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Article de revue

La prosocialité limitée chez l’enfant : état des lieux

Pages 217 à 231

Citer cet article


  • Mormont, É.
  • et Stievenart, M.
(2022). La prosocialité limitée chez l’enfant : état des lieux. Enfance, 2(2), 217-231. https://doi.org/10.3917/enf2.222.0217.

  • Mormont, Élodie.
  • et al.
« La prosocialité limitée chez l’enfant : état des lieux ». Enfance, 2022/2 N° 2, 2022. p.217-231. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-enfance-2022-2-page-217?lang=fr.

  • MORMONT, Élodie
  • et STIEVENART, Marie,
2022. La prosocialité limitée chez l’enfant : état des lieux. Enfance, 2022/2 N° 2, p.217-231. DOI : 10.3917/enf2.222.0217. URL : https://shs.cairn.info/revue-enfance-2022-2-page-217?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/enf2.222.0217


Notes

  • [1]
    Notons toutefois que les composantes visées sont de l’ordre du déficit et pose donc la question de la pertinence de définir un fonctionnement par ce qui est absent, plutôt que par ce qui est présent.
  • [2]
    Ceci pose la question du diagnostic différentiel et de quel diagnostic prime sur l’autre. Cette question n’est actuellement pas encore débattue dans la littérature scientifique.
  • [3]
    Étude de la variation dans l’activité des gènes induite par l’environnement.
  • [4]
    L’ICU a été traduit en français et en plusieurs autres langues, disponibles via le site http://labs.uno.edu/developmental-psychopathology/ICU.html.
  • [5]
    Les évaluations dimensionnelles envisagent la variable de manière continue (de faible à intense, par exemple) tandis que les évaluations catégorielles se basent sur un score seuil qui détermine la présence ou l’absence de la variable mesurée.

Introduction

1 La prosocialité limitée (PL) correspond à la traduction non littérale et inspirée de la version française du DSM 5 des termes anglais « callous unemotional traits/behaviors ». Elle se caractérise notamment par un manque d’empathie affective, de culpabilité et de comportements prosociaux (Waller et al., 2020). De ce fait, un enfant avec une PL bouscule nos représentations de l’enfant « gentil, insouciant et affectueux ».

2 Cette thématique est largement étudiée dans les pays anglophones, mais très peu en Europe francophone. Les traductions varient, mais le terme PL permet de conserver une certaine neutralité en évitant le risque de déterminisme inhérent aux « traits pré-psychopathiques » (Garcia, Rouchy & Michel, 2020). De plus, il englobe également tant les émotions que les cognitions et les comportements, contrairement au terme « insensibilité émotionnelle » (Fontaine, Parent & Guay, 2018) qui focalise l’attention sur l’aspect émotionnel. Au-delà de la nécessaire prise de position du présent article, le débat terminologique reste ouvert car il n’existe pas encore de consensus entre les chercheurs francophones du domaine.

3 L’intérêt international pour la PL est croissant, notamment chez le jeune enfant (âge préscolaire). En effet, ce fonctionnement constitue un important facteur de risque pour le développement de l’enfant, notamment relationnel et social ainsi que pour le développement d’un profil psychopathique et des comportements antisociaux les plus graves et persistants dès l’adolescence (Frick & Viding, 2009) (Frick, 2012). Mieux connaître cette problématique et l’étudier au plus tôt dans l’enfance vise à développer une prévention et des interventions précoces adaptées (Viding & McCrory, 2012).

4 La PL chez l’enfant n’est pas synonyme de psychopathie. Ce fonctionnement n’est pas nécessairement stable et correspondrait plutôt à des traits précurseurs, mais non déterministes, de la psychopathie. De plus, qualifier l’enfant de « psychopathe » constitue un risque de stigmatisation préjudiciable pouvant survenir tant en contexte clinique que judiciaire. Utiliser les termes PL permet dès lors de contourner ce risque tout en reconnaissant effectivement le fonctionnement particulier de l’enfant.

