#LigueDuLol : les infortunes du rire numérique
- Par Thierry Devars
Pages 10 à 15
Citer cet article
- DEVARS, Thierry,
- Devars, Thierry.
- Devars, T.
https://doi.org/10.3917/eff.008.0010
Citer cet article
- Devars, T.
- Devars, Thierry.
- DEVARS, Thierry,
https://doi.org/10.3917/eff.008.0010
Notes
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[1]
MATEUS Christine, Le Parisien.fr, « Comment a surgi le scandale de la "Ligue du LOL" », 11 février 2019.
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[2]
ANDRACA Robin, Libération.fr, « La Ligue du LOL a-t-elle vraiment existé et harcelé des féministes sur les réseaux sociaux ? », 8 février 2019.
-
[3]
GUEDJ Léa, JOURDAIN Stéphane, France Inter.fr, « "Ligue du LOL" : la presse anglophone parle du "MeToo des médias de gauche" », 14 février 2019.
-
[4]
BRAUN Élisa, RENAULT Enguérand, Le Figaro.fr, « Contenus haineux sur Internet : le plan du gouvernement », 13 février 2019.
-
[5]
« Laughing out Loud », littéralement « rire à gorge déployée ».
-
[6]
VAILLANT Alain, La civilisation du rire, CNRS Éditions, 2016, p.40.
-
[7]
Ibid., p. 81.
-
[8]
Ibid., p. 38.
-
[9]
LATIL Lucas, LAHALLE Mooréa, Madame Le Figaro.fr, « "Ligue du LOL", l’affaire de cyberharcèlement qui ébranle les réseaux sociaux », 20 février 2019.
-
[10]
HOBBES Thomas, De la nature humaine, Traduction du baron d’Holbach, Vrin, [1650] 1999, p.91.
-
[11]
VAILLANT Alain, op. cit., p.38.
-
[12]
MARION Philippe, « Narratologie médiatique et médiagénie des récits », in Recherches en communication, n° 7, 1997, p.79.
-
[13]
GLAD Vincent, Slate.fr, « Le LOL, successeur du journalisme citoyen », 7 juillet 2010.
-
[14]
LE VERN Romain, LCI.fr, « "Ligue du LOL" : comment la "tyrannie du cool" peut donner lieu à de telles dérives », 11 février 2019.
-
[15]
VAILLANT Alain, op. cit., p.105.
-
[16]
Ibid., p.114.
-
[17]
BONTE Arièle, RTL.fr, « "Ligue du LOL" : pourquoi la culture du "Boys’ Club" pose problème », 11 février 2019.
-
[18]
COULOMB-GULLY Marlène, citée par l’AFP, France 24.com, « La Ligue du LOL, révélateur du sexisme dans les rédactions », 12 février 2019.
Un peu plus d’un an après l’émergence du mouvement #MeToo, l’affaire de la « Ligue du Lol » a affolé les réseaux sociaux français début 2019. Il ne s’agissait pas cette fois de dénoncer, sur l’espace public numérique, des agissements de la vie réelle, mais des comportements qui en proviennent directement. L’occasion pour Thierry Devars de montrer que la frontière entre humour et harcèlement est parfois perméable et que le rire se fait – presque – toujours au détriment de quelqu’un.
1 L’affaire dite de la « Ligue du Lol » éclate au grand jour le 5 février 2019, lorsque Thomas Messias, journaliste à Slate, se fend d’un tweet accusateur : « Il est beau le journaliste modèle qui joue les exemples après s’être bien amusé au sein de meutes de harceleurs de féministes. Il est beau ». S’il n’est pas explicitement visé, Alexandre Hervaud, journaliste à Libération, ne tarde pas à répondre à l’invective de son confrère : « Pas sûr de qui vise ce courageux subtweet, mais il illustre bien l’aigreur paradoxale de certains militants zélés : ils veulent changer la société, mais ne digèrent pas qu’une personne en particulier puisse vraiment changer – forcément trop suspect, trop tard ». Son tweet provoque la réaction d’une troisième personne, Aïcha Kottmann, journaliste spécialisée dans les séries, qui mentionne publiquement le nom du groupe, dénonçant ouvertement les agissements des « membres de la Ligue du Lol » [1]. Les jours suivants, les témoignages de victimes affluent et la polémique enfle. Le 8 février 2019, le service Checknews du journal Libération publie un article consacré à ce groupe Facebook fermé, créé en 2009 par le journaliste Vincent Glad et rassemblant une trentaine de professionnel·les parisien·nes, essentiellement masculins, du journalisme, de la publicité et de la communi-cation [2]. Particulièrement actifs entre 2009 et 2013, les membres de la « Ligue du Lol » sont accusés par plusieurs personnes de cyberharcèlement en bande organisée visant essentiellement des femmes. La divulgation de leurs agissements entraîne une série de licenciements et de mises à pied.
