Article de revue

Nietzsche, lecteur de Dostoïevski

Chroniques d’un coup de foudre intellectuel

Pages 19 à 31

Citer cet article


  • Tomasi, F.
  • et Noël-Lemaître, C.
(2020). Nietzsche, lecteur de Dostoïevski Chroniques d’un coup de foudre intellectuel. L’Enseignement philosophique, 70e Année(3), 19-31. https://doi.org/10.3917/eph.704.0019.

  • Tomasi, Florian.
  • et al.
« Nietzsche, lecteur de Dostoïevski : Chroniques d’un coup de foudre intellectuel ». L’Enseignement philosophique, 2020/3 70e Année, 2020. p.19-31. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-l-enseignement-philosophique-2020-3-page-19?lang=fr.

  • TOMASI, Florian
  • et NOËL-LEMAÎTRE, Christine,
2020. Nietzsche, lecteur de Dostoïevski Chroniques d’un coup de foudre intellectuel. L’Enseignement philosophique, 2020/3 70e Année, p.19-31. DOI : 10.3917/eph.704.0019. URL : https://shs.cairn.info/revue-l-enseignement-philosophique-2020-3-page-19?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/eph.704.0019


Notes

  • [1]
    F. Dostoievski, Les Frères Karamazov, 1923, p. 252.
  • [2]
    F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, traduction par G.-A. Goldschmidt, Paris, Livre de poche, 1983, p. 79.
  • [3]
    J. Catteau, « De l’esprit du nihilisme chez Dostoievski », Revue de théologie et de philosophie, n° 53, 2003, p. 25.
  • [4]
    L. Chestov, La Philosophie de la tragédie : Dostoievski et Nietzsche, Paris, Le Bruit du temps, 2012.
  • [5]
    L. Arréat, « Ferdinand Tönnies. Der Nietzsche Kultus », Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome 44, n 9, septembre 1897, p. 324.
  • [6]
    J. Filloux, « Nietzsche et le mal. Du chaos à l’étoile dansante », Imaginaire et inconscient, n° 19, 2007, p. 69.
  • [7]
    A. Besançon, « Dostoïevski », Communication prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 10 février 2003.
  • [8]
    F. Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis si avisé, § 3.
  • [9]
    S. Freud, A. Zweig, Correspondance, 1927-1939, Paris, Gallimard, 1973, p. 115.
  • [10]
    F. Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, Divagations d’un inactuel, § 45.
  • [11]
    S. Freud, « Dostoïevski et le parricide », Résultats, idées, problèmes, tome 2, Paris, PUF, 1995, p. 141.
  • [12]
    J.-M. Rouart, Ces amis qui enchantent la vie, Paris, Laffont, 2015.
  • [13]
    F. Nietzsche, Par-delà Bien et Mal, § 62.
  • [14]
    F. Nietzsche, Fragments posthumes, tome X, p. 27.
  • [15]
    F. Nietzsche, Fragments posthumes, tome IV, p. 212.
  • [16]
    F. Nietzsche, Fragments posthumes, IX Automne 1887, p. 130.
  • [17]
    F. Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts, Paris, GF-Flammarion, 2014, p. 111.
  • [18]
    Ibid., p. 112.
  • [19]
    F. Nietzsche, Fragments posthumes, IV, Printemps 1888, p. 120.
  • [20]
    F. Dostoïevski, Les Carnets du sous-sol, traduction par A. Marcowicz, Paris, Actes Sud, 1992, p. 15.
  • [21]
    F. Dostoïevski, Crimes et châtiment, Paris, La Pléiade, 1950, p. 96.
  • [22]
    S. Freud, Dostoïevski et le parricide, Résultats, idées, problèmes, Tome 2, Paris, PUF, 1995.
  • [23]
    L. Allain, Dostoïevski et Dieu, La morsure du divin, Lille, Presses universitaires de Lille, 1991, p. 13.
  • [24]
    G. Brandes à F. Nietzsche, lettre du 16 novembre 1888, tome 3 de la Correspondance de Nietzsche, p. 322.
  • [25]
    F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathroustra, op. cit., Lire et écrire, p. 55.

1La question de l’influence que l’œuvre de Dostoïevski a pu avoir sur la pensée de Frédéric Nietzsche a déjà alimenté quelques études en histoire de la philosophie et en littérature comparée. Citons parmi les principales : La philosophie de la tragédie de Léon Chestov (1901), « Nietzsche et Dostoïevski » de Charles Andler (1930), le récent Nietzsche and Dostoevsky : On the verge of nihilism de Paolo Stellino (2015) ou encore Nietzsche and Dostoevsky. Philosophy. Morality. Tragedy (2016) de Jeff Love et Jeffrey Metzger. La plupart des travaux publiés soulignent les points de rencontre et de divergence entre ces deux auteurs afin de situer la spécificité de chaque pensée. Il en est ainsi de Bessa Myftiu (Nietzsche et Dostoïevski éducateurs, 2004) qui se centre sur la conception de l’éducation chez Nietzsche et chez Dostoïevski en vue d’y repérer des éléments de nature à soumettre notre système éducatif contemporain à la critique. Raphaël Célis (Enfance et compassion chez Nietzsche et Dostoïevski, 2003) se propose de comparer la symbolique de l’enfance dans la philosophie nietzschéenne et dans les romans de Dostoïevski pour y trouver une clef de décryptage de leur éthique. Il faut dire qu’il se dégage de la lecture du romancier russe et du philosophe des points communs troublants. À titre d’exemple, les deux auteurs du dix-neuvième siècle jettent le soupçon avec un accent similaire sur le prétendu amour du prochain. Discutant avec son frère Aliocha, Ivan Karamazov avoue ne pas comprendre comment il est possible d’aimer son prochain.

