Jalons pour une géographie des homosexualités
- Par Marianne Blidon
Pages 175 à 189
Citer cet article
- BLIDON, Marianne,
- Blidon, Marianne.
- Blidon, M.
https://doi.org/10.3917/eg.372.0175
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- Blidon, Marianne.
- BLIDON, Marianne,
https://doi.org/10.3917/eg.372.0175
Notes
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[*]
Les termes suivis d’un astérisque sont renvoyés au glossaire de l’encadré 1.
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[1]
À moins de ne considérer comme digne d’intérêt et géographique que les productions de chercheurs en géographie, ce que remettent profondément en cause les chercheurs britanniques (Bell, Binnie, Valentine) travaillant sur ces questions qui appellent à une écoute et à une collaboration transdisciplinaire.
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[2]
Ignorance de plus en plus relative à la vue des initiatives qui lui sont consacrées. Le 22 mai 2007, à Bordeaux, s’est tenue une journée sur « Sexe de l’espace, sexe dans l’espace ». Planète Terre a consacré deux émissions à la sexualité, l’une sur « Le sexe dans l’espace urbain : quelle géographie ? » (23 mai 2007) et l’autre sur « Les territoires de l’homosexualité » (27 juin 2007).
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[3]
Pour s’en faire une idée, il suffit notamment de consulter le Journal des anthropologues, n° 82-83, 2000, consacré à l’« anthropologie des sexualités ».
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[4]
La revue Gay Illico, dont le premier numéro en 1990 a pour objet « un palmarès des grandes villes où il fait bon vivre pour les gays », s’est intéressée à l’impact du TGV sur la vie gay des villes desservies. De même, le magazine Têtu, dont le premier numéro est intitulé « Sortez du placard, à la plage, dans la rue », consacre un dossier aux communautés de femmes dans le Sud-Ouest.
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[5]
Démarche qui emprunte au flâneur pour découvrir la ville au gré des situations et des rencontres.
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[6]
Pour un état des lieux de l’histoire des sexualités en France, voir Chaperon, 2002.
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[7]
La remise en cause des catégories et des identités de genre par les théories queer ont conduit à déplacer l’analyse de la notion de communauté vers celle de minorité. « Qu’est-ce qu’une minorité ? C’est une catégorie naturalisée par la discrimination. Si les communautés ont en partage une culture, ce qui définit les minorités, c’est l’assujettissement d’un rapport de pouvoir. Il ne s’agit certes pas de les opposer, mais de les distinguer : la minorité, à la différence de la communauté, n’implique pas nécessairement l’appartenance à un groupe et l’identité d’une culture ; elle requiert en revanche l’expérience partagée de la discrimination. […] Ce ne sont ni la nature, ni la culture qui sont au principe de la minorité, mais la naturalisation, fût-ce dans le registre culturaliste, d’une catégorie sociale par des pratiques discriminatoires » (Fassin, Fassin, 2006, p. 251).
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[8]
Les subaltern studies sont nées au début des années 1980 du travail de jeunes intellectuels radicaux réunis autour de l’historien indien Ranajit Guha, qui entendaient inverser le point de vue majoritairement élitiste de l’historiographie de l’Inde coloniale. Le terme « subaltern » dans ce contexte fait référence au travail d’Antonio Gramsci sur des personnes ou des groupes jugés inférieurs en raison de leur genre, de leur race, de leur classe, de leur religion ou de leur orientation sexuelle.
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[9]
Voir les analyses sociologiques de Philippe Adam (1999).
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[10]
Parler de « géographie de l’homosexualité » est en ce sens problématique. Le singulier renvoyant à une vision essentialiste et universaliste de l’homosexualité oublieuse de 35 ans de féminisme et 17 ans de critique queer. La géographie des lesbiennes ne saurait être confondue, ou assimilée, à celle des gays même s’il existe des points communs.
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[11]
Un processus d’identification ne dépend pas tant de l’identité à laquelle il se réfère que du désir qui le porte (Halperin, 2004). L’entrée par « l’identité » pose donc de nombreux problèmes épistémologiques et méthodologiques. L’usage qui en était fait jusqu’à présent s’avère souvent réducteur et simpliste (Kaufmann, 2004).
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[12]
C’est en réaction à ce modèle que Michel Foucault a développé la critique de « l’hypothèse répressive » dans son Histoire de la sexualité (1976). Il ne s’agit ni de nier l’oppression ni de nier l’émancipation, mais d’en dégager les paradoxes en vue de penser une « politique du minoritaire » (Fassin, 2005).
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[13]
Une descente de police dans le Stonewall Inn, bar gay de Christopher Street à New York, la nuit du 27 au 28 juin 1969, tourna à l’émeute. Les affrontements entre la foule et la police durèrent trois jours. L’événement fut célébré l’année suivante par une marche. Cette marche devint annuelle et mondiale sous le terme générique de Gay Pride. Voir Jaffre, 2002.
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[14]
Ce qui est inédit ce n’est pas tant les bars ou les restaurants que la commercialisation d’une identité gay sous la forme de commerces divers (fleuriste, coiffeur, boulanger, plombier) et la tentative d’uniformisation des modes de consommation (Blidon, 2007a et b).
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[15]
Plusieurs associations de lesbiennes majoritairement autogérées et non-mixtes sont implantées à Montreuil.
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[16]
Pour Didier Eribon dans Réflexions sur la question gay (1999, p. 29), « au commencement, il y a l’injure. Celle que tout gay peut entendre à un moment ou à un autre de sa vie, et qui est le signe de sa vulnérabilité psychologique et sociale ». La chronique des faits divers rappelle que l’homophobie n’est pas seulement un nom, elle tue. Consciemment ou inconsciemment, chacun vit avec cette menace et agit en conséquence.
