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Au cœur de Saint-Mître, sociologie d'un centre de séjour surveillé (1944-1945)

Pages 13 à 31

Citer cet article


  • Bernardot, M.
(2005). Au cœur de Saint-Mître, sociologie d'un centre de séjour surveillé (1944-1945) Déviance et Société, . 29(1), 13-31. https://doi.org/10.3917/ds.291.0013.

  • Bernardot, Marc.
« Au cœur de Saint-Mître, sociologie d'un centre de séjour surveillé (1944-1945) ». Déviance et Société, 2005/1 Vol. 29, 2005. p.13-31. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2005-1-page-13?lang=fr.

  • BERNARDOT, Marc,
2005. Au cœur de Saint-Mître, sociologie d'un centre de séjour surveillé (1944-1945) Déviance et Société, 2005/1 Vol. 29, p.13-31. DOI : 10.3917/ds.291.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2005-1-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ds.291.0013


Notes

  • [*]
    Lille I, Clersé.
  • [1]
    Nous définissons le camp comme un lieu de regroupement arbitraire et sans limite temporelle de civils en dehors du système pénitentiaire, visant à les punir, les rééduquer ou les faire travailler à des fins militaires, policières, économiques et sociales. Il est établi sur un site ad hoc ou existant.
  • [2]
    Ce mode de contrôle de la résidence constitue un des modes de logement habituel des « coloniaux » et des « réfugiés » avant les années 1950 (Noiriel, 1992; Bernardot, 2002).
  • [3]
    Dans sa typologie des institutions totalitaires, sur laquelle nous nous fondons, E. Goffman regroupe celles qui sont destinées à protéger la communauté contre des menaces qualifiées d’intentionnelles, sans que l’intérêt des personnes séquestrées soit le premier but visé : prisons, établissements pénitentiaires, camps de prisonniers et camps de concentration (Goffman, 1984,46).
  • [4]
    L’internement administratif, c’est-à-dire le pouvoir de l’administration de décider de placer un individu en détention et de l’y maintenir sans procédure judiciaire, requiert, en effet, la mobilisation de plusieurs savoirfaire professionnels de prise en charge provisoire d’une population civile dans des circonstances exceptionnelles, notamment en temps de guerre. Mais l’usage s’en est généralisé en temps de paix.
  • [5]
    C’est un des critères qui permet de différencier habituellement les camps d’internement des régimes démocratiques, des camps de concentration des régimes totalitaires (Wievorka, 1997).
  • [6]
    Cette recherche s’intègre, avec une autre démarche en cours concernant les centres d’assignation à résidence surveillée (CARS) durant la guerre d’Algérie (Bernardot, 2005), dans le cadre d’une analyse plus large des camps de l’après-guerre.
  • [7]
    L’arrêté de création des CSS de mars 1944 pris par E. d’Astier ne différencie pas le statut juridique des futurs camps de la Libération de ceux qui les précèdent. Il se fonde sur les textes qui régissaient l’internement administratif sous Vichy, à savoir le décret-loi du 18 novembre 1939, relatif aux mesures à prendre à l’égard des individus dangereux pour la défense nationale et la sécurité publique et l’ordonnance du 18 novembre 1943 sur l’internement administratif. Il reprend également l’appellation de « centres » donnée à certains camps de la période vichyste.
  • [8]
    Le ministre de l’Intérieur insiste sur le fait que les mesures administratives de privation ou de restriction de liberté prévues par l’ordonnance du 4 octobre 1944 ne sont pas des peines en soi […] mais destinées à […] mettre hors d’état de nuire des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique (Circulaire Cab MI du 5 avril 1945, AD BdR, 5 W 149).
  • [9]
