale. La légitimité des moyens de contention mis en œuvre s’en trouve mise à mal. De plus, certains responsables (directeurs de la saem et du service des pistes) brandissent les statistiques officielles comme une garantie de l’innocuité de l’activité touristique proposée. Reconnaître le danger peut contribuer à caractériser négativement sa propre région et à en dévaluer l’attrait touristique, alors que les entreprises gérant des risques cherchent actuellement à sauvegarder leur réputation pour être en phase avec les exigences d’équité formulées par le grand public.
Le dispositif sécuritaire au Mont-Dore
17La stigmatisation des pratiquants comme responsables des accidents en station est simpliste. Ce type d’imputation causale courte (Dodier, 1994) fournit seulement un début d’explication à l’occurrence régulière d’accidents. Une approche territoriale de la cindynogénèse (l’étude de la production de danger) montre que, si le processus de danger implique nécessairement le skieur, il hérite souvent de conditions « favorables » à l’accident en amont. L’action des acteurs peut à son tour être critiquée (tableau 3). Ces mises en cause sont rarement évoquées spontanément par des interviewés et elles nécessitent une analyse poussée (Soulé, 2002). Celle-ci est facilitée par les outils de modélisation provenant des sciences du danger (Périlhon, op. cit. ; Kervern, 1995). L’analyse organisationnelle du dispositif de sécurité trouve une justification supplémentaire : elle permet d’identifier des « facteurs structurels » de danger révélés lors d’entretiens réalisés avec divers acteurs locaux.
L’action des acteurs du dispositif producteur de danger au Mont-Dore
L’action des acteurs du dispositif producteur de danger au Mont-Dore
18La plupart des éléments du système étudié s’avèrent coproducteurs (et incidemment corégulateurs) du danger. Ce dernier est le fruit d’un enchevêtrement complexe de causes qui impliquent le système local de pratiques dans son intégralité. La présentation du phénomène par les interviewés génère une vision partielle des facteurs producteurs de danger qui semble davantage destinée à justifier les actions correctrices actuelles qu’à identifier les problèmes réels et y apporter des réponses adaptées.
Les logiques d’action des professionnels de la sécurité et du secours
19Les organisations gestionnaires de risques connaissent les mêmes difficultés, marchandages et obstacles à la coordination que toute autre forme organisationnelle (Bourrier, 1999). Les principes d’action des partenaires de la sécurité et du secours révèlent des objectifs particularistes qui se substituent parfois au projet commun de sécurisation des clients. Cinq principes d’action (réactif, juridico-normatif, commercial, socio-économique et passionnel) ont été identifiés (tableau 4) au Mont-Dore. La place faite à une démarche réactive au détriment de l’anticipation des risques, la priorité accordée au fait d’être couvert judiciairement en cas d’accident, ou encore certaines stratégies corporatistes constituent des exemples de déviation d’objectifs qui expliquent les décalages entre les objectifs clairement affichés et la réalité observée. Des conflits de compétence territoriale existent entre pisteurs-secouristes, pompiers et secouristes publics. Initialement provoqués par des rivalités corporatistes, ils perturbent l’efficience des procédures de secours aux victimes d’accident. Les rivalités en question sont parfois exacerbées par des enjeux économiques et affectifs qui surajoutent de la valeur aux opérations de secours et renforcent la concurrence entre ces acteurs.
Carte des principes d’actions des acteurs de la sécurité au Mont-Dore
Carte des principes d’actions des acteurs de la sécurité au Mont-Dore
20Concrètement, des jeux de pouvoir et des stratégies d’acteurs destinés à conserver certaines marges d’autonomie produisent des tensions et des dysfonctionnements. Pour exemple, le service des pistes de chaque station détient une zone d’incertitude primordiale : son directeur décide au quotidien de l’ouverture des pistes. Une telle décision permet ou empêche indirectement l’exploitation commerciale de toute la station. Cet acteur subit de nombreuses pressions de la part des divers commerçants de la station (société d’exploitation des remontées mécaniques, loueurs de matériel, moniteurs, restaurateurs d’altitude, etc.) qui ont pour leur part tout intérêt à voir les pistes ouvertes au maximum. Des tensions se créent en cas de situation nivo-météorologique limite. La pression exercée sur la zone d’incertitude détenue par le service des pistes se révèle parfois payante, ce qui produit des situations dangereuses (ouverture de pistes gelées, partiellement enneigées ou dans le brouillard, etc.).