2

Je dois t’avouer une chose, commença Ivan, je n’ai jamais pu comprendre comment on peut aimer son prochain. C’est précisément, à mon idée, le prochain qu’on ne peut aimer ; du moins ne peut-on l’aimer qu’à distance. J’ai lu quelque part, à propos d’un saint, « Jean le Miséricordieux », qu’un passant affamé et transi, vint un jour le supplier de le réchauffer ; le saint se coucha sur lui, le prit dans ses bras et se mit à insuffler son haleine dans la bouche purulente du malheureux, infecté par une horrible maladie. Je suis persuadé qu’il fit cela avec effort, en se mentant à lui-même, dans un sentiment d’amour dicté par le devoir, et par esprit de pénitence. Il faut qu’un homme soit caché pour qu’on puisse l’aimer ; dès qu’il montre son visage, l’amour disparaît. [1]

3En 1864, à la mort de sa première épouse, Marie Dmitrievna, Dostoïevski écrivait déjà « Aimer son prochain comme soi-même, selon le précepte du Christ, est impossible ». Nietzsche manifeste la même incompréhension du prétendu amour du prochain, qui ne peut à ses yeux résulter que d’un affaiblissement de tout instinct d’affirmation de soi. De ce fait, il peut écrire dans Ainsi parlait Zarathoustra :

4

Vous vous empressez auprès du prochain et vous exprimez cela par de belles paroles. Mais je vous le dis : votre amour du prochain, c’est votre mauvais amour de vous-mêmes. Vous entrez chez le prochain pour fuir devant vous-mêmes et de cela vous voudriez faire une vertu : mais je pénètre votre « désintéressement ». Le toi est plus vieux que le moi ; le toi est sanctifié, mais point encore le moi : ainsi l’homme s’empresse auprès de son prochain. Est-ce que je vous conseille l’amour du prochain ? Plutôt encore je vous conseillerais la fuite du prochain et l’amour du lointain. [2]

5Les deux auteurs sont considérés, à tort ou à raison, comme de véritables prophètes. C’est le cas de Dostoïevski, qualifié à l’occasion de l’hommage qui lui fut rendu par Dimitri Merejkovski, pour l’anniversaire de sa mort, de prophète de la révolution russe [3]. C’est également le cas de Nietzsche se qualifiant lui-même de « poète-prophète » dans une lettre du 21 mars 1885 adressée à Peter Gast.

6Toutefois, l’analyse des liens qu’il est possible de tisser dans l’œuvre de ces deux âmes bouillonnantes n’est pas pour autant une tâche aisée. Cela pour deux raisons. D’une part, au-delà d’une première impression étonnante de familiarité entre les deux auteurs, les preuves explicites d’un emprunt par Nietzsche à la pensée de Dostoïevski sont rares. Si certains voient dans le personnage de Raskolnikov la figure du surhomme qui aurait pu inspirer Nietzsche, une reconstitution fine de la découverte de Dostoïevski par le philosophe allemand dément toute influence des romans de l’auteur russe sur le concept de surhomme, lequel a été élaboré par Nietzsche bien avant sa lecture de Dostoïevski. D’autre part, pour reprendre une formule empruntée à Léon Chestov, « seul un écrivain russe peut percevoir toutes les voix qui se mêlent dans la profonde forêt murmurante de Dostoïevski[4] ». Sans doute pour comprendre l’âme russe faut-il l’avoir un peu soi-même ou du moins être familier de la culture slave. Néanmoins, quand il est question du rapport entre Nietzsche et Dostoïevski, ne confond-on pas la reconnaissance d’un tour d’esprit commun entre deux penseurs exaltés et une influence voire une dette réelle du philosophe allemand à l’égard du romancier russe ? Il faut dire que Nietzsche est tout autant poète que philosophe. Il suffit de penser aux dizaines de poèmes qui parcourent ses œuvres, du Gai savoir à l’Antéchrist, ou au style d’Ainsi parlait Zarathoustra, écrit comme une composition musicale, où la rythmique des phrases structure la lecture de l’œuvre, bâtie comme un « poème ou un cinquième évangile », comme Nietzsche l’écrit à son éditeur dans une lettre du 2 février 1883. Ainsi, pour Lucien Arréa, « poète plus que philosophe, esprit nullement scientifique, partagé entre les influences qu’il subit toujours quand il les nie »[5], Nietzsche serait, du moins dans le portrait qu’en dresse Ferdinand Tonnes, le véritable Hamlet de la pensée moderne.

7Dans cet article, nous proposerons une reconstitution de l’influence de Dostoïevski sur Nietzsche à partir de tous les éléments du corpus nietzschéen faisant référence au romancier russe. Cette démarche est pleinement justifiée dans la mesure où les aphorismes nietzschéens composent une mosaïque de références aux multiples auteurs, philosophes, poètes ou artistes que le philosophe abhorre ou au contraire admire. Les textes de Nietzsche prennent ainsi la forme d’une galerie de portraits insolites et caustiques allant du « Chinois de Königsberg » (manière pour Nietzsche de faire référence au caractère besogneux et discipliné de Kant) au parfait représentant de la poésie lyrique qu’est Heinrich Heine, auquel le philosophe ne cesse de se comparer. Afin d’analyser le rôle qu’a pu jouer la rencontre intellectuelle avec Dostoïevski pour la philosophie de Nietzsche, nous procéderons en deux temps. Dans un premier temps, nous reconstituerons la chronologie de la découverte du romancier russe par Nietzsche à partir d’une recension de sa correspondance. Puis, dans un second temps, nous analyserons à partir de trois thèmes particuliers le sens et la portée des références nietzschéennes au romancier russe.

I – Reconstitution d’une rencontre, fruit d’un heureux hasard

8La reconstitution de la chronologie de la découverte de Dostoïevski par Nietzsche est d’autant plus importante que la dette du philosophe allemand vis-à-vis de l’écrivain russe est parfois exagérée. Ainsi pour Janine Filloux, « la rencontre de Nietzsche avec Dostoïevski a été décisive pour penser le mal » [6]. Pour Alain Besançon, ce serait dans Le Sous-sol que le philosophe allemand aurait trouvé « la formule du ressentiment »[7]. L’analyse de la correspondance de Nietzsche entre 1887 et 1888 nous permet d’écarter ces emprunts, sans laisser aucune place au doute.

