Métiers de l'humain et économisme ambiant
- Par Jean Brichaux
Pages 132 à 139
Citer cet article
- BRICHAUX, Jean,
- Brichaux, Jean.
- Brichaux, J.
https://doi.org/10.3917/empa.051.0132
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- Brichaux, J.
- Brichaux, Jean.
- BRICHAUX, Jean,
https://doi.org/10.3917/empa.051.0132
Notes
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Jean Brichaux, psychologue, Haute École de la province de Liège, l.e. Troclet, Campus 2000, Jemappe (Belgique).
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Conférence à l’irfces, Albi, le 12 décembre 2002. Texte inspiré d’un article paru dans le numéro spécial de la Revue du creai, Paca-Corse, novembre 2002, p. 49-56.
1 Dans un monde où le rapport marchand l’emporte chaque jour davantage sur le rapport humain, faut-il s’étonner que l’individualisme forcené, la vanité personnelle et le plan de carrière occupent une place de choix au panthéon des valeurs modernes ?
2 Dans ce monde de la gagne où presque tous les coups sont permis, les représentants des métiers de l’humain (qu’ils soient éducateurs, amp…) occupent une position complètement décalée pour ne pas dire anachronique.
3 Les temps seraient-ils à ce point troublés que le formatage économique de notre société vide de sa substance la volonté de reliance qui les anime ? Le vivre-ensemble serait-il à ce point menacé que les métiers de l’humain soient priés de se muer en activités de services ordinaires ?
4 Au train où vont les choses, on peut le craindre.
5 Dans mon intervention, je tenterai de mettre en lumière les risques que cet économisme ambiant fait courir aux métiers de l’humain, en évitant tout à la fois le piège du catastrophisme et celui de l’angélisme.
L’air du temps
6 Avec la chute du mur de Berlin et l’irrésistible dissolution de l’Union soviétique qui s’en est suivie, certains avaient espéré assister à une forme de réenchantement du monde. En lieu et place de cette utopie humaniste, on vit renaître une posture intellectuelle qui sommeillait depuis le début du siècle précédent. L’air du temps est dorénavant à l’économisme, à cette forme de religion dont le credo est de faire accroire que l’économie est au principe de toute chose et qu’il convient d’élever les lois du marché au rang de lois naturelles.
7 Dans Le Monde du 13 février 1996, Dominique Méda nous invitait à remettre en cause le mythe de « l’inévitabilité » du néolibéralisme : « Actuellement, il y a un discours économique dominant et les activités politiques sont inexistantes pour la majorité des individus. Mais il faut analyser cela, procéder à une généalogie critique de la place de l’économie dans notre société. On ne le fait pas assez. Il y a dans notre religion de l’économie une espèce de démission. On croit que l’économie nous dicte des lois naturelles, alors que celles-ci n’existent pas. »
8 Bien entendu, ce ne sont pas les sciences économiques qui sont visées mais l’hégémonie d’un libéralisme économique sauvage qui tend à faire admettre que l’ensemble des activités humaines doivent être soumises aux impératifs du marché. Il fut un temps où l’expression « socialisme ou barbarie » faisait florès. Aujourd’hui, les ténors de la globalisation proclament doctement qu’on ne peut échapper à la barbarie que par un surcroît de libéralisme. La mondialisation n’est pas un processus naturel. Il s’agit bien davantage d’une politique délibérée visant à imposer une vision unidimensionnelle du monde.
9 Ainsi, en l’espace de deux décennies, allions-nous assister à l’effritement, voire au balayage, des sociologies du « micro-social » et de l’acteur facilitant le retour du « macrosocial » et des grandes forces économiques qui bousculent notre quotidien et qui tentent de renverser les fondements de « l’État-providence » frappé d’obsolescence.