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[17]
Têtu, n° 21, février 1998, p. 74.
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[18]
« Les minorités visibles sont a priori soupçonnées d’homophobie, non moins que de sexisme. La modernité démocratique devient ainsi très clairement un langage de pouvoir à double tranchant : l’émancipation sexuelle se construit sur la relégation raciale. Tout se passe donc comme si la stigmatisation raciale s’autorisait de la démocratie sexuelle » (Fassin, Fassin, 2006, p. 241).
« Le mouvement gay et lesbien pose, à la fois tacitement, par son existence et ses actions symboliques, et explicitement, par des discours et des théories qu’il produit ou auxquels il donne lieu, un certain nombre de questions qui sont parmi les plus importantes des sciences sociales, et, pour certaines, tout à fait nouvelles ».
Une géographie méconnue et mésestimée
1Réputée inexistante, la géographie des homosexualités [*] est surtout méconnue et mésestimée. Cette méconnaissance n’est pas tant liée à l’absence de productions en français – celles-ci existent à la fois dans le champ des sciences sociales [1] et dans celui des savoirs vernaculaires (Collignon, 2004) – qu’à leur ignorance [2].
2Boris Grésillon (2000) a fait connaître cette question. D’autres articles de géographes ont suivi, parmi lesquels ceux d’Emmanuel Redoutey (2002) ou Alain Léobon (2002). Parallèlement, des chercheurs de l’EHESS et de l’INED (Bozon, Giami, Pollak, Schiltz) qui étudiaient depuis plusieurs années les questions sexuelles notamment dans le cadre de l’Agence nationale pour la recherche sur le sida (ANRS) ont produit une abondante littérature [3]. Cette littérature est centrée à la fois sur l’épistémologie et la méthodologie, mais aussi sur des résultats à caractère sociospatial. Ces recherches consistaient en de grandes enquêtes statistiques sur les comportements sexuels et en des analyses microgéographiques des pratiques de drague dans l’espace public. Citons à titre d’exemple Rommel Mendes-Leite et Bruno Proth (1998) ou Laurent Gaissad (2000). Notons toutefois que la géographie des homosexualités est loin de se réduire à cette approche, mais qu’elle en fait partie. Ces travaux introduisant une géographie du sexe ont eu peu d’audience et peu d’échos chez les géographes, alors même que ces recherches ont un intérêt, notamment en géographie urbaine.
3En marge du monde de la recherche, la presse spécialisée s’attarde régulièrement sur les mérites de telle ou telle ville en matière d’infrastructures et de qualité de vie [4]. Des militants ont aussi mené des réflexions de type géographique. Le philosophe Guy Hocquenghem (1983) rapporte son expérience d’homosexuel sillonnant les grandes métropoles américaines ou européennes. Jean Le Bitoux, inspiré par la psychogéographie et la « dérive urbaine » [5], a écrit « Marcher dans le gai Marais » en 1996. Enfin, la littérature gay* et lesbienne*, de Marcel Proust à Guillaume Dustan et de Marguerite Radclyffe Hall à Nina Bouraoui, bien que ne théorisant jamais ces dimensions, porte en germe les éléments d’une géographie des homosexualités, une des questions de ces romans étant souvent la rencontre qui fait advenir le désir homosexuel. Cette rencontre a lieu quelque part et ce « quelque part » est fondamental. Il constitue une géographie. Alors pourquoi cette méconnaissance ?
Des raisons (in)avouables
4Les détracteurs de ce champ d’étude usent d’arguments multiples qui se combinent. Le plus classique est le lieu commun qui voudrait que l’homosexualité et, de façon plus large, les sexualités ne soient pas un objet géographique. Or quelle que soit la démarche adoptée – partant d’un groupe d’individus dont les pratiques spatiales sont étudiées ou partant d’un espace dont on infère la dimension (homo)sexuelle comme c’est le cas avec le quartier parisien du Marais – l’étude a pour objet l’espace des sociétés et la dimension spatiale du social. D’une certaine façon, tout objet est géographique si son traitement l’est.
5Mais les questions de sexualité sont plus que cela. Elles sont à la fois un élément qui peut être étudié géographiquement et, au-delà, elles sont un élément à prendre en compte pour expliquer des localisations, des répartitions, des formes de ségrégation ou des pratiques spatiales. À commencer par l’échelle microgéographique puisque « la dissimulation de l’activité sexuelle a été renforcée de façon décisive (mais non inventée) par le processus historique de civilisation, et l’intériorisation progressive des pulsions qu’il a impliquée (Elias, 1973), la réticence générale à extérioriser et à montrer ayant touché tout particulièrement les actes de la sexualité. Dans la construction progressive de l’intériorité occidentale et également de l’intimité familiale, avec ses conséquences sur la spécialisation et la diversification de l’usage des pièces dans les demeures (Ariès, 1973), la sexualité s’est trouvée isolée dans une enclave secrète, dans le sanctuaire de l’intimité et du domaine privé » (Bozon, 1999, p. 4). À une échelle plus globale, Éric Fassin et Elsa Dorlin montrent d’ailleurs comment la sexualité est devenue un nouvel enjeu géopolitique, « le choc des civilisations » se jouant en termes religieux et culturels, mais en particulier en termes sexuels (la polygamie, la burka, l’excision) (Fassin, Fassin, 2006, p. 123-131 ; Dorlin, 2007). La rhétorique de « la démocratie sexuelle » permet alors de tracer les frontières entre eux et nous, les civilisés et les barbares. Les questions sexuelles trouvent donc leur pertinence à toutes les échelles.
