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Article de revue

Création d'un garage associatif sur les quartiers du grand Mirail à Toulouse

Pages 102 à 105

Citer cet article


  • Lefebvre, M.
(2011). Création d'un garage associatif sur les quartiers du grand Mirail à Toulouse. Empan, 82(2), 102-105. https://doi.org/10.3917/empa.082.0102.

  • Lefebvre, Madeleine.
« Création d'un garage associatif sur les quartiers du grand Mirail à Toulouse ». Empan, 2011/2 n° 82, 2011. p.102-105. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2011-2-page-102?lang=fr.

  • LEFEBVRE, Madeleine,
2011. Création d'un garage associatif sur les quartiers du grand Mirail à Toulouse. Empan, 2011/2 n° 82, p.102-105. DOI : 10.3917/empa.082.0102. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2011-2-page-102?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.082.0102


1Cet article voudrait illustrer comment une activité très largement commerciale, la réparation des voitures, peut à travers un garage associatif engager les utilisateurs à renouveler leurs pratiques de réparation, voire à reconsidérer leur rapport à l’argent… À l’origine de ce projet, l’association « Mobilités », créée en 2005, dans la mouvance de l’association « Partage Faourette », souligne l’importance des problèmes de mobilité que rencontrent les personnes en situation précaire : l’accès à l’emploi, au logement, aux transports est, en effet, très largement lié aux possibilités d’accès à la mobilité. Préoccupée de répondre d’abord, dans ce contexte de précarité, aux difficultés d’accès à l’emploi, l’association Mobilités décide alors la création d’un garage associatif.

Le projet et la création du garage associatif

2Cette initiative s’affirme en premier lieu comme un projet politique. La création d’un garage associatif est en effet un dispositif fondé sur l’échange et qui s’appuie sur une logique d’économie sociale et solidaire articulant l’argent et le social, en sortant d’une démarche principalement commerciale.

3Plus précisément, ce projet associatif se fonde sur les orientations suivantes :

  • a création d’actions visant à lutter contre les situations de précarité ;
  • le soutien de projets qui favorisent l’accès à la mobilité et le lien social ;
  • l’exercice de la citoyenneté, en permettant à chacun de devenir acteur d’initiatives.
En effet, dans un univers où la notion d’engagement se délite, se pose la question de comment travailler à une ouverture sur une implication responsable et engagée.

4Ce projet s’adresse en particulier aux habitants des quartiers du grand Mirail, qui représentent 70 % des adhérents, mais accueille également des habitants issus de l’agglomération de Toulouse. Il s’agit de favoriser de leur part un engagement responsable. Le projet de garage poursuit un double objectif :

  • installé dans des locaux spacieux (dont l’aménagement a demandé beaucoup de temps et supposé des travaux pour partie réalisés par des bénévoles de Partage Faourette) et implanté sur les quartiers du grand Mirail, le garage est ouvert depuis début février 2010. Il se veut être un espace d’accueil et d’échange, où chaque utilisateur puisse s’impliquer en tant qu’acteur avec la possibilité de participer à l’entretien et aux réparations de son véhicule, les enjeux étant d’apporter à un moindre coût un service de qualité et de favoriser l’inscription dans une dynamique d’échange et de lien social ;
  • le garage associatif est également support d’un atelier-chantier d’insertion. Prévu pour huit personnes, l’atelier d’insertion accueille actuellement six personnes en contrat d’insertion et payées 105 % du smic. Le but étant, par une démarche de remobilisation au travail sur deux ans, de favoriser l’acquisition de compétences ainsi que l’insertion sociale et professionnelle. L’accompagnement de ces salariés et la qualité des suivis permettent souvent une « belle évolution » des personnes, avec des possibilités d’insertion positives. Le lien est fait avec l’afpa de manière à favoriser l’accès aux formations qualifiantes.
Globalement, le projet est financé par l’État et des collectivités locales (la ville de Toulouse et le Conseil général, dans le cadre de la politique de la ville) : un financement conséquent qui couvre 85 % des dépenses, le reste étant pris sur le chiffre d’affaires. Un financement qui fait l’objet d’évaluations périodiques et témoigne de l’intérêt que suscite un tel projet de la part des pouvoirs publics.

