On est surpris tout d’abord par l’écart entre le titre original du livre de Judith Butler en anglais et celui de sa traduction en français. Mais on s’aperçoit ensuite que cet écart révèle la thèse essentielle et l’unité même de ce livre. Parting Ways (Des chemins qui se séparent) : le titre anglais indique une divergence et une division, à l’intérieur de son objet, le judaïsme et le sionisme. Vers la cohabitation : le titre français insiste en revanche (de manière révélatrice ?) sur la visée politique du livre, et aurait même pu (et dû) le faire plus nettement encore, puisqu’il s’agit pour Judith Butler de défendre la thèse d’un État unique, rassemblant les « deux peuples » qui (selon le titre du livre ancien de Martin Buber auquel elle se réfère à plusieurs reprises) se disputent une même « terre ». Bien plus qu’une « cohabitation » donc. Laquelle pourrait aussi prendre, par exemple, la forme de deux États.
Mais quelle est justement la thèse qui fait l’unité et l’importance de ce livre surprenant ? On la devinera en reliant les deux intitulés que l’on vient de rappeler. On peut la formuler ainsi : c’est une division interne au judaïsme et au sionisme qui peut permettre de penser et de défendre une unité politique entre les deux peuples juif et palestinien dans un même État.
Plus encore, il faut pour la comprendre ajouter un troisième élément capital, qui permet de faire le lien entre les deux premiers et qui occupe de fait l’essentiel du volume : c’est l’existence au sein du « judaïsme » ou de la « judéité » d’une tradition (philosophique, éthique, politique) intrinsèquement définie par un rapport à l’altérité et même par une « identité » constituée dans ce rapport à l’altérité…