6Au-delà, l’étude de ce champ permet de dévoiler un pan entier de connaissances et de théories ignorées, permettant ainsi de renouveler la géographie sociale et la géographie culturelle. Enfin, c’est un enjeu social important dans lequel se joue l’ancrage de la discipline dans les sciences sociales et l’utilité sociale de la géographie en termes d’expertise sur des sujets de société. Il serait dommage de renouveler l’expérience des années 1990, quand les questions de communautarisme ont été posées par les politiques ou que l’ANRS a financé des recherches sur les pratiques spatiales des homosexuels masculins, que les géographes en soient encore à s’interroger sur la géographicité de ce sujet pendant que les sociologues ou les anthropologues occupent un terrain laissé vacant.
7La seconde raison avancée est celle du clivage entre la France et le monde anglo-saxon en termes de modèle de société. En particulier, la société étasunienne serait fondée sur un modèle communautaire alors que la société française reposerait sur des valeurs républicaines universalistes (Fassin, 1997). De ce fait, nos centres d’intérêt scientifique divergeraient. Ces arguments méconnaissent la genèse de ce champ d’étude et se méprennent sur la nature de son objet.
8D’une part, le champ des gender studies, des gays and lesbians studies et des queer studies* est issu des revendications féministes mais aussi des écrits de penseurs français comme Simone de Beauvoir, Jacques Lacan, Gilles Deleuze, Michel Foucault ou Monique Wittig. Il y a donc eu une circulation des idées de part et d’autre de l’Atlantique qui fait dire à François Cusset que « ce dernier horizon [les questions de genre], et la question concomitante de l’identité sexuelle, vont constituer dès le début des années 1980 le terrain […] où va s’avérer le plus fécond le ferment théorique français » (2003, p. 158). L’intérêt pour les sexualités n’est donc ni le propre ni l’exclusivité des Anglo-Américains, il correspond à des moments de la recherche et à des rapports de force entre paradigmes au sein de l’université [6].
9D’autre part, ce n’est pas parce que la rhétorique des appartenances communautaires s’oppose de part et d’autre de l’Atlantique que la question mérite ou non d’être posée. Les questions homosexuelles ne sont pas réductibles à une réflexion sur le particularisme gay qui serait inféré d’un modèle communautaire ou communautariste. Penser ces thématiques uniquement en termes de communauté et d’identité, c’est prendre la partie pour le tout. Si les questions de l’altérité, de la stigmatisation et de la relation majoritaire-minoritaire peuvent effectivement être considérées du point de vue de groupes ou d’identités, pensées sur le modèle de communautés nationales, ethniques ou religieuses, c’est loin d’être la seule voie possible. Dans des sociétés fondées sur un modèle hétéronormatif* (Delphy, 2001), il est tout aussi important de réfléchir à la définition des sexualités par les acteurs sociaux et aux modalités par lesquelles les individus disposent de leur corps et choisissent leur mode de vie. C’est donc bien une question universelle qui dépasse largement le cadre d’une minorité [7].
10On en vient ainsi à se demander si les arguments précédents – sujet non géographique et particularisme français – qui ont occupé le débat ne cherchent pas à masquer une double gêne. D’une part, une gêne face à un objet qui va à l’encontre de la norme dominante, c’est-à-dire l’hétérosexualité* que beaucoup pensent encore comme évidente, normale, voire naturelle (Kartz, 2001 ; Prokhoris, 2002 ; Gardey, Löwy, 2000). Il est plus facile de disqualifier un champ en lui déniant toute légitimité disciplinaire qu’en assumant publiquement la défense de la hiérarchie des sexualités. D’autre part, un embarras face à une question qui relève de la sexualité. Norbert Elias (1973) évoque « une atmosphère de gêne, expression de la peur sociale, [qui] baigne cette sphère de la vie humaine. Même entre adultes, on n’en parle officiellement qu’en prenant beaucoup de précautions et en se servant de périphrases ». Or le malaise que cette question suscite quelquefois parmi les géographes prouve que le sujet demeure problématique et tabou. Et dans la mesure où « l’expérience personnelle, directe ou indirecte, que chacun a de la sexualité, fait de tout individu un redoutable ‘‘spécialiste’’, rebelle aux interprétations générales et aux objectivations, mais en fait moins apte à élaborer des théories originales qu’à reprendre à son compte des préconstructions issues du monde social » (Bozon, 2006, p. 1078), rien n’indique que les choses soient appelées à changer rapidement.
11Enfin, il demeure la question de la hiérarchie des objets d’étude, certains étant jugés plus « nobles » que d’autres. « Un des objets les plus importants de la sociologie de la connaissance serait la hiérarchie des objets de recherche : un des biais par lesquels s’exercent les censures sociales est précisément cette hiérarchie des objets considérés comme dignes ou indignes d’être étudiés. […] il y a des profits scientifiques à étudier scientifiquement des objets indignes » (Bourdieu, 1984, p. 196). L’ignorance des enjeux géographiques de ces questions et de leur intérêt cognitif fait passer l’homosexualité au mieux pour un objet futile et exotique, au pire indigne.
12Ces résistances ont eu pour conséquence la désaffection des chercheurs pour ces questions. En effet, peu de chercheurs ont accepté de s’engager dans une recherche sur un sujet dont ils savaient qu’il allait immanquablement les (dis)qualifier durablement, ce qu’Erving Goffman (1975) appelle « la contagion du stigmate ». De plus, le choix des sujets de recherche n’est pas toujours indépendant de perspectives de carrière. Or « les personnes engagées dans les études sociales ou culturelles, qui s’intéressent en tant que chercheurs à la sexualité, à l’usage de drogue, à la pauvreté, à l’ethnicité ou aux femmes sont souvent aussi marginaux dans leur milieu professionnel que le sont les personnes qu’ils étudient dans la société dans laquelle ils vivent […] Ils savent directement, ou indirectement, que la science a été un élément important du système de contrôle social comme de la construction de la réalité sociale » (Gagnon, 1992, p. 34). Faut-il alors s’étonner du retard des études françaises sur la question ?