    En juin 1945, les principaux centres en France sont, si l’on excepte Saint-Mître, ceux de Bellerive-sur-Allier, la Chauvignerie près de Poitiers, la Citadelle de Clermont-sur-Oise, de Fort-Barraux dans l’Isère, de Sainte-Maguerite à Rennes, de Montreuil-Bellay dans le Maine et Loire, de Saint-Sulpice dans le Tarn et d’Écrouves en Meurthe et Moselle.
  • [10]
    Nous utilisons des sources tirées des archives départementales des Bouches-du-Rhône. Les archives officielles de la Direction régionale des camps sont accessibles sans dérogation depuis avril 2002 à l’exception des documents nominatifs concernant les membres du personnel des camps. Nous avons consulté l’ensemble des séries concernant les camps d’internement ou de réfugiés des années 1940 aux années 1970 (5 W, 7 W, 99 W, 142 W). D’un point de vue épistémologique elles présentent l’inconvénient d’être avant tout l’expression de la vision des autorités.
  • [11]
    Le ministre demande le retrait des non-inculpés des prisons et leur rassemblement dans des camps d’internement et recommande de prendre des arrangements avec les militaires pour que les casernes inutilisées soient aménagées à ces fins. Circulaire n° 110 du 1er novembre 1944 du ministère de l’Intérieur, AD Bouches du Rhône, 142 W 7.
  • [12]
    Note de la Direction des centres de séjour surveillé de Marseille au secrétaire général de la Police, 13 décembre 1944, AD BdR, 142 W 7.
  • [13]
    Raymond Aubrac, futur commissaire régional de la République, débarque à Saint-Tropez le 18 août. Il arrive à Marseille le 24 et prend ses fonctions le lendemain.
  • [14]
    Lors de la Libération, le conseil municipal vichyssois est chassé. Une délégation spéciale présidée par le colonel Schuler assure l’intérim. Il y a peu de troubles et de règlements de comptes alors que la ville a abrité le quartier général du Francisme de Bucard. Mais en raison du chevauchement de différents pouvoirs de fait, le sous-préfet d’Aix aura des difficultés à s’imposer (Mencherini, Oppetit, 1994,520).
  • [15]
    Le site de Saint-Mître, acquis par la municipalité en 1978, est devenu un parc public et le château (appelé « la maison du Maître » dans un document de présentation), accueille les bureaux du service municipal des parcs et jardins. Des visites et entretiens sur place en janvier 2003 m’ont permis de constater que les utilisateurs des lieux n’en connaissent pas ou peu les usages passés. Une partie du terrain a été transformée en lotissement dans les années 1980-1990. L’ensemble est mitoyen d’un vaste centre commercial.
  • [16]
    Rapport du directeur du camp de Saint-Mître sur l’organisation du camp, 20 septembre 1944, AD BdR, 142 W 48.
  • [17]
    C’est toujours le cas puisqu’une simple décision préfectorale suffit encore à créer un centre de rétention. Cf. Décret n°2001-236 relatif aux centres et aux locaux de rétention administrative du 19 mars 2001.
  • [18]
    Ce ne sont pas des représentations cosmogoniques qui prévalent mais des principes de défense et les diagonales des fusils mitrailleurs comme en témoigne une carte du camp dessinée par le commandant, Plan d’ensemble du camp d’internement de Saint-Mître, AD BdR, 99 W 237.
  • [19]
    Consigne générale concernant le chef de baraque, Camp d’internement de Saint-Mître, sans date, AD BdR, 5 W 149.
  • [20]
    Ce type de maillage a déjà été constaté dans des systèmes concentrationnaires comme le Goulag soviétique (Brunet, 1981).
  • [21]
    Internés au centre de Saint-Mître, étrangers et Alsaciens Lorrains, 1945, AD BdR, 99 W 237.
  • [22]
