Pour une école coopérative
Pages 109 à 112
Citer cet article
- QUAYRET, Jean-Pierre,
- Quayret, Jean-Pierre.
- Quayret, J.-P.
https://doi.org/10.3917/empa.082.0109
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- Quayret, J.-P.
- Quayret, Jean-Pierre.
- QUAYRET, Jean-Pierre,
https://doi.org/10.3917/empa.082.0109
1La crise de l’école « républicaine » est inséparable de celle de la société moderne. Le même mouvement qui bouleverse l’existence sociale des villages et des quartiers semble nier toute forme de considération de l’autre. Dysfonctionnement ou logique nécessaire au développement de nos sociétés néolibérales ?
2L’éducation comme marché à rentabiliser, les élèves comme clients, les cours et les profs comme produits concurrentiels, voilà le sens des analyses et directives de notre monde globalisé.
3On peut noter un indéniable déclin de l’intelligence critique, de l’aptitude à comprendre dans quel monde on vit, quelles en sont les limites morales de bon sens. D’où une jeunesse scolarisée de plus en plus facilement manipulable par les différentes « modes » : le rap faussement rebelle de Skyrock, la sape, la frime, le look, les divers mysticismes new age, etc. La question n’est plus : quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? mais, à quels enfants allons-nous laisser le monde ? (Jaime Semprun)
4Quelles peuvent être les réponses à ce constat de l’inadaptation du système scolaire à notre temps ? Pour nous, les deux enjeux majeurs de l’école sont :
- développer la solidarité et un respect d’autrui, sans lesquels on ne peut vivre ensemble ;
- construire des outils pour rendre le monde intelligible et aider à comprendre les causes et les conséquences de l’action, tant individuelle que collective (Philippe Perrenoud).
5Il sait que, pour tous, la situation d’apprentissage crée de l’angoisse : vais-je comprendre ? Vais-je être le seul à ne pas comprendre ?
6Il sait qu’il faut éviter le face-à-face mortifère (où l’affectif et la toute-puissance du maître font loi), il sait qu’il lui faut mettre en place des médiations. Médiations qu’on appelle dispositifs en pédagogie institutionnelle : le quoi de neuf ?, le conseil, les métiers, le tutorat entre pairs, les bilans, etc., et qui permettent la parole libre. Ces dispositifs peuvent évoluer, être remplacés par d’autres : ça se décide en conseil, avec toute la classe.
7La pédagogie institutionnelle (pi) peut être définie comme « une pédagogie qui tente de constituer un espace humain fort, dans lequel l’individu se sent pris en charge par la présence des autres, tout en assumant ses responsabilités propres » (Frédéric Gaussen). « Le mot institution n’est pas synonyme d’établissement. Nous appelons aussi “institution” ce qui, collectivement, s’institue dans la classe : la simple règle qui permet d’utiliser le savon sans se quereller est déjà une institution » (Fernand Oury).
8La monnaie intérieure est une de ces institutions-médiations que certaines classes utilisent.
La monnaie intérieure en cm2
9La « monnaie intérieure » est un dispositif de pédagogie institutionnelle initié il y a plus de trente-cinq ans par Fernand Oury, à partir des travaux de son frère Jean, cofondateur de la clinique de La Borde… Ce dispositif prend tout son sens quand il se pratique dans une classe coopérative (où la règle de vie essentielle est : celui qui sait aide celui qui ne sait pas), une classe où les élèves se réunissent régulièrement autour du conseil, partagent les responsabilités en s’inscrivant dans des « métiers », font paraître leur journal (qu’ils envoient à leurs correspondants), etc.
10C’est-à-dire une classe où leur parole a du poids et des instances pour y être écoutée.
11Payer un enfant serait reconnaître la valeur de sa production ou de son travail, signes tangibles de sa valeur personnelle. On ne paie pas un enfant : on le récompense. Le cadeau, signe de la puissance et de la bonté du donataire, scelle, par la reconnaissance, l’aliénation du récepteur.
12« Prétendre entraîner les enfants à un pouvoir individuel et collectif, sans relier ce pouvoir à la production et au maniement de l’argent, n’est (peut-être) qu’une aimable plaisanterie » (René Laffitte).
13Mi-septembre, proposition du maître en conseil de faire un essai de « monnaie intérieure » : acceptée presque à l’unanimité… Le nom de la monnaie et des billets est discuté et voté par la classe à partir des propositions des enfants. Quelques jours plus tard, on peut commencer, les tarifs sont affichés, les berrys sont édités.