9En effet, une lettre à Peter Gast datée du 13 février 1887 nous apprend que Nietzsche a découvert les écrits de Dostoïevski dans une librairie de Nice au début de l’année 1887. « Connaissez-vous Dostoïevski ? », écrit-il, « Stendhal excepté, personne ne m’a procuré cette joie et cette surprise. Un psychologue avec qui je m’entends ». Le 12 janvier 1887, Nietzsche faisait déjà allusion à Dostoïevski dans un simple post-scriptum d’une lettre à Franz Overbeck. À compter de la lettre du 13 février 1887, la correspondance de Nietzsche reste jalonnée de références à l’écrivain russe. Dans une lettre écrite à Overbeck le 23 février 1887, Nietzsche exprime à nouveau la joie de cette rencontre intellectuelle « C’est par un hasard semblable que j’ai découvert Schopenhauer dans ma vingt et unième année et Stendhal au cours de ma trente-cinquième ». Ces rencontres inattendues sont le fruit d’un heureux hasard pour Nietzsche puisque le philosophe se trouve ainsi confronté à un auteur capable de mettre en scène des personnages qui illustraient parfaitement ce qu’il avait en tête lui-même. Dans la lettre du 23 février, il poursuit :

10

L’affinité instinctive a parlé tout de suite. Ma joie a été extraordinaire. Il me faut remonter jusqu’à ma rencontre avec le Rouge et le Noir de Stendhal pour me souvenir d’une joie pareille.

11Quand on sait à quel point Nietzsche loue Stendhal, la formule ne peut être prise à la légère :

12

Stendhal, l’un des plus beaux hasards de ma vie – car tout ce qui en elle fait date, c’est le hasard, jamais une recommandation qui me l’a amené –, est absolument appréciable avec son œil de psychologue précurseur, avec sa patte pour les faits, qui évoque le voisinage des plus grands des réalistes (ex ungue Napoleonem). [8]

13Nietzsche admire alors le romancier français pour trois raisons précises : pour son sens de l’écriture de la psychologie des personnages, pour son réalisme et pour son athéisme. Nietzsche pense retrouver, en ce début d’année 1887, ces trois éléments chez Dostoïevski. Le 7 mars, il précise à Peter Gast :

14

Pour moi, il en va de Dostoïevski comme autrefois de Stendhal ; le contact le plus fortuit, un livre feuilleté dans une librairie, un auteur dont on ne connaît que le nom – et soudain un brusque instinct vous avertit que vous avez trouvé là un parent.

15Dans cette lettre, Nietzsche révèle qu’il a tenté de se renseigner sur la vie de Dostoïevski. Il sait encore peu de choses sur celui qu’il suspecte d’être une âme sœur, un psychologue à sa hauteur. Nietzsche attribue la force de l’intuition psychologique repérée chez l’écrivain russe aux années de bagne endurées en Sibérie. « Cette époque a été décisive : il a découvert la force de son intuition psychologique, plus encore, sa sensibilité en a été adoucie et gagna en profondeur. » Ainsi, le 12 mai 1887, Nietzsche écrit à Malwida von Meysenburg :

16

À Zurich, j’ai rendu visite à l’exquise Mademoiselle von Schirnbofer, qui rentrait juste de Paris, incertaine de son avenir, de ses intentions, de ses perspectives, mais tout comme moi, passionnée de Dostoïevski.
(Dernières lettres, p. 35)

17Au fil des mois, cependant, l’enthousiasme de Nietzsche se teinte de restrictions, jusqu’à une lettre adressée à Georg Brandes à Copenhague, en date du 20 novembre 1888, où il écrit :

18

Je crois absolument à ce que vous dites de Dostoïevski ; je l’estime par ailleurs pour être le matériau psychologique le plus riche que je connaisse, je lui suis reconnaissant, malgré toute la répugnance qu’il inspire à mes instincts les plus bas.
(Dernières lettres, p. 106)

19Nietzsche reconnaît néanmoins avoir appris de Dostoïevski comme il avait appris de Pascal, « le seul chrétien logique ». La fascination de Nietzsche devant Dostoïevski semble ici teintée de déception, voire de répulsion face à ce qui n’est finalement qu’un talentueux décadent. Ainsi, le philosophe allemand a effectivement « rencontré » l’œuvre de Dostoïevski en 1887. Les écrits du philosophe allemand antérieurs à cette date ne doivent absolument rien à l’écrivain russe et toute similarité ne peut être qu’un jeu d’écho découlant de l’affinité élective entre deux esprits réagissant contre le nihilisme de leur temps.

20En 1887, Nietzsche est déjà l’auteur d’une œuvre abondante (Aurore, 1881 ; Le Gai savoir, 1882 ; Ainsi Parlait Zarathoustra, 1885 ; Par-delà Bien et Mal, 1886 ; La Généalogie de la Morale, 1887 pour ne citer que les principaux écrits). L’architecture de sa philosophie est posée et publiée. Elle ne doit rien à Dostoïevski. Cela ne veut pas dire que l’influence de Dostoïevski sur Nietzsche soit nulle, mais il ne faut pas l’exagérer. Cette influence ne peut s’exprimer que dans les écrits postérieurs à février 1887 c’est-à-dire dans le Crépuscule des Idoles (1888), L’Antéchrist et Ecce Homo (1888), Le Cas Wagner, Nietzsche contre Wagner et les Fragments posthumes. Il convient en outre de souligner l’absence de référence à Dostoïevski dans l’ouvrage Ecce Homo, sorte d’autoportrait philosophique esquissé par le philosophe allemand. Cette absence, dans le tourbillon de penseurs et d’hommes de lettres mentionnés par Nietzsche, peut surprendre. Stendhal, Shakespeare, Molière, Corneille, Pierre Loti, Anatole France, Lord Byron trouvent leur place dans la liste de ceux qui ont ouvert la voie au philosophe et sont cités dans la partie intitulée « Pourquoi je suis si avisé ». Pour Georges Morel, le défaut de référence à l’écrivain russe dans Ecce Homo ne mérite aucun commentaire, et ne permettrait en tout cas de ne rien déduire quant au rapport de Nietzsche à Dostoïevski. Mais n’est-il pas possible de trouver dans cette absence de mention de Dostoïevski un élément indiquant qu’il ne saurait y avoir de dette du philosophe allemand à l’égard du romancier russe ? La rencontre avec Dostoïevski aurait simplement permis à Nietzsche de trouver un univers peuplé de personnages susceptibles d’illustrer sa pensée. Rien de plus.