10 Des pouvoirs financiers, parfois occultés, imposent chaque jour davantage leur loi à des politiques désemparés ou séduits par la vague néolibérale. Petit à petit, on assiste à l’assujettissement du politique à l’économique. Comme le dit très bien Ricardo Petrella (1995) : « Réduit au rôle de spectateur impuissant de l’État, le politique devient une sorte de greffier qui enregistre les décisions prises ailleurs. » Cette « marchandisation » du monde ne s’impose pas de manière brutale mais insensiblement, par l’intériorisation de concepts aussi peu suspects que le changement, l’autonomie et la responsabilité individuelle. Une frange importante des milieux dits progressistes est acquise au vocabulaire et aux façons de penser « managériales », risquant ainsi de faciliter l’implantation insidieuse de ce que Jean-Pierre Legoff (1999) qualifie de « barbarie douce ». À l’image de ce que disait jadis Robert Musil (1956), il est arrivé aux décideurs d’aujourd’hui « ce qui arrive aux mouches avec le papier tue-mouches : quelque chose s’est accroché à eux, ici agrippant un poil, là entravant leurs mouvements, quelque chose les a lentement emmaillotés jusqu’à ce qu’il soient ensevelis dans une housse épaisse qui ne correspond plus que de très loin à leur forme primitive. Dès lors, ils ne pensent plus qu’obscurément à cette jeunesse où il y avait en eux une force de résistance » (p. 155-156).
11 Comme le craint Pierre Bourdieu, l’intériorisation des impératifs économiques néolibéraux risque fort de donner naissance à un monstre anthropologique : « l’Homo Economicus ». Au vieux philosophe grec, Protagoras, qui affirmait que « l’homme est la mesure de toute chose », le manager d’aujourd’hui répond fièrement que l’argent est dorénavant la mesure de l’homme.
12 Les travailleurs socio-éducatifs pourraient avoir la naïveté de penser qu’ils ne sont en rien concernés par le débat sur la globalisation et l’esprit « managérial » qui la sous-tend. Pourtant, force est de reconnaître que désormais, nul n’est à l’abri de cet économisme de mauvais aloi. Après avoir atteint des pans entiers de notre système économique et politique, la logique marchande atteint maintenant les secteurs éducatifs, socio-éducatifs et médico-sociaux. Ces secteurs font de plus en plus fréquemment l’objet de critiques et d’analyses qui ne laissent planer aucun doute quant à la volonté d’y implanter une pensée comptable.
13 Le décor est campé. Il nous faut maintenant tenter d’esquisser le profil des acteurs du secteur socio-éducatif.
Qu’est-ce qu’ils disent ? Qu’est-ce qu’ils font ces types-là ?
14 Déclarer sa profession (Kramarz, 1991) n’est généralement pas chose aisée, Si, de surcroît, les contours de l’activité sont un tant soit peu flous, la mission de déclaration peut alors devenir tout bonnement impossible. La profession socio-éducative relève, à n’en pas douter, de cette catégorie de professions qui ne se laissent pas enfermer dans une définition univoque. On a beaucoup écrit sur la crise identitaire vécue au quotidien par les représentants des métiers de l’humain. Les éducateurs en savent quelque chose, eux qui peinent tellement lorsqu’il s’agit de définir leur spécificité. Pourtant, à défaut de fournir de cette profession une image claire, il peut être raisonnable de tenter d’en ébaucher le profil.
15 J’ai défendu ailleurs l’idée que le travailleur socio-éducatif est un « professionnel interactif et réflexif » (Brichaux, 2001).
16 S’agissant de la qualité de professionnel, il convient de rappeler que Guy Le Boterf (1998) réserve cet attribut à toute personne capable de gérer une situation professionnelle complexe non pas en appliquant servilement un plan d’action préétabli mais en inventant, en construisant ou en reconstruisant des actions ou des stratégies susceptibles de faciliter la compréhension, ou, dans le meilleur des cas, de trouver des éléments de réponse aux problèmes posés.
17 Quel que soit son lieu d’exercice, le travailleur socio-éducatif affronte au quotidien des situations complexes où s’enchevêtrent des dimensions psychologiques, institutionnelles, sociales et politiques. Dans le feu de l’action, il agit dans un contexte de « rationalité limitée » requérant tout à la fois une capacité interprétative quasi spontanée, une capacité à tirer parti des circonstances, une capacité à saisir le moment opportun (kairos), une inventivité pédagogique, un agir « improvisationnel » et un respect inconditionnel de la dimension éthique. J’ai baptisé cette expertise « savoir s’y prendre » (Brichaux, 1993) pour la distinguer du savoir-faire à caractère essentiellement technique.