Être ou ne pas être… le rapport du chercheur à son objet
13La question du rapport du chercheur à son objet est ancienne en sciences sociales. Elle prend ici une tout autre acuité. De nombreux chercheurs gays travaillant sur ce thème sont disqualifiés a priori parce que supposés militants et sans distance par rapport à leur objet de recherche. Inversement, des chercheurs hétérosexuels sont disqualifiés parce que jugés incompétents. La question de l’implication du chercheur est une question importante, mais elle doit se poser à tous les chercheurs, en géographie sociale comme en géopolitique, de la même manière qu’à ceux qui travaillent sur la géographie des sexualités.
14Pour revenir au soupçon de militantisme, on peut noter qu’il est lié à un engagement peut être plus marqué, en tout cas plus visible, de chercheurs ouvertement gays et lesbiens qui ont commencé à étudier ce champ. Dans la lignée des subaltern studies [8] ou des gender studies, les militants ont posé la question d’un traitement de la minorité pour et par la minorité (Christine Delphy, Monique Wittig). Dans le contexte des années 1970 et de leur héritage, l’objectif était ici directement politique. Les Black Panthers, puis les féministes, ont lancé une pratique de non mixité afin que la parole des dominés ne soit pas dévoyée ou récupérée par celle des dominants présents (Delphy, 2001). L’idée qu’un point de vue minoritaire doit être produit sur la minorité a eu des échos à l’université, notamment dans un courant de la littérature et de l’anthropologie (Williams, 1986 ; Lewin, Leap, 1996). L’implication détermine les méthodes employées (observation participante) et au-delà les perspectives et les points de vue adoptés.
15Les partisans de l’étude de la minorité par la minorité se fondent principalement sur deux arguments : les effets de la position d’observateur et les effets d’imposition d’une vision (en l’occurrence hétérocentrée). Une enquête ne peut être menée à bien sans un rapport de familiarité à l’objet étudié. Ce qui sous-entend que cette familiarité est naturelle (pour un gay ou une lesbienne) et qu’elle ne peut pas s’acquérir (pour un(e) hétérosexuel(le)). Les anthropologues ont déjà abondamment réfuté cette position dans d’autres domaines. Contentons-nous de souligner que cette posture a des relents d’essentialisme et qu’elle correspond à une vision binaire du monde qui opposerait hétérosexuels et homosexuels. Or, l’identité d’un chercheur gay se réduit-elle uniquement à sa sexualité ? Son identité, qui a partie liée avec sa vision de chercheur et ses représentations, n’est-elle pas déterminée par d’autres éléments comme son âge, son milieu social, son vécu homosexuel (coming out, confrontation à l’homophobie), ses pratiques (fréquentation ou pas du « milieu ») et son rapport à la « communauté gay » [9] ? Cette pluralité des « carrières » homosexuelles (Becker, 1985) met en relief la complexité de cette question qui ne peut être réduite à une opposition entre la vision hétérocentrée des chercheurs hétérosexuels et la vision homocentrée des chercheurs homosexuels.
16La distinction, opérée par Max Weber, entre jugements de valeurs et rapports aux valeurs prend ici tout son sens. Le géographe peut analyser la place occupée par des valeurs et des normes sans porter de jugement normatif sur celles-ci. Un savoir situé en géographie des homosexualités ne signifie pas une absence de rigueur et d’acceptabilité rationnelle (Putnam, 1984).
17Au final, les chercheurs homosexuels, notamment Monique Wittig (2001), Judith Butler (1990, 2006) ou Louis George Tin (2003), ont certainement beaucoup fait pour mettre au jour les normes hétérosexuelles. Sans eux, ces questions n’auraient peut-être jamais été posées tant elles paraissaient évidentes et naturelles. Comme le souligne Colette Guillaumin (1981, p. 29), « des opprimés vient la contestation radicale qu’on puisse penser le monde en termes d’essence ». Les normes se posent comme universelles mais se découvrent dominantes quand elles sont contestées dans leur hégémonie par les minorités. C’est pourquoi la question gay pose de façon plus large la question des normes sexuelles et intéresse la société dans son ensemble. De nombreux chercheurs hétérosexuels, à commencer par Éric Fassin ou Eve Kosofsky Sedgwick, ne se sont pas trompés sur les enjeux et la portée de ces questions. Rappelant par là même que les sciences sociales en général et la géographie en particulier n’ont pas à légitimer l’ordre du monde mais au contraire à en dévoiler les structures.
Une double objectivation par les commerces et les lieux de drague
18Ce n’est pourtant pas cette approche par les normes qui, jusqu’à présent, a été privilégiée par la géographie française. Celle-ci est en effet plus centrée sur les lieux de drague et/ou les établissements commerciaux, privilégiant ainsi l’étude des grandes agglomérations (Berlin, Paris, Lyon, Marseille).
19Boris Grésillon (2000) analyse ainsi la scène commerciale gay berlinoise. Il décrit son polycentrisme et son intégration dans la ville comme un « droit de centralité » de la culture homosexuelle. Emmanuel Redoutey (2002) le rejoint dans ses conclusions, tout en proposant un modèle de visibilité des espaces gays parisiens, sous forme d’un cône allant du Marais – espace de plus forte visibilité publique – aux lieux de drague extérieurs qui en forment la bordure et la partie invisible. Stéphane Leroy (2005) fait lui aussi un essai de modélisation du quartier. À ces dimensions spatiales, Michael Sibalis, historien canadien spécialiste du « Paris gay », apporte une mémoire et une dimension temporelle, en analysant l’émergence du Marais (Sibalis, 2004) et en montrant l’existence ancienne d’espaces de rencontre (Sibalis, 1999, 2001).