21L’analyse de la correspondance de Nietzsche nous permet de reconstituer ce que le philosophe allemand a pu lire de Dostoïevski. Nietzsche ne lit pas le russe ; il découvre Dostoïevski à partir de traductions françaises et allemandes, dont il déplore les imperfections dans une lettre adressée à August Strinsberg à Holte en novembre 1888 (Dernières lettres, p. 110). Dans sa lettre à Peter Gast du 7 mars 1887, il indique avoir découvert Dostoïevski avec la traduction française de L’Esprit souterrain. Cette « musique inconnue », il la qualifie de « trait de génie psychologique » dans lequel il retrouve une satire efficace et audacieuse du « Connais-toi toi-même » socratique. Nietzsche affirme avoir été véritablement « grisé de joie » par cette lecture. Le philosophe allemand a également lu Souvenirs de la maison des morts, roman qui se déroule dans un bagne de Sibérie, pour lequel Dostoïevski a utilisé ses souvenirs personnels. Et nous savons par sa correspondance que Nietzsche a lu Humiliés et offensés (publié en 1861), l’Idiot (publié en feuilleton de 1867 à 1868) et probablement Crimes et châtiments qu’il évoque.

22Nietzsche semble donc avoir offert un intérêt tout particulier à l’œuvre du romancier russe, pour lequel il semble avoir développé un véritable appétit de lecteur (il lit cinq romans du même auteur sur une très courte période). Autant de lectures qui ne peuvent pas ne pas avoir eu un certain impact sur la pensée du philosophe allemand, quand on sait la teneur stylistique de l’écriture de Dostoïevski ainsi que la profondeur de la psychologie de ses personnages. L’imaginaire dostoïevskien aurait ainsi pu être une image analogue de la pensée de Nietzsche, au sein d’un cadre strictement littéraire. Mais si cette influence a bien existé, il s’agit alors d’identifier quelle a bien pu être sa force.

II – Les références à Dostoïevski dans les derniers écrits de Nietzsche

23Qu’a pu apporter concrètement à Nietzsche cette découverte du romancier russe ? Au-delà des déclarations enthousiastes qui jalonnent sa correspondance de 1887 à 1888, qu’a-t-il puisé dans les romans de Dostoïevski ? Et comment expliquer les déclarations contrastées de la part de Nietzsche, qui passe en un peu plus d’une année d’éloges éloquents à une réticence à peine teintée à l’égard de celui qu’il range parmi les pessimistes modernes en tant que décadents parmi lesquels figurent également Schopenhauer et Baudelaire (Fragments posthumes, 1888 14, 219-223) ? Le recensement des références à Dostoïevski dans les œuvres de Nietzsche, postérieures à sa découverte de l’écrivain russe, permet de nous éclairer sur ces questions. Au regard du corpus nietzschéen, nous pouvons dire que les références à Dostoïevski s’orientent autour de trois dimensions : l’analyse psychologique, le criminel et la société et l’image de Jésus-Christ. Plutôt que de nous livrer à une analyse chronologique exhaustive, nous allons nous concentrer sur ces trois dimensions pour éclairer le rapport de Nietzsche à l’écrivain russe.

2.1 – Un hommage à un psychologue de l’avenir

24Dans la Pensée du sous-sol, Patrick Wotling (2007) s’intéresse au statut et à la structure de la psychologie proposée par Nietzsche. Car si la tradition associe la philosophie de Nietzsche à son projet de transvaluation des valeurs, il faut souligner un autre de ses traits saillants à savoir la mise en avant d’une psychologie des profondeurs en rupture totale avec la psychologie idéaliste orientée sur les notions de sujet et de volonté. La psychologie des profondeurs nietzschéenne s’intéresse aux pulsions, aux tendances, aux penchants et aux instincts, à ces jeux de forces souterrains qui s’agitent en nous. Nietzsche se présente ainsi comme le géniteur de la psychologie authentique qui puise ses racines dans le corps. « Avant moi la psychologie n’existait même pas », proclame-t-il dans Ecce Homo. C’est cette psychologie-là qui est désignée comme la « maîtresse des sciences », puisqu’elle est la voie qui permet, selon lui, d’accéder aux problèmes fondamentaux de la vie en se risquant dans les profondeurs (Par-delà Bien et Mal, § 23), en étant une « morphologie et une doctrine de l’évolution de la volonté de puissance ». Les psychologues définis en tant que tels sont les philosophes de l’avenir.

25Si Nietzsche s’est laissé instruire par les avancées de la psychologie de son époque, il a également exercé une influence non négligeable sur la psychanalyse. Comme il l’écrit dans Vérité et mensonge au sens extra-moral, la conscience n’est qu’un outil de survie pour l’être humain, une arme contre le monde sous-tendue par des pulsions incontrôlables (qui rappellent les pulsions dionysiaques déjà décrites dans la Naissance de la Tragédie). Ainsi alors même que Sigmund Freud affirmait ne pas avoir été influencé par les positions de Nietzsche, il avouera dans une lettre à Arnold Zweig à quel point Nietzsche avait constitué dans sa jeunesse un idéal de noblesse qu’il était certain de ne jamais pouvoir égaler [9].