18 Mais la singularité de ce professionnel réside également dans le caractère interactif de son activité. Il effectue un travail interactif qui se caractérise par la mise en relation d’un travailleur ou d’un groupe de travailleurs avec un objet de travail non matériel, en l’occurrence une personne ou des groupes humains. Ce qui distingue la production d’un service aux personnes de la production d’un bien matériel, c’est l’absence de distance qui existe, dans le premier cas, entre la production du travail et la consommation des produits qui en découlent : sitôt produit, sitôt consommé ! Les produits de l’action socio-éducative sont généralement fugaces et évanescents. Cette quasi-simultanéité de l’acte de production et de l’acte de consommation se double d’une prise en compte de la dimension émotionnelle et communicationnelle des rapports humains dans l’exacte mesure où ce travail s’exerce sur l’humain et non sur de la matière inerte.
19 Pour reprendre la terminologie d’Y. Hasen-feld (1983), c’est au travail interactif de type people-changing interactions que s’apparente le mieux l’activité socio-éducative. Ce travail où prédominent les interactions de transformation a pour but « de changer l’état biophysique, psychologique et même, d’agir sur les attributs sociaux d’un client ou d’un usager et ceci en vue d’améliorer son bien-être et son fonctionnement social » (Cherradi, 1990, p. 13). Chacun aura compris que ces interactions de transformation réclament l’instauration d’une coopération et d’un lien de confiance entre le travailleur et l’usager. L’usager n’est pas un objet inerte dépourvu de moyens de réaction ou de résistance. Bien au contraire, il est self-activating, c’est-à-dire capable de contrer ou de neutraliser les efforts du producteur de services. Bref, c’est la nature même de son objet d’intervention qui rend illusoire la construction d’un savoir et de techniques d’intervention aussi précis et efficaces que dans le cas du travail industriel. L’être humain avec toute sa complexité absorbe la relation de production du travail interactif et rend par là très hasardeuses les mesures d’efficacité de l’intervention. Le travail interactif est porteur d’une rationalité que nous qualifierons de « communication-nelle » pour reprendre une expression de Jurgen Habermas ; rationalité qui l’éloigne de la rationalité instrumentale prévalant dans les autres types d’activité. Au terme de son action, le travailleur socio-éducatif n’a bien souvent rien de tangible à montrer comme fruit de son travail. Il est, par essence, un travailleur de l’immatériel et du symbolique.
20 Après avoir campé le décor et brossé à grands traits le profil de l’acteur, il me reste à procéder à l’analyse succincte du scénario que les tenants de l’économisme entendent imposer.
Au risque de se perdre
21 Dans son livre d’anticipation, 1984, Georges Orwell décrit la manière dont l’implantation d’une nouvelle langue peut participer au basculement d’un monde. Le « novlangue » ne s’impose pas brutalement mais s’immisce de manière insidieuse en manipulant les structures du langage usuel et en restreignant progressivement le nombre de mots. Syme, le philologue au service de Big Brother, interroge son protagoniste quelque peu incrédule en ces termes : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer […] Chaque année, de moins en moins de mots et le champ de la conscience de plus en plus restreint » (p. 79).
22 Ainsi, le novlangue entend-il coloniser la pensée et l’enfermer dans une vue unidimensionnelle du monde, celle que Big Brother a décrétée ! Dans l’univers orwellien, le novlangue ne décrit pas la réalité, il crée une réalité conforme aux désirs du pouvoir, la présentant comme la seule possible, disqualifiant du même coup tout contre-argument.
23 Bien qu’initialement destiné à dénoncer le régime soviétique, on peut sérieusement se poser la question de savoir si ce roman d’anticipation ne nous fournit pas, aujourd’hui encore, quelques clés de compréhension de l’époque troublée dans laquelle nous vivons. Après une dénonciation des affres de la dictature du prolétariat, le roman de Georges Orwell ne nous aiderait-il pas à dénoncer une autre forme de dictature, la dictature du marché ?