2 Comparé au « #MeToo du journalisme français » [3], le scandale suscite de nombreuses réactions sur les réseaux socionumériques et dans les médias. L’affaire prend rapidement une tournure politique. Après avoir apporté publiquement tout leur soutien aux journalistes et bloggeur·ses victimes de la « Ligue du Lol », Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, et Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État au numérique, présentent le 14 février 2019 les grandes lignes d’un plan d’action gouvernemental visant à lutter contre le cyberharcèlement et les propos haineux sur Internet [4].
3 Si l’affaire de la « Ligue du Lol » jette une lumière crue sur le microcosme des rédactions et des agences de communication parisiennes, elle interroge plus largement les discriminations et le sexisme structurels de la société française. Aux fondements de ce débat, un acronyme – « LOL » [5], interjection emblématique de la culture numérique – et un fait anthropologique – le rire, marque distinctive d’une expérience proprement humaine du monde. Partant des prétentions de la « Ligue du Lol » à faire rire ses parties prenantes, cet article entend interroger l’ambivalence structurelle d’un rire à double tranchant : d’une part, en considérant ses ressorts spécifiquement médiatiques, car, rappelons-le, la « Ligue du Lol » naît avec l’émergence des réseaux socionumériques, d’autre part, en envisageant les enjeux sociopolitiques soulevés par le pouvoir discriminant du rire.
Un enjeu anthropologique : l’ambivalence structurelle du rire
4 Après la révélation du scandale les incriminant, plusieurs membres de la « Ligue du Lol » ont formulé des excuses publiques, regrettant a posteriori d’avoir pris part à une entreprise collective de lynchage en ligne. Placé devant le fait accompli, Vincent Glad, journaliste et fondateur du groupe, indique sur Twitter que l’objectif de la « Ligue du Lol » n’était pas « de harceler des femmes », mais « de s’amuser ». Le registre revendiqué du jeu et de la connivence humoristique passe sous silence une composante essentielle du rire : on rit toujours avec et contre quelqu’un. La complicité ludique qui fédère la communauté des rieur·ses repose sur un triangle énonciatif composé du/de la rieur·se lui.elle-même, de celles et ceux que l’on pourrait nommer ses adjuvant.es et d’une inévitable cible. À cet égard, nul rire n’est à proprement parler inoffensif. C’est au contraire parce qu’il défie « le sérieux de la logique ordinaire » [6] et qu’il obéit fondamentalement à une tendance transgressive que le rire acquiert une force de frappe susceptible d’attenter, pour le meilleur et pour le pire, à l’intégrité des cibles qu’il se donne.
5 Au-delà des innombrables moqueries dont les membres de la « Ligue du Lol » ont à assumer publiquement les conséquences, la vocation belliqueuse du rire habite le langage même des rieur·ses. Le nom assigné au groupe s’inscrit très significativement dans la perspective d’un combat collectif à mener. Emprunté à l’italien « liga », signifiant « alliance », lui-même issu du latin « legare » (« lier »), le substantif « Ligue » désigne une coalition d’acteur·rices structurée autour de valeurs et d’intérêts communs à défendre. Associée aux pratiques de dérision numérique apparues à la fin des années 2000 sous les espèces de ce que nous pourrions nommer une « culture du Lol », cette dimension collective est essentielle à la compréhension des méfaits qui sont reprochés à la « Ligue du Lol ». En effet, si le rire se définit comme un réflexe individuel primitif, il est aussi et « d’abord la manifestation de l’homme comme animal social » [7]. Dès lors qu’il est appréhendé à la lumière du groupe, le rire devient un point de repère structurant pour penser les rapports de pouvoir qui régissent la vie sociale. C’est la puissance du collectif qui met en lumière ces lignes de fracture et renforce le « potentiel agressif » [8] du rire : le travail de sape opéré par les membres de la « Ligue du Lol » relevait précisément de cette dynamique de lynchage. Réduites à l’état d’impuissance face aux « raids numériques » et au « cyberharcèlement de meute » dont elles ont fait l’objet, les victimes ont éprouvé, au sens fort du terme, le pouvoir discriminatoire du rire.
