Introduction. L'émotion, un mouvement vers l'autre ?
Pages 9 à 13
Citer cet article
- APTER, Gisèle,
- MELLIER, Denis
- et SAINT-CAST, Alexandrine,
- Apter, Gisèle.,
- et al.
- Apter, G.,
- Mellier, D.
- et Saint-Cast, A.
https://doi.org/10.3917/ep.049.0009
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- Apter, G.,
- Mellier, D.
- et Saint-Cast, A.
- Apter, Gisèle.,
- et al.
- APTER, Gisèle,
- MELLIER, Denis
- et SAINT-CAST, Alexandrine,
https://doi.org/10.3917/ep.049.0009
1Les émotions font partie intégrante de la vie, et sont particulièrement prégnantes dans nos métiers. Quelle place ont-elles dans le développement du tout-petit, de l’enfant, de l’adolescent ? Comment les intégrons-nous dans notre pratique ? Comment y faire face sans les occulter ? Les écouter sans qu’elles nous débordent ? Comment aider nos patients lorsque leurs émotions les font souffrir, lorsqu’elles leur font défaut, ou mettent en péril leur santé psychique ?
2Nous proposerons tout d’abord un repérage de ces termes souvent employés les uns pour les autres : affect, émotion, émoi, humeur, passion, etc., pris parfois dans des synonymies approximatives qui font le lit de malentendus et en brouillent les appréciations rigoureuses. Les émotions résisteraient-elles à leur saisie rationnelle ?
3« Les mots manquent aux émotions [1] », disait le poète. Les émotions se prêtent souvent mal aux mots. Est-ce une des causes du rejet dont elles ont fait l’objet, depuis la philosophie antique jusqu’à certaines théories de notre science actuelle, qui se fondent sur leur exclusion ? Comment mettre en relation l’émotion et l’effort pour la dire, sans les entendre dans une simple opposition de valeur ? Pouvons-nous trouver, dans la sensation et la reconnaissance de la richesse de ces éprouvés, enracinés dans un monde archaïque propre à chacun, une passerelle qui nous ouvrirait des perspectives de compréhension et de thérapeutique ?
4Le point organisateur de ce numéro prend sa racine de l’étymologie même du terme « émotion », qui vient du latin e movere, qui veut dire « ébranler », « mettre en mouvement ». L’émotion est avant tout mouvement. Mouvement qui n’est pas sans évoquer le mouvement pulsionnel freudien. Nous renouons ainsi avec l’approche psychanalytique classique où l’affect est envisagé comme un composant de la pulsion, tout en faisant place aux travaux plus actuels en psychologie cognitive et du développement, pour lesquelles le terme d’émotion est souvent privilégié, comme en psychologie sociale. Plus précisément, on peut dire, en suivant le travail de l’un d’entre nous [2], que « l’affect peut donner forme à des émotions qui pourront avoir une fonction communicative pour le sujet et implicitement pour les autres ». La souffrance, cependant, peut ne pas se trouver étayée par une expression émotionnelle repérable, et nous savons qu’il est important dans ce cas d’aider ces sujets à être à l’écoute de leurs ressentis, de leurs propres « mouvements internes ».
5Pour mieux épouser ce mouvement même, nous proposons un double trajet, du bébé à l’adolescent, et du corps biologique au corps social, en tant qu’ils sont les supports de nos émotions. Ce parcours nous permettra de rechercher le sens de différentes formes émotionnelles : les émotions primaires qui codent socialement nos échanges, les émotions esthétiques qui, au contraire, s’accordent subtilement aux variations des sensations, les émois qui signent explicitement un trouble pour le sujet et s’opposent ainsi à l’état plus étendu et diffus de l’humeur comme au sentiment, qui s’organise autour d’une représentation plus cognitive [3] ; mais de déterminer également un trajet d’humanisation pour chaque sujet. S’il est vrai que chaque émotion correspond à une modification de l’organisation chimique cérébrale, il faut aussi préciser qu’elle est liée à la manière dont le monde est perçu par le sujet, à sa mémoire, à sa personnalité, à sa maturation psychoaffective et à ses compétences relationnelles, à son histoire. L’émotion est la face visible des affects du sujet.
6Notre but est ainsi de mettre en lumière les ressorts profonds de l’émergence et de la métamorphose des émotions, pour envisager leur sens quant à la souffrance vécue par les bébés, les enfants ou adolescents que nous prenons en charge. De manière générale, nous serons attentifs au débordement des capacités d’élaboration du sujet dans ces voies bien différentes de passage de l’affect à l’émotion, où l’agir, comme le retrait, l’état anxieux ou les troubles à expression somatique sont des mécanismes qui incluent risques et développement. Nous étudierons tant les émergences émotionnelles que leurs transformations et impasses. Nous nous attacherons à la quête de sens des patients et des familles et explorerons les modalités thérapeutiques qui peuvent la soutenir, la transformer et en donner une réappropriation vivante.
7Partant du bébé, M.-S. Bachollet et D. Marcelli nous rappellent l’importance des travaux pionniers d’Ajuriaguerra sur le dialogue tonico-émotionnel, espace partagé où se fonde la subjectivité, à partir des échanges d’émotions. Cette communication multi-sensorielle intense est sensible aux aléas et tracas de chacun des partenaires de l’échange, et ses perturbations marquent pour longtemps le développement de l’enfant.