5 Enfin, la prévalence de la PL est difficile à établir, tant chez l’enfant que chez l’adolescent, car elle n’est pas systématiquement renseignée dans les études. De plus, le type d’échantillon (tout-venant, à risque ou clinique), les questionnaires d’évaluation ainsi que les informateurs (auto ou hétéro-rapporté) sont variables (Ezpeleta, Granero, de la Osa, & Domènech, 2017 ; Kimonis, Frick, Cauffman, Goldweber, & Skeem, 2012), ce qui empêche les comparaisons inter-études et donc, l’établissement d’une prévalence générale. La revue systématique de Colins, Van Damme, Hendriks et Georgiou (2020) témoigne de cette difficulté puisque la prévalence de la PL chez les enfants et adolescents avec Trouble des Conduites varierait entre 6,1 % et 83,7 % selon l’étude considérée.

La prosocialité limitée chez l’enfant

Dans les nosographies (modèle théorique statistique)

6 Les caractéristiques de la PL figurent dans le DSM-5 et dans la CIM-11 uniquement en tant que spécification du Trouble des conduites sous les termes « avec émotions prosociales limitées », et non comme un trouble à part entière. La PL n’est donc envisagée que dans le cadre de ce diagnostic. Ces deux nosographies s’accordent sur les caractéristiques principales de la PL, à savoir : un manque de remords, de culpabilité ou de honte, un manque d’empathie, une insouciance de la performance et une expression émotionnelle limitée (American Psychiatric Association, 2013 ; World Health Organization, 2018). Toutefois, des études ont dépassé ce strict diagnostic pour étudier la PL en lien avec d’autres troubles tels que le Trouble Oppositionnel avec Provocation, le Trouble de l’Attention avec Hyperactivité ou encore les Troubles du Spectre de l’Autisme (Ezpeleta et al., 2017 ; Jones, Happé, Gilbert, Burnett, & Viding, 2010 ; Waller, Hyde, Grabell, Alves, & Olson, 2015). Ces recherches permettent de préciser les caractéristiques de la PL chez l’enfant.

Caractéristiques de la prosocialité limitée (modèle théorique et clinique)

Prosocialité limitée primaire et secondaire

7 Les études rapportent une hétérogénéité importante de la PL chez les enfants (Kimonis et al., 2012). Certains auteurs suggèrent l’existence de deux formes différentes de PL : primaire et secondaire (Ezpeleta et al., 2017 ; Fontaine, Rijsdijk, McCrory, & Viding, 2010 ; Kahn, Frick, Golmaryami, & Marsee, 2017 ; Kimonis et al., 2012).

8 La PL primaire serait plutôt constitutive, donc davantage dépendante de facteurs héréditaires, et la PL secondaire, davantage de facteurs environnementaux. La PL primaire se caractérise par une absence de développement de la conscience morale, une faible réaction au stress et à la détresse d’autrui (Ezpeleta et al., 2017 ; Kimonis et al., 2012). La PL secondaire se caractérise quant à elle par la présence d’anxiété et d’affects négatifs tels que la colère ou des affects dépressifs (Ezpeleta et al., 2017). Dans cette forme de PL, la conscience morale a pu se développer, mais les affects négatifs empêchent l’enfant de se comporter en accord avec cette conscience. La PL secondaire serait consécutive à des expériences traumatiques telles que de la négligence ou de la maltraitance physique, psychologique ou sexuelle. Tel un mécanisme de protection adaptatif, la PL secondaire viendrait protéger, mais également interférer avec le développement et le comportement de l’enfant.

9 La réalité clinique s’avère sans doute plus complexe et moins épurée. Toutefois cette distinction peut être pertinente pour mieux comprendre la PL, la prévenir et intervenir de manière adaptée, en tenant compte de ses forme et étiologie spécifiques. Notons que cette distinction entre PL primaire et secondaire est récente chez l’enfant et peu d’études en ont tenu compte, ce qui empêche de tirer des conclusions spécifiques à chacun de ces profils. Dans le présent article, si la distinction a été observée, elle est spécifiée.