6 Les agissements de la « Ligue du Lol » ont ainsi donné à lire, sous la forme alors inédite du sarcasme numérique, la capacité du rire à fédérer et souder les membres du groupe autour d’une culture commune. À l’image du rire xénophobe, raciste ou misogyne, la connivence ludique fonctionne sur le principe d’une scission irréductible entre l’identité du collectif et l’altérité dont il entend se distinguer. Plusieurs témoignages de victimes de la « Ligue du Lol » mettent en avant une démarche systématique d’exclusion à l’endroit des journalistes et bloggeur·ses féministes, racisé·es, LGBT ou dérogeant aux canons conventionnels de la masculinité [9]. Les plaisanteries misogynes, homophobes, voire antisémites participent d’une activité assumée de dénigrement qui, sous couvert d’humour, définit une communauté de happy fews arc-boutée sur la défense de ses principes. Dans ces conditions, le rire opère un travail de cloisonnement, propice à la fabrique d’un entre-soi numérique (rappelons que la « Ligue du Lol » est un groupe Facebook fermé d’une trentaine de membres) et à l’édification du rejet de l’altérité en pratique sociale structurante.
7 Empruntant le masque de l’irrévérence, les membres de la « Ligue du Lol » mobilisent tous les ressorts du « rire de supériorité ». Ce sont les défauts et les laideurs supposés de leurs cibles qui font l’objet d’un travail de dérision et permettent en retour la valorisation des rieur·ses. Cette conception du rire répond pleinement à une fonction de hiérarchisation sociale, telle que la définit Hobbes dans son essai philosophique De la nature humaine : « On pourrait donc conclure que la passion du rire est un mouvement subit de vanité produit par une conception soudaine de quelque avantage personnel, comparé à une faiblesse que nous remarquons actuellement dans les autres ou que nous avions auparavant » [10]. En définitive, les membres de la « Ligue du Lol » investissent les ressorts très classiques d’un rire offensif et exclusif, au sens fort du terme, qui prend bien soin de ne jamais exposer les rieur.ses aux flèches assassines de la dérision. Au contraire, le rire consolide le sentiment d’appartenance au groupe en imposant à ses cibles son pouvoir de nuisance. Il se définit alors comme « un instrument particulièrement cruel de rejet et de stigmatisation des différences et des comportements minoritaires » [11].
Les pouvoirs du rire numérique
8 En premier lieu, parce que ces dispositifs rendent possible l’émergence d’un régime inédit de représentation, à travers une gamme éclectique de formes expressives spécifiques au Web. Ainsi, le foisonnement des publications satiriques et des créations parodiques témoigne d’une diversification sans précédent des territoires et des objets médiatiques réservés au rire. En second lieu, avec le développement des réseaux socionumériques, les dynamiques de communication médiatique s’intensifient et participent d’une expansion sociale de la culture du rire. La prolifération des communautés virtuelles, la densité des interactions numériques et le foisonnement créatif des internautes offrent au rire de multiples possibilités d’épanouissement. Ainsi, exploitant pleinement « le potentiel expressif et communicationnel » [12] du Web à la fin des années 2000, l’activité prétendument humoristique de la « Ligue du Lol » investit deux composantes essentielles de la culture comique : d’une part, le « rire de représentation », qui constitue les cibles en objet de dérision, d’autre part, le « rire de communication », fondé sur une indispensable connivence culturelle et sur la force du collectif.
9 Lorsque la « Ligue du Lol » apparaît en 2009, les usages de Twitter, où ont essentiellement sévi ses membres, restent cantonnés à un cercle restreint d’initié·es : technophiles, bloggeur·ses, professionnel·les des médias et de la communication… Espace de prédilection des journalistes, le réseau de micro-blogging créé le 21 mars 2006 par Jack Dorsey contribue, à sa mesure, à renouveler le visage de la sphère médiatique. 140 signes suffisent alors pour exprimer publiquement un point de vue et interagir avec les utilisateur·rices de Twitter. L’abondance et la rapidité des publications contribuent à façonner une culture de la conflictualité qui fait rapidement la renommée du réseau. L’appétence de la « Twittosphère » pour le clash favorise l’épanouissement d’un folklore numérique fondé sur l’art renouvelé de la joute et sur une dynamique constante de surenchère. Les pratiques de dérision sont alors monnaie courante et alimentent un esprit d’émulation créative, qui semble ne connaître aucune limite.
10 C’est dans ce contexte que se déploient les attaques ciblées et répétées de la « Ligue du Lol » contre leurs victimes. Si l’on en croit les mots de Vincent Glad dans un article contemporain des agissements du groupe, la subculture médiatique des réseaux socionumériques constitue la matière première d’une injonction à « tout ridiculiser » au nom de l’information et « de l’Internet égalisateur » [13]. La réalité des pratiques de la « Ligue du Lol » laisse apparaître un tout autre projet. Les vertus démocratiques de la dérision cèdent le pas à une entreprise de dénigrement systématique. Affairés à discréditer publiquement celles et ceux qui dérogent à une certaine idée de la bienséance numérique – le fameux « cool » dont ils·elles se revendiquent [14], les membres de la « Ligue du Lol » investissent à leur unique avantage le potentiel comique des réseaux.
