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Article de revue

L'angoisse chez le bébé : de l'indifférenciation à la subjectivation et à la séparation

Pages 28 à 39

Citer cet article


  • Alvarez, L.
  • et Disnan, G.
(2009). L'angoisse chez le bébé : de l'indifférenciation à la subjectivation et à la séparation. Enfances & Psy, 42(1), 28-39. https://doi.org/10.3917/ep.042.0028.

  • Alvarez, Luis.
  • et al.
« L'angoisse chez le bébé : de l'indifférenciation à la subjectivation et à la séparation ». Enfances & Psy, 2009/1 n° 42, 2009. p.28-39. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2009-1-page-28?lang=fr.

  • ALVAREZ, Luis
  • et DISNAN, Giulia,
2009. L'angoisse chez le bébé : de l'indifférenciation à la subjectivation et à la séparation. Enfances & Psy, 2009/1 n° 42, p.28-39. DOI : 10.3917/ep.042.0028. URL : https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2009-1-page-28?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ep.042.0028


Notes

  • [1]
    Le présent travail doit beaucoup à une publication précédente, publiée sous la référence suivante : L. Alvarez et B.Golse, « L’angoisse de séparation : le temps de la révision des concepts », Réalités pédiatriques, 120, avril 2007, p. 32-38.

Approche épistémologique de l’angoisse chez le bébé

1Si la question de la peur et de l’angoisse chez l’adulte est l’objet de constructions théoriques et de positionnements cliniques qui encore aujourd’hui ne font pas l’unanimité, leur approche chez le bébé exige d’autant plus de rigueur que pour les appréhender nous devons renoncer dans une grande mesure aux outils conçus pour la psyché adulte. Ces raisons nous invitent à situer d’un point de vue épistémologique la notion d’angoisse chez le tout petit et à trouver dans une lecture évolutionniste et développementale un cadre de pensée suffisamment respectueux de la complexité de la construction du bébé, dans son intimité intrapsychique et dans ses dimensions interrelationnelles et intersubjectives.

Approche évolutionniste

2L’observation du monde animal nous amène à constater que les comportements de peur, conçue comme une réponse à une menace connue, définie, externe, et d’angoisse, qui renvoie à une menace inconnue, interne et vague, sont présents dans toutes les espèces étudiées de tétrapodes, depuis les reptiliens jusqu’à l’homme, en passant pas les oiseaux. De plus, les neurosciences nous montrent que le circuit de l’amygdale du lobe temporal et l’axe hypothalamo-hypophyso-suprarénal fournissent un substrat neurohormonal partagé dans les grandes lignes par toutes ces espèces et qui prépare son possesseur pour la fuite ou la défense (Kaplan et Sadock, 2003). Ainsi, la peur et l’angoisse permettent à l’individu de se mettre en phase avec les vicissitudes de l’environnement et de s’adapter pour survivre. La constance de ces structures du cerveau dit « primitif » et leur présence ubiquitaire dans le monde animal nous conduisent à considérer la peur et l’angoisse comme des trouvailles évolutives essentielles à la survie des espèces, tout au long de l’histoire de la vie sur terre.

3En revanche, l’angoisse de séparation n’est pas ubiquitaire, elle est l’apanage des espèces d’oiseaux et de mammifères ayant fondé leur survie sur la constitution d’une communauté, tout particulièrement au moment de la reproduction et de l’élevage des petits, vis-à-vis desquels les adultes assurent des soins et une présence protectrice. Rappelons les travaux de l’éthologue K. Lorenz décrivant les bébés oies véritablement aimantés par l’adulte investi par le phénomène de l’empreinte. Des recherches récentes (C. Trevarthen et K-J. Aitken, 2003) nous indiquent que chez l’humain le véritable enjeu pour l’évolution de l’espèce demeure moins dans les capacités des individus à confectionner des outils techniques que dans la nécessité pour le sujet et pour le groupe d’intégrer, garantir et transmettre la communauté des hommes, notamment par le langage. De cette manière, pour l’humain, le quotidien se situe, ontologiquement et phylogénétiquement, dans la dialectique entre l’individu et le groupe. L’ajustement de chaque individu dans cette dialectique est rendu possible par le développement d’une communication sophistiquée et par la capacité à créer, à réguler et à préserver des liens avec soi et avec ses congénères. Le langage et les liens se fondent chez l’homme sur ses capacités de représentation mentale et sur la modulation de ses affects et émotions. Ces réflexions donnent aux émotions et aux affects humains un relief autre que le seul aspect instinctuel : ils deviennent des avantages adaptatifs majeurs et élaborés, façonnés par des millions d’années d’évolution pour faire de l’homme un être de liens.

