La parentalité en entrepreneuriat : une dimension oubliée ?
Pages 13 à 21
Citer cet article
- D’ANDRIA, Aude,
- BOURGAIN, Marina,
- LE LOARNE-LEMAIRE, Séverine
- et GNAN, Luca,
- D’Andria, Aude.,
- et al.
- D’Andria, A.,
- Bourgain, M.,
- Le Loarne-Lemaire, S.
- et Gnan, L.
https://doi.org/10.3917/entre1.193.0013
Citer cet article
- D’Andria, A.,
- Bourgain, M.,
- Le Loarne-Lemaire, S.
- et Gnan, L.
- D’Andria, Aude.,
- et al.
- D’ANDRIA, Aude,
- BOURGAIN, Marina,
- LE LOARNE-LEMAIRE, Séverine
- et GNAN, Luca,
https://doi.org/10.3917/entre1.193.0013
1Le présent dossier s’inscrit dans le prolongement d’une première table ronde qui s’est tenue lors du 9e Congrès de l’Académie de l’Entrepreneuriat (AEI, 2015) puis d’un track à la 18e Conférence de l’Académie européenne de Management (EURAM, 2018) sur le thème de « Parenthood: A forgotten dimension in entrepreneurship? ». Au-delà de cette formulation, que d’aucuns pourraient trouver quelque peu provocatrice, se cachent pourtant de réels enjeux de recherche en entrepreneuriat. Aussi notre intention est-elle de susciter par ce dossier des appropriations renouvelées de la parentalité en entrepreneuriat par les chercheurs en gestion. L’objectif est de faciliter ainsi une fertilisation croisée de champs qui communiquent peu en raison de leur autonomie relative, et ceci afin d’ouvrir de nouvelles perspectives de recherche contextualisées du phénomène entrepreneurial.
2Au croisement des sphères médicales, psychologiques et sociales, le concept de la parentalité désigne la fonction d’être parent dans ses aspects juridiques, politiques, socio-économiques, culturels et institutionnels (Doumot et Renard, 2004). Il interroge alors, non seulement la fonction, la place et le rôle du ou des parents (biologiques ou non), mais également, la conception que les parents eux-mêmes se font de l’exercice de leur fonction parentale (Martin, 2003). Cette distinction se retrouve d’ailleurs entre les termes anglo-saxons de « parenthood » et de « parenting » puisqu’ils désignent respectivement la condition de parent et les pratiques parentales. Dès lors, questionner la parentalité en entrepreneuriat nécessite de s’interroger sur ce que signifie être parent en contexte entrepreneurial. Comment l’entrepreneur(e) intègre-t-il sa fonction, sa place et son rôle de parent dans la création et le développement de son entreprise ? Et réciproquement, comment l’entrepreneur intègre-t-il la création et le développement de son entreprise dans sa fonction et son rôle de parent ? Que retenir des dynamiques entrepreneuriales au cœur des entreprises familiales ? Autant de questions, de contextes et de voies de recherches possibles.
3Dans la littérature en entrepreneuriat, la parentalité peut trouver une expression au travers de trois champs de recherche : celui des effets intergénérationnels sur la réussite et les pratiques entrepreneuriales, celui de l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie familiale de l’entrepreneur(e), et enfin celui de l’entreprise familiale. Si les publications dans chacun de ces champs témoignent d’ailleurs d’une réelle dynamique, les recherches communiquent néanmoins encore peu ensemble.
4La présente introduction du dossier spécial invite tout d’abord à revisiter les « basiques » (qui, comment, pourquoi, où ?) et les littératures mobilisées, et précise en quoi la parentalité apporte un éclairage spécifique à ces différents champs via la cognition entrepreneuriale, l’articulation entre vie professionnelle et vie familiale et l’entrepreneuriat familial.
5Viennent ensuite une présentation des articles sélectionnés ainsi que l’interview qui complète ce dossier. Nous décryptons en quoi chacun apporte des éléments de réponse au débat et comment, au regard de ces contributions, les voies d’une consolidation de la recherche sur le thème de la parentalité en entrepreneuriat peuvent être envisagées.
