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Article de revue

Transmettre… mais transmettre quoi ?

Pages 120 à 124

Citer cet article


  • Reviriego, D.
(2010). Transmettre… mais transmettre quoi ? Empan, 77(1), 120-124. https://doi.org/10.3917/empa.077.0120.

  • Reviriego, Danielle.
« Transmettre… mais transmettre quoi ? ». Empan, 2010/1 n° 77, 2010. p.120-124. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2010-1-page-120?lang=fr.

  • REVIRIEGO, Danielle,
2010. Transmettre… mais transmettre quoi ? Empan, 2010/1 n° 77, p.120-124. DOI : 10.3917/empa.077.0120. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2010-1-page-120?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.077.0120


Notes

  • [1]
    L’alfphv, Association de langue française de psychologues spécialisés pour handicapés de la vue, créée en 1972, réunit chaque année des psychologues exerçant dans différents champs de la psychologie. Elle est à l’origine de nombreux travaux de recherche élargissant la connaissance de la psychologie des handicapés de la vue.
  • [2]
    Rémy Puyuelo, « Éloge de l’indignation et pédopsychiatrie », Empan, n° 60, 2005.
  • [3]
    Francis Batifoulier, « La communication au service de la reliance associative », Les cahiers de l’actif, novembre-décembre 2005.
« Je ne quitterai sans doute l’indignation qu’avec la vie. C’est le revers même de l’amour. »
André Gide, Journal, 13 avril 1943

1« Dans quelle galère me suis-je embarquée en acceptant cette communication ! », me suis-je dit il y a quelques mois ! Et ce titre, donné précipitamment, sans réflexion, témoigne à lui seul de mon état d’esprit au moment des faits. Mais comme à chaque fois, et c’est la magie de l’alfphv[1], ce qui était informel prend forme, ce qui était non élaboré, donc douloureux, peu accessible à la symbolisation, s’organise. Transmettre à l’autre quelque chose de soi suppose bien ce travail préalable de mise en mots, de mise en sens, pour autant que l’on en ait l’exigence ! Certes, et cela a déjà été travaillé ici même, l’an passé, se préparer à une rupture du travail institutionnel conduit nécessairement à un processus de deuil inconscient. Ce titre donné à la va-vite porte trace de ce mouvement dépressif ! Merci donc à mes collègues de m’obliger ainsi à mettre en sens ce qui s’exprimait sous forme de plainte et cachait donc, vous le savez, une adresse à l’autre à décrypter tout d’abord pour soi.

2Mérite à cet outil formidable qu’est notre association, de nous conduire ainsi, depuis de nombreuses années, à mettre au travail notre clinique, à prendre recul du champ institutionnel pour mettre en question la pratique… pour nous mettre en question ! Voyez, déjà, transmettre à vous qui vous aventurez ici, que là, dans la contenance amicale du groupe, s’opère un vrai travail de transmission, dans une transdisciplinarité à l’épreuve du temps, car expérimentée à une époque où les clivages entre cognitivistes, analystes et autres étaient tout aussi forts qu’actuellement. Transmettre que, par la mise au travail de nos observations, de nos doutes, s’élabore un travail de réflexion indispensable pour comprendre quelque chose aux transferts à l’œuvre projetés sur l’institution. Travail indispensable car laissant traces, psychiques et écrites, de notre démarche. Transmettre, c’est bien porter en soi des traces de l’autre en nous et c’est aussi en laisser traces, conscientes ou inconscientes !

3L’épreuve du temps confirme la force de ce lieu d’échange, où les paroles, croisées et métissées autour d’une trame commune, aboutissent à une œuvre originale, lieu de savoirs multiples autour du mal voir… Cette transmission-là est précieuse, et ce d’autant que les nouvelles contraintes mettent à mal les lieux d’élaboration.

4Transmettre, c’est en premier lieu donner vie ! La transmission fondamentale, au-delà des biens et des valeurs, c’est la transmission de la vie, de la capacité à créer… donc à penser ! Et celle de clamer haut et fort, loyalement, ce en quoi nous croyons !

5La perspective d’une retraite proche, le départ déjà de mes amies et collègues font nécessairement penser succession, héritage… De quels héritages suis-je porteuse ? Que transmettre de cela, sachant bien entendu que de ce que j’en dis, l’autre s’en saisira… ou pas ! À une période où le travail institutionnel est remanié par la logique économique, où nos fonctionnements sont remis en question, où la société moderne bouscule les héritages traditionnels, où le travail clinique et l’histoire du sujet sont parfois exilés au profit de grilles et de cases à remplir, d’échelles à évaluer, que transmettre ? Comment dire, comment opérer passage sans paraître ringarde, démodée ou pire, réticente, conservatrice ?