4Par ailleurs, l’angoisse de séparation est un phénomène universel chez l’humain (Quinodoz, 2002) : sentiment douloureux normal éprouvé par un individu lorsque la relation affective établie avec une personne de son entourage se trouve menacée d’interruption ou effectivement interrompue. La menace peut être réelle ou fantasmée. Il peut s’agir d’une menace sur le lien (perte d’amour) ou d’une perte réelle de la personne aimée. Le terme de « séparation » se réfère à une interruption provisoire des liens, le terme de « perte » s’applique quand celle-ci a un caractère définitif. L’angoisse de séparation témoigne de notre perception du caractère éphémère des relations humaines, de notre finitude, de l’existence d’autrui et de notre propre existence en tant que sujets différenciés et en lien les uns avec les autres. Ainsi, l’angoisse de séparation participe de la fondation de notre sentiment d’identité et d’exister, et de notre connaissance de l’autre.

Épistémologie psychanalytique de l’angoisse

5Les lignes précédentes situent l’angoisse et la peur comme des éprouvés, venus du fond des âges, qui infiltrent nos expériences quotidiennes, nous mettant en phase avec les aspects potentiellement menaçants de la réalité. Simultanément, d’autres formes d’angoisse, possédant une potentialité désorganisatrice, viennent parfois obérer la fluidité du fonctionnement psychique, figer les capacités adaptatives et amorcer des scénarios de répétition, phénomène enraciné dans des processus psychopatho-logiques. Nous trouvons donc ici toute la complexité de l’approche épistémologique de l’angoisse, éprouvé indispensable à la vie et à la survie pouvant aussi avoir valeur de manifestation de la détresse de l’appareil psychique et d’instrument des constructions pathologiques. Témoignent de cette complexité les différentes tentatives de théorisation que parcourt l’œuvre de S. Freud dès Esquisse d’une psychologie scientifique (1895) et Introduction à la psychanalyse (1916), en passant par Au-delà du principe de plaisir (1920) et Inhibition, symptôme et angoisse (1926), jusqu’aux Nouvelles conférences (1933). Ainsi sont convoqués les concepts d’« angoisse signal », « angoisse automatique », « peur » et « effroi », de même que les théories pulsionnelles et topiques de l’angoisse.

6En ce qui concerne le bébé, un certain nombre de points méritent d’être soulignés :

