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Article de revue

Arthur Rimbaud et sa « Mother ». Fragments de discours de haine

Pages 56 à 64

Citer cet article


  • Le Fourn, J.-Y.
(2021). Arthur Rimbaud et sa « Mother ». Fragments de discours de haine. Enfances & Psy, 89(1), 56-64. https://doi.org/10.3917/ep.089.0056.

  • Le Fourn, Jean-Yves.
« Arthur Rimbaud et sa “Mother”. Fragments de discours de haine ». Enfances & Psy, 2021/1 N° 89, 2021. p.56-64. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2021-1-page-56?lang=fr.

  • LE FOURN, Jean-Yves,
2021. Arthur Rimbaud et sa « Mother ». Fragments de discours de haine. Enfances & Psy, 2021/1 N° 89, p.56-64. DOI : 10.3917/ep.089.0056. URL : https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2021-1-page-56?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ep.089.0056


« Je ferai rejaillir ta haine qui m’accable
Sur l’instrument maudit de tes méchancetés »
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal
« Le bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver : ma vie serait toujours trop, immense pour être désavoué à la force et à la beauté »
Arthur Rimbaud, « Délires », dans Une saison en enfer

1 Nous allons parcourir avec Arthur Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent », les chemins de sa vie, avec, comme compagnes, la « Haine », la colère et la révolte.

2 La haine a été, pour lui, un « piège », car elle l’enlaça sans cesse à son adversaire, familial, sociétal, faisant, dès lors, peu de place au doute. Arthur Rimbaud a vécu avec la haine et la colère tout au long de son existence, vérifiant, en cela, la phrase de Jean Genet : « Ce qu’il nous faut, c’est la haine. D’elle naîtront nos idées » ! Sa « Haine » envers ses pairs, sa mère, la société, n’était-elle pas parce qu’il haïssait sa propre haine, ses propres démons ?

3 Prenons, maintenant, le chemin tourmenté et tortueux de la vie de Rimbaud, de son enfance à Charleville à sa mort à Marseille, à l’âge de 37 ans.

Quelques repères biographiques

4Jean Nicolas Arthur Rimbaud est le second enfant d’une fratrie de cinq, né le 20 octobre 1854 à Charleville-Mézières, dans une famille bourgeoise de province.

5 Son père est militaire de carrière, officier d’infanterie, et il a participé à la conquête de l’Algérie. Il a également eu plusieurs activités (journaliste, écrivain, linguiste, ethnologue). Il aura cinq enfants en sept ans de vie maritale, dont une fut consacrée à la guerre de Crimée, ne venant à son domicile que lors de permissions !

6 Sa mère, Vitalie Cuif, est la fille de propriétaires terriens, orpheline de mère à l’âge de 5 ans, et de sa grand-mère à 10 ans. Elle sera élevée avec ses frères, « truands », et spécialistes en transactions douteuses.

7 La mère d’Arthur est décrite comme rigide, dévote, froide, ayant des principes éducatifs très stricts. Très soucieuse de sa morale bourgeoise, et du « qu’en-dira-t-on », elle se fera passer pour veuve au départ de son mari, et n’évoquera jamais son existence auprès de ses enfants. Sa rigidité « tyrannique » est à l’origine de la haine et de la révolte d’Arthur, mais aussi de sa quête de liberté.

8 Arthur est un brillant élève. Il obtiendra, au lycée, divers prix de littérature, dès l’âge de 13 ans, avec ses poèmes en latin. Lors de ses études, il rencontre Georges Izambard, son professeur de rhétorique, qui sera son « maître » et son guide.

9 En 1870, la France entre en guerre contre la Prusse. Arthur, attiré par la fièvre révolutionnaire, débute ses fugues, pour fuir Charleville et rejoindre Paris. Dans la capitale, il fréquente les cafés, fait la connaissance de Verlaine, devient son ami, et s’installe chez lui.

10 Les ennuis conjugaux de Verlaine avec sa femme Mathilde commencèrent. La violence, la haine, et la jalousie régneront dans le couple Verlaine.

11 La liaison de Verlaine, l’adulte, et de Rimbaud, l’adolescent, poètes maudits, sera faite de haine, d’amour, et de débauches (alcool, drogues, sexe), durant un peu plus de deux ans, jusqu’au drame de Bruxelles, en juillet 1873 : Verlaine achète une arme et tire sur Rimbaud en le blessant au bras.