1 – La présence de la parentalité dans trois champs de recherche en entrepreneuriat
1.1 – Retour sur les effets intergénérationnels et leur impact sur la réussite et les pratiques entrepreneuriales
6Dans ce premier champ qui mobilise la notion de parentalité, le débat se focalise sur l’impact de la famille (parents et/ou membres de la famille élargie) sur l’intention entrepreneuriale (Bloemen-Bekx et al., 2019 ; Palmer et al., 2019) et la capacité entrepreneuriale de l’individu (Le Loarne-Lemaire, 2012). Paradoxalement, si différents travaux tels que ceux développés par Aldrich et Cliff (2003) prônent l’existence d’un enchâssement de l’entrepreneuriat dans la vie sociale et principalement dans la famille, les recherches en cognition entrepreneuriale sur les déterminants de l’intention entrepreneuriale en lien avec le rôle et l’impact sur la famille sont rares. Dès lors se pose la question de la place et des rôle(s) qui sont attribués à chacun des membres de la famille dans les attitudes à l’égard du comportement entrepreneurial, la perception des membres de la famille des normes sociales et le contrôle que chacun pense avoir de la situation. Dans cette veine, de nombreuses recherches convergent vers le même constat : la cellule familiale, en particulier le fait d’avoir des parents entrepreneurs, conditionnerait la capacité de l’entrepreneur à reconnaître des opportunités d’affaires, à identifier et à trouver les financements nécessaires (Bouchiki, 1993 ; Aldrich Cliff, 2003 ; Hunt et al., 2019), laissant penser que l’on apprendrait à devenir entrepreneur plutôt dans la famille qu’à l’école (Le Loarne-Lemaire, 2012). Au-delà de ces constats observés dans différents pays (Welter, 2016 ; Brière et Tremblay, 2017 ; Constantinidis, 2017), quel que soit le contexte entrepreneurial, les analyses explicatives manquent encore.
1.2 – Retour sur l’articulation entre vie familiale et vie professionnelle de l’entrepreneur
7Ce deuxième champ mobilise l’entrepreneur dans sa fonction de parent notamment dans la recherche d’un équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle (souvent réduite aux tâches familiales comme l’éducation des enfants) ainsi que l’épineuse question de la croissance de l’entreprise (Byrne et al., 2018). Dès lors, intégrant volontairement ou non les facteurs contextuels économiques et sociaux, culturels et politiques, juridiques et historiques (…), ce champ interpelle de prime abord plutôt celui de l’entrepreneuriat féminin. En effet, il convient ici de souligner que la maternité constitue encore un marqueur de l’identité féminine qui conditionne la place et le rôle attendus des femmes dans leur famille par la société. Le phénomène de l’entrepreneuriat a longtemps été vu, pour les femmes, comme une alternative au travail salarié en vue de se rendre disponibles auprès de leur famille (Shelton, 2006). Ce premier résultat a été conforté par de nombreux travaux, en particulier dans le monde francophone (Duchéneaut et Orhan, 2000 ; Jamali, 2009 ; Le Loarne-Lemaire et al. 2012 ; Léger-Jarniou et al., 2015 ; d’Andria et Gabarret, 2016).
8Dans un contexte de société à forte domination masculine (Bourdieu, 1998 ; Héritier, 1981), la littérature s’interroge sur l’existence d’une norme entrepreneuriale genrée (Marlow et Martinez-Dy, 2018). Cette thèse serait cohérente avec les constats des chercheurs qui ont contribué à la création du champ de l’entrepreneuriat féminin. Selon Candida Brush et Patricia Greene, l’analyse des pratiques dites « féminines ou masculines » de l’entrepreneuriat est une avenue de recherches plus féconde que la recherche de points communs ou de différences entre les pratiques entrepreneuriales, ou que les forces ou difficultés rencontrées par les hommes et les femmes. En outre, si les recherches posent les différences de conception de l’entrepreneuriat en fonction de la conception qu’a la femme (entrepreneur) de son rôle dans la société (Shelton, 2006 ; Nikina et al., 2012), l’étude réelle de la parentalité chez les femmes qui s’inscrivent dans un entrepreneuriat dit « de croissance » reste à mener (Bourgain et Chaudat, 2015).