20Les travaux des anglophones ont été beaucoup plus loin dans cette voie puisqu’ils ont permis de montrer le rôle des gays dans la gentrification des espaces urbains centraux (Knopp, 1990 ; Bouthillette, 1994) et de penser la ville comme un espace d’émancipation (Lees, 2004). Ils ont aussi souligné la dimension normative de ces quartiers de spécialisation commerciale qui renvoient à un mode de vie dominant (Chasin, 2001), celui des gays urbains, blancs, de classe moyenne. Cependant, rien ne prouve que ces derniers soient dominants numériquement (Schiltz, 1998a, b). Ceux qui refusent ces normes (des lesbiennes, des militants comme les Panthères roses) ou qui en sont exclus (les bears*, les black ou les beurs) sont les absents de cette géographie [10] (Butler, 1990 ; Forrest, 1995 ; Probyn, 1995 ; Bourcier, 2001).
21En étudiant principalement « les villages gays » des grandes agglomérations (le Marais, Castro, le Village), d’autres formes d’appropriation de l’espace sont laissées dans l’ombre, à commencer par les lieux associatifs, les espaces résidentiels ou les réseaux relationnels… Cela reconduit l’idée selon laquelle loin de la grande ville, il n’y aurait non seulement pas de lieux homosexuels, mais pas de vie homosexuelle possible (Bech, 1997). Or l’existence de communautés rurales, la croissance numérique des gîtes, comme l’implication de gays et de lesbiennes dans l’activité touristique, montre que le constat ne peut être aussi simpliste et qu’il existe, dans ces contextes peut-être plus qu’ailleurs, une inventivité pour créer des poches de résistance ou de liberté (Kramer, 1995 ; Bell, Valentine, 1995a, b ; Smith, Holt, 2005).
22L’objectivation par les lieux de drague, c’est-à-dire des lieux de sexualité anonyme, permet de dévoiler d’autres usages de l’espace (aires d’autoroute, bois, plages). Des études quantitatives (Pollak, 1982 ; Schiltz, 1998a, b) et qualitatives (Mendes-Leite, 1998 ; de Busscher, 2000 ; Proth, 2002) ont été menées sur les lieux de drague urbains, apportant une connaissance fine de ces territoires et des interactions sociales qui s’y déploient. Même si la diffusion d’Internet et son usage massif comme mode de rencontre a conduit à des reconfigurations des mobilités dont on mesure encore mal l’importance, des configurations territoriales originales demeurent. Ainsi les plages gays naturistes, qualifiées d’« anti-monde », par Emmanuel Jaurand (2005) en référence à Roger Brunet « s’inscrivent en négatif par rapport à l’espace balnéaire ordinaire » du fait de leur isolement, de leur marginalité et des fonctionnalités différentielles de l’espace ; l’espace s’organisant en négatif de l’usage hétérosexuel et familial des plages puisque la mer n’est plus le but, à l’inverse des dunes ou des coins retirés où ont lieu les pratiques sexuelles.
Géographie du sexe, géographie des identités sexuelles
23Cette approche par l’inscription spatiale des pratiques sexuelles constitue donc un pan extrêmement fécond de la géographie de l’homosexualité mais elle ne peut se confondre avec elle. D’une part, parce qu’elle exclut de fait les lesbiennes. Cette forme d’économie d’échanges sexuels est rarement pratiquée par les lesbiennes qui vivent leur sexualité selon un autre mode relationnel. D’autre part, parce que tous les gays ne fréquentent pas ces espaces. À l’inverse, des hommes mariés, qui se définissent socialement comme hétérosexuels, fréquentent plus ou moins assidûment les lieux de drague extérieurs et les lieux commerciaux de sexualité. L’étude de Laud Humphreys (1970), menée dans une ville du Middle West, sur les rencontres homosexuelles dans les pissotières, rappelle que ce sont souvent des hommes mariés ou célibataires qui viennent y chercher du « sexe instantané » et « impersonnel ». Il n’y a donc pas de coïncidence entre géographie des pratiques sexuelles homosexuelles et une géographie de l’homosexualité entendue comme attribut social plus ou moins accepté et réinvesti par des collectifs sociaux (fig. 1).
Différentes approches en matière de géographie des homosexualités
Différentes approches en matière de géographie des homosexualités
24Dans une enquête réalisée en 1995 dans la presse gay, sous la direction de Marie-Ange Schiltz (CNRS-EHESS), les principaux lieux de rencontre des homosexuels masculins déclarés sont les commerces (60 % des répondants) et les lieux publics (56 %), puis les systèmes de messagerie (43 %) et le recours à des réseaux de sociabilité (33 %). Elle met en évidence des différences générationnelles fortes : « alors que les plus de 30 ans fréquentent de préférence les lieux de drague anonymes (lieux publics, saunas et backrooms : plus de quatre hommes sur dix dans la tranche d’âge 30-40 ans), les plus jeunes sont attirés par la sociabilité des bars, des discothèques ou des soirées chez des amis. Les lieux publics, quant à eux, drainent tous les âges avec un maximum de fréquentation entre 40 et 50 ans » (1998, p. 24). Il convient donc de bien distinguer ce qui relève d’une géographie du sexe – qui concerne des hommes qui ont des pratiques sexuelles avec d’autres hommes mais qui ne se définissent pas nécessairement comme gays – de ce qui relève d’un groupe social aux contours flous, fondé sur une orientation sexuelle commune qui les constitue en minorité. Dans les deux cas, ces groupes sont d’autant plus difficiles à cerner qu’ils ne font l’objet d’aucun recensement. En conséquence, aucune enquête ne peut prétendre être représentative.