  • Les notions freudiennes énoncées s’adressent à un appareil psychique adulte, dont l’agencement et la structuration sont déjà acquis. Elles font notamment appel, à propos de l’angoisse signal, à la réviviscence des expériences archaïques, qui sont justement celles qui constituent l’éprouvé du bébé. De ce fait, bon nombre de ces concepts paraissent beaucoup trop adultomorphes pour être éclairants à l’approche de l’angoisse du bébé. Nous n’entrerons pas ici dans le passionnant débat de la situation du bébé à propos de la théorie de l’après-coup (Golse, 2006).
  • À l’aube de sa vie, les compétences remarquables dont dispose le bébé n’ont d’autre sens, du point de vue de la phylogénèse et de l’ontogénèse, que de l’orienter vers l’adulte humain, dont la rencontre assure la survie de son être somato-psychique face à la précarité de son existence. L’indifférenciation, l’inorganisation de ses éprouvés sensoriels, le besoin, le pauvre secours qu’il peut tirer de ses ébauches de symbolisation et le narcissisme illimité font de son corps un équivalent de sa psyché naissante (Golse, 1999).
  • L’observation du bébé nous laisse comprendre que la détresse est une expérience consubstantielle à son existence, du fait de sa prématuration. Le concept de prématuration rend compte plus fidèlement de la précarité première du bébé humain et des interdépendances vis-à-vis de l’adulte que la notion de néoténie, attachée à une lecture évolutionniste des compétences du nouveau-né. Cette prématuration est à l’origine des éprouvés de détresse qui émaillent le quotidien d’un bébé, expériences qui ont été théorisées par Freud sous le concept de « désaide » (Hilflosigkeit). De cette manière, le corps du bébé est à la fois la source et la matière perceptive d’expériences sensori-motrices, neurovégétatives et tonico-émotionnelles, comportant en permanence le risque de déborder ses capacités d’intégration et d’adaptation, le plongeant ainsi dans un éprouvé de détresse pluriquotidien. Le corps fournit aussi les compétences neuro-physio-psychologiques (tolérance aux changements d’état neurophysiologiques, habituation de la perception, réactivité neurovégétative, décharge motrice, régulations tonico-émotionnelles, sollicitation de la succion, déclenchement des conduites attachement) qui vont permettre au bébé d’organiser un premier niveau de réponse et de convoquer l’adulte pour transformer la qualité de son vécu (Alvarez et Golse, 2008). De ce fait, la mise en rythme des flux sensitivo-sensoriels est une première tentative d’organisation de l’expérience de tensions débordantes et d’affects massifs et confus, pouvant confiner à la détresse (Bullinger, 2004).
  • Dans ce registre interactif, un accordage affectif (Stern, 1989) de qualité, dépendant autant de l’adulte que du bébé, permet l’émergence d’un sentiment de continuité et de sécurité internes, la mise en sens des discontinuités, le repérage des invariants et leur répétition, et l’investissement de nouvelles virtualités par des variations respectueuses des rythmes. Dans ce contexte de sécurité et de prévisibilité, le bébé peut parcourir et intégrer l’alternance entre les états d’organisation/différenciation et désorganisation/indifférenciation, l’oscillation absence/présence de l’adulte et disponibilité/indisponibilité, situations qui sollicitent sa vie fantasmatique et ses ébauches de symbolisation. Apparaissent ainsi les premières tentatives de figuration de la fonction maternelle par les identifications intracorporelles (Haag, 1997), véritables équations symboliques des qualités de contenance, d’attachement et de réparation de la discontinuité, par la mise en scène des conduites d’auto-attachement et de rassemblement sur la ligne moyenne des deux moitiés du corps de l’enfant. Tous ces processus, alliant des expériences intimes et inter-actives, conduisent peu à peu le bébé à introjecter un objet d’arrière-plan garant de la solidité interne et de la fondation du narcissisme. Enfin, le vécu des moments de concordance et de désaccordage entre les états du bébé et ceux de l’adulte, dans leur double valence d’affects et de pensées, amène l’enfant à inférer le fonctionnement mental humain en termes d’états mentaux et à intégrer, à comprendre et à anticiper les siens et ceux des adultes de son entourage grâce à cette fonction réflexive, préalable à l’accès à l’intersubjectivité (Fonagy, 2004).
  • La rencontre quotidienne avec l’adulte doit permettre au bébé un double traitement de ses expériences. D’une part l’organisation de son vécu corporel des expériences sensori-motrices et tonico-émotionnelles dans un climat interactif particulier, par l’émergence progressive des premières structures de signification (fonction alpha de Bion, holding et handling de Winnicott, identifications intracorporelles de G. Haag) ; d’autre part, la sémiotisation de ses éprouvés (accordage affectif, interaction fantasmatique, object presenting) permettant de transformer ce qui est ressenti dans le partage en ce qui peut être progressivement symbolisé et inscrit dans le langage. Une entrave à ces processus, à l’échelle du bébé, des parents ou de l’interaction laisse le bébé dans un éprouvé de détresse qui ne lui permettra pas d’amorcer une dynamique développementale constructive, phénomène à la base de ce qui sera ultérieurement ressenti en termes d’angoisse.