    La répartition des internés fait aussi l’objet de considérations politiques et stratégiques. Cf. Circulaire n° 528 adressée aux commissaires régionaux de la République et aux préfets, Direction générale de la Sûreté nationale, direction des étrangers et des passeports, 13e Bureau, 12 juin 1945, AD BdR, 142 W 7.
  • [23]
    Rapports mensuels Saint-Mître, AD BdR, 142 W 48.
  • [24]
    Denis Peschanski (2002,459) cite une étude de février 1945 qui porte sur près de 32000 internés des CSS. La moitié environ est constituée de « politiques français » regroupant des individus suspectés de faits de collaboration de gravité très variable. Plus d’un tiers d’entre eux sont des femmes, accusées de « collaboration horizontale ». Les civils allemands représentent un quart du total et dans cette catégorie, un interné sur deux est une femme. Environ 5% sont des nomades. Le reste (1/5e environ) de la population internée est composé d’étrangers.
  • [25]
    Rapport novembre 1944 Saint-Mître, AD BdR, 142 W 48.
  • [26]
    La présence de femmes parmi la population internée est d’ailleurs traditionnellement présentée comme un problème. L’expérience de la Première Guerre mondiale notamment a montré que la mixité causait des soucis de mœurs aux autorités gestionnaires (Farcy, 1995). Les camps doivent donc pouvoir proposer des espaces distincts et strictement séparés. Seul celui de Saint-Mître offre de telles possibilités de séparation même si cela est au prix d’importants travaux. La proportion des femmes est plus importante dans les camps que dans les prisons (environ 30% contre 10%). Mais ce n’est pas le cas à Saint-Mître (16% au maximum fin 1945).
  • [27]
    Service de travail obligatoire.
  • [28]
    « Mesures préparatoires en vue de la suppression du régime de l’internement administratif », Circulaire n° 675 du 30 août 1945, Ministère de l’Intérieur, AD BdR, 142 W 7.
  • [29]
    Parti Populaire Français.
  • [30]
    Légion des Volontaires Français.
  • [31]
    Société Nationale des Chemins de fers Français.
  • [32]
    Circulaire du 6 octobre 1944 réglementant les centres de séjour surveillé du ministère de l’Intérieur, AD BdR, 142 W 7.
  • [33]
    Administration du camp de Sorgues Poinsard, AD BdR, 142 W 130.
  • [34]
    Voyons par exemple le cas de ce berger lorrain interné à Saint-Mître, arrêté par les troupes américaines alors qu’il se trouvait avec son troupeau dans la zone de feu. Plusieurs témoignages de moralité confirment le fait qu’il n’a jamais eu de contact avec l’armée allemande et qu’il n’est pas responsable de ses actes. Durant son interrogatoire, et peut-être du fait d’une blessure ancienne, ses propos sont qualifiés d’incohérents. Il est évident qu’il est illettré et irresponsable. […] Il est proposé pour un internement jusqu’au moment où la ligne de feu sera assez éloignée de son village pour lui permettre d’y retourner (Mémoire pour l’officier de service, 28 janvier 1945, AD BdR, 99 W 237).
  • [35]
    Courrier du chef du centre d’Aix au préfet des Bouches du Rhône, 20 février 1945, AD BdR, 142 W 7.
  • [36]
    Un avocat aixois adresse au procureur général en juin 1945 un courrier dans lequel il s’interroge sur l’internement sans instruction de son client. Le procureur transmet la lettre au sous-préfet qui a délivré l’ordre d’écrou administratif. La préfecture considère que ce détenu est un ancien membre du parti nazi qui lui a été adressé par les troupes américaines. Internés au centre de Saint-Mître, étrangers et Alsaciens Lorrains, 1945, AD BdR, 99 W 237.
  • [37]