25Une troisième approche consiste donc non pas à s’intéresser aux personnes qui ont des pratiques sexuelles ou une conscience de soi communes [11], mais aux normes sociales et sexuelles que leurs stratégies d’évitement ou de résistance révèlent. Il ne s’agit plus alors d’étudier un groupe particulier dans ce qu’il aurait – ou non – de spécifique, mais de s’interroger sur les normes qui fondent nos sociétés. C’est en cela que cette approche n’intéresse pas seulement les gays et les lesbiennes, mais tout un chacun (Bourdieu, 1998 ; Fassin, 2005). Ce projet à la croisée des questions de genre et de sexualité permet non seulement d’enrichir nos connaissances – que ce soit de la ville (Chauncey, 1995) ou du lien entre public et privé (Massey, 1994) – mais au-delà, de renouveler le regard que nous portons sur la société et, de façon plus générale, sur le monde. Cette troisième approche ne peut être menée à bien qu’en étroite collaboration avec d’autres disciplines. Ainsi, l’étude des normes implique une connaissance du temps long, permettant de ne pas lire les centralités actuelles comme des phénomènes radicalement nouveaux.
Des mythes à déconstruire
26Le rapide panorama historique qui va suivre a pour but d’éviter de réactiver, en France, des mythes qui ont constitué autant de fausses routes aux États-Unis. L’histoire légendaire des gays et des lesbiennes a été fondée sur le diptyque oppression-libération [12], le basculement s’opérant avec les émeutes de Stonewall en 1969 [13]. Trois mythes en découlent (Chauncey, 1995). Le mythe de l’isolement qui veut qu’aucune solidarité gay ne se soit structurée avant Stonewall, chacun vivant de façon isolée. Le mythe de l’invisibilité qui suppose que si un monde gay existait, il était invisible, difficile d’accès et secret. Le mythe de l’intériorisation qui pose pour principe que les gays ont intériorisé les normes dominantes et cultivé la haine de soi. Or, il existait, au début du xxe siècle, un monde gay visible qui avait développé une culture florissante s’exprimant dans différents quartiers de New York (Greenwich Village, Times Square, Harlem) et interagissant avec le monde hétérosexuel, notamment dans la rue, les bars ou les bals. George Chauncey montre bien que l’identité gay ne transcende pas l’histoire, mais au contraire que cette identité a une histoire. Il y a donc une histoire de la construction sociale de l’homosexualité. D’où la nécessité de prendre en compte les différences générationnelles pour comprendre les différences d’identités et de cultures. Quels enseignements pouvons-nous en tirer ?
27Les lieux de sociabilité homosexuelle du Marais à Paris, qui focalisent tant les regards, ne doivent pas être envisagés comme un territoire sans précédent [14], exclusif et emblématique d’une libération. Des lieux de rencontre, plus ou moins secrets, plus ou moins visibles, plus ou moins nombreux, ont existé dans la capitale (Tamagne, 2000 ; Sibalis, 2001) et même en province. Dans les années 1920, avec tous les préjugés de son époque, Willy (1927, p. 27) fait « un tour complet de la Sodome contemporaine ». Bien informé, il décrit une curiosité découverte chez l’un de ses amis homosexuels : « il a, pour commencer, affiché, chez lui, une grande carte de France, où « les villes les plus intéressantes » comme il dit, sont ponctuées d’une large rosette, rouge, évidemment. Celles de moindre importance pour ces « messieurs-dames », sont indiquées par un rose plus pâle. J’ai été fort surpris de voir Limoges y figurer par un rond du plus bel écarlate. Limoges est au moins commandeur, dans ce palmarès des villes de France… Besançon aussi est une “ville intéressante”, me confia l’auteur de ce travail » (ibid., 1927, p. 186). Des modes d’organisation basée sur des réseaux ou sur des quartiers de spécialisation commerciale jalonnent l’histoire urbaine de l’homosexualité. Gardons-nous donc de trouver systématiquement de la nouveauté ou de l’exceptionnalité dans le présent, pas plus que de rechercher un âge d’or dans le passé.
28De même, évitons de généraliser à l’ensemble des homosexuels la fréquentation de certains lieux sous prétexte qu’ils sont le théâtre d’avant-gardes artistiques ou de rassemblement d’élites. Ainsi, au début du xxe siècle, le quartier Montmartre attire homosexuels et artistes dans les lieux festifs dont la presse se fait l’écho. Parallèlement, dans d’autres arrondissements, des bars, des bals, des salons de massage ou des bains accueillent de nombreux homosexuels. À Paris, sur 110 établissements de sociabilité homosexuelle, recensés entre 1870 et 1918 à partir des archives judiciaires, 18 se trouvent dans le 2e arrondissement et 29 dans le 9e, contre seulement 12 dans le 18e (Revenin, 2005). De même, aujourd’hui, le quartier du Marais – de par sa visibilité et le nombre d’établissements qu’il concentre – masque d’autres espaces parisiens qui abritent des lieux ou des initiatives de gays « blacks et beurs » (autour de la place Pigalle) ou de lesbiennes (Montreuil [15], le quartier Thermopyles – Raymond Losserand).
Quelques pistes : normes et mise à distance
29Malgré une obsession comptable ancienne (Lhomond, 1997), aucune base de données sur l’orientation sexuelle des personnes n’est disponible en France. Les chercheurs travaillant sur cette question doivent donc construire leur propre corpus de données qualitatives (archives, entretiens, observation, enquête socio-anthropologique de terrain) et/ou quantitatives (sondage, constitution de bases de données sur les commerces, annuaire des associations). Chacune de ces sources possède des avantages et des limites, aucune ne pouvant prétendre à une représentativité parfaite puisqu’il n’y a pas de population de référence connue de manière exhaustive. Ces approches sont donc complémentaires.