L’ontogenèse de l’être humain

7Le développement de l’enfant a une double portée : la construction d’un sujet, unique et irremplaçable (subjectivation), capable de pensée, de désir et de langage, qui ne peut se construire et subsister qu’en lien avec d’autres humains (intersubjectivité) avec qui il partage un cadre de vie et une histoire commune. Ce paradoxe et ces tensions entre l’individu et le groupe s’inscrivent dans l’ontogenèse de chaque personne, et leur entrecroisement signera le parcours de chacun. En effet, il s’agit de la construction d’un être humain, à l’entrecroisement (Golse, 2006) du dedans et du dehors, du biologique et du relationnel, entrecroisement qui se fait dans un registre d’interdépendance, d’influences et de réciprocité – de nature épigénétique, diachronique et asymétrique – non seulement entre le corps du bébé et celui des adultes de son entourage, mais aussi entre les productions psychiques des uns et des autres. Ici la notion de rencontre est précieuse : un bébé irritable, difficilement consolable, peut mettre à l’épreuve les compétences d’une mère aimante ; la prématurité et la séparation précoce qu’elle impose peuvent brouiller la rencontre entre un bébé et ses parents ; une mère fragile peut être rassurée par les compétences et la vitalité de son bébé ; un bébé très compétent peut pâtir des liens incohérents, discontinus et insuffisants que son entourage lui impose. Il s’agit aussi de la rencontre de l’histoire des parents avec celle de l’enfant, si brève qu’elle puisse être (Alvarez et Golse, 2008).

8Nous pouvons identifier deux dialectiques dans cette ontogenèse : différenciation/indifférenciation et séparation/attachement. Elles concernent différents aspects du développement humain, simultanément, dans un rapport dialectique. Dans la clinique aussi elles sont intriquées et nous proposons de les observer séparément pour les besoins de l’exposé.

La subjectivation et les angoisses de différenciation : entre différenciation et indifférenciation

9Le bébé naît riche d’un équipement neuro-physio-psycho-logique surprenant et unique pour chaque enfant, qui fait de lui un être de communication, orienté d’emblée vers l’adulte. Pourtant, les formidables compétences du bébé ne lui permettent pas de donner du sens à son expérience de chaque instant et de survivre seul, raison pour laquelle il doit se lier aux adultes de son entourage pour organiser ses perceptions, mettre en forme sa pensée, métaboliser ses émotions, investir son corps et apprivoiser ses besoins. Ainsi, le quotidien d’un bébé est fait des multiples moments où son expérience ne s’organise pas (indifférenciation) et des moments où son vécu prend sens et s’organise (subjectivation) dans le lien avec des adultes (intersubjectivité). Dans le développement normal, cette alternance se stabilise progressivement, instituant l’enfant en tant que sujet et fondant son sentiment d’exister, processus qui culmine vers les 18 mois, âge de l’appropriation de la parole. Au cours de ce processus, le bébé commencera à se sentir exister comme un sujet différencié (différenciation soi/autre) d’un environnement désormais peuplé par d’autres humains, qui sont aussi des sujets différenciés et avec qui il est en lien. Cet énorme travail de mise en forme de la pensée, à la base du fonctionnement psychique des enfants et des adultes, se fait à notre insu dans le cours du développement normal, et sa faillite se trouve au cœur des grandes pathologies psychiatriques comme l’autisme et la psychose (Aulagnier, 1999).

10Ce sont donc les entraves à ce processus de subjectivation qui sont à l’origine des angoisses de différenciation, qu’il convient de ne pas confondre avec celles de séparation stricto sensu. Les angoisses de différenciation, plus archaïques, ont pour dénominateur commun différentes atteintes de la mise en forme de la pensée. Dans les cas les plus extrêmes, l’autisme et la psychose, il s’agit d’une part du confinement dans l’inorganisation des perceptions (stéréotypies), dans la non-structuration de la pensée, dans le débordement par les affects, phénomènes à l’origine des sentiments d’implosion, de liquéfaction, d’aspiration, de perte de la cohésion corporelle, de chute sans fin. D’autre part, les angoisses de différenciation peuvent participer de l’intolérance de ces enfants aux moindres modifications de leur environnement (Volkmar et al., 2002) et du surinvestissement étrange de certains objets ou activités. Aussi, il peut y avoir une participation des ces angoisses aux troubles du sommeil qui émaillent l’évolution de ces enfants. Ainsi, l’interruption d’une activité, la mise à distance d’un objet ou d’une personne, les réaménagements du cadre de vie peuvent s’accompagner d’intenses angoisses.