9Dans les recherches récentes, deux faits marquants renforcent et nuancent ce constat : pour les mampreneurs (d’Andria, 2017), l’expérience entrepreneuriale ne constitue-t-elle pas une parenthèse dans la carrière salariée ? En outre, certains papas entrepreneurs ne revendiquent-ils pas aussi leur rôle parental (Drew et Humbert, 2012 ; Powell et Eddelston, 2013) ? Tandis que les femmes investissent lentement mais sûrement les activités historiquement masculines, les hommes peuvent affirmer leur désir d’une présence plus active dans la paternité. Autrement dit, le statut et les motivations entrepreneuriales des mampreneurs (d’Andria et Gabarret, 2017) pourraient être généralisables indépendamment du sexe de l’individu.
10Comme le rappelle Welter (2016), l’entrepreneuriat, et a fortiori l’entrepreneuriat féminin, est une pratique contextualisée. Or la recherche académique rassemble trop souvent des chercheurs issus des pays dits « développés » théorisant alors surtout les pratiques entrepreneuriales au sein de la population « WASP » (White Anglo-Saxon Protestant) lui donnant une place « dominante ». De nombreuses voix convergent aujourd’hui vers l’idée qu’il est temps de penser la diversité des pratiques puisque les institutions diffèrent (Chanlat et Özbilgin, 2018). Les institutions, au sens élargi, regroupent l’ensemble des règles qui régissent une collectivité – les pratiques, normes ou lois établies – et les organisations dont l’objet peut être social, économique, professionnel, religieux ou éducationnel. Par exemple, au sein d’un même secteur, les entrepreneur(e)s de différents pays, concilient-ils leur vie familiale et leur vie professionnelle de la même manière ? Vouloir répondre à cette question nécessite de prendre en compte de multiples facteurs car la cellule familiale diffère selon les cultures, selon les structures d’accompagnement à l’éducation dans les pays (Shelton et Le Loarne, 2014). Cependant, les études sur le sujet manquent encore pour étayer cette hypothèse.
1.3 – Retour sur la parentalité dans la littérature sur l’entrepreneuriat familial
11Le troisième champ, et de loin le plus exploré, est celui de l’entrepreneuriat familial au cœur des dynamiques économiques et entrepreneuriales (Chrisman et al., 2010 ; Chabaud, 2013). Dans ce champ, parentalité et entrepreneuriat sont indissociablement liés (Debicki et al., 2009 ; Bah et al., 2017 ; Randerson et al., 2020).
12Pour autant, la question de la parentalité en entrepreneuriat familial fait encore débat.
13Or il ne peut y avoir d’entreprises familiales sans famille ni de pérennité sans transmission de l’héritage. Si bien que, selon les époques et les pays, ces entreprises sont alternativement montrées comme gage de stabilité ou décrédibilisées au regard de leurs « pratiques managériales conservatrices, frustrantes pour les salariés et qui n’incitent guère à l’innovation » (Philippon, 2007, p. 8). Cependant, la pérennité d’une entreprise familiale sur plusieurs générations ne se décrète pas, elle se construit patiemment et méthodiquement à partir des rapports aux personnes, au temps et à l’espace (Richomme-Huet et d’Andria, 2012). C’est pourquoi la fabrique de l’entrepreneuriat familial et la transformation « d’héritier(e) à entrepreneur(e) » est l’aboutissement de processus de choix (Byrne et al. 2019) et de socialisation complexe menés au sein de la famille : « si on naît héritier, on devient entrepreneur familial » (Robic et al., 2014, p. 26). Il reste à savoir comment ce processus est mené. Et s’il peut être généralisable à tous les contextes.
14Au-delà de la question du lieu de l’apprentissage entrepreneurial pour pérenniser l’entreprise familiale réside le débat – toujours actuel même s’il n’est pas nouveau – sur la répartition des rôles respectifs des parents et des enfants, selon leur rang et leur sexe, au sein de l’entreprise familiale et de la famille.