26L’intérêt de Nietzsche pour Dostoïevski s’ancre dans cette psychologie des profondeurs. Dostoïevski semble faire partie avec Stendhal et Nietzsche lui-même des « psychologues de l’avenir » (Fragments posthumes, XIV, 14, 27). Selon l’aveu du philosophe allemand, Dostoïevski est « le seul psychologue qui ait eu quelque chose à m’apprendre. – Je le compte au nombre des plus belles aubaines de ma vie, plus encore que ma découverte de Stendhal[10] ». Il ne s’agit pas là d’une remarque prononcée dans l’intimité d’une lettre destinée à un ami, mais d’une déclaration inscrite dans une des œuvres majeures de Nietzsche. Ce sens psychologique déployé par Dostoïevski, comme par certains romanciers, est d’ailleurs souligné par Freud.

27

Les écrivains nous devancent de beaucoup nous autres hommes ordinaires, notamment en matière de psychologie, parce qu’ils puisent là à des sources que nous n’avons pas encore explorées par la science. [11]

28Dostoïevski préférait le qualificatif de réaliste, qu’il revendiquait, à celui de psychologue :

29

Tout en restant pleinement réaliste, trouver l’homme dans l’homme… On m’appelle psychologue, c’est faux, je suis seulement un réaliste au sens le plus élevé, c’est-à-dire que je peins toutes les profondeurs de l’âme humaine.
(Catteau, 1996, p. 25)

30En effet, dans ses romans, Dostoïevski met à jour les luttes internes de la conscience, alors décrite comme un champ de bataille voyant s’opposer les valeurs morales aux désirs et aux pulsions les plus incontrôlables. Les ouvrages de Dostoïevski abondent de personnages qui se déchirent et se cherchent, avides de liberté. Le romancier donne accès aux ruminations intérieures résultant du combat entre le bien et le mal, la souffrance et la quête d’un bonheur inaccessible, l’idéal de la madone et l’abîme de Sodome. Qu’il s’agisse de Raskolnikov et Sonia dans Crime et châtiment, du Prince Mychkine, de Nastassia, ou d’Aglaé Ivanovna dans L’Idiot, les personnages mis en scène par Dostoïevski sont comme des témoins d’une impossible course au bonheur, déchirés par des tendances opposées. Ces personnages sont doubles, spécificité développée à son paroxysme dans un roman intitulé Le double, où l’auteur va jusqu’à faire de Goliadkine, le personnage principal de l’œuvre, un héros prisonnier de sa paranoïa, assistant, impuissant, à sa déchéance sociale causée par sa schizophrénie apparente. En effet, comme le rappelle Jean-Marie Rouart, pour Paul Claudel, Dostoïevski est l’inventeur du « caractère polymorphe ». Ses personnages peuvent changer radicalement entre le début et la fin du roman par une sorte de « mutation spontanée » [12]. Une crapule peut ainsi devenir une espèce d’ange, ce qui traduirait chez Dostoïevski la croyance en l’imprévisibilité fondamentale de la nature humaine. L’écrivain russe pensait en effet que l’homme est un inconnu pour lui-même et qu’il ne sait jamais ce qu’il est capable de produire sous une provocation nouvelle. Ses romans soulignent ainsi la complexité d’une faune hétéroclite, cernée de paradoxes mais unie dans un même destin et confrontée à une liberté qu’il faut porter comme un fardeau trop lourd. Il nous invite à revisiter les catégories figées entre le bon et le mauvais, le juste et l’injuste. En dépit de tout le mal qui réside dans le cœur de l’homme, en dépit de sa petitesse, Dostoïevski révèle qu’il y a également de la grandeur en l’homme. Car s’il y a désir d’amour, s’il y a désir de pardon, il y a sans doute une forme de grandeur.

31Comme nous l’avons vu en examinant la chronologie des œuvres de Nietzsche, le philosophe allemand n’a pas attendu les romans de Dostoïevski pour se forger sa psychologie des profondeurs et prendre conscience des courants contraires qui traversent l’homme. Mais il trouve dans l’œuvre de Dostoïevski la preuve qu’il n’est sans doute pas le seul psychologue de l’avenir. Dostoïevski, par son analyse des tréfonds de l’âme humaine, lui fournit pléthore d’exemples visant à confirmer ses propres intuitions. Il donne ainsi à voir et à penser sur l’absolue mobilité du caractère humain, faisant écho à la conviction intime de Nietzsche pour lequel l’homme est « l’animal dont le caractère propre n’est pas encore fixé » [13]. La manière dont l’homme du sous-sol décrit par Dostoïevski oppose la raison et le désir met en lumière le travail des pulsions des profondeurs :

32

Voyez-vous, Messieurs, la raison est la raison, et ne satisfait que la faculté raisonnante de l’homme, tandis que le désir est l’expression de la totalité de la vie, c’est-à-dire de la vie humaine tout entière, y compris la raison et ses scrupules.

33La conscience est pour l’homme du sous-sol, incapable de vivre sans exercer sa tyrannie sur quelqu’un, synonyme de maladie. Au diable les règles de la logique, résumées dans le 2+2 = 4 ! Au diable la science et ses diktats ! En particulier, la manière dont Dostoïevski met en scène l’autoflagellation morale de certains de ses héros retient l’attention de Nietzsche, en ce qu’elle permet de prendre conscience des méfaits de la domestication religieuse qui rend l’homme malade. Il en est ainsi de Raskolnikov, le héros de Crime et châtiments. La majeure partie du roman nous permet de suivre le calvaire de Raskolnikov qui tente en vain de retrouver la paix de son âme et de se réconcilier avec le monde, à la suite du double meurtre perpétré contre une vieille usurière et sa sœur. La complexité énigmatique de ce qui pousse Raskolnikov à devenir un meurtrier – s’agit-il simplement d’un motif matériel ou d’une expérimentation éthique à la mise en pratique du droit de tuer pour des hommes d’exception ? – illustre la futilité de la croyance à un sujet, auquel nous imputons des raisons d’agir comme autant d’écrans de fumée.