24 Sans que nous en prenions vraiment conscience, nous avons adopté depuis près de deux décennies un discours émaillé de néologismes, d’acronymes et de vocables, que l’on rencontre davantage dans les couloirs d’une entreprise que dans les colonnes d’un dictionnaire ou dans les couloirs du quotidien, pour reprendre le titre d’un livre de Paul Fustier.
25 Ainsi, sans que nous nous en étonnions le moins du monde, le chef du personnel s’est mué en gestionnaire des ressources humaines, le chômeur en demandeur d’emploi, le débauchage en restructuration stratégique…, et dans le domaine de l’éducation et du social, l’étudiant et l’usager sont, par la grâce de ce novlangue, devenus des clients alors que les enseignants se voient affublés du nom d’opérateurs ou de fournisseurs de formation et que le malheureux clochard, par un euphémisme destiné à adoucir une réalité brutale, voit sa situation réduite en l’acronyme anodin de sdf.
26 Plutôt qu’une mode langagière, on peut émettre l’hypothèse qu’il s’agit là, pour reprendre une expression de Bourdieu et Wacquant, d’une « nouvelle vulgate planétaire » destinée à transformer en sens commun universel les exigences de l’économie de marché. La valeur performative de ce discours ne fait aucun doute : le novlangue entrepreneurial crée une réalité (le marché comme solution absolue), la présente comme nouvelle mais surtout comme globale, irréversible et unique.
27 Les secteurs médico-sociaux et socio-éducatifs ne sont pas épargnés par cette déferlante et sont priés, au demeurant, d’accélérer la cadence en vue de ce nouvel éden.
28 Considéré, il y a peu encore, comme une forteresse inexpugnable le secteur de l’éducation est aujourd’hui touché de plein fouet par une volonté irrépressible de privatisation. La marchandisation galopante orchestrée par l’Organisation mondiale du commerce (omc) menace le monde de l’école et de la formation. À l’instar des autres services tels que la poste, le transport ou les télécommunications, l’éducation est ravalée, aux yeux de certains, au rang de simple bien de consommation courante. Il va sans dire que ce basculement de perspective laisse augurer la réalisation de plantureux bénéfices dans un marché estimé à quelques deux mille milliards de dollars (Guttman, 2000).
29 S’agissant des secteurs social et socio-éducatif, il ne faut pas trop rapidement se réjouir de l’apparente indifférence des chantres de la privatisation à leur égard, trop occupés qu’ils sont pour le moment à tenter de conquérir les systèmes scolaires. Dans un rapport publié en 1995 sous l’égide de la Banque mondiale, on peut lire : « Dans les dernières années, un nombre important de pays développés ont fait des programmes de privatisation l’une des clés de leurs efforts pour restructurer et moderniser leurs économies […] La vague initiale de privatisations s’était concentrée sur les compagnies commerciales. Les succès dans ce domaine ont mené à une seconde vague, la privatisation des infrastructures […] Ceci a pavé la route pour une troisième vague de privatisations, celle de l’ouverture à l’investissement et à la direction privée des secteurs sociaux comme l’éducation, la santé, les pensions et les assurances sociales […] La troisième vague de privatisations est à ses débuts, toutefois un petit nombre de pays développés ont fait des efforts pour introduire la participation privée dans l’organisation des services sociaux. »
30 Tout est en place ! Le décor est planté, le trac étreint les acteurs tandis que la production jubile. La prise de vue peut commencer : « Au risque de se perdre », traduction libre du titre original : « À l’ouest, l’Éden » ; Clap 1, première ! Plan américain (sans mauvais jeu de mots !) : « La reddition de comptes ». Moteur !
31 Rien de plus normal pour un pouvoir subsidiant de réclamer des comptes à ses mandataires dès lors qu’il existe entre eux un contrat. De surcroît, lorsque ce pouvoir relève du secteur public, cette redevabilité (traduction du terme anglais accountability) ou cette imputabilité (néologisme québécois) se mue en obligation dans la mesure où elle s’inscrit au cœur même d’une volonté de transparence des pratiques destinées à vérifier que les fonds mis à disposition par la communauté ont été utilisés à bon escient. L’obligation de reddition de comptes qui s’impose au professionnel est inscrite implicitement dans le contrat de travail qui le lie à ses employeurs. Nul ne peut prétendre se dispenser de rendre des comptes sur ce qu’il a ou non réalisé et sur la manière dont il s’est acquitté de sa tâche.