5Enfin, cette initiative vise à pallier les problèmes de « la mécanique sauvage », qui pose la question de la pollution (abandon des déchets, huile de vidange…) et préoccupe la mairie, notamment sur les quartiers du Grand Mirail.

Le garage associatif : un fonctionnement qui engage

La participation au garage suppose l’adhésion à l’association et l’implication de l’usager

6Il existe trois formules d’abonnement, dans une fourchette de cotisation annuelle entre 50 et 300 euros en lien avec des coûts horaires dégressifs. Les tarifs de réparation sont choisis par les adhérents en fonction de leurs besoins et de leurs revenus. Et les personnes qui ont des véhicules anciens supposant des réparations importantes déterminent leur cotisation en conséquence. Les adhérents peuvent échelonner le montant de leurs réparations en fonction de leur budget et de leur situation. L’adhésion à l’association implique une participation active des adhérents.

7Suite à l’adhésion, un premier diagnostic de réparation est fait gratuitement et rendez-vous est pris pour la réparation. La participation des adhérents aux réparations est souhaitée, mais dans les faits, elle concerne davantage les personnes qui disposent de temps, sont au chômage ou celles qui souhaitent réellement acquérir une compétence en mécanique.

8Actuellement, un peu plus d’un an après l’ouverture, 209 personnes sont adhérentes, dont 69 familles, ce qui représente 282 personnes, avec une liste d’attente d’environ 70-80 personnes. L’ensemble des catégories professionnelles est représenté, avec toutefois une participation plus importante de la part des milieux populaires, la présence de cadres pouvant témoigner davantage d’une démarche militante.

9Il faut souligner que le garage accueille un nombre significatif de femmes, souvent avec enfants ou en situation difficile. Leur intérêt concerne d’abord la prévention et la sécurité routières et la capacité à entretenir leur voiture ; elles veulent savoir « prendre soin de leur voiture ». Mais plusieurs d’entre elles manifestent clairement leur intérêt pour la mécanique et le désir d’acquérir des compétences : changer une roue, vérifier la batterie, le niveau d’huile, voire changer la courroie de transmission… Dans cette perspective, un atelier d’initiation à la mécanique devrait prochainement se mettre en place à leur intention.

L’animation du garage associatif : une collaboration permanente entre usagers et équipe

10Une équipe de travail assure le fonctionnement technique du garage sous la responsabilité d’un chef mécanicien automobile qui a un rôle de formateur. Il organise le travail, donne les directives. C’est un professionnel expérimenté qui insiste, auprès des participants, sur la réflexion et la qualité du travail. Par ailleurs, une conseillère en insertion professionnelle du crept effectue l’accompagnement et le suivi des personnes de l’atelier d’insertion dans leur projet de vie.

11Chaque adhérent se procure ses pièces détachées auprès de fournisseurs sur la base d’informations et de conseils fournis par le mécanicien. Il semblerait qu’environ un adhérent sur deux participe concrètement aux réparations et l’on observe de bons bricoleurs. En principe, la présence de l’usager aux réparations est indispensable et les utilisateurs ne sont jamais laissés seuls, l’équipe d’encadrement a en effet le souci de les accompagner. Et si l’usager ne peut être présent aux réparations, il s’engage à offrir un service en échange : réparations en plomberie, cours de langue, de maths, heures de ménage, etc. : une logique qui fait consensus.

12L’ensemble de ces éléments montre l’intérêt que suscite la création de ce garage qui rompt avec la démarche commerciale. Toutefois, actuellement, le garage semble victime de son succès ! Et on observe aujourd’hui un effet de saturation avec l’impossibilité, dont témoigne la liste d’attente, d’accueillir de nouveaux adhérents.