21L’analyse de la gestion des risques en station illustre l’intérêt et les limites des perspectives top down : elles décrivent le cadre général, mais pas le fonctionnement de la sécurité et du secours en station. La présence d’un chiffre noir de l’accidentologie et la mise en évidence d’intérêts particuliers conduisent à repenser l’approche territoriale de la sécurité dans les stations. La prise en considération des attentes, besoins et opinions des clients contribue à une efficience accrue en matière de sécurité.
Place du politique et de la participation publique
22Dans des situations proches du « conservatisme dynamique », c’est-à-dire la mobilisation des forces dominantes pour le maintien des situations existantes (Lagadec, op. cit.), la politique du secret ne permet pas d’appréhender la réalité accidentologique et organisationnelle des stations de sports d’hiver. Quel est le seuil à partir duquel le champ de la sécurité est inefficace ou, au contraire, le risque résiduel acceptable ? La relativité du seuil renvoie à sa genèse. Le recours aux experts internes et/ou aux professionnels du service de sécurité, réunis dans une commission locale de sécurité, n’est pas satisfaisant. Ce type de gestion, actuellement en place dans les stations françaises, ne permet pas l’interaction de points de vue divergents. Une autre approche de la gestion sécuritaire, s’inspirant de la gouvernance (Gerbaux et Paillet, 1999), envisage des échanges entre les acteurs publics et privés et entre ces acteurs et les publics-pratiquants.
Le retour du politique dans la gestion des risques
23D’un ensemble de règles et de normes à respecter, la sécurité est devenue une démarche rationalisant la gestion, tout en prenant en considération les aspects économiques et politiques. Trois principes en interaction sont mobilisés pour améliorer l’offre de sécurité (tableau 5).
Les trois pôles de la gestion des risques
Les trois pôles de la gestion des risques
24Au pôle de la négociation, la relativité du seuil d’acceptabilité d’un risque implique une sortie du champ technico-normatif pour aborder le terrain des choix et valeurs. L’expertise technique de type ingénierie de sécurité est nécessaire mais ne peut suffire à garantir une one best way sécuritaire. Pour des raisons culturelles (Douglas et Wildawsky, 1982) ou téléologiques (Kervern, op. cit.), le dispositif habituel engagé dans la gestion des risques est perfectible. En l’absence de connaissances scientifiques fermes, les experts et décideurs produisent des conventions et émettent des jugements professionnels qui s’apparentent à des prises de position politiques et à des valeurs culturelles.
25Le risque est envisagé comme un triplet : aux deux dimensions classiques de probabilité et de gravité caractérisant la mesure du danger s’ajoute la valeur qui traduit le prix que l’individu et/ou la société accordent, implicitement ou délibérément, à la gravité de l’événement indésirable. Dans le modèle des « préférences révélées » (Starr, 1969), la détermination d’équivalents monétaires aux décès prématurés permettra de développer une approche économique de type coût-bénéfice. Ce « processus de valorisation » a une dimension conflictuelle (Rowe, 1975). Le risque géré est différent du risque « objectivé » par les techniciens. Aussi, l’évaluation et le management des risques sont l’objet d’une politisation et d’une mise en controverse grandissantes (Kunreuther et Slovic, 1996).
26Le risque résiduel peut être considéré comme économiquement et socialement acceptable quand ces trois principes sont pris en considération. Leur respect conjoint garantit la qualité de la procédure décisionnelle, à travers une incitation à l’action à la fois juridique, économique et politique. Il ne suffit plus d’agir conformément au droit, ni d’encourir un risque acceptable selon les experts. La procédure démocratique d’évaluation et de gestion des risques intègre les aspects techniques, économiques, sociaux et politiques.
27Sur le plan procédural, l’intérêt porte in fine sur les conflits et la controverse qui surgissent, afin de cerner l’acceptabilité sociale du risque. Les parties prenantes l’expriment dans les controverses gravitant autour du problème traité, rendues dynamiques et productives par le chercheur. Cette théorie du jeu social vise à l’expression de tous. Pour instaurer le débat public dans les stations de sports d’hiver, le public devrait être impliqué en amont dans le projet sécuritaire, alors qu’il n’est représenté (dans le meilleur des cas) qu’en aval (par des associations de victimes, lors de procès, etc.).