    Dans un courrier adressé au procureur pour demander sa libération, le détenu alsacien explique avoir été victime à la fois de sa condition d’Alsacien et des changements de la ligne de front aux environs de son village le faisant considérer alternativement par chacune des armées belligérantes comme un espion potentiel. Il explique avoir été interné successivement dans les camps de Sarrebourg, de Châlons-sur-Marne et d’Aix. Tuberculeux il est aussi hospitalisé dans plusieurs hôpitaux militaires. Internés au centre de Saint-Mître, étrangers et Alsaciens lorrains, 1945, AD BdR, 99 W 237.
  • [38]
    Rapport mensuel de mars 1945, AD BdK, 142 W 42.
  • [39]
    Réveil : 6 h, travaux de propreté de 6 h à 6 h 30, petits-déjeuners de 6 h 30 à 6 h 45, rassemblement et appel à 7 h, travail de 7 h à 11 h, appel à 11 h, déjeuner et repos de 11 h 30 à 13 h 45, appel de 13 h 45 à 14 h, travail de 14 h à 17 h 30, distribution du courrier et des colis de 17 h 30 à 18 h, dîner de 18 h à 19 h, travaux de propreté de 19 h à 20 h, appel à 21 h, extinction des feux à 21 h 30, (Consigne générale concernant le chef de baraque, non datée, AD BdR, 99 W 237).
  • [40]
    Rapports médicaux inRapports mensuels de Saint-Mître, AD BdR, 142 W 42.
  • [41]
    Rapport du directeur du camp de Saint-Mître sur l’organisation du camp, 20 septembre 1944, AD BdR, 142 W 48.
  • [42]
    Divers camps (1940-1945), AD BdR, 144 W 44.
  • [43]
    Forces Françaises de l’intérieur.
  • [44]
    Arrêté n° 704 établissant une procédure de régularisation des arrestations et détentions, B.O. du 9 novembre 1944, AD BdR, 5 W 149.
  • [45]
    Note de la direction des camps d’internements de la région de Marseille au commissaire régional de la République, 6 octobre 1944, AD BdR, 99 W 237.
  • [46]
    Rapport de l’Inspection du camp de Sorgues du 28 avril 1945, AD BdR, 142 W 9.
  • [47]
    Note de l’inspection générale des services administratifs au directeur des camps d’internement de la région de Marseille, 8 octobre 1944, AD BdR, 142 W 129.
  • [48]
    Rapport du directeur des camps d’internement de la région de Marseille au commissaire régional de la République à Marseille, 6 octobre 1944, AD BdR, 142 W 48.
  • [49]
    Note du directeur régional des centres de séjour surveillé de la région de Marseille au directeur départemental du ravitaillement du Service des collectivités, 21 novembre 1944, AD BdR, 142 W 7.
  • [50]
    Note du directeur du CSS au commissaire régional de la République à Marseille, 24 novembre 1944, AD BdR, 142 W 7.
  • [51]
    Note du directeur de Saint-Mître du 24 novembre 1944, AD BdR, 142 W 7.
  • [52]
    Règlement intérieur pour le camp de prisonniers politiques de Saint-Mître, 8 décembre 1944, AD BdR, 5 W 149.
  • [53]
    Consigne particulière pour la garde du Camp de Saint-Mître. Commandant de Gendarmerie et sous-préfet d’Aix-en-Provence, 8 septembre 1944, AD BdR, 142 W 48.
  • [54]
    Compte-rendu des activités du centre entre le 1er septembre 1944 et 27 octobre 1945. Commandant du centre, AD BdR, 142 W 48.
  • [55]
    Circulaire du DGPN au préfet de police et aux préfets, sur l’internement du personnel des centres de séjour surveillé pour faute grave, 8 avril 1944, AD BdR, 5 W 149.
  • [56]
    Le matériel du camp de Saliers, en fonctionnement sous Vichy pour interner des familles de nomades, est transféré à Saint-Mître ainsi que l’ensemble du personnel. Mais ce dernier ne donne pas satisfaction car « non-chalant » et « dilettante ». Ce n’est pas le cas des agents provenant des camps de Villefranche-de-Rouergue et du Vernet dans l’Ariège qui donnent entière satisfaction. Consigne particulière pour la garde du Camp de Saint-Mître, Commandant de Gendarmerie et sous-préfet d’Aix-en-Provence, 8 septembre 1944, AD BdR, 142 W 48. Voir pour comparaison la situation à Noé (Malo, 1992,449).