11Dans le cadre des troubles de la personnalité, les angoisses de différenciation peuvent prendre la forme d’une hyperactivité désordonnée, d’explosions de violence, de troubles du sommeil, d’un évitement des affects et d’investissements massifs de personnes ou situations dont l’éloignement peut susciter des angoisses qui risquent de se confondre avec des angoisses de séparation.

L’intersubjectivité et les angoisses de séparation : entre attachement et séparation

12La différenciation et la séparation font partie du même processus d’ontogenèse de la personne. Il s’agit de deux modalités qui concourent, différemment, à la subjectivation pour la première et à l’intersubjectivité pour la seconde. Elles opèrent donc simultanément et harmonieusement tout au long de la vie, d’autant plus que la différenciation est prépondérante à l’aube de la vie psychique et que la séparation nécessite un certain degré de différenciation soi/autre. Si pour les angoisses de différenciation pathologiques la question de la fragilité neuro-psycho-physio-logique des enfants est importante, pour la pathologie de la séparation le facteur crucial est celui de la discontinuité, de l’insuffisance et de l’incohérence des liens avec l’entourage, mais aussi celui de la projection sur l’enfant, de la part de ses parents, de leurs fantasmes, traumatismes et angoisses diverses. C’est ici le registre de la carence, de la négligence (Molitor et Mayers, 2002), avec une myriade de situations possibles susceptibles d’insécuriser les liens entre les adultes et les enfants.

La théorie de l’attachement

13L’enjeu de cette deuxième dialectique, entre séparation, autonomisation et besoins d’attachement, se joue de manière critique pendant les deuxième et troisième semestres de la vie. En effet, les expériences multiples et changeantes du quotidien amènent l’enfant à se positionner face au conflit entre le sentiment de sécurité garanti par la proximité de l’adulte et la jouissance éprouvée par l’exploration et la compréhension du monde à distance du même adulte (Fonagy, 2004). Soulignons ici certains aspects essentiels de la théorie de l’attachement, proposée par J. Bowlby dans les années 1960, développée par ses élèves (M. Main, M. Ainsworth, I. Bretherton) et fondée sur la double source épistémologique des travaux sur l’éthologie et des conceptions psychanalytiques :

  • L’attachement est un besoin biologique, faisant partie des conduites d’autoconservation partagées avec les autres espèces animales, à l’origine d’un comportement inné dont le but est de maintenir la proximité du bébé avec la figure d’attachement pour en retirer un vécu interne de sécurité. Le besoin d’attachement est médiatisé par cinq conduites visant à modifier ou rétablir la présence de l’adulte : la succion, les cris, les pleurs, le suivi du regard et l’agrippement. En revanche, l’attitude de l’adulte face aux besoins d’attachement de l’enfant n’est pas instinctuelle, elle est faite d’affects et de pensées infiltrés par la sexualité et l’histoire singulière de chacun.
  • La réponse à ce besoin d’attachement va se stabiliser autour du deuxième semestre, une fois que le bébé a suffisamment avancé dans le processus de différenciation, sous la forme de types d’attachement différenciés et uniques avec les principaux adultes de son entourage. C’est l’attachement différencié qui signera désormais les liens singuliers et exclusifs de chaque enfant avec ses parents, évolution dont témoigne l’angoisse de l’étranger vers le huitième mois de vie (Pierrehumbert, 2003).
  • Si dans le quotidien la réponse apportée par les adultes lors du déclenchement des conduites d’attachement de l’enfant (stratégie primaire) est le plus souvent en adéquation avec les besoins d’attachement, le sentiment de sécurité interne éprouvé par l’enfant lui permettra de s’adonner à l’exploration du monde et à l’intégration de ces expériences dans la construction de sa personne. En revanche, si l’enfant fait l’expérience d’une inadéquation coutumière de l’attitude des adultes face au déclenchement de ses conduites d’attachement, celui-ci déploiera une stratégie secondaire (Bader et Pierrehumbert, 2003) pour se prémunir contre la détresse : une éviction de la confrontation avec rejet (type évitant) par une désactivation des conduites d’attachement ou, au contraire, une suractivation de ces conduites induisant l’engagement de l’adulte (type ambivalent). De cette manière, la stratégie secondaire fonctionne sur le mode bipolaire : activation-désactivation. À une extrémité, nous retrouvons une intolérance aux signaux impliquant une demande de réconfort, comportant la mise à distance des affects négatifs, le retrait, le clivage, le déni. À l’autre pôle, nous observons des conduites reflétant une hypervigilance émotionnelle avec une recherche inappropriée et perpétuellement déçue d’attention avec hostilité (Pierrehumbert, 2003) et recherche de rétorsion à l’égard de l’adulte.