La justification d’une participation accrue du public
28Le risque et sa gestion gagnent à être conceptualisés comme un jeu social dans lequel les règles sont négociées. Les parties prenantes sont invitées à jouer le jeu, dans un processus institutionnel, procédural et social plus que quantitatif (Kunreuther et Slovic, op. cit.). La participation du public à la gestion des risques peut contribuer à conférer une légitimité à la recherche d’un modus vivendi entre les forces en opposition, en palliant les incertitudes inhérentes à toute prise de décision (Pagès et Marty, 1993). Le public légitime le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs dans une démocratie de type délibératif ; tous les points de vue doivent être exprimés avant la décision. Le conflit revêt une dimension dynamique et constructive si la confrontation des différentes parties prenantes d’un problème à résoudre est correctement orchestrée. Si le public doit être « éduqué », c’est d’abord à son rôle de citoyen jouant une fonction dans l’amélioration de la sécurité. Le développement de scènes locales d’informations interactives sur les risques est plus efficient que les campagnes d’information de type « behavioriste » classiquement utilisées par les pouvoirs publics et les stations pour modifier les comportements (Lalo, 1999).
29Les études de cas réalisées à Val-Thorens et au Mont-Dore attestent que la demande sociale ne peut émerger dans les configurations décisionnelles actuelles (Soulé, 2004). Dans l’état actuel des forces en présence, la question de l’acceptabilité sociale des risques en station n’est pas posée. Les risques inhérents à ces activités sont tenus pour acceptables par les partenaires de la sécurité. Le phénomène est quantitativement minoré et la description de sa structure fortement orientée vers les comportements individuels des clients, les « bruits » sont atténués de surcroît.
30La logique décisionnelle dans les Commissions de sécurité ne laisse pas la moindre possibilité d’expression aux pratiquants. La concertation politique autour des risques (et a fortiori la participation démocratique) est faiblement activée dans les systèmes analysés. Ces canaux décisionnels sont inadéquats. Premièrement, la valeur associée aux conséquences d’un accident diffère selon la position occupée ; le client peut être gravement atteint lorsqu’il subit un accident, sans que le gestionnaire soit fondamentalement altéré, considérant ce type de production non souhaitée comme une activation inévitable du danger. Deuxièmement, à l’échelle des stations, on « aime » certains risques plus que d’autres ; les avalanches, les accidents de remontées mécaniques et les collisions entre clients sont privilégiés, alors qu’ils induisent un nombre très faible d’accidents.
31En l’absence de contre-pouvoir, les questions débattues en Commission de sécurité sont empreintes d’intérêts sectoriels qui ne sont pas toujours congruents avec la recherche d’un niveau de risque aussi bas que raisonnablement possible. Une nouvelle fois, remédier à cette situation de blocage nécessite l’activation du pôle politique de gestion des risques. Cette dernière représente une alternative au centralisme décisionnel actuel et à la prise en considération de la seule rationalité des acteurs composant les Commissions de sécurité. Il s’agit de provoquer la négociation pour faire surgir la demande sociale en matière de sécurité sur les domaines skiables.
Pratiques à risque et formes de médiation
32Pour développer ce type de procédure, une « commission territoriale sécuritaire » qui suivrait les principes de la gouvernance est envisageable. Il s’agit d’intégrer les différentes parties prenantes actives dans le système d’action locale (la carte sociale de la station) en valorisant une approche délibérative de la décision. Les formes d’évaluation doivent favoriser la participation « en largeur » (intégrer les diverses « familles » de pratiquants) et « en profondeur » (l’engagement du public dans la totalité de la procédure décisionnelle) (Baron et Monnier, 2003). Les usagers des sports de nature ont des intérêts et des opinions divergents (Corneloup, 2002). Leurs valeurs sont engagées dans leur approche de l’espace des pratiques et elles concernent la gestion des risques. Le public n’est pas plus rationnel que les décideurs. La discussion et la délibération nécessitent la contrainte de l’échange d’arguments pour s’entendre collectivement sur un point de vue partagé (Habermas, 1987). La confrontation de points de vue différents permet d’améliorer la décision.
33Si toutes les stations sont confrontées à cette absence de gouvernance (Gerbaux et Paillet, op. cit.), la composition sociale des commissions sécuritaires est rarement débattue. Tous les glisseurs sont-ils unanimes sur la gestion des risques ? Pour répondre, une enquête exploratoire auprès de 300 pratiquants, dans la station de ski des Deux-Alpes, a montré l’existence de représentations différentes entre les surfeurs et les skieurs dans la manière de penser la gestion du domaine skiable (tableau 6). Des questions ont été posées sous forme de controverse pour inviter les glisseurs à se positionner par rapport à leurs valeurs (pour la méthodologie : Corneloup, 2004). Nous faisons l’hypothèse que la représentation de la pratique diverge selon la position culturelle dans le champ de la glisse. Pour tous les glisseurs, la régulation douce est la meilleure. Chaque usager doit adopter un code implicite de régulation de son comportement, sans se voir imposer des contraintes. Mais il existe des différences capitales entre les deux populations. Les surfeurs, plus que les skieurs, défendent une conception libertaire. Ils sont contre toute mesure restrictive ou réglementaire permettant de gérer la sécurité, sans être les chantres d’un incivisme qu’on leur prête à tort. Ils ne remettent pas totalement en cause l’organisation de la station, mais invitent les décideurs à ne pas durcir la gestion sécuritaire actuelle.