Les caractéristiques centrales de la prosocialité limitée chez l’enfant 

10 Actuellement, le modèle dominant propose de considérer la PL comme un concept multidimensionnel qui s’articule autour de 3 composantes centrales [1] : un déficit d’empathie affective, un manque de comportements prosociaux et une absence de culpabilité. Ce profil ne correspond pas intégralement à celui des nosographies. En effet, depuis son inclusion dans le DSM 5 en 2013, les études sur la PL chez l’enfant se sont multipliées. Le croisement des résultats disponibles a permis de conclure que l’insouciance de la performance et l’expression émotionnelle limitée n’étaient pas des caractéristiques centrales de la PL, mais que le manque de comportements prosociaux était incontournable (Waller et al., 2020). Ce fonctionnement doit être observé dans plusieurs contextes et dans plusieurs relations au cours des 12 derniers mois pour correspondre aux critères de la PL (American Psychiatric Association, 2013). En effet, un enfant peut présenter certaines de ces manifestations ponctuellement au cours de son développement sans que cela soit nécessairement pathologique.

11 Déficit d’empathie affective. Les liens entre empathie et PL sont difficiles à préciser, car la terminologie, la conceptualisation et l’évaluation de l’empathie varient d’une étude à l’autre.

12 Traditionnellement, l’empathie est présentée comme comportant 2 facettes principales : l’empathie cognitive, soit la faculté de se représenter par la pensée le monde émotionnel de l’autre et d’inférer ses intentions, et l’empathie affective, soit la capacité à ressentir une émotion proche de celle d’autrui.

13 L’empathie cognitive est la facette de l’empathie pour laquelle il est le plus difficile d’établir un lien clair avec la PL, car les résultats disponibles divergent. Certains auteurs avancent que le déficit en empathie cognitive est présent chez les enfants présentant une PL, mais se résorbe au cours du développement grâce aux apprentissages concernant la prise de perspective, ainsi qu’à la maturation cérébrale (Dadds et al., 2009 ; Waller et al., 2020). D’autres suggèrent au contraire que la PL n’est pas associée à un déficit d’empathie cognitive chez les enfants d’âge préscolaire (Waller et al., 2015) ni d’âge scolaire (Jones et al., 2010).

14 L’empathie affective, quant à elle, est unanimement reconnue comme déficitaire chez les enfants avec PL (Waller et al., 2020) et ce, quel que soit le type, primaire ou secondaire (Kahn et al., 2017). Actuellement, les auteurs différencient l’activation émotionnelle (« empathic arousal ») et l’intérêt empathique (« empathic concern »), que l’on peut rapprocher de la sympathie. Chez les enfants avec PL, on observe un déficit d’intérêt empathique, mais également d’activation émotionnelle physiologique (Anastassiou-Hadjicharalambous & Warden, 2008), et ce, quels que soient l’âge et le type de PL (Kahn et al., 2017 ; von Polier et al., 2020 ; Waller et al., 2020). Ces enfants ne sont donc physiologiquement pas capables de résonner émotionnellement avec l’autre.

15 Ce détachement émotionnel et cette déconnexion de ses propres émotions pourraient constituer le signe d’une dissociation chez l’enfant présentant une PL. Ce symptôme clinique, que l’on retrouve comme symptôme principal dans le trauma complexe (van der Kolk, 2014 ; The National Child Traumatic Stress Network, 2013), induit chez l’observateur un sentiment d’étrangeté, une impression que quelque chose n’est pas congruent dans la manière dont se comporte ou s’exprime l’enfant.