Introduction : le camp d’internement, un objet socio-historique

1Le camp, espace provisoire de regroupement des populations réfugiées ou retenues, a été régulièrement utilisé pour mettre à l’écart des « indésirables » ou des « bouches inutiles » [1]. Qu’il soit de réfugiés ou d’internés, il est devenu progressivement une solution routinière de traitement de situations d’urgence ou présentées comme telles [2]. Mais le camp n’appartient pas qu’au passé. Plusieurs modes de gestion et de regroupement forcé de populations étrangères, comme les zones d’attente ou les centres de rétention, subsistent en France. La persistance de ce type de gestion de populations réfugiées ou suspectes en temps de paix nous a conduit à interroger cette forme de ségrégation spatiale relevant des institutions totales [3] d’un point de vue socio-historique.

2Une approche sociologique nous paraît être nécessaire pour cerner les modalités de ses usages en temps de crise et les cadres cognitifs rémanents des « techniciens de l’internement » [4]. En effet, sans faire système, c’est-à-dire sans former une organisation cohérente et continue ayant officiellement une fonction économique et sociale [5], les dispositifs d’internement en France qui se sont succédé ou ont coexisté au XXe siècle nous paraissent présenter une unité sociologique. D’une part, en ce qu’ils ont conduit à la constitution de catégories, de réglementations et d’une culture professionnelle propres. D’autre part, parce qu’ils ont été le théâtre de processus d’interaction originaux fondés sur une domination institutionnelle spécifique suscitant des problématiques inédites.

3L’organisation et le peuplement de ces camps relèvent d’une formation sociale (Elias, 1985, LIV) récurrente, survivant d’un régime constitutionnel à l’autre. Notre hypothèse d’investigation de cette configuration est double. L’internement s’avère une politique publique originale au caractère à la fois total (Castel, 1989,38) et empirique (Foucault, 1997,223). Elle est totale en ce qu’elle assure une prise en charge des individus dans tous les aspects de leur existence, ce qui l’apparente à d’autres politiques de contrôle social et d’enfermement. Mais il s’agit aussi d’une politique empirique parce qu’elle est marquée par une évolution continue des formes d’enfermement et de gestion des internés selon les circonstances et les moyens dont disposent les administrateurs.

4Nous appliquons cette hypothèse aux centres de séjour surveillé (CSS) de la période d’épuration (1944-1945) où furent internés des collaborateurs [6]. Ils présentent des caractéristiques qui nous paraissent riches d’enseignements pour une réflexion plus générale sur les différentes formes de l’internement. Les CSS de la Libération constituent une forme d’internement de transition démocratique, un des moyens de la restauration progressive des libertés individuelles (Foulon, 1975,144), dans un contexte insurrectionnel d’émiettement des pouvoirs locaux (Guillon, 1990,6-13) [7].

5Institués en mars 1944 depuis Alger alors que le territoire n’est pas libéré, les CSS entrent en fonctionnement à partir de septembre 1944, c’est-à-dire dans les jours qui suivent le débarquement en Provence. N’ayant fonctionné effectivement qu’entre 1944 pour les premiers et 1946 pour les derniers, ils n’en ont pas moins représenté un pic de l’histoire française des camps d’internement (Peschanski, 2002,458). Plus de 170 lieux d’internement métropolitains ont ainsi accueilli jusqu’à 50 000 personnes simultanément. Initialement destinés à répondre à un engorgement des prisons devant l’afflux d’individus arrêtés par des autorités diverses (préfectures, troupes américaines, groupes informels, comités locaux de libération, etc.), les CSS se multiplient durant cette période dans une relative désorganisation et sans moyens. Ils ont, au moins dans les premiers mois, une fonction de sécurité publique mais aussi de protection des suspects internés. Aux dires mêmes des initiateurs, il s’agit d’enfermer au plus vite, sans le concours d’un juge, des individus estimés dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique mais aussi de mettre fin à la période de l’épuration sauvage [8]. Les motifs d’internement sont, à première vue, essentiellement liés à des actes de collaboration avec l’ennemi et des faits de délinquance économique. Mais ils sont en réalité de nature plus variée et semblent parfois très vagues. De ce fait, ces centres accueillent des populations très hétérogènes dont un fort contingent d’étrangers, considérés comme des « civils ennemis », mais qui sont souvent des réfugiés ou des déplacés des zones de combats.

6Dans cet article, nous focaliserons notre attention sur un des dix grands centres français [9] de séjour surveillé de la période de la Libération, celui de Saint-Mître à Aix-en-Provence [10]. Nous étudierons d’abord la morphologie spatiale de ce camp en observant les spécificités topographiques du territoire du centre de Saint-Mître et les multiples liens existant avec d’autres camps satellites. Puis nous analyserons sa morphologie sociale en distinguant les flux et les différentes catégories d’internés qui constituent la population et les règles de la vie quotidienne au centre, marquée par un hygiénisme asilaire et disciplinaire. Nous envisagerons enfin l’administration de cet espace caractérisée par l’improvisation et la pénurie.