12 Verlaine, écopant de deux ans de prison, fut incarcéré à la prison de Mons, où il continuera à écrire des poèmes. Il divorcera à la demande de son épouse, et se convertira au catholicisme. À sa sortie, il plongera lentement dans une déchéance inexorable jusqu’à sa mort.

13 Rimbaud, lui, abandonnera l’écriture poétique pour une abondante écriture épistolaire à destination de sa famille, entre autres, lors de son périple à Harar et à Aden en Éthiopie.

14 Il errera, commencera son long périple, qui le conduira d’Europe en Afrique, vivant de différents boulots, dont ceux de trafiquant d’armes, de géographe, d’ethnologue…

15 En 1891, il rentre en France, à Marseille, pour y décéder suite à l’amputation de sa jambe droite à l’hôpital de la Timone, lui « L’homme aux semelles de vent ».

Les « sentiers de la Haine » chez Arthur Rimbaud : l’enfant, l’adolescent, l’adulte

16

« À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait pas ce qu’il fait ; il est un ange.
Cette famille est une nichée de chiens »
A. Rimbaud, « Délires », Une saison en enfer

17 Arthur a 6 ans, quand son père disparaît à jamais du paysage familial.

18 Vitalie, sa mère, vécut toute sa vie à La Roche, à la campagne. Dès le départ de son mari, elle se fera passer pour veuve, pour garder les apparences. Elle est décrite comme une femme bigote, bornée, dure, méchante et avare.

19 La vie d’enfant de notre poète fut difficile. Il était malheureux. Arthur était frêle, délicat, réservé et timide. Il était en colère, « haineux », recevant des gifles, et il n’entendait jamais de mots tendres.

20 Il ne pouvait sortir qu’en présence de sa mère, pour aller soit au marché, soit à l’église. Le reste du temps, il observait la vie de dehors, le nez collé à la fenêtre de sa chambre, ou il allait se réfugier dans les toilettes : « À se renfermer dans la fraîcheur des latrines. Il pensait là tranquille ».

21 À l’âge de seize ans et demi, Arthur adresse à Paul Demeny un poème, « Les poètes de sept ans », qui évoque son enfance et sa colère haineuse :

22

« Et la mère, fermant le livre du devoir,
S’en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,
L’âme de son enfant livrée aux répugnances
Tout le jour il suait d’obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits
Semblant prouver en lui d’âcres hypocrisies
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. »

23 Quelque temps plus tard, dans les Illuminations et son poème « Enfance », il écrit : « Je serai bien l’enfant abandonné sur la jetée à la haute mer… »

24 Rimbaud, au fil de son existence, nommera sa mère de mots « violents » : « La mother », « la mère Rimb » ou « la bouche d’ombre ». Il la décrira comme « Aussi inflexible que soixante-quinze administrations à casquette de plomb ».

25 À cette époque de sa vie d’enfant, il s’interrogeait sur le pourquoi de cette haine, et s’inventa une Mère de rêve, câline, douce et attentive, allant jusqu’à écrire, à l’âge de 8 ans : « J’étais le plus aimé » ; alors, qu’il était moralement meurtri par tant de « haine » et s’inventait une « maman ».

26 Son îlot de « bonheur » relatif sera l’école, avec ses livres, et le savoir.

27 Cette enfance, sans « amour » ressenti, va le construire en le confortant, dans un « ego » sans égal, et dans un sentiment de révolte incessant.

28 Son sentiment de « Haine » envers sa mère dans l’enfance sera l’essence même de sa vie d’homme et de poète.

29 À l’entrée dans l’adolescence, au lycée, il rencontre G. Izambard jeune professeur, qui le protège, et lui faire découvrir le monde.

30 Avec son enseignement, il « rencontre » des auteurs, des poètes, dont Victor Hugo, et son livre Les Misérables, un choc culturel et politique pour Arthur. Cet ouvrage était pour sa mère une horreur révolutionnaire et hérétique. N’oublions pas que dans les années 1870, il y a la guerre contre la Prusse, l’insurrection de la commune à Paris, avec ses innombrables morts.