16 En conséquence, si l’enfant n’a physiologiquement pas la capacité d’expérimenter certains états émotionnels dans son corps, il n’est en conséquence pas capable de les ressentir en résonance avec autrui (déficit d’activation émotionnelle empathique). S’il s’agit d’un mécanisme de protection (probablement plus dans le cas de la PL secondaire), il peut varier en fonction des personnes, des contextes, des stades de développement, etc. et n’est donc pas nécessairement permanent.

17 Déficit de comportements prosociaux spontanés. Les comportements prosociaux correspondent aux « comportements sociaux observables orientés vers le bénéfice d’autrui ou le partage des coûts et bénéfices avec autrui » (Bouchard, Cloutier, & Gravel, 2006). Ces comportements favorisent les liens sociaux au sein du groupe et participent de cette façon à assurer la survie des individus qui le composent. L’aide, le soutien, le réconfort, le partage ou encore la coopération sont des exemples de comportements prosociaux.

18 Chez les enfants avec PL, on observe un manque de comportements prosociaux (Waller et al., 2020 ; Waller & Hyde, 2018) et plus particulièrement, de comportements prosociaux spontanés. En effet, l’enfant avec PL, tout comme l’adulte psychopathe, est capable de faire preuve de comportements en apparence altruistes ou prosociaux, mais il le fera le plus souvent (consciemment ou inconsciemment) dans le but d’arriver à ses fins et de répondre à ses propres besoins plutôt qu’avec l’intention de venir en aide à l’autre. Par exemple, présenter des excuses sans se sentir coupable pour simplement s’éviter d’être puni. Cette tendance à instrumentaliser autrui donne lieu à des relations pauvres, de type utilitaire, et dans lesquelles les besoins et émotions de l’autre sont niés. Ce type de comportement est commun, mais devient problématique s’il est particulièrement fréquent et qu’il tend à se rigidifier comme la seule manière pour l’enfant d’être en relation avec l’autre. Les personnes, adultes ou enfants, qui interagissent avec un enfant avec PL éprouvent souvent une impression de manque de réciprocité, de gratification et d’échange dans la relation.

19 Ce manque de comportements prosociaux spontanés pourrait s’expliquer en partie par le déficit d’activation émotionnelle empathique. En effet, si la détresse de l’autre ne provoque pas en nous d’émotion désagréable, donc de détresse, les chances sont réduites que nous passions à l’action pour mettre un terme à cette détresse (celle de l’autre et de cette façon, à la nôtre).

20 Déficit de culpabilité. La culpabilité correspond à un affect négatif ressenti à la suite de l’évaluation négative d’un comportement (transgression). Chez l’enfant, elle apparaît dès deux ans, mais est alors difficilement différenciable de la honte qui correspond à une évaluation négative de soi-même. La honte est une prémisse du développement de la culpabilité (Kochanska, Gross, Lin, & Nichols, 2002 ; Stassen Berger, Born, & Boulard, 2012).

21 La culpabilité et l’empathie constituent les bases de la conscience morale qui peut se définir comme la capacité de discerner le bien du mal. Chez les enfants avec PL primaire, le développement de cette conscience morale semble empêché par une intégration émotionnelle qui ne se produit pas, c’est-à-dire que la transgression peut être comprise à un niveau cognitif, sans s’accompagner du ressenti émotionnel désagréable lié à la culpabilité. Dans le cas de la PL secondaire, la conscience morale semble avoir pu se mettre en place, mais l’enfant n’agirait plus en fonction d’elle (Frick et al., 2014). En effet, qu’il l’ait développée ou pas, l’enfant avec PL semble faire passer ses propres intérêts avant ceux d’autrui ou du groupe social, quitte à causer du tort.

22 La culpabilité et les remords, et plus largement, la conscience morale, agissent comme des inhibiteurs des comportements antisociaux et promeuvent les comportements prosociaux. Leur absence chez l’enfant constitue donc un indicateur précoce de la PL ainsi qu’un important facteur de risque pour les comportements antisociaux (Waller et al., 2020).

