Un jour en IME
- Par Peggy Pircher
Pages 32 à 34
Citer cet article
- PIRCHER, Peggy,
- Pircher, Peggy.
- Pircher, P.
https://doi.org/10.3917/epar.592.0032
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- Pircher, Peggy.
- PIRCHER, Peggy,
https://doi.org/10.3917/epar.592.0032
Notes
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[1]
L’IME accueille 60 internes et 18 semi-internes. L’effectif monte en réalité à 93, mais tous les jeunes ne sont pas là à plein temps. Il y a 55 salariés. L’encadrement est de deux éducateurs pour 12 à 15 jeunes, deux pour huit à la maison neuve.
Contrairement à la plupart des IME, gérés par des associations de parents, l’IME du Reray dépend d’une association indépendante, sans lien avec les familles. -
[2]
Il n’y a que 23 filles. À L’IME du Reray,avant réservé aux garçons, la mixité a été imposée en 2003.
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[3]
Douze studios regroupés en ville, occupés sur roulement. Un éducateur et un veilleur de nuit sont présents. Les jeunes apprennent à gérer la vie quotidienne et à s’insérer dans la cité, avec toutes les difficultés et les risques que cela comporte : se retrouver seul face à soi (ce sont des enfants qui ont toujours été très entourés, encadrés), gérer ses loisirs, résister aux tentations (l’alcool, la drogue, le tabagisme, l’errance sexuelle).
-
[4]
La durée moyenne de séjour à l’IME du Reray est de trois ans et sept mois. Pour la directrice, il faut préparer la sortie très tôt, afin de faciliter la suite. En vue notamment d’une entrée en CFAS (centre de formation d’apprentis spécialisé).
1L’institut médico-éducatif (IME) du Reray dans l’Allier accueille des jeunes en situation de handicap psychique. Et propose à chacun un programme à la carte ; la clé de leur insertion future.
2Lundi, fin de matinée, Aurélien s’engouffre dans l’escalier. Un peu agité, les vêtements dans tous les sens, il n’est pas d’humeur à saluer qui que ce soit. Il fait partie de ces jeunes qui, après la coupure du week-end, ont besoin d’un sas de décompression. Voilà pourquoi il ne rejoint la classe « culture et société » que maintenant. « C’est un atypique », explique Jean-Jacques Limoges, le coordonateur pédagogique ; mais c’est à peu près ce qu’il dit de chaque jeune que l’on croise ici, à l’institut médico-éducatif (ime) du Reray. Le centre accueille des jeunes de 14 à 20 ans souffrant de handicaps mentaux modérés ou moyens, de handicaps psychiques ou de troubles de la conduite.
3C’est un bel endroit, un château au cœur d’une propriété de 32 hectares, en pleine campagne allieroise. Les locaux sont en cours de rénovation, les quelque 60 internes [1] dormiront bientôt dans des chambres pour deux avec salle de bains privative ; ça les changera des dortoirs et des douches collectives.
L’heure de la classe
4Dans une annexe, la petite dizaine d’élèves de la classe à supports techniques planche, chacun devant son ordinateur, sur le scénario d’un roman-photo sur « la mouche du Reray ». Un vieux masque à gaz fera office de costume. « Ils font du français sans s’en rendre compte », relève leur professeur ; la pédagogie classique ne passe pas avec eux, « si on distribuait une feuille blanche, ce serait répulsif ». L’enseignant s’appuie donc sur du matériel informatique, des animaux, des instruments de musique et tout un bric-à-brac qu’un élève enthousiaste nous fait découvrir dans l’arrière-salle. Il y a même des peaux de serpent avec leurs « arêtes », comme il dit.
5Beaucoup de ces jeunes ont été « fracassés » par le système et des parcours personnels difficiles, comme l’explique Michèle Laraize, chef de service. Ils sont incapables de s’intégrer en milieu scolaire ordinaire ; chacun a des difficultés et des besoins différents. Le défi est « d’individualiser » au maximum la prise en charge, l’enseignement et l’accompagnement, « tout en ayant un projet et une dynamique collective », note M. Limoges.
6Ils ont cependant besoin d’un cadre. La directrice, Jacqueline Riondé, a ainsi fait installer une sonnerie, histoire de rythmer les journées comme dans un établissement ordinaire. C’est d’autant plus important qu’ils partent régulièrement en unités d’enseignement délocalisées au sein d’un établissement classique, « en immersion », selon l’expression d’un professeur. Jacqueline Riondé insiste également sur le salut – elle serre la main de chaque jeune qu’elle croise et l’appelle par son prénom – et sur le vouvoiement dans certaines circonstances. « Il faut qu’ils intègrent les codes de la société extérieure sinon, à trop vouloir les protéger, on les désocialise », explique-t-elle.