2.2 – Le criminel et la société

34La subtilité et la profondeur des analyses de Dostoïevski se concentrent en particulier sur les criminels. Le statut et la nature du criminel constituent ainsi un deuxième point autour duquel se cristallise l’intérêt de Nietzsche pour Dostoïevski. Ainsi, l’écrivain russe intéresse particulièrement Nietzsche pour la vision qu’il donne des criminels et plus généralement de ceux qui sont laissés en marge de la société. Il est vrai que le crime est un thème central pour Dostoïevski. Cet intérêt pour les plus démunis et les marginaux apparaît dès les toutes premières œuvres de l’écrivain, notamment dans Les Pauvres gens (1846), bien avant sa déportation au bagne de Omsk, à l’âge de 28 ans. Si nombreux sont les écrivains du dix-neuvième siècle à utiliser la prison comme schéma narratif et les criminels comme des personnages centraux (on peut ainsi citer Dickens, Stendhal, Hugo ou encore Tolstoï), le crime est un thème particulièrement cher à Dostoïevski. Ainsi Proust aurait affirmé en guise de boutade que « tous les romans de Dostoïevski auraient pu s’appeler Crimes et châtiments ». Ce dernier roman (paru en 1866) est consacré à l’analyse des conséquences émotionnelles, physiques et mentales pour un meurtrier. L’idiot (1869) met en scène un crime passionnel que le prince Mychkine ne parvient pas à déjouer de dépit de sa compassion pour Nastassia Filippovna Barachkova, une femme repentie. Dans les Possédés (1871), le crime est la réponse des nihilistes pour mettre en œuvre l’action révolutionnaire. Un des fils directeurs de son œuvre repose sur l’opposition à la thèse développée par Tchernychevosky dans Que faire ? (1863). La conduite humaine, et en l’occurrence la criminalité, ne peut pas d’après Dostoïevski être appréhendée uniquement comme le reflet d’un conditionnement social. Les rouages qui poussent le criminel à agir demeurent non seulement toujours partiellement obscurs, mais ils sont teintés de vecteurs multidimensionnels, personnels et sociaux, inconscients et explicites, indicibles et revendiqués. Les psychanalystes voient dans l’intérêt, voire l’obsession de Dostoïevski pour le crime, le stigmate de la mort de son père. Pour Vladimir Marinov (1990), plus que d’autres Dostoïevski s’est livré personnellement dans ses romans en donnant vie à des personnages qui réalisent ses propres phantasmes inassouvis. Berdiaev (1974) proposait une lecture similaire :

35

Dostoïevski appartient à cette race d’écrivains auxquels il a été donné de se livrer dans son œuvre… Le destin de ses héros, c’est son propre destin, leurs doutes, leurs dédoublements sont siens, leurs tentatives criminelles sont les crimes cachés de son esprit.

36Dans son essai Dostoïevski et le parricide, Freud développe la thèse selon laquelle le parricide constitue le crime originaire qui travaillerait en sourdine l’écrivain russe, depuis l’assassinat et la castration de son propre père par ses moujiks. Pour Freud, le fait que l’action principale au cœur du dernier roman de Dostoïevski, Les Frères Karamazov (pour lequel Freud rédige une préface), soit centrée autour du meurtre du père est significatif. Il s’agit du point d’orgue de son œuvre. Les trois fils légitimes de Fiodor Pavlovitch Karamazov, Ivan, Dimitri et Aliocha, ne font rien pour empêcher le meurtre de leur père, ce qui représente un crime qui s’oppose non seulement aux lois des hommes mais également aux lois de la nature.

37Les événements qui conduisirent Dostoïevski à vivre pendant quatre années au bagne à Omsk renforcèrent, sans aucun doute, son obsession pour le crime et la psychologie du criminel. Après avoir participé à une réunion du cercle Petrachevski (admirateur des idées de Fourier), Dostoïevski fut en effet arrêté et emprisonné à la forteresse Pierre et Paul à Saint-Pétersbourg avant d’être condamné à mort. Sa peine fut finalement commuée en déportation en Sibérie. Dostoïevski se servit de ses souvenirs pour rédiger un ouvrage, Souvenirs de la maison des morts, qui parut sous la forme d’un roman-feuilleton à compter de 1860 et qui dresse une sorte de panorama ethnographique de la vie au bagne.

38L’intérêt que Nietzsche porte à la question des criminels est tout autre. Pour Stingelin (1994), le criminel sert essentiellement à Nietzsche de type pour justifier le pessimisme culturel de la critique qu’il dresse de la modernité. Ainsi dans les Fragments posthumes du printemps 1884, il écrit :

39

Beaucoup de demi-sauvages (chasseurs et pêcheurs, braves gens en bonne santé, avec une kyrielle d’enfants naturels) deviennent dans une société civilisée, des criminels notamment parce que le travail manque, et qu’ils finissent en mauvaise compagnie. Leurs enfants principalement fournissent un contingent ; liés avec des gens de type criminel. Dégénérescence rapide. [14]

40L’émergence des criminels peut être reliée à la décadence voire à la dégénérescence de la société. Dès lors, ce qui intéresse Nietzsche est avant tout l’acte criminel comme symptôme.

41

Le fait que le criminel commet quelque chose de singulier sur un individu ne réfute pas pour autant que tout son instinct est en état de guerre avec tout l’ordre social : l’acte comme simple symptôme.
(Fragments posthumes, 1887 10, 48-50)

42Dans son intérêt pour le type criminel, Nietzsche a lu les travaux de Galton qu’il mentionne dans sa correspondance (lettre à Overbeck du 4 juillet 1888). Le physiologiste Josef Paneth offrit à Nietzsche, en mars 1884, l’ouvrage de Galton Enquête sur la faculté humaine et son développement. Nietzsche s’entretint dans les semaines qui suivirent avec Resa von Schirnhofer des travaux de ce chercheur anglais qu’il « admirait tant » (Stingelin, 1994, p. 195). La lecture de Dostoïevski a sans doute apporté des éléments supplémentaires à Nietzsche dans le développement de sa typologie des criminels, telle qu’elle apparaît dans le Crépuscule des idoles.