2 – Présentation des contributions au dossier et pistes de réflexion
15Bien évidemment, ce dossier spécial ne prétend pas répondre à l’ensemble des débats que nous venons d’énumérer. Il apporte des pistes de réflexion sur la parentalité à travers des thématiques inédites et un esprit d’ouverture auquel la Revue de l’entrepreneuriat est attachée. Ainsi, les deux contributions participent aux thématiques émergentes de l’entrepreneuriat féminin et de l’articulation travail-famille, tout en explorant des réalités culturelles différentes : des entrepreneures immigrantes d’origine maghrébine, africaine, latino-américaine au Québec de Grégoire-Gautier ou l’articulation travail-famille d’entrepreneures avec ou sans enfant, et d’âge, d’éducation et de secteurs variés de Rodhain et al.
16Il n’est sans doute pas anodin de remarquer ici que les auteures ont privilégié l’approche compréhensive en s’appuyant sur un large corpus de récits de vie et d’entretiens approfondis (auprès de 29 entrepreneures d’âge, d’éducation et de secteurs variés pour Rodhain et al. et auprès de 25 entrepreneures immigrantes de diverses origines ethniques pour Grégoire-Gauthier).
17Le premier article, co-écrit par Angélique Rodhain, Sophia Belghiti-Mahut, Anne-Laurence Lafont et Florence Rodhain, aborde plus spécifiquement la question de l’articulation vie professionnelle-vie privée dans le champ de l’entrepreneuriat féminin. Il construit un pont avec la littérature sur les effets intergénérationnels et leurs impacts sur les pratiques entrepreneuriales. La démarche entrepreneuriale (qu’il s’agisse de la décision de s’engager ou celles des pratiques au quotidien) s’inscrit dans une histoire de vie toujours singulière de l’entrepreneur, encastrée dans une histoire plus globale de famille et plus largement de la société.
18Un autre élément nous semble fondamental. Une interprétation en termes d’« articulation » plutôt que de « conciliation » des deux sphères de la femme entrepreneure – la sphère privée (parfois intégralement ou fortement associée à la sphère familiale) et la sphère professionnelle – apporte une dimension spécifique à ce débat. Alors que la notion de « conciliation » [du latin conciliare (unir, réunir) pour relier de manière cohérente des choses qui sont ou semblent être contraires, pour faire disparaître les causes des différends] renvoie à quelque chose de plutôt contraint, voire en opposition – ce qui n’est pas toujours le cas – sur la base de ressources limitées. Alors que l’articulation renvoie à une dynamique et une action (conscientisée ou non) de la part de la femme entrepreneure, qui repose sur sa perception de la situation, et non sur ce que les chercheurs pensent de la situation.
19S’appuyant sur les récits de vie de 29 entrepreneures (avec ou sans enfant), les chercheuses parviennent à dépasser les résultats apparemment contradictoires antérieurs concernant la conciliation vie professionnelle-vie privée des femmes entrepreneures (effets croisés positifs, négatifs ou mixtes) grâce à une typologie sur les modalités de cette articulation. Quatre critères émergent des récits de vie des entrepreneures en France : l’étape de vie de l’entrepreneure, le stade entrepreneurial (démarrage, croissance, routine), le comportement du conjoint (support émotionnel, financier, envers les enfants, envers les tâches ménagères, les conseils) et la nature de la motivation intrinsèque de la femme entrepreneure (passion, carrière, but social, réconciliation travail-famille). Des pistes de recherche nécessitant l’acquisition de données empiriques plus détaillées se trouvent ainsi esquissées afin de vérifier la proposition théorique modélisée par les auteurs.