31 Il découvrira sa haine de l’injustice sociale. Arthur est un adolescent !

32 Au contact d’Izambard, véritable métaphore « paternelle », le comportement d’Arthur se modifie. Il devient moins timide, se révolte en devenant provocateur envers sa mère par ses agirs. La « bouche d’ombre », comme il l’appelle, ne lui fait plus peur. Il se sent libre et fort.

33 Pour notifier sa « haine », il se laisse pousser les cheveux, ne se lave plus, fume la pipe : il n’est pas sérieux à 17 ans !

34 Il exprimera son dégoût également pour sa ville natale et ses habitants, dans le poème « À la Musique » :

35

« Place de la gare, à Charleville.
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square ou tout est correct, les arbres et les fleurs
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les Jeudis noirs leurs bêtises jalouses. »

36Arthur, adolescent, étend le champ de ses colères, de sa haine, certes contre sa mère mais aussi contre les injustices, contre ses pairs et contre le pouvoir politique.

37Sa haine, ses colères, vont se « déverser » et s’exprimer par des conduites illégales – alcool, drogues, sexe, homosexualité – en compagnie de Verlaine, durant un peu plus de deux ans.

38 Rimbaud, a-t-il aimé un jour, ou a-t-il toujours été guidé par la « Haine » comme équivalent de l’Amour ? On peut s’interroger, même sur sa liaison tumultueuse, scandaleuse, avec Verlaine. L’a-t-il aimé ? L’a-t-il haï ? Ou n’a-t-il aimé que sa seule « Liberté » ?

39 Questions posées à Rimbaud, mais également pour tout(e) adolescent(e), me semble-t-il.

40 Leur liaison se termine à Bruxelles, quand Verlaine tire sur Rimbaud. L’un ira en prison, Verlaine, en continuant à écrire de poèmes ; l’autre, Rimbaud, arrêtera ses écrits poétiques après Une saison en enfer.

41 La « haine » chez Rimbaud, et sa vie le démontre, l’habite, bien au-delà du familial, du social. Peut-être est-elle d’ordre « métaphysique » ? Ce n’est pas sa poésie qui le rend haineux, mais la haine qui le rend poète et donc « voyant ».

42 Jacques Lacan, dans son séminaire « D’un discours qui ne serait pas du semblant », écrit que « la haine est le seul sentiment lucide ». Rimbaud n’en est-il pas la preuve ?

Qu’en est-il de la « haine » d’Arthur envers sa mère, et de sa mère envers lui ?

43Rimbaud, le poète de génie, s’est construit avec cette haine d’origine, mais à haïr sans partage, ne revenait-il pas à ce qu’il se haïsse lui-même ? Ou alors s’aimant trop lui-même, il ne pouvait haïr qui que ce soit?

44 Construit avec la haine, lui comme son œuvre poétique, et ce à son « insu », l’enfant devenu adolescent, puis adulte, n’aura de cesse de s’autodétruire (fugues, bagarres, toxiques…) pour « prouver » et mettre en œuvre les vœux mortifères de sa mère « Vitalie ».

45 Winnicott écrivait : « J’émets l’hypothèse que la mère hait le petit enfant avant que le petit enfant puisse haïr la mère, et avant qu’il puisse savoir que la mère le hait. »

46 La haine est destructrice, car toujours fondée sur un deuil de l’autre, de l’amour d’une mère, ou d’un père « absent ».

47 Dans Une saison en enfer, Rimbaud écrit :

« Je me suis armé contre la justice.
Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié !
Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce. »

48 Dès 1873, Rimbaud « l’homme aux semelles de vent », surnom donné par Verlaine, quitte la poésie, pour aller en Afrique, pour y être géographe, commerçant, trafiquant d’armes. Il se rapproche du parcours que son père avait emprunté quand il était militaire. En se rapprochant inconsciemment du père, il mettra à distance sa « haine » de sa mère.

49 Devenu adulte, il deviendra plus ambivalent, avec une tendance à éprouver ou à manifester à l’égard d’un même objet, amour ou haine, joie et tristesse. Claude Jeancolas écrit, dans son livre Vitalie Rimbaud. Pour l’amour d’un fils, des lignes qui pourraient évoquer cette « ambivalence » : « Proches, ils se déchirent. Éloignés, ils se manquent. Mais l’amour ne se dit pas dans cette famille ou l’on parle peu. »

50 Dans sa période de vie « d’adulte », Rimbaud, l’homme d’Aden, d’Harar, sera un homme de « lettres ». Il écrira sans cesse aux siens, aux autorités de tous ordres, en y exprimant toute son ambivalence, envers sa mère, et sa fourberie.