Le garage associatif : une initiative qui suscite l’adhésion des utilisateurs

13Ce serait une erreur de penser que l’intérêt des adhérents se limite à un service de qualité à moindre coût… En effet, au-delà des réparations sur son véhicule, chacun est invité à s’inscrire dans une logique d’échange, à participer à la dynamique relationnelle. Et dans les faits, nombre d’adhérents témoignent que les modalités de fonctionnement proposées par le garage contribuent à stimuler les initiatives collectives et à favoriser les relations entre des personnes ne se connaissant pas. Si dans un garage « ordinaire » on paie et l’on est « quitte », ici les réparations favorisent la rencontre et créent de l’échange…

14Des entretiens réalisés auprès des adhérents, femmes et hommes, permettent d’apprécier l’intérêt que suscite le fonctionnement de ce garage. Au-delà des raisons financières : « Je n’aurais pas les moyens de réparer ma voiture dans un garage ordinaire ! » (Martine), les usagers soulignent la compétence de l’équipe technique, notamment du mécanicien :

15– « J’ai eu beaucoup de problèmes avec ma voiture. Ici, l’équipe m’a plu : le chef d’atelier explique tout, il prend le temps de faire le diagnostic et encourage si on souhaite participer aux travaux » (Françoise).

16– « J’apprécie le sérieux du garage et la compétence du mécanicien dans le diagnostic, les réparations et l’absence de pressions pour les réparations non urgentes. Ce système est très bien » (Hélène).

17– « Je suis présent, je regarde et pose des questions ; le mécanicien confirme le diagnostic et après chaque intervention, il contrôle. L’ambiance est chaleureuse, les relations sont très bonnes » (Pierre).

18– « Le mécanicien est de très bon conseil ; lorsque j’amène ma voiture, je reste et participe aux réparations ; le mécanicien explique pourquoi cela ne marche pas et tout le processus de réparation. L’ambiance du travail est saine ; c’est un endroit où l’on a envie de travailler : ceux qui sont en insertion sont contents d’apprendre ici ! Les réunions permettent de rencontrer des gens nouveaux » (François).

19On constate que tous soulignent l’ambiance conviviale, favorable aux échanges, dans laquelle se déroule le travail. Le fonctionnement du garage est jugé très diffèrent des garages « ordinaires », il est très apprécié par les adhérents. Mais au-delà, on peut observer comment le fonctionnement associatif du garage peut inciter l’usager à reconsidérer son rapport à sa voiture… Ainsi, l’enjeu n’est plus seulement dans le prix compétitif de la réparation : incité par le mécanicien qui, en sa présence et avec lui, élabore le diagnostic, l’usager se trouve en quelque sorte sollicité en termes de : « Qu’est-ce qui ne marche pas dans ma voiture ? » Il est interpellé dans sa curiosité intellectuelle, sa volonté de savoir, de comprendre comment cela marche et les raisons de la panne. Il lui est plus difficile de se borner à déléguer au mécanicien… Il arrive alors qu’il se place dans la position d’acquérir des compétences qu’il pourrait mettre en œuvre. Une démarche qui peut susciter une véritable implication dans la réparation.

20Ces divers éléments témoignent de la place qu’occupent à la fois la compétence et le relationnel, l’importance accordée à l’argent semblant alors se déporter au profit des bénéfices variés que le dispositif autorise.

21L’association organise également des moments collectifs en petits groupes qui sont des temps d’échanges où peuvent se partager des compétences entre usagers. Mais il est vrai qu’actuellement l’association qui gère le garage ne dispose pas toujours de suffisamment de temps et de personnels pour mettre en place et animer ce volet social, notamment les ateliers d’initiation à la mécanique et de réparation des deux-roues… Néanmoins, aujourd’hui, au regard de l’intérêt que suscite le garage auprès des habitants, plus spécialement du grand Mirail, le maire de Toulouse envisage la création d’un autre garage associatif sur les quartiers nord de Toulouse.

22Au-delà de l’intérêt pragmatique pour les usagers d’avoir accès à ce garage qui sort de la démarche uniquement commerciale, on mesure comment peut se concrétiser l’articulation entre la dimension économique et la dimension sociale dans cette action. En effet, on a pu évaluer comment la place de l’argent s’est trouvée relativisée, au regard d’autres éléments qui vont finalement assez rapidement s’imposer. La dynamique d’échange, les enjeux relationnels entre usagers mais aussi avec les salariés de l’équipe technique, notamment avec le mécanicien, vont alors apparaître comme essentiels.


Mots-clés éditeurs : argent, développement de compétences, dynamique relationnelle, entretien de son véhicule, garage associatif, implication, logique d'échange, participation, prix compétitif

Date de mise en ligne : 26/06/2011

https://doi.org/10.3917/empa.082.0102