20Le second article d’Annie Grégoire-Gauthier participe aux thématiques émergentes de l’entrepreneuriat féminin et de l’articulation travail-famille en explorant des réalités culturelles différentes des entrepreneures immigrées au Québec. Les trames narratives de 25 entretiens ont permis de faire émerger, auprès de populations ethniques différentes vivant au Québec, une typologie selon deux axes : la division du travail familial (du partage des tâches à une prise en charge complète des tâches) et le rapport à l’entreprise (d’une solution à une fin en soi). L’origine ethnique des femmes ne préjuge pas du placement sur l’un des quatre quadrants créés par la typologie. Le discours associé au « rapport facilité à l’entrepreneuriat » porté par certaines femmes immigrantes correspond étroitement à la norme dominante (masculine blanche) : le fait d’avoir un projet entrepreneurial et les moyens de s’y investir totalement. Les autres femmes se trouvent, soit dans un « rapport de frustration » (entreprise comme fin en soi et prise en charge complète du travail familial), soit dans un « rapport multi-contraint » (entreprise comme solution/nécessité et prise en charge complète du travail familial), soit dans un « rapport de nécessité partagée » (entreprise comme solution/nécessité et partage des tâches familiales). En outre, quel que soit le quadrant dans lequel ces femmes peuvent être positionnées, la chercheuse insiste sur l’enchevêtrement des exigences et des espaces assignés au travail et au non-travail. L’étude, fortement contextualisée, permet alors de dépasser le clivage « homme-femme » entrepreneur en mettant en lumière deux faits. D’une part, les entrepreneures (de minorités visibles d’origines latino-américaines, maghrébines et subsahariennes, qui correspondent à trois vagues d’immigration à Québec) ne forment pas une population homogène au regard de la conciliation vie professionnelle-vie parentale. D’autre part, au-delà de l’existence d’une très grande disparité de situations rendant impossible la tenue d’un discours homogène sur cette population, la chercheuse montre aussi que certaines entrepreneures correspondent au modèle dominant lorsqu’elles se trouvent dans un contexte social favorable : soutiens, vie familiale et sociale harmonieuse. Annie Grégoire-Gauthier apporte ici des preuves de l’absence de caractère essentialiste à la démarche entrepreneuriale, y compris en matière d’articulation vie professionnelle et vie familiale. Elle rappelle que le contexte social (en particulier les rôles domestiques assignés aux personnes) et l’expérience migratoire ont un impact certain sur l’expérience entrepreneuriale, qu’il s’agisse de la décision de créer l’activité ou des pratiques quotidiennes de l’entrepreneur.
21Au final, les deux articles présentés dans ce dossier proposent des pistes de réflexion stimulantes dans les thématiques de l’entreprise familiale, de l’impact générationnel sur les pratiques et l’apprentissage et sur l’articulation travail-vie privée et/ou familiale. Il reste évidemment à la communauté à aller plus loin.
3 – La parentalité en entrepreneuriat : plaidoyer pour une recherche contextualisée et débarrassée des biais de recherche
22Comme le montre ce dossier, la dimension de la parentalité est loin d’être oubliée en entrepreneuriat. Mais les débats qui lui sont associés sont vastes et les interconnexions entre les champs restent encore (trop) peu explorées. Nous voudrions cependant mettre en avant les trois contributions majeures de ce cahier spécial.
23La première contribution concerne l’apparent « non-débat » de la parentalité en entrepreneuriat. Ce constat nous interpelle car les problématiques liées à la parentalité recouvrent des réalités économiques et soci(ét)ales, individuelles et collectives bien concrètes pour la plupart des entrepreneurs. Pourquoi la parentalité n’a-t-elle été encore que peu prise en compte, voire occultée ou plus prosaïquement inexplorée, dans la plupart des recherches en entrepreneuriat ?
24Mais les choses évoluent et l’entretien d’Adnane Maalaoui et al. avec G. Solomon et A. El Tarabishy propose un regard distancé sur la question de la parentalité en entrepreneuriat en relatant l’historique de ce que les personnes interviewées considèrent comme un champ de recherche. Ils relatent l’ambiguïté de la parentalité qui tour à tour invite à l’entrepreneuriat comme choix de carrière et est une source de crise dans la démarche entrepreneuriale, « nuisant » à la croissance de l’entreprise.
25La deuxième contribution concerne la nécessité de conjuguer les agendas de recherches en entrepreneuriat en construisant des passerelles identifiées vers les problématiques de parentalité. En effet, à l’heure où les recherches se veulent de plus en plus engagées ou activistes (Van de Ven, 2002), nous soutenons qu’une réflexion sur la parentalité peut contribuer à identifier des pistes de solution pour favoriser la pérennisation de l’entreprise créée par des parents.
26De même, à l’heure où la santé de l’entrepreneur, fortement liée à une bonne conciliation entre les différentes sphères dans lesquelles il s’investit, est considérée comme un enjeu économique et social (Torrès, 2017), une meilleure prise en compte des dimensions de l’expression parentale de l’entrepreneur s’avère indispensable. Elle viendrait renforcer les différentes initiatives de l’Observatoire de la Qualité de la Vie au Travail pour inciter les acteurs économiques à une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle en proposant aux salariés-parents un environnement mieux adapté à leurs responsabilités familiales.