Troubles associés et apparentés

23 La PL n’est actuellement pas considérée comme un trouble à part entière dans les nosographies. Dès lors, nous ne pouvons pas parler de diagnostic différentiel ni de comorbidités. Toutefois, la PL se retrouve effectivement régulièrement associée aux troubles du comportement et partage des caractéristiques communes au Trouble Réactionnel de l’Attachement et aux Troubles du Spectre Autistique.

Prosocialité limitée et troubles du comportement

24 La PL se retrouve le plus souvent associée à des troubles du comportement. Selon les nosographies, il est d’ailleurs nécessaire que le sujet présente un Trouble des conduites avant de déterminer la présence additionnelle de PL. Cependant, les recherches montrent que ce fonctionnement peut également être présent chez l’enfant avec troubles du comportement à l’âge scolaire (Ciucci, Baroncelli, Golmaryami, & Frick, 2015 ; Frick et al., 2014) et préscolaire (Ezpeleta, Granero, Osa, & Domènech, 2015 ; Ezpeleta, Osa, Granero, Penelo, & Domènech, 2013).

25 Les problèmes de comportement de type extériorisés (tournés vers l’extérieur ou autrui : agressivité, impulsivité, agitation, etc.) sont ceux qui se retrouvent le plus souvent associés à la PL chez l’enfant. Ces comportements rendent la PL visible : sans ces symptômes, il est possible que la PL reste silencieuse chez l’enfant et donc inaccessible aux parents, aux cliniciens et aux chercheurs.

26 Les comportements de type intériorisé (tournés vers soi : anxiété, affects dépressifs, estime de soi basse) sont peu étudiés en lien avec la PL. Cependant, ils semblent se retrouver uniquement dans la PL secondaire. En effet, la présence d’anxiété est établie dans ce type de PL (Ezpeleta et al., 2017 ; Kahn et al., 2017).

27 Par ailleurs, la PL peut être présente chez l’enfant sans trouble du comportement, mais cela reste rare (Frick et al., 2003 ; Kumsta et al., 2012). Dans ce cas, il est vraisemblable que l’enfant soit considéré comme adapté à son environnement et que donc, la PL ne soit pas problématique.

28 Enfin, il est admis que la PL constitue un facteur de risque important pour les troubles du comportement au cours du développement, ainsi que pour les comportements antisociaux et la psychopathie à l’âge adulte (Dadds, Fraser, Frost, & Hawes, 2005). À l’inverse, les troubles du comportement ne prédisposent pas nécessairement à développer une PL (Ezpeleta et al., 2017 ; Fontaine et al., 2010).

Prosocialité limitée et trouble réactionnel de l’attachement

29 Le trouble réactionnel de l’attachement (TRA) correspond à un mode relationnel perturbé de l’enfant caractérisé par un retrait et une inhibition relationnels (American Psychiatric Association, 2013). Il existe un important recouvrement entre le diagnostic de TRA et les caractéristiques de la PL.

30 Le TRA se caractérise spécifiquement par un manque de recherche et de réponse de l’enfant au réconfort de sa figure d’attachement. Les critères de perturbations émotionnelle et sociale persistantes ainsi que l’expérience de forme extrême d’insuffisance de soins peuvent être communs au TRA et à la PL secondaire. La PL, quant à elle, se caractérise spécifiquement par un manque de culpabilité et de comportements prosociaux, critères qui ne se retrouvent pas dans le TRA (American Psychiatric Association, 2013). Le TRA serait par ailleurs systématiquement associé à une PL, c’est-à-dire que tout enfant présentant ce trouble présente aussi une PL [2]. L’inverse ne s’observe pas nécessairement : un enfant peut présenter une PL sans TRA (Mayes, Calhoun, Waschbusch, Breaux, & Baweja, 2017).