6Partir de l’angoisse, de la peur, de la souffrance, du désir… du travail nécessaire de symbolisation devient plus difficile. On nous demande plutôt des activités comptables : évaluation, objectif, démarche qualité… et notre position institutionnelle se situe plus souvent du côté de l’indignation que de l’élaboration. Antinomie entre transmission et indignation ? Faut voir ! Peut-être une grammaire à construire pour continuer à penser… N’est-ce pas là l’essentiel de ce que nous avons à transmettre, quels que soient nos divergences de génération et donc de formation, d’écoles d’appartenance, nos désaccords théoriques, à savoir un maintien vivant de la clinique, sans laquelle tout présupposé théorique n’est que fétichisation, intellectualisation. Transmettre que toute théorie doit être issue de la clinique et ne pas rester témoin passif, donc consentant, face aux tentatives d’instrumentalisation de notre pratique !

7Voilà, il y a quelques instants, je me demandais quoi transmettre et je perçois une ouverture, mieux, une articulation entre indignation et transmission, bref une façon de sortir du binaire, entre Éros et Thanatos. S’indigner, s’indigner que l’histoire du sujet semble évacuée au profit du symptôme, du pragmatique, du concret, du factuel. S’indigner que la supposée transdisciplinarité ne soit que juxtaposition de discours… S’indigner que l’on mette le sujet en case, en croix, sans tenir compte de sa parole !

8Citant Rémy Puyuelo dans « Éloge de l’indignation et pédopsychiatrie [2] », je dirai « Prenons le risque de penser l’enfance. Évitons une médicalisation abusive et moralisatrice, et veillons aussi à ne pas perdre de vue une position citoyenne […] Prenons le risque de toujours être dans une position de recherche de sens, d’intelligibilité des comportements […] Avant de décréter l’enfant malade, veillons à le reconnaître sujet. » C’est donc revendiquer haut et fort notre désir de penser l’enfance, et non de « panser » en colmatant ou en stigmatisant le manque, et ce dans le champ de la déficience visuelle qui nous réunit ici.

9S’indigner donc, mais élaborer cette indignation. Ne pas rester sur des mouvements pulsionnels – nous savons combien notre fonction de psychologue en institution peut se déployer dans un transfert massif, et ce d’autant que nous y travaillons depuis longtemps. Penser… pour nous, psychologues cliniciens de formation analytique, c’est penser à partir des outils propres à notre sensibilité, outils transmis à l’université, puis ayant pris corps dans l’expérience vécue de la cure. La transmission théorique s’est opérée d’abord par une transmission de savoirs, mais ensuite, par une transmission « corporéïsée », incorporée, par notre expérience du divan, porteuse d’un cadre d’exigences rigoureuses, indispensable pour qu’un processus s’y déploie, à l’épreuve du transfert. Ainsi, chacun peut parcourir pour soi, actualiser à travers son expérience vécue la validité des concepts théoriques, pour que cette double enveloppe, par la suite, accueille et se remobilise dans l’écoute du patient, et puisse encore être remise au travail entre supervisions et séminaires.

10Penser, pour nous, psychologues de l’alfphv, c’est l’obligation morale, instituée à l’origine, de nous retrouver chaque année, d’y produire travaux avec exigence de publication, travaux témoignant d’approches plurielles du sujet aveugle ou malvoyant… Là encore, une double enveloppe, un cadre défini, régulier (sans mention d’abstinence !), actualisent, depuis trente ans, un processus de transmission où s’articulent pluralités d’approches autour d’une même question : « Comment se construire sans voir ? »

11Comment rendre compte de cette transmission ? Elle est, pour moi, habitée de visages et de voix, galerie de portraits qui s’animent dès lors que j’interviens dans une formation, que je parle du sujet aveugle… Des lieux, des odeurs se mêlent : Marseille et F. Martinez ; la Suisse et M. Gapanov ; les rires s’entrecroisent pour Lille et L. Bélina ; et bien sûr, P. Bronchar, l’humaniste qui rimait avec les blindages, Aussagel, Hatwel, Gauvry et tous les autres… Hommage à ces amis du début du voyage, ce sont leurs traces vivantes qui demeurent en moi et à qui je dois ce savoir sur l’aveugle, qui loin de m’aveugler m’a ouvert plein de voies !

12Cette transmission-là, il faut l’avoir vécue, c’est comme l’analyse, ça s’opère étonnamment, comme un processus d’influence qui se joue dans l’inconscient : comme une façon d’être inscrite dans les maillons d’une chaîne familiale, sans avoir eu conscience que, dans ce « bricolage inventif » (bricolage au sens créatif de Lévi-Strauss), les théories se sont inscrites. Une matrice à penser, à fabriquer du mythe, voilà notre association pour moi ! Et fabriquer du mythe, aujourd’hui, ça vaut de l’or ! Un magasin d’idée, cette alfphv, qui m’évoque aujourd’hui Jean-Jacques Rousseau dans Les confessions, livre VI : « Je me dis : commençons par me faire un magasin d’idées, vraies ou fausses, mais nettes, en attendant que ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir. Cette méthode n’est pas sans inconvénient, je le sais, mais elle m’a réussi dans l’objet de m’instruire. »