Les opinions des pratiquants sur la gestion sécuritaire du domaine skiable des Deux-Alpes
Les opinions des pratiquants sur la gestion sécuritaire du domaine skiable des Deux-Alpes
34Les valeurs des skieurs sont a contrario empreintes d’ordre et de contrôle. Ils sont dans l’ensemble plus draconiens et moins rétifs à un durcissement de la régulation actuelle, jugée trop permissive. Les symboles de la contrainte et de la répression ne les choquent pas outre mesure. Dans la dynamique qui structure les opinions dans le monde de la glisse, les skieurs sont proches du pôle du repli. Les solutions radicales ne les effraient pas : sanctions contre les contrevenants, interdiction du hors-piste, etc. Les perspectives décisionnelles de type « républicain » et autoritaire ne déplaisent pas à ce public quelque peu insécurisé. Les réactions au projet de « parcage » des surfeurs sont à ce titre des plus instructives : les skieurs considèrent les pratiquants du snowboard comme une sous-population particulièrement dangereuse, étant 50 % à se prononcer pour parcage de ces derniers. Alors que les surfeurs acquiescent beaucoup plus rarement à la proposition inverse. Cette accusation, peu fondée d’après nos résultats, démontre la prégnance du sens commun et l’influence des médias. Dans cette opposition orchestrée entre deux groupes de pratiquants, on observe une surestimation des effets négatifs dus à la pratique des autres (ceux qui sont différents, ces surfeurs qui empiètent sur le territoire des premiers usagers).
Conclusion
35La mise en place de procédures dialogiques dans le dispositif sécuritaire, avec la participation du public à la gestion des risques en station, nécessite des précautions procédurales. L’enquête auprès des glisseurs dévoile la présence de valeurs qui expriment différentes visions de la régulation sécuritaire. Chaque style sportif met en avant une forme de gestion. La procédure démocratique ne consiste pas uniquement à faire état des passions publiques autour des conflits sécuritaires, ou à dévoiler les tensions sociales (Mouffe, 1999). Le développement d’enquêtes d’opinions et d’études épidémiologiques ne constitue qu’une étape dans l’émergence des scènes locales. L’objectif est d’élargir le dispositif sécuritaire à une représentation des différents styles de pratiquants. L’expression de la diversité des opinions renforce la production d’une rationalité discursive reposant sur une éthique de l’argumentation permettant de tendre vers un accord acceptable. Contre Rawls (1995), pour qui un accord est possible sur des valeurs politiques communes, le raisonnable repose sur une raison pratique commune (Habermas, op. cit.), nécessitant la présence d’un espace public formel et informel, aujourd’hui inexistant en montagne.
36Ce type de commission territoriale contrôlera les procédures technologiques sécuritaires et contrebalancera les logiques d’action professionnelles et sportives réduisant les dysfonctionnements structurels. L’espace dialogique (Callon et coll., op. cit.), construit sur la confrontation des points de vue, est une procédure nécessaire dans le dispositif sécuritaire. Les valeurs, les logiques professionnelles et les intérêts particuliers participent à forger le point de vue des différentes parties prenantes dans l’analyse des contextes cindynogènes. Une gouvernance sécuritaire favorise la mise en place d’une démocratie délibérative pour définir l’action sécuritaire acceptable. Reste à savoir comment instaurer ces scènes de débats publics au sein des commissions sécuritaires territoriales, étant donné la présence de multiples résistances institutionnelles.
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Annexe
- Abréviations
- amm : Association des médecins de montagne
- caf : Club alpin français
- ch : Centre hospitalier
- crs : Compagnie républicaine de sécurité
- cmt : Centre médico-thermal
- dde : Direction départementale de l’équipement
- gm : Gendarme de montagne.
- ot : Office du tourisme
- pgm : Peloton de gendarmerie de montagne
- samu : Service d’aide médicale urgente
- saem : Société anonyme d’économie mixte
- sem : Société d’économie mixte
- snosm : Système national d’observation de la sécurité en montagne
Mots-clés éditeurs : danger, demande sociale, gestion des risques, prise de décision, station de sports d'hiver
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Date de mise en ligne : 01/06/2007
https://doi.org/10.3917/esp.128.0133