7La sonnerie ne concerne pas les jeunes en formation préprofessionnelle, qui pendant ce temps continuent leurs activités – d’ailleurs il vaut mieux éviter les récréations rassemblant tout le monde.
Cuisine, menuiserie, peinture et jardinage…
8Certains s’affairent en cuisine, d’autres travaillent le bois sur des machines dignes d’une véritable menuiserie. Aux détours des jardins, on rencontre des adolescents de l’atelier horticole, souvent par trois. Chacun sait ce qu’il a à faire et circule librement, même si, à bien y regarder, l’éducateur technique n’est jamais loin. « Ces jeunes ne supportent pas qu’on les prenne pour des enfants », observe la directrice, et ils veulent travailler très tôt.
9Toutes les productions servent au fonctionnement de l’institut (meubles, légumes, miel…) ; l’argent récolté grâce à celles qui peuvent être vendues finance des activités, le système fonctionne comme une petite coopérative.
10Dans une maison en rénovation, sept adolescents font des mesures, ils vont bientôt s’attaquer à la peinture. Ils saluent, mais les regards sont fuyants. L’un d’entre eux s’échine à tailler un crayon avec un cutter. L’éducateur technique intervient calmement : « Ça tu vois, j’aime mieux le faire moi. » Quand on le laisse parler de ses ouailles, un sourire lui mange tout le visage, les yeux emplis de tendresse il dit sa fierté de voir ces gamins, arrivés ne sachant rien faire ou pensant ne rien savoir faire, gagner en confiance et progresser. L’un d’entre eux est passé apprenti, un autre a décroché le CAP ; un portfolio témoigne de leurs réalisations.
11À la ferme, François Larbot, le référent scolarisation à la mdph venu visiter le centre, reconnaît Kévin, il a été son professeur en Clis à l’école primaire. C’était un élève très turbulent, avec de graves troubles du comportement. Kévin refuse de le regarder, détourne la tête et dit : « Ici, c’est mieux qu’à l’école. » Un peu troublé, M. Larbot admet : « Il y en a certains qui vous marquent. »
Des jeunes venus de différents horizons
- Classe pour l’inclusion scolaire (Clis) ou unité localisée pour l’inclusion scolaire (Ulis) de collège ;
- institut thérapeutique éducatif et pédagogique (Itep) pour des enfants ayant des troubles du comportement ;
- section éducation générale et professionnelle adaptée (Segpa) où sont orientés les collégiens ne relevant ni d’un cursus ordinaire ni d’Ulis ;
- autres IME recevant des jeunes de 6 à 14 ans ;
- pédopsychiatrie ;
- plus rarement, enfants déscolarisés exclus de l’école ou d’établissements spécialisés.
Le cartable d’Aurélien
12Sur le chemin qui nous ramène au château, on croise à nouveau Aurélien. Il va manger à la « maison neuve », qui accueille huit internes et deux semi-internes, les jeunes les plus fragiles, souffrant de gros troubles psychologiques qui les empêchent d’être en groupe et nécessitent un accompagnement plus individualisé. Aurélien est mieux disposé à présent, il salue rapidement les membres de l’IME. Mme Riondé s’inquiète de l’état de son cartable. « Oh ! ça c’est pas grave, hein, c’est qu’un sac ! », répond-il en continuant sa route d’un pas vif, tout en délivrant des explications qu’on n’entend plus. La directrice raconte qu’un jour il leur a apporté un livre qu’il avait fait dans lequel ils étaient tous mis en scène dans des histoires invraisemblables.
La main à la pâte
13À l’atelier cuisine de l’après-midi, ils sont sept, il n’y a qu’une seule fille [2], Manon, 17 ans. En ce moment, elle loge dans un des studios [3] que l’IME possède à Moulins-sur-Allier pour aider les jeunes à acquérir une plus grande autonomie. Elle aime bien, « on peut traîner en ville ». Jonathan, un grand garçon sympathique de bientôt 18 ans, particulièrement bavard, explique qu’il veut devenir cuistot, mais pas avoir son propre restaurant, « j’en ai pas les capacités ». Il aimerait travailler dans les cuisines scolaires. Quand il est arrivé au Reray, il y a quatre ans, il était très timide. « Avant j’étais au collège, j’avais pas confiance en moi et j’avais peur des autres. C’est pas qu’ils étaient méchants, c’est qu’ils avaient rien dans la tête. Ici on s’entend bien, on se titille, et puis ça dégénère… » Il partage son temps entre l’atelier cuisine et une unité pédagogique délocalisée dans un établissement scolaire, mais il appréhende les quelques heures de sport qu’il va devoir passer avec des élèves de l’extérieur ; ils sont souvent « moqueurs », mais bon « c’est mieux que méchants ».