8R.-A. Belot introduit, avec la question des troubles à expression somatique, l’importance de la fonction du « pare-excitation » freudien, qui transforme les excitations du bébé en affects liés par des représentations, offrant ainsi la possibilité au sujet en construction, de prévenir les débordements pulsionnels dans l’appareil psychique. La clinique permettra ici de mesurer la place de l’affect et ses vicissitudes dans les interactions du bébé avec ses partenaires privilégiés. Il est à noter que c’est sur cette hypothèse qu’est proposée une compréhension de l’absence paradoxale de manifestations émotives dans les affections psychosomatiques.
9Dans une perspective davantage constitutionnelle, V. Quartier propose que la reconnaissance de la singularité des réactions émotionnelles d’un enfant, via la (re)construction clinique de son tempérament, est une étape souvent utile à l’établissement d’une alliance thérapeutique avec la famille. Elle autorise l’abord des problématiques personnelles des parents, et la manière dont celles-ci peuvent les desservir malgré eux dans leurs ajustements nécessaires aux besoins spécifiques de leur enfant. Le bébé est ici considéré comme un partenaire actif dont les réactions influent les éprouvés et les réponses de l’adulte. Il ne peut être considéré comme un récepteur des projections des adultes qu’il subirait et intègrerait passivement sans contribution propre.
10Avec l’adolescent, nous parcourrons une deuxième fois ce trajet du corps au lien social. F. Marty propose de parler de l’adolescent et de ses émotions, en envisageant les rapports que l’adolescent entretient avec son corps changeant et avec celui de l’autre. La violence de ce qu’il ressent (amour, haine, ennui, colère, peur, tristesse, honte, culpabilité, stupeur) témoigne de la violence de la métamorphose pubertaire. L’adolescence, plus que tout autre âge de la vie, requiert l’élaboration et l’intégration de ces émotions envahissantes dans une subjectivité reconnue, seule possibilité de donner sens à ce qui est vécu, d’éviter les impasses de l’agir violent.
11B. Brossard nous proposera quant à lui, dans une perspective sociologique non unifiante, et à partir de quatre entretiens approfondis avec des adolescents, de comprendre les phénomènes d’automutilation (ou blessures auto-infligées) en liant trois éléments : l’histoire personnelle des enquêtés, les modalités concrètes de leurs blessures et le système émotionnel qui leur donne sens, entendu plus généralement comme un ordre culturel et symbolique donné.
12Comment le corps, par ses manifestations toniques et émotionnelles peut-il nous renseigner sur l’état de nos patients, sur leurs malaises ou leurs mieux-être, sur une régression ou une avancée des traitements ? Comment l’art et le plaisir esthétique peuvent prendre sens dans les soins à médiation artistique ? Le débat entre prévention et thérapie gagnerait à inclure cette dimension du corps, de la pensée et du plaisir pour comprendre comment, dès la prévention, il est question déjà du soin.
13A. Simon montre avec beaucoup de subtilité comment « la peur d’avoir peur », quand les enjeux sont de vie et de mort, peut bloquer toute expression émotionnelle, chez le soignant ou chez la mère, voire chez le bébé. Les soignants doivent conjuguer leur savoir-faire pour lutter contre cette sorte de désertification d’échanges et d’affects dans la rencontre.
14La relation psychomotrice a une place toute privilégiée dans cette problématique. Fondée dès le départ sur cette attention au corps et à l’autre, elle permet la construction d’espaces où l’enfant peut se risquer à des expériences émotionnelles. L’article de F. Boscaini et A. Saint-Cast met en lumière l’un des but de la thérapie psychomotrice : proposer des expériences corporelles qui font émerger, vivre, extérioriser et partager les émotions du patient pour l’aider à les reconnaître et les accepter, au lieu de les subir et de subir les conséquences de ces souffrances sur son développement. Aborder les émotions dans une optique psychomotrice, c’est aussi rechercher le lien entre l’émotion et les troubles psychomoteurs, dans une prise en charge basée sur le dialogue corporel, vecteur de nouveauté, de création.
S. Cologne nous donnera un aperçu d’une pratique psychomotrice utilisant la danse comme médiation artistique, en interrogeant la place des émotions et la fonction du mouvement dansé et de l’espace scénique dans la thérapie de groupe. Cet espace thérapeutique, cet entre-deux scènes, grâce à l’espace d’exploration, d’expérimentation et de jeu qu’il ouvre à nouveau, peut-il s’offrir comme lieu de représentation de ce corps en mouvement, est-il un possible lieu de transformation des affects et des émotions et de changement des modes de relation à soi et aux autres ?
Si l’accent est mis de plus en plus dans tout travail professionnel sur l’importance d’écouter son propre ressenti, s’agit-il de savoir « gérer ses émotions », de décoder leur langage, de les utiliser, de les transformer ? L’étude de cas de S. Tessarech, orthophoniste, nous permettra d’entendre à quel point la pathologie mentale (notamment avec la problématique de la psychose) rend difficile la compréhension des relations transférentielles et contre-transférentielles pour chaque professionnel, et entre eux.
Ce dossier n’est pas exhaustif, il laisse ouverte la question de l’émotion, de ses manifestations et de son émergence, mais nous espérons que le lecteur pourra, avec nous, résister à une conception trop simpliste qui, après avoir condamné l’expression émotionnelle ferait actuellement son éloge. Les media cultivent l’émotion à l’envie. En arrimant l’émotion à l’histoire de son inscription tant corporelle que sociale, en l’envisageant comme la face changeante d’une dynamique plus profonde d’affects, nous pouvons lui restituer toute sa complexité. L’expérience émotionnelle naît avec le mouvement, dans la rencontre avec l’autre, parfois à notre corps défendant. Les enfants, les bébés et adolescents savent tout particulièrement susciter et éveiller l’émotion. Il est de notre responsabilité de les entendre…