51 Parfois, il commence sa lettre avec « Ma ch », comme dans celle du 24 août 1887 adressée du Caire :

52« Ma che..

 Je suis obligé de te demander un service, que j’espère pouvoir rembourser prochainement […] Je ne t’ai rien demandé depuis sept ans, soit assez bonne pour m’accorder ceci, et ne me le refuse pas, cela me gênerait fort. »

53Ou par « Ma chère maman ».

Le Caire, 25 août 1887.
« Ma chère maman
J’écris encore une fois pour te prier de ne pas refuser de m’envoyer les cinq cents francs que je t’ai demandés dans ma lettre d’hier […] Mais, que cela soit ou non, tu me mettrais dans l’embarras de ne pas m’envoyer ladite somme de cinq cents francs, j’en ai fort besoin ; j’espère vous le rendre d’ici à la fin de l’année. »

54 Parfois, avec « Ma chère mère ».

Harar, le 21 Avril 1890.
« Pour moi, hélas je n’ai ni le temps de me marier […] Il m’est tout à fit impossible de quitter mes affaires […] Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par minute […] C’est désolant, cette trahison du cuir chevelu ; mais qu’y faire ?
Tout à vous ».
Harar, le 10 août 1890.

55

« Il y a longtemps que je n’ai reçu de vos nouvelles.
J’aime à vous croire en bonne santé, comme je le suis moi-même.
Pourrai-je venir me marier chez vous, au printemps prochain. Mais je ne pourrai consentir à me fixer chez vous. »
Harar, 10 Novembre 1890 (Un an avant sa mort à Marseille).
« En parlant de mariage, j’ai toujours voulu dire que j’entendais rester libre de voyager, de vivre à l’étranger et même de continuer à vivre en Afrique […] D’ailleurs, il y a une chose qui m’est impossible, c’est la vie sédentaire. »

56 Il finira sa vie en 1891 à Marseille, amputé d’une jambe suite à une synovite. Il écrira, durant toute cette période, de nombreuses lettres, à sa mère Vitalie, et surtout à sa sœur Isabelle, en exprimant des regrets de ne pas avoir su créer sa propre famille.

57Dans Passion, l’album d’une vie Rimbaud, Claude Jeancolas écrit :

58

« Dès le 22 mai, le docteur Trastour décida l’amputation. Aussitôt, en début d’après midi, Arthur avait envoyé un télégramme à sa mère pour qu’elle vienne le retrouver.
“Aujourd’hui toi ou Isabelle, venez Marseille par train express, lundi matin, on ampute ma jambe. Danger de mort. Affaires sérieuses à régler.
Répondez/ Rimbaud, Hôpital Conception.”
Le même jour, elle avait répondu par télégramme et partait sur le champ pour arriver le lendemain. Elle n’avait plus revu son fils depuis douze ans. Le mercredi 27 mai, l’amputation eut lieu […] Le 8 juin Vitalie décida de retourner à Roche […] Arthur fut désespéré de ce départ trop rapide, ne le comprit pas, ne le pardonna pas. »

59 Cet événement reste une énigme, mais probablement la trace, l’empreinte indélébile de cette « hainamoration » à jamais inassouvie.

60 Étrange, cette ambivalence de « haine « et « d’amour » tant du côté de la mère, que d’Arthur. Alors, cette haine originaire ne se nommerait-elle pas : Frédéric Rimbaud ? Le mari et l’homme, pour Vitalie, le père, pour Arthur.

61 Dans un des poèmes de l’Album Zutique, Rimbaud n’écrit-il pas :

62

« L’enfant qui ramassa les balles, le Pubère
Où circule le sang de l’exil et d’un père
Illustre, entend germer sa vie avec l’espoir » ?