Le processus de séparation

14Conjointement aux processus de différenciation et d’attachement et en influence réciproque se met en place le processus de séparation. Nous avons précédemment situé le quotidien d’un bébé dans l’alternance de moments d’indifférenciation et de moments où il accède à la différenciation soi/autre (subjectivation) par le lien avec son entourage (intersubjectivité), opération psychique que nous avons qualifiée de « mise en forme de la pensée ». L’expérience répétée de moments de différenciation soi/autre, dans un climat affectif particulier et à l’intérieur d’une modalité spécifique d’attachement avec ses parents, va susciter chez l’enfant l’émergence du sentiment d’exister en tant que sujet différencié, en lien avec d’autres sujets différenciés. Cette situation aura deux conséquences essentielles :

  • L’enfant, sujet désormais différencié, va déployer sur les adultes de son entourage des désirs, des attentes mais aussi de l’angoisse et de la colère du fait de l’impossibilité pour les parents de satisfaire immédiatement tous ses besoins. De ce fait, l’enfant convoque une véritable mise en scène fantasmatique autour des liens qui l’unissent à ses parents, constituant ainsi un espace psychique où auront lieu des actions entre des personnages selon un scénario offrant un compromis entre la réalité de son quotidien avec les adultes et ses désirs et angoisses. La fantasmatisation est à entendre alors comme la tentative de l’enfant de comprendre et peut-être de maîtriser la distance qui sépare d’une part la réalité de son expérience et, d’autre part, ses désirs et angoisses. Elle fait appel aux capacités précoces de symbolisation. La rencontre quotidienne avec les adultes qui, eux aussi, ont mis en forme leur pensée et la mettent en scène vient façonner cette construction du psychisme de l’enfant. Ainsi, un bébé de 7 mois qui se réveille de sa sieste en pleurant peut en vouloir à sa mère de n’avoir pas soulagé son besoin pendant son sommeil avant même qu’il ne se manifeste (mauvaise mère qui se refuse ou fausse mère qui supplante la vraie), peut avoir peur qu’elle ait disparu ou qu’il l’ait endommagée. Une mère sûre de ses capacités maternelles pourra contenir la mise en acte de cette fantasmatisation et lui donner du sens dans les échanges qu’elle lui proposera. Une mère fragile se sentira dénoncée dans son incapacité maternelle, éprouvant tout à la fois un effondrement culpabilisé et une hostilité vis-à-vis du bébé, sentiments et attitudes qui risquent de confirmer l’enfant dans ses fantasmes.
  • Faire l’expérience nécessaire et constructive de la différenciation et de la séparation impose ainsi à l’enfant le constat de la brèche intersubjective qui s’ouvre entre lui et l’adulte, sentiment angoissant dans le développement normal et qui est à l’origine des angoisses de séparation habituelles. Il s’agirait d’un tribut à payer pour sortir des marécages de l’indifférenciation.
De cette manière, si l’enjeu de la différenciation est la mise en forme de la pensée, celui de la séparation est sa mise en scène. Cette mise en scène fantasmatique est une des origines des angoisses de séparation habituelles des enfants (crainte de disparition, d’endommagement des parents par la colère et la haine, crainte de rétorsion des parents, crainte d’effondrement). Cette mise en scène fantasmatique de la pensée est une modalité psychique qui accompagnera le sujet la vie durant, soutenue par la mise en forme de la pensée. Le fonctionnement intriqué de la mise en forme et de la mise en scène de la pensée conduira l’enfant, grâce à la symbolisation et à la capacité de liaison, vers la mise en sens de sa pensée. Celle-ci donnera du sens aux deux autres, permettant l’élaboration des conflits et la sublimation et autorisant la disponibilité de la pensée pour les apprentissages (Aulagnier, 1999).