27De plus, à l’heure où l’intégration de la femme – mère – dans la sphère économique fait toujours débat et où la pérennisation de la croissance économique des pays reste entre les mains des entrepreneur(e)s, l’exploration du rôle de la parentalité dans les pratiques entrepreneuriales prend tout son sens.
28En définitive, les résultats apportés par ce dossier spécial pointent un travers déjà identifié par quelques chercheurs : la recherche en entrepreneuriat (féminin ou non) serait intrinsèquement biaisée (Ahl, 2006) puisque la plupart des chercheurs regardent des situations au regard de leurs propres prismes culturels et sociaux, et considèrent norme ce qui relève de leurs cadres de vie… En soulignant ce travers, ce dossier spécial invite donc non seulement à l’étude d’une plus grande diversité de situations, mais aussi à l’apport d’une plus grande diversité de chercheurs pour aborder la question de la parentalité en entrepreneuriat.
29La troisième contribution de ce dossier est de relever que les conclusions des trois articles proposés convergent vers un plaidoyer commun : seule l’étude de situations très diverses, dans des contextes les plus variés possible permettra de générer des théories entrepreneuriales tangibles et actionnables.
Références
- ALDRICH H., CLIFF J. (2003), « The pervasive effects of family on entrepreneurship: toward a family embeddedness perspective », Journal of Business Venturing, 18(5), 573-596.
- BAH, T., BOUSSAGUET, S., DE FREYMAN, J., NDIONE, L. C. (2017), « La transmission des entreprises familiales au Sénégal : quelles spécificités culturelles ? », Revue internationale P.M.E., 30(3-4), 127-161.
- BLOEMEN-BEKX M., VOORDECKERS W., REMERY C., SCHIPPERS J. (2019), « Following in parental footsteps? The influence of gender and learning experiences on entrepreneurial intentions International », Small Business Journal, 37(6), 642-663.
- BOUCHIKHI H. (1993), « A constructivist framework for understanding entrepreneurship performance », Organization Studies, 14(4), 549-570.
- BOURDIEU P. (1998), La domination masculine, Paris, Seuil, coll. « Liber ».
- BOURGAIN M., CHAUDAT P. (2015), « Vie professionnelle et maternité : représentations comparées de jeunes entrepreneures et cadres en TPE et PME en croissance », Revue de l’entrepreneuriat, 14(2), 83-108.
- BRIÈRE S., TREMBLAY M. (2017), « L’entrepreneuriat contextualisé : quels enjeux, stratégies et modèles endogènes pour soutenir une diversité d’entrepreneurs au Nord comme au Sud ? », Revue internationale P.M.E., 30(3-4), 29-35.
- BYRNE J., FATTOUM S., GIACOMIN O., TOUNES A. (2018), « L’intention de croissance et le genre à l’épreuve de la parentalité », Management international, 22(4), 12-26.
- BYRNE J., FATTOUM S., THEBAUD S. (2019), « A suitable boy? Gendered roles and hierarchies in family business succession », European Management Review, 16(3), 579-596.
- CHABAUD D. (2013). « Les entreprises familiales au cœur de l’entrepreneuriat ? », in C. Léger-Jarniou (dir.), Le grand livre de l’entrepreneuriat (pp. 157-172), Paris, Dunod.
- CHANLAT J.-F., ÖZBILGIN M. (2018), Management et diversité. Comparaisons internationales, tome 1, Laval, Presses de l’Université de Laval, 313 p.
- CHRISMAN J. J., KELLERMANS F. W., CHAN K. C., LIANO K. (2010), « Intellectual foundations of current research in family business: An identification and review of 25 influential articles », Family Business Review, 23, 9-26.
- CONSTANTINIDIS C., EL ABBOUBI M., SALMAN N, CORNET A. (2017), « L’entrepreneuriat féminin dans une société en transition : analyse de trois profils de femmes entrepreneures au Maroc », Revue internationale P.M.E., 30(3-4), 37-68.