32 Cette volonté légitime de transparence me conduit à évoquer un second plan, bien plus large que le précèdent : celui de l’évaluation.
33 Force est de constater qu’aucun secteur de l’activité humaine n’a échappé à la démarche d’évaluation. Certains professionnels ont beau vouloir y échapper arguant du caractère ineffable de leur pratique. Il serait naturellement suicidaire de refuser l’évaluation de ses pratiques dans la mesure où l’on renforcerait ainsi l’insularité actuelle de la profession en laissant accréditer la thèse de ceux qui pensent que le roi est nu. Il faut faire de nécessité vertu.
34 La réaction, voire la résistance, du monde socio-éducatif à l’égard des pratiques d’évaluation s’explique au moins pour deux raisons. Il faut tout d’abord observer que ce milieu professionnel a développé, plus que tout autre, une culture de l’entre-soi justifiant l’autolégitimation de son travail. Par ailleurs, c’est dans un contexte de restrictions budgétaires que la démarche a fait son apparition, occultant du même coup les missions de l’évaluation autres que celles du contrôle et de la gestion du personnel. On n’a pas compris que la démarche d’évaluation recelait également un formidable potentiel d’évolution pour le professionnel lui-même et pour la profession dans son ensemble. En réduisant la portée de la démarche d’évaluation à un simple mode de contrôle, le travailleur socio-éducatif se prive d’un moyen efficace pour accroître la lisibilité de son activité et pour tenter d’affiner son intervention.
35 Le drame, c’est naturellement que la tentation est grande, chez certains gestionnaires du social, de ne privilégier que la dimension de contrôle de la démarche d’évaluation. Il faut « réévaluer l’évaluation », s’exclamait Christophe Dejours dans une interview récente. Les représentants des sciences humaines et sociales feignent, par mimétisme ou par vanité, de croire que la démarche d’évaluation s’applique aux faits subjectifs de la même manière et avec le même bonheur qu’aux réalités objectives. Partant, on prétend que rien ne s’oppose à l’évaluation de l’activité socio-éducative. C’est ignorer l’existence d’un fossé irréductible entre le travail prescrit par les mandants et leurs contrôleurs, et le travail réel effectué par la base. Comme le rappelle fort opportunément Christophe Dejours : « Travailler, c’est d’abord compenser tout ce qui n’est pas prévu, ce qui suppose de réajuster et de réinventer constamment les modes opératoires. » Il faut oser dénoncer la vanité de ceux qui tentent de faire croire que tout dans ce monde est évaluable. Comme le soulignait Jean-Noël Chopart dans Lien social (1997) : « Le social n’est pas soluble dans les logiciels ! » Les indicateurs quantitatifs ne peuvent rendre compte de la complexité du travail réalisé par le travailleur socio-éducatif. Comment, en effet, rendre compte de ce qui, dans ce métier, est le plus important : le supplément d’humanité que le professionnel apporte là où sévit le drame de l’inadaptation ou de l’exclusion ? Pour le dire autrement, dans un secteur où le complexe le dispute à l’implication, il convient de privilégier une évaluation qualitative qui prenne en compte la spécificité des métiers de l’humain. Quelques dirigeants, aveuglés par le souci d’efficacité et d’efficience, font abstraction des conditions et des règles du métier, et commettent ainsi ce qu’Yves Clot (1995) appelle « un déni de travail ».
36 Un autre concept est venu enrichir le vocabulaire des gestionnaires du social : l’empowerment, ou la nécessité de responsabiliser les travailleurs y compris à l’égard des résultats qu’ils obtiennent. Certains se gargarisent de ce nouveau mot sans se rendre compte de la profonde contradiction qui existe entre cette éthique de la responsabilité et le contrôle que l’on veut instaurer par ailleurs. Rappelons-nous la distinction opérée plus haut entre le travail prescrit et le travail réel. Il ne peut y avoir prise de responsabilité, et donc prise de risques, par le travailleur, et application stricte d’une démarche de contrôle. La réussite d’une action nécessite souvent une transgression des procédures édictées. La réalité socio-éducative est infiniment plus complexe que la réalité industrielle, et pourtant, certains entendent appliquer à ce milieu les exigences du monde de l’entreprise, y compris la fameuse obligation de résultats.