Prosocialité limitée et trouble du spectre autistique

31 La PL et les troubles du spectre autistique (TSA) partagent des caractéristiques telles que les difficultés dans les interactions sociales. Peu d’études ont exploré le sujet. Les résultats disponibles suggèrent que la PL et les TSA sont bien étiologiquement différents (O’Nions et al., 2015 ; Rogers, Viding, Blair, Frith, & Happé, 2006), bien que leur co-occurrence soit fréquente dans les populations cliniques (Hawes, Dadds, Brennan, Rhodes, & Cauchi, 2013).

32 Dans le DSM 5, deux critères principaux caractérisent les TSA : un déficit persistant de la communication et des interactions sociales (sous-tendu par une incompétence) ainsi que le caractère restreint et répétitif des comportements, intérêts ou activités. Ces critères différentient les TSA de la PL. En effet, dans la PL, les déficits sociaux seraient dus à un désintérêt d’autrui plutôt qu’à une incapacité fondamentale à entrer en interaction (Waller & Hyde, 2018). De plus, les comportements restreints et répétitifs ne sont pas caractéristiques de la PL.

Étiologie

33 La PL résulte de l’interaction entre des facteurs héréditaires et environnementaux (Fontaine et al., 2010 ; Hyde et al., 2016). De ce fait, il n’existe pas de gène de la PL et aucun facteur, héréditaire ou environnemental, ne peut à lui seul déclencher ce fonctionnement chez l’enfant.

Facteurs héréditaires

34 Parmi les facteurs héréditaires favorisant le développement de PL chez l’enfant, on retrouve le comportement antisocial (Hyde et al., 2016), un comportement qui ne favorise pas le sentiment d’appartenance (ignorance ou rejet) et un tempérament téméraire chez la mère (Waller et al., 2016) et des traits psychopathiques chez le père (Dadds et al., 2014). Cependant, ces facteurs de risque ne déterminent pas à eux seuls le développement de la PL de l’enfant et peuvent être compensés en partie par une parentalité positive (attention, chaleur, validation émotionnelle, fermeté et bienveillance dans l’éducation) (Waller et al., 2016).

35 Par ailleurs, l’épigénétique [3] est un champ de recherche qui commence à se développer en lien avec la PL. Récemment, des chercheurs ont mis en évidence un lien entre la PL et une diminution de l’expression des gènes codant pour la production d’ocytocine et de sérotonine (Moore et al., 2019).

Facteurs environnementaux

Parentalité négative

36 Certaines composantes de la parentalité telles que le manque de chaleur parentale (Pardini, Lochman, & Powell, 2007), de renforcement positif et d’investissement parental (Hawes et al., 2011) ainsi que le manque de sensibilité à la détresse et de considération positive chez le parent (Wright, Hill, Sharp, & Pickles, 2018) prédisent en partie la PL chez l’enfant. Ainsi, et même s’ils ne suffisent pas à eux seuls à déclencher ou maintenir la PL, des comportements tels que le désintérêt, le manque de validation des émotions et besoins de l’enfant ou encore la minimisation de sa détresse lorsqu’il a peur par exemple peuvent constituer des facteurs de risque pour le développement ou le maintien de la PL. Cependant, les interactions parent-enfant sont toujours à considérer de manière bidirectionnelle, c’est-à-dire comme s’influençant réciproquement. Par exemple, la PL de l’enfant aura tendance à ne pas susciter chez le parent des comportements de parentalité positive, tels que la chaleur parentale ou le renforcement positif, ou encore à désorganiser les comportements parentaux. À l’inverse, un manque de chaleur parentale peut favoriser le développement de la PL chez l’enfant (Waller & Hyde, 2018 ; Waller & Wagner, 2019).

Abus et maltraitance

37 Des conditions de vie particulièrement adverses telles que la maltraitance ou l’expérience d’abus physique, sexuel ou psychologique constituent des facteurs de risque environnementaux importants pour la PL secondaire et de maintien pour la PL primaire (Carlson, Oshri, & Kwon, 2015 ; Fang, Wang, Yuan, & Wen, 2020).