43Nietzsche semble louer les portraits de « ces criminels avec lesquels Dostoïevski a vécu au bagne », « ces criminels étaient tous sans exception des natures intactes », « ces criminels ont cent fois plus de valeur qu’un chrétien brisé » écrit-il en 1888 [15]. Comment comprendre ces propos ? Nietzsche voit dans tout acte criminel un symptôme de révolte contre l’ordre social. Le crime est le symptôme de cette insurrection. Le philosophe allemand ne fait pas pour autant l’apologie du crime, de la terreur. Mais il voit dans la manière dont la société génère et traite les criminels un indice révélateur de la pathologie sociale. En effet, la société doit réprimer une insurrection, elle doit châtier le criminel sans le mépriser. On ne trouve pas chez Nietzsche d’apologie du crime au sens strict. Mais il y a une forme d’admiration ou de respect de Nietzsche pour le criminel qui assume son acte et qui n’a pas été corrompu par la morale religieuse. Le passage à l’acte traduirait une forme de grandeur qu’il conviendrait de respecter, une forme de courage. Nietzsche va jusqu’à imputer à Dostoïevski des propos sans doute un peu forcés :

44

Ce n’est pas à tort que Dostoïevski a dit à des habitants des bagnes sibériens qu’ils formaient la partie intégrante la plus forte et la plus précieuse du peuple russe. [16]

45En effet, les Souvenirs de la maison des morts mettent en scène à la fois des scélérats capables d’égorger vieillards et enfants à l’instar d’Orlov « un être vil et bas, effroyablement pervers, un espion et dictateur de profession[17] », « des bêtes fauves parfaites » telles que Tobolsk et des hommes d’un courage à toute épreuve comme Sirotkine (« Je peux affirmer catégoriquement que de ma vie je n’ai jamais rencontré un homme de caractère plus fort, de plus fier que lui[18] »). C’est finalement toute la diversité des hommes qui est représentée au bagne. C’est une des leçons que Dostoïevski a retirées de son séjour au bagne, leçon qu’il transmet à son frère dans une lettre rédigée le 22 février 1854 :

46

Les gens sont partout des gens. Et au bagne, parmi les brigands, j’ai fini en quatre ans par distinguer les gens. Le croiras-tu : il y a des caractères profonds, forts, beaux, et quel réconfort de trouver l’or sous la rude écorce.

47La lecture de Dostoïevski permet à Nietzsche de documenter sa conviction que les criminels ne sont pas nécessairement des êtres inférieurs. Pour le philosophe allemand, le fait de s’affranchir du remords d’un acte commis, de refuser « de rouvrir sans cesse de vieilles blessures, de se vautrer dans le mépris de soi-même et la mortification »[19] est comme un signe de santé. Au contraire, le remords de conscience qui s’épuise dans la prière en vue de se racheter d’une action considérée comme mauvaise par la morale est un indice patent de décadence. Raskolnikov échoue dans son élan qui devait le conduire à rompre avec les schémas de pensée tracés par la société russe du milieu du dix-neuvième siècle. Le personnage principal de Crime et châtiment est emblématique sur ce point. Raskol signifie d’ailleurs « la séparation » « le schisme » en russe. Raskolnikov c’est le « schismatique ». Celui qui a pour destin de faire sécession avec le monde, pour produire une condition spirituelle nouvelle. Étudiant hypocondriaque, criblé de dettes, il est poussé au meurtre par le dégoût que lui inspire la vieille usurière. Il lui fend le crâne d’un coup de hache. Dans la panique, il tue également la sœur de celle-ci. Raskolnikov n’arrive pas à assumer ce double meurtre. Débordé par son forfait, incapable de renoncer à une vie de ressentiment, il est écartelé entre Dieu et Satan. En écho aux complaintes du penseur du sous-sol, Raskolnikov est la manifestation du lien entre conscience morale et maladie. « Je vous assure Messieurs, avoir une conscience trop développée c’est une maladie, une maladie dans le sens plein du terme »[20], affirme le penseur du sous-sol. Raskolnikov est ainsi davantage l’incarnation de l’homme décadent, sorte de chrétien brisé qui ne parvient pas à se délivrer des chaînes de la morale judéo-chrétienne, que celle du surhomme.

48Criminel de génie, figure du grand homme, Napoléon est mis en avant à la fois par Nietzsche et par Dostoïevski. Confronté à sa conscience, Raskolnikov se demande s’il peut devenir un Napoléon, lequel représente un idéal masculin [21] (Crimes et châtiments, p. 96). L’empereur français représente sous la plume de Dostoïevski l’exemple parfait de l’homme qui veut diriger la nature et qui a la force d’inaugurer un changement radical. Pour Nietzsche, Napoléon est l’exemple le plus célèbre de ces hommes plus forts que la société (Le Crépuscule des idoles, § 45 Le criminel et ses analogues).

2.3 – Dostoïevski et Jésus

49Nous venons ainsi de souligner que Nietzsche se rapproche de Dostoïevski à partir du réalisme psychologique de ses personnages et de sa mise en scène des criminels. Mais c’est à partir du rapport de Dostoïevski à Dieu que les deux penseurs vont se séparer. Dostoïevski exprime une certaine forme de sympathie vis-à-vis des criminels. Freud souligne cette sympathie dans sa préface des Frères Karamazov.

50

Elle va bien au-delà de la sympathie à laquelle a droit le malheureux. Le criminel est pour lui presque comme un rédempteur ayant pris sur lui la faute qui, sinon, aurait dû être supportée par d’autres. [22]

51Ce n’est en tout cas que dans leur rapport à Dieu que les criminels peuvent espérer trouver une forme de paix et de réhabilitation. Il est impossible d’ignorer une fois encore le parallèle avec la propre existence du romancier russe.