Le camp et ses annexes : des espaces répressifs coordonnés

7Le centre de Saint-Mître n’est pas isolé. Il est le cœur d’un véritable « complexe » d’internement composé de plusieurs camps. Il s’agit d’en cerner les spécificités topographiques et logistiques.

Des lieux d’internement empruntés

8Historiquement, les camps ne sont pas des lieux prévus comme tels. La détention supplante momentanément la fonction usuelle d’un bâtiment, souvent militaire ou carcérale, mais aussi quelquefois hôtelière, industrielle, scolaire ou tout simplement résidentielle. Elle ne justifie pas la construction de bâtiments spécifiques. Les sites sont donc le plus souvent envisagés comme provisoires. Parmi les lieux de rétention du Sud-Est, on reconnaît des sites typiques de l’histoire des camps (Bernardot, 2002; Farcy, 1995; Grandjonc, Grundtner, 1990; Cohen, Malo, 1994). Dans les premiers temps suivant la Libération, les personnes internées le sont momentanément dans les prisons marseillaises des Baumettes et de Saint-Pierre. Les prisons de Toulon et d’Avignon sont aussi mises à contribution. Mais ni l’Administration pénitentiaire, pour des questions matérielles mais aussi en raison de l’impossibilité d’accepter la confusion entre des détenus avec et sans mandat, ni le ministère de l’Intérieur, refusant de voir confondues procédures judiciaires et administratives, ne sont favorables à l’accueil durable des internés dans les murs des prisons déjà surpeuplées. C’est pourquoi les internés administratifs non inculpés sont orientés vers des centres spécialisés [11]. On en compte jusqu’à une dizaine.

9À Aix-en-Provence, le camp de Saint-Mître est situé dans une propriété réquisitionnée au quartier dit, à l’époque, des « Granettes » en bordure de la route départementale 10, nommée maintenant avenue Jean Monnet. Il comprend le château de Saint-Mître et neuf baraquements édifiés par les troupes d’occupation ainsi que les terres d’une superficie de 4 hectares et demi. Les châteaux, manoirs et gentilhommières représentent des habitats de grande capacité et sont souvent utilisés comme lieu d’internement. De 1944 à 1946 c’est autour de ce centre principal de Saint-Mître que se déploient les camps secondaires. Les besoins de rationalisation inhérents à ces politiques de prise en charge coercitive de masse justifient, aux yeux des autorités, la centralisation et l’orientation des internés vers un camp proposant d’importantes capacités d’accueil. Une note de décembre 1944 estime que le seul camp méritant le nom de CSS actuellement en fonctionnement est celui de Saint-Mître à Aix-en-Provence[12]. Ce fut le cas du camp des Milles pendant la période de 1940 à 1944, point nodal d’une cinquantaine de centres plus petits, mettant en correspondance plusieurs départements périphériques au sein de la 15e région militaire (Grandjonc, Grundtner, 1990,229). Cependant ce schéma est plus précaire à la Libération car les déplacements et les communications sont difficiles. Les différentes autorités ne parviennent pas à échanger régulièrement des informations et les centres semblent, dans un premier temps au moins, se développer de manière autarcique.