Évaluation

38 L’outil le plus utilisé pour évaluer la PL est l’Inventory of Callous Unemotional traits[4] (ICU) développé par Paul Frick en 2004. Il se compose de 24 items permettant d’évaluer de manière dimensionnelle [5] trois composantes de la PL : l’indifférence (Uncaring), l’insensibilité (Callous) et l’impassibilité (Unemotional). Il se décline en plusieurs versions en fonction de l’âge de l’enfant (version préscolaire de 3 à 5 ans et version scolaire de 6 à 12 ans) et en fonction de l’informateur (l’enfant lui-même, ses parents ou son enseignant). L’ICU est le seul questionnaire permettant d’évaluer la PL si précocement.

39 Une évaluation de type multi-informateurs et multi-méthodes permet de favoriser l’objectivation du fonctionnement de l’enfant. Toutefois, actuellement, les possibilités de diversifier les méthodes d’évaluation de la PL sont restreintes. C’est pourquoi les recherches actuelles visent à développer d’autres outils d’évaluation. Citons par exemple le « Clinical Assessment of Prosocial Emotions » (CAPE) (Centifanti et al., 2019). Par ailleurs, évaluer parallèlement les caractéristiques déficitaires centrales de la PL (soit l’empathie, la prosocialité et la culpabilité) via d’autres instruments permet de compléter adéquatement l’évaluation de la PL (Waller et al., 2020). Enfin, évaluer systématiquement la PL dans le cadre de toute évaluation des troubles du comportement chez l’enfant est utile afin d’éclairer d’une part les pistes étiologiques et d’autre part, les pistes d’intervention. En effet, les enfants qui présentent un trouble du comportement couplé à de la PL sont reconnus comme résistants aux interventions reconnues comme efficaces pour traiter les troubles du comportement (Hawes, Price, & Dadds, 2014). Dès lors, en présence de PL, une adaptation de l’intervention est nécessaire.

Intervention

40 La plupart des interventions visant à réduire la PL sont des adaptations d’interventions auprès des parents ayant pour cible initiale la réduction des troubles de comportement chez l’enfant. Ces interventions ont été adaptées en tenant compte des caractéristiques spécifiques de la PL, telles qu’une importante sensibilité à la récompense plutôt qu’à la punition comme stratégie d’apprentissage efficace (Hawes & Dadds, 2005). Par ailleurs, le renforcement des pratiques parentales positives telles que la chaleur et les renforcements positifs serait également efficace pour diminuer la sévérité de la PL (Pasalich, Witkiewitz, McMahon, Pinderhughes, & The Conduct Problems Prevention Research Group, 2016). Ces pratiques permettent de rapprocher les parents des besoins de leur enfant, ce qui diminue le stress chez l’enfant et favorise son développement physique, émotionnel et social.

41 Par ailleurs, les enfants avec PL conserveraient une sensibilité aux comportements ayant trait à l’attachement (attention positive, marques d’affection, soins) et tendent à y réagir positivement (Dadds et al., 2016). Développer des interventions visant à sécuriser l’attachement des enfants avec une PL est donc une piste prometteuse. Plus particulièrement, l’échange de regards, comme vecteur de l’attachement et de l’accordage relationnel et affectif, pourrait constituer une cible de traitement, mais également de prévention chez ces enfants (Dadds et al., 2014 ; Pasalich, Dadds, Hawes, & Brennan, 2012).

42 D’autres interventions pourraient être développées en fonction du type de PL. Dans le cas de la PL primaire, compte tenu de son étiologie héréditaire prépondérante, une piste serait de viser à maintenir le niveau de PL le plus faible possible en favorisant les facteurs de protection et réduisant autant que possible les facteurs de risque environnementaux. Dans le cas de la PL secondaire, si les expériences traumatiques sont avérées, une intervention visant à sécuriser l’attachement pourrait être couplée à une intervention sur le trauma (EMDR, hypnose) chez l’enfant (van der Kolk, 2014 ; Silvestre & Morris-Smith, 2015).