63 Laura Jaffré dans, « Une vie de Rimbaud » rapporte :

64

« Souvent assis sur le bord de la cuvette, il pense à retrouver le visage de ce père presque inconnu… Au début il venait de temps en temps à la maison… mais lorsque Arthur a eu six ans, il a complètement cessé de rendre visite à sa femme et enfants. Arthur ferme les yeux pour essayer de se rappeler. Il revoit vaguement une moustache blonde. Des yeux bleus. Des lèvres épaisses… Seule une scène gravée dans sa mémoire fait surface avec une étrange netteté. Arthur voit un lourd plateau d’argent qui tombe à violemment à terre dans un bruit assourdissant. Chacun à son tour Vitalie et Frédéric, (père et mère) le jettent à terre. Ils se hurlent des mots méchants, des mots de Haine. Ils se crient qu’ils ne peuvent plus se supporter l’un et l’autre, qu’ils se détestent et qu’ils ne veulent plus vivre ensemble. Ils se disputent sans prêter attention au petit Arthur qui les regarde… »

65 D’ailleurs, Rimbaud n’écrira jamais à son père, n’ira jamais le revoir, même à son décès en 1878.

66 Un père passe et manque, et la « haine » vient à surgir, d’autant quand le silence des origines est à l’œuvre, celle du mari pour Vitalie, sa mère, celle du père, pour Arthur.

67 La haine, chez Rimbaud, est, à mes yeux, la trace inconsciente d’amour du « père oublié ».

68 La haine est un sentiment qui peut prendre des masques divers, de la dépression à la colère, du silence à la destruction, un sentiment « analysable ».

La « Haine » d’Arthur

69 Le « cas » Arthur, de l’enfant qu’il fut à l’adulte qu’il a été, est un véritable exemple « clinique » quant aux questions posées par la haine.

70 La haine fut, pour Arthur, avant tout un sentiment fort et durable d’aversion et d’hostilité envers des objets, l’un familial, l’autre sociétal, prenant parfois une tonalité active, ou passive par ses éprouvés.

71 La haine est en soi un moteur psychique, qui peut permettre parfois au sujet de ne pas s’effondrer.

72 Melanie Klein considérait d’ailleurs la haine primitive du bébé comme un processus d’adaptation psychologique, étape importante souvent nécessaire, quand on doit s’adapter à des bouleversements majeurs, sous condition de ne pas durer, pour le sujet, au-delà « d’une saison », ce qui ne fut pas le cas de Rimbaud.

73 La haine fut pour lui son « sentiment de lucidité », utile à sa vie, à ses écrits, poèmes et lettres.

74 À l’âge d’à peine 17 ans, en mai 1871, il écrivait, avec prémonition, son présent et son avenir dans son poème « Poète de sept ans ».

75 À propos de sa mère, et de son présent, il écrit : « Elle avait le bleu regard, qui ment » et aussi il dessine inconsciemment son « avenir ».

76

« À sept ans, il faisait des romans sur la vie
Du grand désert, où luit la liberté ravie »

77 Je finirai avec cette phrase du philosophe espagnol Jose Ortega y Gasset tirée des Études sur l’amour : « Haïr, c’est assassiner sans relâche », mais assassiner qui ou quoi ?

78 Question posée, et à résoudre pour les cliniciens, et pour nombre de nos patient(e)s adolescent(e)s.

Bibliographie

  • Jaffré, L. s.d. « Une vie de Rimbaud ». http://classe.provin.free.fr/rimbaud/vierimb.htm
  • Jeancolas, C. 1998. Passion Rimbaud. L’album d’une vie, Paris, Textuel.
  • Jeancolas, C. 2004. Vitalie Rimbaud. Pour l’amour d’un fils, Paris, Flammarion.
  • Lauru, D. 2015. De la haine de soi à la haine de l’autre, Paris, Albin Michel.
  • Le Fourn, J.-Y. 2005. « Arthur Rimbaud ou la solitude d’un manque de père », Adolescence, t.° 23, p. 173-177.
  • Le Fourn, J.-Y. 2018. « Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, les “Des-Astres” de l’amour », Imaginaire et Inconscient, n° 42, p. 33-41.
  • Ortega y Gasset, J. 2004. Études sur l’amour , Paris, Payot & Rivages.
  • Rimbaud, A. 2000.  Œuvres complètes, Paris, Le Livre de Poche, coll. « La Pochothèque ».
  • Winnicott, D.W. 1947. La haine dans le contre-transfert, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 2020.

Mots-clés éditeurs : ambivalence, amour, Haine, origines

Date de mise en ligne : 08/06/2021

https://doi.org/10.3917/ep.089.0056