11 Leurs publications s’appuient sur deux mécanismes bien connus du rire : l’incongruité et l’expansion. La diffusion récurrente de photomontages, à caractère pornographique et visant à discréditer leur cible, témoigne d’un mécanisme d’incongruité fondamentalement propice au déclenchement du rire chez les principaux·ales intéressé·es. C’est la perception d’une « contradiction, d’une disconvenance choquante et inassimilable » [15] qui assigne à la représentation un caractère potentiellement risible. L’expansion repose quant à elle sur un mécanisme de répétition qui doit faire résonner à l’envi le spectacle de l’incongruité et « donner l’illusion de l’innombrable » [16]. Les retweets et les mèmes diffusés par la « Ligue du Lol » obéissent à ce principe : la surenchère participe d’un effet pervers de contagion du rire, qui encourage les rieur·ses à poursuivre leur travail de dérision et asservit d’autant plus leurs cibles. C’est cette mécanique virale d’assujettissement des victimes qui subordonne le rire à un processus caractérisé de harcèlement.
La « Ligue du Lol » et ses cibles : un rappel à l’ordre dominant
12 Lorsque le scandale de la « Ligue du Lol » a éclaté dans les médias, l’attention des réseaux socionumériques et des journalistes eux·elles-mêmes s’est porté sur la sociologie spécifiquement masculine du groupe. Parisiens, blancs, bien installés professionnellement dans les domaines du journalisme et de la communication, dotés d’un confortable capital social et culturel, les hommes membres de la « Ligue du Lol » forment un microcosme particulièrement uniforme. C’est cette forte homogénéité sociale qui a conduit plusieurs observateur·rices à comparer le groupe aux « boys club » nord-américains, au sein desquels la solidarité masculine permet aux hommes d’exercer leur domination dans toutes les sphères du pouvoir [17]. En l’occurrence, la complicité qui unit les membres de la « Ligue du Lol » interroge la fonction sociopolitique du rire : d’une part, sur le plan des normes qui structurent la vie publique et qui définissent l’acceptabilité sociale des diverses formes de la culture comique, d’autre part, à l’échelle des logiques socioprofessionnelles qui structurent le champ journalistique et plus largement celui des médias et de la communication.
13 En effet, le désir de transgression, éthique et esthétique, revendiqué par les membres de la « Ligue du Lol », engage en filigrane la préservation d’un ordre social dominé par une minorité masculine et socialement homogène. À cet effet, la perpétuation de stéréotypes relatifs à des groupes traditionnellement infériorisés (femmes, LGBT, racisé·es…) et systématiquement ciblés déroge à l’impératif de subversion assigné au rire. L’humour est ici mobilisé pour stigmatiser et exclure des positions de pouvoir – particulièrement convoitées dans le domaine du journalisme – celles et ceux dont les engagements exprimés sur les réseaux socionumériques dérogent aux attentes normatives du groupe. Cet enjeu de pouvoir consubstantiel à l’humour conduit la chercheuse Marlène Coulomb-Gully à rappeler la fonction sociale corrective du rire et son ancrage dans l’imaginaire collectif : « L’humour a toujours été mobilisé pour asseoir une domination : les femmes, les minorités, les homosexuels… On ne rit pas avec mais on rit de. On conforte cette homosocialité masculine » [18]. Le rire de la « Ligue du Lol » s’inscrit, entre autres perspectives, dans cette tradition multiséculaire de la satire des femmes. Au-delà du champ journalistique lui-même, il constitue un édifiant rappel à l’ordre dominant.
14 Toutefois, dans un contexte où la lutte contre le sexisme et plus généralement les discriminations visant les minorités s’est à nouveau imposée dans le débat public, le retentissement du scandale de la « Ligue du Lol » nous rappelle que ces positions de pouvoir ne sont pas gravées dans le marbre. Alors que le harcèlement caractérisé dont ont fait l’objet les victimes du groupe était passé presque inaperçu au moment des faits, la levée de boucliers suscitée par la divulgation de l’affaire indique que les normes du discours public ont évolué. La diffusion de pétitions contre le sexisme dans le milieu professionnel, le renforcement du dispositif légal contre le cyberharcèlement et les conséquences directes de l’affaire sur les principaux protagonistes (mises à pied, licenciements…) mettent en lumière une exigence collective de régulation du rire dans la sphère publique. L’affaire de la « Ligue du Lol » témoigne ainsi de la vigilance grandissante que ses parties prenantes – personnalités politiques, militant·es, journalistes…– accordent à la question du droit des femmes. Dans ce contexte, l’acceptabilité sociale du rire dépend intimement des normes et des valeurs tacitement admises par le collectif, voire entérinées par la loi.