10À Marseille même, le camp « Brébant » est situé avenue des Chartreux dans un local qui a été, durant la guerre, un « centre de criblage des étrangers ». Le camp de Bandol est installé dans des baraquements construits par l’armée allemande. Dans les Basses-Alpes, le camp de Sisteron ayant été détruit par un bombardement, un autre camp est installé à Saint-Vin-cent les Forts, en septembre 1944, dans une caserne désaffectée. Des centres existent aussi dans des sites militaires prêtés pour l’occasion à Marseille, à Gap, en Arles, à Saint-Laurent du Var, et à Antibes. Mais s’ils sont les moins précaires, ces espaces doivent néanmoins être restitués dans des délais plus ou moins rapides à l’autorité militaire. ÀSorgues, dans le Vaucluse, le centre de « Poinsard » ouvert le 7 décembre 1944 est installé sur un terrain appartenant à la Société nationale des poudres et explosifs. Les terrains industriels laissés en friche sont une constante car ils disposent de locaux annexes à l’outil de travail. ÀCannes, le camp est situé dans l’hôtel « Mont-Fleury » réquisitionné à cet effet. Il en est de même à Nice avec « l’Hôtel suisse » puis le centre est transféré en 1945 à l’asile Sainte-Marie. Les hôtels rappellent la durée limitée du séjour et sont utilisés depuis le XIXe siècle pour loger les prisonniers de guerre gradés et les réfugiés. Les bâtiments ayant des fonctions d’accueil collectif sont fréquents. Il n’est pas rare en effet de trouver des établissements préalablement destinés à l’éducation ou à la santé parmi les lieux d’internement.

La topographie des lieux ceints

11L’ouverture du centre est l’une des premières décisions prises par les nouvelles autorités [13]. Le CSS de Saint-Mître est ouvert le 1er septembre 1944, dans les premiers jours qui suivent la libération de la ville d’Aix [14]. Le camp est, à l’époque, situé à deux kilomètres du centre-ville, entouré de terrains viticoles sur la route départementale qui mène à Berre, dans une propriété précédemment réquisitionnée par l’État-major de la Kriegsmarine [15]. Le directeur, le personnel administratif et les gendarmes logent dans la demeure de maître de deux étages construite en 1875 qui contient également les bureaux. Sa structure a été adaptée pour recevoir les militaires allemands. Si ce château n’est pas un lieu militarisé à l’instar d’une caserne, il dispose néanmoins de protections érigées contre les attaques aériennes alliées et se trouve placé sur une légère butte. Il peut accueillir les gestionnaires et les baraques de la soldatesque peuvent se transformer en habitat des internés. En plus du bâtiment principal, il comprend des bâtiments annexes et neuf baraques dont six pour le logement de 540 internés [16]. En janvier 1945, cinq nouvelles baraques sont édifiées. Elles portent la capacité du camp à 900 personnes. L’existence d’un parc laisse des possibilités d’augmentation des capacités d’accueil. Cela est décisif dans le choix des autorités pour un centre départemental et régional d’internement limitant les coûts d’une politique de détention trop décentralisée. Ce centre dispose d’une annexe à Aix-en-Provence. La maison d’arrêt peut servir d’appoint. En fait toute pièce, tout bâtiment ou toute parcelle de terrain peuvent potentiellement devenir lieu d’internement par décision administrative [17].

12La création d’un centre de détention administrative n’est pas une œuvre de fondation à proprement parler. Pourtant la constitution du camp commence comme pour la fondation d’un temple ou d’une ville par le choix d’une orientation et l’établissement d’axes le structurant [18].

13Le territoire du camp est parcouru de plusieurs systèmes de divisions, de frontières, de limites et de seuils. La principale frontière, évidente, sépare le camp de l’extérieur avec deux réseaux de barbelés. Elle se voit redoublée à l’intérieur par la séparation entre les espaces d’hébergement et ceux dévolus à l’administration située au centre du périmètre. On peut également noter l’homologie entre la morphologie du camp et celle de son administration. Si le premier se divise fonctionnellement en quatre zones destinées respectivement au logement, à l’hygiène, à la socialisation, au ravitaillement, « l’espace maître » du camp reste celui de l’administration, lieu autonome qui subsume tous les autres et auquel s’agrègent le poste de garde, le mitard, les locaux d’habitation des gardes, les cuisines, les sanitaires, l’infirmerie, etc.