- D’ANDRIA A., GABARRET I. (2016), « Femmes et entrepreneurs : trente ans de recherches en motivation entrepreneuriale féminine », Revue de l’entrepreneuriat, 15(3-4), 85-104.
- D’ANDRIA A., GABARRET I. (2017), « Étude de la motivation entrepreneuriale des mampreneurs françaises », Revue internationale PME, 30(1), 155-181.
- DEBICKI B. J., MATHERNE C. F., KELLERMANS F. W., CHRISMAN J. J. (2009), “Family business research in the new millennium: An overview of the who, the where, the what, and the why”, Family Business Review, 22, 151-166.
- DOUMOT D., RENARD F. (2004), Parentalité : nouveau concept, nouveaux enjeux ?, UCL RESO Dossier technique 04-31, https://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/reso/documents/Dos31.pdf.
- DREW E., HUMBERT A. L. (2012), « Men have careers, women have babies’: unequal parental care among Irish entrepreneurs », Community, Work Family, 15(1), 49-67.
- JAMALI D. D. (2009), « Constraints and Opportunities Facing Women Entrepreneurs in Developing Countries: A Relational Perspective », Gender in Management: An International Journal, 24(4), 232-251.
- HÉRITIER F. (1981), L’exercice de la parenté, Paris, Gallimard.
- HUNT R. A., LERNER D., TOWNSEND D. (2019), « Parental endowments versus business acumen: Assessing the fate of low‐tech, service‐sector spinouts », Strategic Entrepreneurship Journal, 13(4), 478-506.
- LE LOARNE-LEMAIRE S., CUPILLARD V., RAHMOUNI BENHIDA B., NIKINA A., SHELTON L. M. (2012), Femme et entrepreneur, c’est possible ! Paris, Pearson.
- MARLOW S., MARTINEZ-DY M. (2018), « Is it time to rethink the gender agenda in Entrepreneurship research? », International Small Business Journal, 36(1), 3-22.
- MARTIN C. (2003), La parentalité en questions. Perspectives sociologiques, Rapport pour le Haut Conseil de la Population et de la Famille.
- NIKINA A., LE LOARNE S., SHELTON L. M. (2012), « Le rôle de la relation de couple et du soutien du conjoint dans l’entrepreneuriat féminin », Revue de l’entrepreneuriat, 11(4), 37-60.
- NIKINA A., SHELTON L. M., LE LOARNE S. (2013), « Does he have her back? A look at how husbands support women entrepreneurs », Entrepreneurial Practice Review, 2(4), 17-35.
- PALMER C., FASBENDER U., KRAUS S., BIRKNER S., KAILER N. (2019), « A chip off the old block? The role of dominance and parental entrepreneurship for entrepreneurial intention », Review of Managerial Science, May 2019, 1-21.
- PHILIPPON T. (2007), Le capitalisme d’héritiers. La crise française du travail, Paris, Seuil, coll. « La République des idées ».
- POWELL G. N., EDDLESTON K. A. (2013), « Linking family-to-business enrichment and support to entrepreneurial success: do female and male entrepreneurs experience different outcomes? », Journal of Business Venturing, 28(2), 261-280.
- RANDERSON K., SEAMAN C., DASPIT J., BARREDY, C. (2020), « Institutional influences on entrepreneurial behaviours in the family entrepreneurship context: towards an integrative framework », International Journal of Entrepreneurial Behaviour Research, 26(1), 1-13.
- RICHOMME-HUET K., D’ANDRIA A. (2012), « L’autre gestion des Hénokiens. Une perspective séculaire des entreprises familiales », La revue des sciences de gestion, 253, 27-36.
- ROBIC P., BARBELIVIEN D., ANTHEAUME N. (2014), « La fabrique de l’entrepreneur familial. Comment des héritiers deviennent entrepreneurs et reprennent la direction d’une entreprise familiale », Revue de l’entrepreneuriat, 13(3), 25-50.
- SHELTON L. (2006), « Female Entrepreneurs, Work-Family Conflict, and Venture Performance », Journal of Small Business Management, 44(2), 285-297.
- WELTER F., GARTNER W. B., eds. (2016). A Research Agenda for Entrepreneurship and Context. Elgar Research Agendas, Cheltenham, Edward Elgar.