14Sont payés :
- le travail scolaire demandé : tarifs différents suivant le soin apporté à la réalisation dudit travail et la difficulté de la tâche. Difficulté différemment appréciée selon le niveau des élèves : par exemple, une dictée sera plus payée si l’élève est dans le groupe Orthographe, aidé par Claire, la maîtresse de soutien ;
- le travail effectué pour la classe : un dessin ou un article pour le journal, une affiche ou un tableau utiles à la classe, etc. ;
- les « métiers », si le bilan fait par la classe est favorable.
- la plupart des travaux d’ateliers ;
- l’art ;
- le jeu ;
- la correspondance (car payée en retour…) ;
- ce que les élèves donnent à la classe : textes libres, dessins, affiches, posters, goûters collectifs, etc.
15Sont payés au rabais : un travail bâclé, un cahier mal tenu, etc.
16Peuvent être payés : des efforts (et réussites) dans le comportement : un « bruyant » qui s’est contenu pendant toute une journée, par exemple, peut être « félicité » en conseil et payé au tarif affiché.
17C’est ce que Jean puis Fernand Oury appellent « la paye thérapeutique ».
18À noter que tous les tarifs sont négociables en conseil.
19Mais que faire de cet argent durement gagné ?
- acheter au marché du vendredi (14 h 15-14 h 45). Chacun peut être acheteur et vendeur, fixe ses tarifs (apprend vite la loi de l’offre et de la demande). Une règle a été rapidement décidée en conseil : tout objet d’une valeur de plus de 10 euros doit être présenté au maître (qui donne ou non l’autorisation de vente), histoire d’éviter la perte d’objets de valeur pour la famille…
- payer les amendes : « La critique en conseil est certes un progrès par rapport au coup de poing. Mais, envahi par les palabres, le conseil devient marécageux : personne n’écoute plus, la parole s’y dévalue. Ça finit souvent par une leçon de morale coopérative d’une inutilité remarquable et d’une inefficacité garantie » (René Laffitte). Les amendes remplacent « les discussions infinies, les discours moralisateurs et les chantages affectifs » : elles permettent de se « laver ».
20S’il m’arrive de transgresser une règle de la classe, je paye en euros mon amende à la caisse de la classe.
21Des « vols », des « pertes aux causes inconnues » de berrys ont eu lieu à plusieurs reprises dans la classe. À chaque fois, le système a été arrêté jusqu’à ce que le problème soit réglé, en conseil, d’une façon ou d’une autre. Deux fois, la classe a décidé de se cotiser pour rembourser la perte, d’autres fois, elle a décidé de l’ignorer et de simplement conseiller d’y faire plus attention, d’autres fois encore, des mécènes se sont déclarés… Dans tous les cas, le groupe-classe s’est débrouillé pour que le système puisse fonctionner à nouveau.
22« Il est évident que dans une bonne classe, avec de bons enfants et un bon maître, de tels problèmes ne se posent pas ! » (René Laffitte).
23Le marché donne l’occasion de situations inédites (pour nous) : enchères, associations et solidarités diverses et fluctuantes… À moi aussi d’être vigilant sur les risques de dévaluation, d’inflation, etc., à moi de maîtriser un pouvoir si je veux le donner aux intéressés.
24Les enfants se rendent vite compte que, hors du territoire… de leur classe, les berrys ne valent rien mais que, avec ces bouts de papier, ils peuvent acheter des trucs et des choses, que leur valeur peut changer au cours de l’année, que notre monnaie « pas vraie » est aussi fictive que l’euro ou le dollar, que ce n’est qu’un moyen pour faciliter les échanges, que ce n’est pas une fin en soi…
25Et puis, pour certains enfants isolés de la classe, aux relations difficiles, acheter, vendre, échanger, ça peut être une belle occasion de reprendre contact avec la réalité, le monde, les autres.
26En ces temps de virtualité galopante, ce n’est peut-être pas une mauvaise chose…
Bibliographie conseillée
- Cifali, M. 1996. Le lien éducatif : contre-jour psychanalytique, Paris, Odile Jacob.
- Imbert, F. 1994. Médiations, institutions, lois dans la classe, Paris, esf.
- Laffitte, R. 1985. Une journée dans la classe coopérative, Paris, Matrice.
- Laffitte, R. 1999. Mémento de pédagogie institutionnelle. Faire de la classe un milieu éducatif, Paris, Matrice.
- Oury, F. ; Vasquez, A. 1967. Vers une pédagogie institutionnelle, Paris, Maspero.
- Oury, F. ; Vasquez, A. 1971. De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle, Paris, Maspero.
- Pochet, C. ; Oury, F. 1979. Qui c’est l’conseil ?, Paris, La Découverte.
Mots-clés éditeurs : désir, médiation, pédagogie institutionnelle, production, valeur
Date de mise en ligne : 26/06/2011
https://doi.org/10.3917/empa.082.0109