52Dostoïevski avait-il la foi ? « Je suis un enfant du siècle, un enfant de l’incroyance et du doute », se plaisait-il à affirmer. La question de Dieu est pourtant omniprésente chez l’écrivain. Lorsqu’il travaille à son dernier roman, Les Frères Karamazov, il annonce que le sujet sera « le problème qui m’a tourmenté consciemment ou inconsciemment toute ma vie : l’existence de Dieu ». Le romancier a eu une enfance pieuse, mais qui fut plus marquée par une habitude aux normes religieuses que par une foi profonde. La foi de Dostoïevski semble lui être venue très tard, bien après le bagne. Pendant très longtemps, il semble avoir été cerné par le doute. Dans une lettre rédigée en 1854 à Madame Fonvsine, sa protectrice sibérienne, il avoue ne pas être sûr de croire en Dieu. Il est possible de penser que Dostoïevski ne souhaitait pas faire part de son absence de foi à celle qui pouvait améliorer sa condition de vie au bagne. Sans doute préféra-t-il une formule plus évasive. De même, les romans de Dostoïevski mettent en scène des personnages tourmentés par le doute. Il en est ainsi de Chastov, le héros des Démons qui avoue croire en la Sainte Russie, au Christ, mais pas en Dieu. Une formule célèbre de Dostoïevski, « si Dieu n’existe pas, tout est permis », présente à la fois dans Les Frères Karamazov et dans L’idiot, sous une forme différente (« Si Dieu n’existe pas, que devient mon grade de capitaine ? ») reflète les hésitations du romancier russe. Est-il prêt à assumer les conséquences de la mort de Dieu ?

53Dans Dostoïevski et Dieu, Louis Allain affirme que « Dostoïevski a été toute sa vie malade de Dieu. La morsure du divin s’inscrit en creux dans sa chair et dans son œuvre. Tout le problème est justement qu’il s’agit d’une morsure, d’une blessure plus que d’une présence palpable. » [23]. Sceptique quant à l’immortalité de l’âme, il voit dans le mal une sorte de présence nécessaire à l’existence même de Dieu. Le Christ serait le garant du salut de l’humanité. C’est ce qui fait écrire à Dostoïevski, dans Les Possédés, que :

54

toute la loi de l’existence humaine consiste en ce que l’homme peut toujours s’incliner devant quelque chose d’infiniment grand. Et si l’on venait à priver les humains de cet infiniment grand, ils ne voudraient plus vivre et mourraient de désespoir.

55C’est ce rapport à Dieu qui pose justement problème à Nietzsche et inscrit une sorte de déception pour le philosophe allemand. Séduit par les analyses et les personnages de Dostoïevski, Nietzsche se sent révulsé par le manque de courage et de probité du romancier russe. Comment un esprit aussi brillant peut-il succomber à son tour aux forces mortifères de la religion ? Si Nietzsche qualifie Dostoïevski de « seul psychologue dont il ait eu quelque chose à apprendre », son enthousiasme se rétracte au fil de sa correspondance. Brandes apprend à Nietzsche quelques détails sur la vie de Dostoïevski :

56

C’est un grand poète mais un abominable individu, à la fois tout chrétien de sentiment et parfaitement sadique. Sa morale est tout à fait ce que vous avez appelé la morale des esclaves. [24]

57Nietzsche ne tardera pas à écrire à Brandes en retour : « Je lui ai voué une étrange reconnaissance, bien qu’il aille à l’encontre de mes instincts les plus profonds ». On peut lire une sorte de déception formulée par Nietzsche, comment celui qui connaît si bien les tréfonds de l’âme humaine peut-il être soumis finalement à la morale des esclaves ?

58Que la négation de Dieu soit prononcée par les personnages de Dostoïevski enthousiasme Nietzsche mais que Dostoïevski ne puisse en quelque sorte consommer cette idée le déçoit profondément. « De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce que l’on écrit avec son propre sang » [25], écrit Nietzsche. Pour le philosophe, la vie d’un auteur ne peut pas entrer en contradiction avec son œuvre, au risque que cette dernière ne résonne comme une affabulation, un mensonge. Lorsque Nietzsche apprend la vie chrétienne de Dostoïevski, c’est bien toute l’œuvre du romancier russe qui en sort contaminée par sa propre personne, devenant comme l’écho d’une contradiction insoluble. Les personnages tels que Stavroguine ou Kirilov, cités en exemple dans les Fragments posthumes rejettent la fiction de Dieu. Il n’y a pas de plus grande idée que la négation de Dieu. Et pourtant, Dostoïevski n’est pas prêt à assumer la logique de l’athéisme résumée en ces phrases : Dieu est nécessaire dont il faut qu’il existe. Mais il n’existe pas, donc je ne puis plus vivre.

Conclusion

59Que reste-t-il alors de cette rencontre ? Tout d’abord, des figures types permettant à Nietzsche d’illustrer ses propres convictions. Il en est ainsi du prince Mychkine, qui permet de prendre conscience du fait que Jésus n’est ni un génie, ni un héros, mais un idiot. Mais également, le sentiment de ne pas être tout à fait le seul psychologue de l’avenir, ouvrant la voie à une nouvelle saisie de la recherche visant à la compréhension des profondeurs de la nature humaine. Le passage de l’euphorie d’une rencontre inattendue au rejet de Dostoïevski, dès lors considéré comme un décadent incapable de résister à la maladie de la religion, en l’espace de quelques mois, reflète la dualité du rapport entre les deux hommes. Si Nietzsche est séduit par les romans de Dostoïevski, s’il y voit une finesse d’analyse rare, il est tout autant déçu par l’homme qui a écrit ces romans, qui ne saurait finalement mériter autant d’admiration. Or, si toute philosophie est la confession de son auteur, si comme le pense Nietzsche, séparer l’œuvre et la vie est terriblement artificiel dans la mesure où la philosophie en tant que Versuch, c’est-à-dire comme expérience, s’éprouve au lieu de se prouver, alors loin de révéler une certaine inconstance de Nietzsche, son revirement de position vis-à-vis de Dostoïevski révèle une véritable cohérence, sur laquelle il nous a semblé bon de faire à nouveau lumière.

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Date de mise en ligne : 15/04/2021

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