30Ainsi, l’étude des lieux commerciaux, évoquée précédemment, remet en cause le discours sur le communautarisme, et notamment sur « le ghetto gay », tel que les médias ou les politiques ont pu le formuler en montrant que les logiques spatiales à l’œuvre dans la constitution de ce que l’on appelle communément « les quartiers gays » sont extrêmement banales et universelles puisqu’elles répondent à la recherche d’un optimum de fréquentation (centralité, concentration spatiale, spécialisation commerciale) et non à une logique communautaire d’exclusion et d’entre soi (Blidon, 2007a). Cependant montrer qu’un quartier gay est avant tout un espace de spécialisation commerciale, revient à faire une simple géographie du commerce et à passer à côté des questions sexuelles. L’entrée par les lieux n’épuise donc pas le sujet. Pour sortir des seules logiques spatiales, il faut opérer un déplacement du champ de l’analyse des lieux vers les individus, leurs pratiques et leurs représentations. Cette approche nécessite de recourir à des enquêtes quantitatives et/ou à des enquêtes socio-anthropologiques de terrain.
31Une piste de recherche qui s’offre alors est celle des frontières changeantes du « moi public » et de son rapport à la distance (Goffman, 1973). Chaque individu endosse des rôles sociaux. Ce n’est pas en termes d’authenticité que les sociologues étudient le régime de production de l’image de soi. Tout le monde joue des rôles en fonction des contextes. Dans notre société, l’individu a d’ailleurs de plus en plus le choix face à des rôles multiples (Stryker, 1968 ; Vinsonneau, 2002). L’homosexualité est une dimension parmi d’autres de l’identité (Butler, 1990 ; Sedgwick, 1990). Cette dimension est cependant plus ou moins contraignante selon le degré de rejet que l’homosexualité suscite [16]. Les gays et les lesbiennes ont donc une assignation normative exacerbée à endosser.
32Il existe des espaces où l’on peut être homosexuel et d’autres où l’on doit se conformer à la norme dominante en masquant cette dimension. La notion de passing empruntée à l’ethnométhodologie peut être reprise (Garfinkel, 1967). Ce jeu avec le secret ou la discrétion, n’implique pas de coupure absolue entre l’espace public et l’espace privé. Il est parfois plus facile de vivre son homosexualité dans un espace anonyme que dans un espace d’interconnaissance (famille, voisinage, travail). Farid (22 ans, vit à Saint-Denis) : « Retour chez mes parents, je me change : tee-shirt moulant et mes rangeos achetés aux puces… J’enfile un sweat par-dessus ; ici, je peux pas m’habiller homo, ça passe pas… Je débarque dans le Marais, fourre mon sweat dans mon sac et m’installe dans un bar plutôt sympa. […] Je pense aux mecs de ma cité, s’ils me voyaient là… Eux qui me disent à chaque fois : “Qu’est-ce que tu fous, on te voit jamais avec des meufs !’’ » [17]. Cet exemple constitue un archétype de la division spatiale entre un espace sécurisant où l’on peut être gay librement et un espace où l’identité gaie est un tabou qu’il peut être dangereux d’assumer publiquement. Notons que cet exemple a été choisi pour sa dimension heuristique et qu’il n’a pas pour but de réifier l’idée qu’il est impossible de vivre son homosexualité en banlieue contrairement à la ville centre [18]. De nombreux exemples pris au sein de milieux réputés plus tolérants montreraient la mise en œuvre de stratégies similaires, à l’exception près que ces exemples se disent moins. Il aura fallu le licenciement d’un banquier londonien suite à son coming out pour découvrir que la City n’était pas un monde dénué d’homophobie…
33Émerge ici une logique de mise à distance qui est une donnée récurrente, essentielle pour comprendre le rapport des gays et des lesbiennes à l’espace. Ce n’est pas tant en termes de migrations que cette mise à distance opère, contrairement à la théorie de la fuite des gays vers la ville, mais à un échelon micro. « Les conditions topographiques de Berlin ne sont point sans favoriser pareilles métamorphoses. Tel qui habite le quartier Est et y a ses relations d’affaires ou de famille, peut avoir rendez-vous des années dans le quartier Sud avec son ami sans qu’âme qui vive dans son voisinage puisse soupçonner quoi que ce soit » (Hirschfeld, 1908, p. 31). Cet exemple montre que la rationalité n’est pas toujours de raccourcir les distances, mais au contraire d’établir une distance minimale afin d’éviter des proximités préjudiciables. Seule une approche dynamique permet d’appréhender ces questions, à l’inverse d’une approche statique uniquement centrée sur une cartographie des lieux. Ce n’est donc pas tant la localisation qui est intéressante que la façon dont cette localisation intervient à une échelle micro ou méso. D’où l’intérêt d’étudier les effets des normes à partir des constructions personnelles de l’espace (cf. Blidon, 2007c).
34Ces quelques éléments de réflexion contribuent à dresser un bilan provisoire des recherches françaises en géographie des homosexualités et à mettre en évidence quelques écueils, tout en montrant le chemin qu’il reste à parcourir. Entre universalisme et militantisme, entre classicisme et postmodernité, entre structuralisme et constructivisme radical, peut se déployer une géographie des homosexualités située et soucieuse d’une approche éthique. Reste juste à lui faire une place dans notre champ disciplinaire…
Encadré 1. Définitions des termes suivis d’un astérisque
Gay. Issu du vieux français, ce terme signifie vif, allègre, enjoué. Par extension, il s’emploie au xviie siècle pour qualifier les plaisirs immoraux, puis pour désigner les femmes dites de mauvaise vie. Il est utilisé de manière codée, aux États-Unis au début du xxe siècle, pour se reconnaître secrètement dans un environnement hétérosexuel (Chauncey, 1995). Il s’est diffusé jusqu’à s’imposer internationalement dans les années 1970. Il a d’abord désigné les hommes et les femmes, d’où le terme de « Gay Pride ». Aujourd’hui, il renvoie essentiellement aux hommes. Ce terme est le fruit d’une autodésignation, d’une identité revendiquée d’autant plus que le mythe veut qu’il signifie « Good As You ».