37 Si rendre des comptes est légitime, si développer au sein des institutions des outils d’évaluation est indispensable, on peut se demander si l’obligation de résultats ou l’endossement par le travailleur socio-éducatif de la responsabilité du résultat ne relève pas d’une logique infernale dont seraient finalement victimes les usagers de ces services.
38
Dans le champ socio-éducatif, l’obligation de résultats pose au moins deux grandes questions :
- de quels résultats peut-il bien s’agir lorsqu’il est question de l’humain ?
- quelle part de responsabilité est-il raisonnable d’attribuer au professionnel dans la réalisation ou la non-réalisation des objectifs ?
39 Sur le second point, il convient de rappeler que l’intervention socio-éducative n’est pas une activité de service comme les autres. L’interaction entre le professionnel et l’usager est, comme le dit très justement Michel Autès (1998), une transaction identitaire dans la mesure où ce qui se joue est de l’ordre existentiel plutôt que matériel. À la différence des autres activités de service, « la transaction est première par rapport aux objets de la transaction » (p. 52). Autrement dit, les résultats obtenus au terme d’une phase d’intervention socio-éducative résultent de la coaction du professionnel et de l’usager, dans un contexte où l’imprévu le dispute à l’indécidable. Les impondérables sont tels dans ce secteur qu’il serait absurde de faire endosser au professionnel toute la responsabilité des conséquences des actes qu’il a choisi de poser ou de ne pas poser. Le travailleur socio-éducatif n’est jamais ni tout à fait responsable d’une réussite ni tout à fait responsable d’un échec ! Pour ma part, je propose qu’en lieu et place d’une obligation de résultats, on favorise l’obligation de moyens doublée d’une obligation de compétence. Pour Philippe Perrenoud (1997), à qui j’emprunte cette dernière notion : « honorer une obligation de compétence », c’est « faire tout ce qui est humainement et professionnellement faisable », sans être condamné à réussir, mais sans pouvoir se protéger derrière la formule bureaucratique « j’ai observé le règlement à la lettre, on ne peut rien me reprocher » (p. 31). L’obligation de compétence désigne cette responsabilité individuelle et collective que tout professionnel doit cultiver pour dynamiser une action éducative, toujours en passe de s’essouffler.
40 Joseph Stiglitz (2002), prix Nobel d’économie 2001, déclare dans un ouvrage récent intitulé La grande désillusion que le monde est pris en otage par les fondamentalistes du marché. Déclaration percutante et d’autant plus crédible qu’elle émane d’un conseiller économique de Bill Clinton, de surcroît ancien vice-président de la Banque mondiale. Selon lui, « la mondialisation [il faut entendre mondialisation libérale], ça ne marche pas […] Ça ne marche pas pour les pauvres du monde […] ça ne marche pas pour l’environnement […] ça ne marche pas pour la stabilité de l’économie mondiale ». Oserai-je ajouter que ça ne marche pas davantage pour les métiers de l’humain, à tout le moins si l’on considère que la mondialisation développée à ce jour se résume en une version néolibérale presque exclusivement centrée sur la recherche du profit ?
41 La logique de rentabilité, dont le credo est de toujours faire plus avec moins de moyens, nous conduira à ce qu’Hannah Arendt n’aurait pas manqué de nommer une « banalité du mal », de cette violence devenue ordinaire au point que nous n’y voyons plus que le lot quotidien des uns et des autres.
42 Loin de moi l’idée de jouer les Cassandre. Il est pourtant temps que nous prenions conscience des dangers que nous fait courir cet économisme ambiant. Certes, les secteurs sociaux, socio-éducatifs et médico-sociaux engendrent des coûts élevés. Mais, avec Théo de Koninck (2000), je pense que la dignité de la civilisation à venir se mesurera au « respect qu’elle manifestera aux plus faibles des siens » (p. 160).
Bibliographie
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