13Eh bien, pour moi, écoutant il y a longtemps parler de suppléances, vicariances des sens, de « blind vision », et deux minutes après, de l’objet a, de la pulsion scopique en passant sous la lampe du docteur Géricot, éclairage adéquat… j’avoue avoir souffert du trop de rayonnages, un bric-à-brac varié, et j’ai même eu l’impression de n’avoir rien acheté ! Rien acheté ? Rien à jeter… devrais-je dire aujourd’hui ! Aujourd’hui où les modèles proposés deviennent, hélas, plutôt à choix unique. Hommage donc à cette diversité d’approche qui m’a « enseigné »… enseigner, au sens de « tisser un lien entre les vivants et les disparus. Il s’agit de passer le témoin. Rien n’est joué : le lien peut ne pas s’établir ou se rompre, le témoin peut tomber par terre. Cet héritage symbolique ne relève pas de l’hérédité, mais de la responsabilité de celles et ceux qui nous ont enseigné » (Alain Finkielkraut)… et de la nôtre.

14Éloge de la transmission des savoirs, éloge du métissage culturel où le présent est peu de chose au regard de ce long passé au cours duquel nous nous sommes formés et dont nous résultons ! Parce qu’aujourd’hui, la société fonctionne davantage sur le mode de l’information que de la transmission, parler de l’enfant dans sa dimension de sujet devient presque ringard devant certains discours codés. Comment articuler ces deux cultures ? Comment éviter le piège de l’idéalisation de ce qui était, du dénigrement de ce qui est ?

15Pourtant, les modalités du fonctionnement psychique n’ont pas changé ! L’organisateur de la vie psychique, avec la différence des sexes, des générations, les conflictualités internes, les exigences surmoïques ou l’idéalisation, tout cela reste vrai ! Chacun reste imprégné de l’histoire qui a précédé sa naissance, chacun reste assujetti à ce qui lui a été transmis, et pas seulement par les voies génétiques. La force du lien de l’enfance, sa dimension de sécurité ou non, de plaisir et de déplaisir, de confiance ou d’inquiétude restent fondamentales. Ce sont ces fondamentaux qui rassurent sur ce que l’on peut transmettre, à nous d’oser, voire d’imposer cette écoute-là !

16Il ne s’agit pas non plus d’idéaliser ce qui a été : la mémoire n’a de sens que comme passé actualisé, passé ayant sens pour le présent. Je reste fidèle à mes objets d’attachement… J’ai pleinement conscience que, dans ce mouvement d’anticipation d’un départ, le système de valeurs qui est le mien peut avoir allure défensive. Je sais aussi que pour qu’il y ait transmission, il faut une place vide, vacante, et que la transmission ne s’opère pas à la vitesse de l’informatique ! Je sais encore que, s’il faut assurer la continuité, il faut entendre l’ouverture. Mais je continue d’être fidèle à ce qui m’a été transmis, à ce que l’expérience de la cure a confirmé, à ce que la clinique démontre : ce qui se crée et se transmet est lié à la mise en action d’un processus organisateur, dont les racines sont et demeurent liées à l’expérience du lien primaire à la mère. Incorporer ce que l’on aime, expulser ce qui est désagréable, cela reste la matrice de notre respiration psychique et de nos identifications.
La formation du sens est un processus lent, à incorporer, puis à introjecter… Rien à voir avec ce monde de signes qui nous bombarde. J’ai souvent l’impression, et heureusement je ne suis pas la seule, nous avons souvent l’impression, d’être en réunion, au milieu de bruits… rien ne fait sens. Là se lovent les mouvements d’humeur, les indignations. Comment être suffisamment en recul pour intervenir de façon constructive et non pour rajouter du bruit aux bruits ? Comment rester en vigilance pour que ne soit pas perdu ce qu’est la communication : « un véhicule de sens [3] » ?
Alors, oui, transmettre la force de vie du sujet désirant, pris dans les mailles de son histoire, pas seulement génétique, mais porteuse d’affects, à décortiquer en permanence entre réel et imaginaire, entre infantile et actuel, même si le handicap le signe, le montre. Rappeler toujours et toujours que ce sujet-là a une histoire, l’histoire non représentable ou non « cotable », d’une structure encadrante maternelle (cf. A. Green), qu’il est pris dans un réseau de sens et d’émotions et que, lui aussi, tout comme nous, il projette sur l’institution qui le reçoit quelque chose de tout ça, qu’il nous faut entendre !
Mais pour entendre la parole de l’autre, peut-être faut-il déjà avoir décodé la nôtre, elle-même prise dans les mêmes enjeux…


Mots-clés éditeurs : articulation, capacité à penser, introjection, penser l'enfance, transmission

Date de mise en ligne : 01/05/2010

https://doi.org/10.3917/empa.077.0120