43 Par ailleurs, si l’enfant avec une PL n’a physiologiquement pas la capacité d’expérimenter certains états émotionnels dans son corps, il n’est en conséquence pas capable de les ressentir en résonance avec autrui (déficit d’activation émotionnelle empathique). Dès lors, avant d’intervenir sur les compétences sociales de l’enfant, il pourrait être utile de chercher à favoriser la connexion de l’enfant à ses propres émotions (pleine conscience, EMDR, thérapies corporelles, etc.).

44 Enfin, une étude récente a mis en lien les déficits d’empathie affective chez l’enfant avec PL avec les taux de neuropeptides dit sociaux à savoir l’ocytocine et la sérotonine (Moore et al., 2019 ; Moul, Hawes, & Dadds, 2018). De ce fait, viser à augmenter les faibles niveaux d’ocytocine chez les enfants avec PL via des contacts physiques chaleureux (câlins, massages, jeux), et de sérotonine via par exemple des activités physiques à l’extérieur pourrait constituer des pistes thérapeutiques complémentaires.

Conclusions

45 L’étude de la PL chez l’enfant, et particulièrement d’âge préscolaire, est en plein essor au niveau international. Il reste encore beaucoup de précisions à apporter quant au fonctionnement, aux causes et aux traitements possibles de ce profil.

46 Ce fonctionnement chez l’enfant constitue un risque pour son propre développement mais également pour son entourage et, plus largement, pour la société. Dès lors, diffuser les connaissances disponibles sur la PL en francophonie vise à sensibiliser les professionnels de l’enfance à ce fonctionnement pour leur permettre de mieux comprendre certains enfants et d’orienter leur accompagnement et celui de l’entourage de manière plus adéquate.

47 Cette diffusion vise également à progressivement démystifier le sujet. En effet, il s’agit d’un sujet difficile à aborder, notamment avec les familles, tant les représentations issues de l’imaginaire collectif activent la peur et l’impuissance. Un enfant avec une PL bouscule nos représentations de l’enfant « gentil, insouciant et affectueux ». Jusqu’à récemment, le manque de connaissances sur le sujet et sur les pistes d’action laissait entourage et professionnels dans l’incompréhension et l’incertitude sur la conduite à adopter. Continuer de développer la recherche et diffuser les connaissances scientifiques sur la PL et plus généralement la psychopathie, participe à neutraliser ce phénomène et à donner des clés pour le comprendre et le gérer au sein de la famille, de nos consultations et de la société.

Remerciements

48 Nous remercions l’Université de Liège et en particulier Christophe Lejeune, en tant qu’expert scientifique et co-promoteur de la recherche.

49 Le présent article a été rédigé dans le cadre du doctorat du premier auteur réalisé sur un mandat d’assistante rémunéré au sein de l’Université de Liège.

  • Références

    • American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). Washington, DC : Elsevier Masson.
    • Anastassiou-Hadjicharalambous, X., & Warden, D. (2008). Physiologically-Indexed and Self-Perceived Affective Empathy in Conduct-Disordered Children Highand Low on Callous-Unemotional Traits. Child Psychiatry and Human Development, 39(4), 503.
    • Bouchard, C., Cloutier, R., & Gravel, F. (2006). Différences garçons-filles en matière de prosocialité. Enfance, 58(4), 377‑393. Presses Universitaires de France.
    • Carlson, M., Oshri, A., & Kwon, J. (2015). Child maltreatment and risk behaviors: The roles of callous/unemotional traits and conscientiousness. Child Abuse & Neglect, 50, 234‑243.
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Mots-clés éditeurs : culpabilité, empathie, prosocialité limitée, psychopathie, troubles du comportement

Date de mise en ligne : 17/05/2022

https://doi.org/10.3917/enf2.222.0217