14Au Reray, « ils savent nous dire des choses positives, ils nous valorisent, ils disent pas : “Lui, c’est un branlo”… En cuisine il faut que je travaille la rapidité et l’organisation », explique-t-il. Et Sullivan d’observer : « Tout le monde est trop lent ici. » Jonathan montre des feuilles où il a noté tout ce qu’il a fait, chacun tient un cahier similaire, « comme ça les parents voient et sont fiers ». Et ses parents à lui, ils sont fiers ? Il se fige : « Moi… c’est compliqué… » Après un long silence, il ajoute : « Je suis en foyer, je vois mes parents des fois mais… je fais ça pour moi. »
15Johnny, plus sauvage, refuse d’être pris en photo. Il suit l’atelier cuisine « parce qu’[il] ne sait pas faire la cuisine », mais sera forain plus tard. Il aime bien être ici, « mais pas quand je me fais virer ». C’est déjà arrivé trois fois, pour bagarre. « Je me laisse pas marcher sur les pieds, j’ai prévenu ! » Il pourrait peut-être faire autrement ? « Non, j’ai que ça dans la tête », assure-t-il. Il aimerait bien changer, mais c’est long ; et s’il a un peu évolué, « c’est grâce aux médicaments » qu’il prend. L’air de ne pas y toucher, il montre le portfolio de l’atelier ; sur la page de garde trône une photo de lui – « j’étais obligé » – où il présente le château en meringue qu’il a réalisé. Il ne sourit pas, cependant son sentiment de fierté est palpable.
16C’est la fin de la journée. À 17 heures, ceux qui étaient à l’extérieur de l’établissement rentrent, les demipensionnaires prennent le car.
Quartiers libres
17Ça fait du monde tout à coup, le reste du temps, les activités étant très éclatées, on se rend difficilement compte. À la maison neuve, c’est l’heure du goûter. L’ambiance est bonne, certains partent jouer au foot, d’autres restent discuter et commencer le tour des douches. Brenda et Mathilde sont détendues et souriantes, elles qui, croisées dans la matinée, s’étaient enfuies en courant. Il y a quelques années, un jeune fuguait presque tous les soirs, M. Limoges le récupérait pratiquement au même endroit sur la route à chaque fois. Un jour, il portait des lunettes de soleil, le garçon ne l’a pas reconnu et lui a jeté des cailloux.
18Ici, à la maison neuve, les filles sont chez elles. Pas de moqueries, même si on fait pipi au lit, explique l’éducatrice spécialisée. Brenda présente Corentin, son « petit copain, il m’ap-pelle ma chérie ». Aurélien est là aussi, petit homme au dos bien droit, les épaules raides, la barbe hirsute, le sourire franc, les yeux rieurs, enfin disposé à parler. Brenda l’appelle « papa ». « Je suis le plus ancien, une fois je leur ai dit d’aller au lit sur un ton un peu paternaliste, du coup… » On le nomme « PDG » aussi, « parce que je prends les bonnes décisions pour le groupe ». « Papa, j’ai 16 ans, j’ai besoin de liberté ! » lance Brenda. « Tu dois écouter ton père ! » rétorque Aurélien.
19Davantage de liberté, Brenda en rêve. Elle trouve Mathilde bien plus handicapée qu’elle, elle aimerait plus d’espace, pouvoir aller au château. « Ils ont dit que j’étais pas assez autonome », regrette-t-elle.
20Pour Aurélien, il est temps de préparer son départ de l’IME [4]. Il y a deux ans, on lui a proposé de partir dans un autre établissement, il a refusé. Ça ne lui convenait pas. Mais maintenant il a progressé, il va bientôt faire un stage de quinze jours à l’extérieur. « Je suis prêt », assure-t-il.
21MDPH Maison départementale des personnes handicapées
- Institut médico-éducatif du Reray 03460 Aubigny