15Insistons sur la rencontre entre la vie fantasmatique naissante de l’enfant et celle de l’adulte où le bébé a une place assignée, rencontre porteuse de nouvelles virtualités dans le développement normal, ou confinant les grands et les petits dans des difficultés diverses lors de situations pathologiques. La mise en scène fantasmatique des parents implique l’enfant selon diverses thématiques : angoisses de mort (souvent sans substrat biologique, mort subite du nourrisson), réactualisation d’un deuil du passé (ivg, fausse couche, perte périnatale, stérilité, décès d’un être cher) ou de tout autre événement traumatique (rupture, abandon, inceste), ambivalence et hostilité insupportablement portées, sentiments d’incompétence parentale.

En conclusion

16Nos points de vue sur les différents éprouvés du bébé nous suggèrent que la détresse, l’angoisse et la peur appartiennent à des dynamiques successives du développement, allant de la plus archaïque à la plus sophistiquée, mais coexistant lors de la stabilisation de l’intersubjectivité :

  • Ainsi, l’universalité de l’éprouvé de détresse et sa fonction, nécessaire dans la construction de la psyché naissante, situent cette expérience dans la dynamique du processus originaire, dont l’enjeu est celui de la mise en forme de la pensée (Aulagnier, 1999), par le parcours de la dialectique différenciation/indifférenciation. La détresse serait donc un éprouvé dans l’indifférenciation et l’inorganisation, confinant le bébé sous le mode intransitif à une mise en question de l’accès à l’intersubjectivité. Les angoisses archaïques renverraient à un confinement du fonctionnement psychique dans les limites du processus originaire.
  • L’avancement dans le processus de subjectivation, autour du deuxième semestre, convoque une véritable mise en scène fantasmatique de la pensée, opération psychique qui accorde à l’expérience de détresse la valeur sémiotique de l’angoisse. Il s’agit ici de la transformation du sentiment de détresse du fait du processus de séparation/individuation. De cette manière, l’angoisse devient un des éprouvés qui colorent les mises en scène fantasmatiques sous le régime du processus primaire et sous un mode transitif. Les angoisses psychotiques renverraient à une faillite des articulations entre processus originaire et processus primaire.
  • Enfin, la peur peut être considérée comme une sophistication du développement qui n’advient qu’au moment de l’accès au statut de sujet, sous le régime du processus secondaire. Ce n’est que lors de l’avènement de la mise en sens de la pensée que le sentiment d’angoisse peut faire appel à des représentations suffisamment stabilisées dans l’appareil psychique par le processus secondaire, pour que leur liaison permette l’émergence de l’éprouvé de peur d’un objet déterminé. À ce point, un jeu subtil entre processus primaire et processus originaire pourrait faire émerger les premiers symptômes phobiques, du fait de la fixation d’un objet réel par la mise en sens de la pensée que la mise en scène fantasmatique attache à une chaîne associative allant dans le domaine des conflits inconscients.

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Mots-clés éditeurs : analyse psychopathologique, angoisses de différenciation et de séparation, attachement, bébé, épistémologie, fantasmes, intersubjectivité, subjectivation

Date de mise en ligne : 22/06/2009

https://doi.org/10.3917/ep.042.0028