Homosexualité. S’utilise pour décrire le désir ou les rapports sexuels entre personnes de même sexe. Le mot apparaît pour la première fois en 1869 sous la plume de Karl Maria Kertbeny dans une brochure anonyme afin de convaincre les autorités d’abandonner l’article 143 du code pénal prussien, lequel considérait comme criminelles les relations sexuelles entre hommes. Ce terme descriptif est repris par les sexologues dans une logique médicale, puis psychiatrique. Il acquiert donc la connotation de déviance ou de pathologie à guérir. Le terme s’inscrit dans une catégorisation binaire des sexualités (Chauncey, 1995) ce que contredisent notamment les travaux de Alfred C. Kinsey (1948). « Ni la notion d’orientation sexuelle, ni celle de choix d’objet, ni celle des rapports sexuels ne suffisent à déterminer la définition moderne d’“homosexualité” ; celle-ci semble plutôt dépendre d’une conjonction instable des trois notions. “Homosexualité” est à la fois une condition psychologique, un désir érotique et une pratique sexuelle » (Halperin, 2003). Aujourd’hui, le terme s’utilise par opposition simplificatrice à hétérosexualité. Homosexualités au pluriel se justifie par l’historicité de la catégorisation des sexualités, par le refus de toute essentialisation et par la diversité que recouvre le mot homosexualité.
Hétérosexualité. Le terme « hétéro-sexuel » apparaît au xixe siècle sous la plume de Krafft-Ebing. Professeur de psychiatrie, qui fait une carrière comme expert auprès des tribunaux allemands et rédige une encyclopédie sur les perversions : Psychopathia sexualis. En décrivant minutieusement le comportement sexuel « pathologique », il plaide pour une nouvelle conception de l’instinct sexuel sain : « une attirance érotique et procréatrice innée pour l’autre sexe ». Cette conception de l’hétérosexualité comme « sexualité normale » est renforcée par les travaux de Sigmund Freud et d’Henry Havelock Ellis. Conception remise en cause par les travaux de Michel Foucault (1976) pour qui « d’une loi externe imposée par la communauté, c’est-à-dire la procréation dans le mariage, on est passé à une norme interne, auto-contrôlée, définissant l’expérience sexuelle correcte ». Mais aussi de Monique Wittig (2001) ou de Jonathan Ned Katz (2001).
Hétéronormativité. Ce terme est un outil de critique sociale qui permet de repenser les dispositifs théoriques et pratiques de la domination sexuelle, à savoir la hiérarchie des sexualités. Cette hiérarchie est pensée comme naturelle et universelle. Sa puissance réside, « comme toute idéologie totalisante, [dans le fait qu’elle] empêche précisément de penser en dehors des cadres de pensée qu’elle institue a priori, point de vue sur le monde, mais point aveugle de ce point de vue » (Tin, 2003). On parle aussi d’hétérosexisme. « L’hétérosexisme peut être défini comme un principe de vision et de division du monde social, qui articule la promotion exclusive de l’hétérosexualité à l’exclusion quasi promue de l’homosexualité » (Tin, 2003).
Lesbienne. Terme qui se réfère à la poétesse Sapho de Lesbos pour désigner le désir d’une femme pour les femmes. Employé par Baudelaire dans Les Fleurs du mal (1857), le mot acquiert un sens politique avec les mouvements féministes radicaux des années 1970 (les Gouines rouges) et les théoriciennes comme Monique Wittig pour qui « la lesbienne n’est pas une femme » (1980). L’utilisation de ce terme permet de distinguer les lesbiennes des gays en évitant toute invisibilisation, toute confusion ou tout gommage des distinctions. Toutes les lesbiennes ne s’autodésignent pas par ce terme, certaines lui préfèrent « féministe », « fem », « butch », « lipstick »,…
Pédé. Abréviation de « pédéraste », ce terme désigne les homosexuels masculins. Ce vocable a vraisemblablement valeur d’injure quand il est utilisé dans les stades de foot pour désigner l’adversaire ou quand il est taggé sur les murs sous la forme de deux lettres PD. « Le pédé », c’est toujours l’Autre, à qui l’on dénie toute virilité et que l’on renvoie du côté des valeurs féminines, indépendamment de toute dimension sexuelle. Le terme se situe donc dans une conception ancienne de l’homosexualité, comme inversion de genre et non comme catégorisation des sexualités. L’insulte a été réappropriée par les militants gays, notamment d’Act-Up, afin d’en désamorcer la charge violente. Dans ce cas, il s’emploie à la première personne. À éviter !
Queer. Ce terme signifie bizarre, étrange, excentrique. Il acquiert une dimension sexuelle à la fin du xixe siècle. Aujourd’hui, il est utilisé en réaction au terme « gay » jugé trop assimilationniste, trop institutionnel (la culture des classes moyennes urbaines blanches) et trop restrictif (exclusion des travestis, des transgenres ou des transsexuels). Les théories queer remettent en cause les normes de genre et la dichotomie homosexualité-hétérosexualité en mettant en avant la multiplicité et la plasticité des identités (Sedgwick, 1990 ; Butler, 2006).
Remerciements
Cet article doit beaucoup à Éric Fassin et à son stimulant séminaire « Actualité sexuelle. Politiques et savoirs du genre, de la sexualité et de la filiation », qu’il en soit ici remercié. Je tiens aussi à remercier les personnes qui ont eu la gentillesse et la patience de relire les différentes versions de ce texte.Références
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Date de mise en ligne : 10/06/2008
https://doi.org/10.3917/eg.372.0175