14D’autres lignes de partage traversent le camp, celles, administratives, établies entre les lieux qui ne sont que de transit et ceux qui doivent permettre le séjour durable, d’autres, plus nettement sociales, de strictes séparations physiques notamment entre les hommes et les femmes et entre les Français et les étrangers. Elles impliquent toutes des circuits de déplacements séparés. Lorsque des étrangers et des femmes intègrent le camp dans le courant de l’année 1945, le commandant le partage en trois îlots. Les nouvelles baraques construites reçoivent les étrangers et sont séparées des autres par des barbelés. Les détenus administratifs restent dans les baraques Est et une baraque devient « l’îlot » des femmes. Il est lui aussi séparé du reste du camp par une palissade, des barbelés et un mur d’enceinte en pierres sèches. Ces redécoupages sont constatés dans d’autres camps à différentes époques. Chaque arrivée ou définition d’une nouvelle catégorie d’internés entraîne la constitution d’un nouveau sous-ensemble.

15Les baraques constituent les unités d’habitation élémentaire des camps, à tel point que les internés, les réfugiés et les autres occupants ont pu être qualifiés d’homo barackensis (Beer, 1999,28). Elles donnent une idée des relations sociales (Elias, 1985,19) qui s’y développent. Celles de Saint-Mître sont construites en bois y compris le sol sur des murettes en béton, la toiture en toile goudronnée. Ces baraques de modèle Adrian (37 m x17) sont destinées à l’habitation et peuvent accueillir jusqu’à 70 personnes. Dans deux d’entre elles sont installés des lavabos et des cabinets. Une autre baraque est organisée en réfectoire muni d’une plonge et d’un local annexe aménagé en cantine. La baraque représente aussi l’unité territoriale de l’organisation du pouvoir dans le camp. Le commandant désigne un chef de baraque, responsable de l’entretien et de la discipline de ses codétenus dont il doit établir et afficher la liste sur la porte. Le règlement marque l’attention portée à l’hygiène et à la sécurité, le chef de baraque étant tenu de transmettre les plaintes ou incidents au commandant, de signaler les détenus malades lors de l’appel du matin [19]. À son tour, il est censé désigner un chef de chambre. Les effets de ce pouvoir délégué coexistant avec le pouvoir de l’administration n’apparaissent pourtant pas clairement dans les archives. Les rapports mensuels évoquent quelquefois des « internés récriminant » notamment sur la durée de leur séjour dans le centre. De plus, le chef du camp décrit une tendance au regroupement par nationalité dans les activités quotidiennes déjà largement favorisée par la répartition dans les baraques. Mais rien ne laisse deviner une organisation parallèle des internés comme dans les camps d’Espagnols en 1939-1940 ou d’Algériens entre 1958 et 1962.

La circulation entre les camps

16Les camps constituent, malgré les difficultés de communication et de circulation, des éléments en lien au sein d’un ensemble géographique et administratif cohérent et constituant un « complexe » [20]. Les échanges de matériel et de personnel ne sont qu’une partie de cette circulation entre les centres. Les transferts incessants d’internés semblent dessiner les lignes d’un circuit caractéristique d’une « dromomanie » bureaucratique, pour reprendre le terme médical du XIXe à propos des vagabonds (Beaune, 1983,185). Des lettres d’internés [21] témoignent de ces périples de camp en camp déjà évoqués dans d’autres cas d’internement (Marie, 1998, par exemple). Les raisons sont multiples : des arrestations récentes ou un regroupement par catégories ou encore, comme dans le système pénitentiaire, le rapprochement ou l’éloignement géographique de la résidence d’origine des détenus. Il arrive plus simplement que les internés doivent être entendus par le juge dans le cadre d’une procédure judiciaire. Alors ils sont envoyés dans le camp le plus proche du palais de justice concerné. Les internés sont régulièrement transférés en fonction d’une carte faisant correspondre les départements et des sites entre eux. Le centre de Saint-Mître reçoit ainsi des détenus en provenance de camps plus petits qui sont fermés ou de centres de transit comme par exemple celui de Septèmes-les-Vallons à proximité d’Aix, tenu par la police militaire américaine. Ces déplacements occupent largement les services administratifs. Ils doivent sans cesse accueillir de nouveaux arrivants et établir des listes pour les prochains départs. Ces allées et venues causent bien des soucis de sécurité lors des départs ou de la procédure d’affectation des nouveaux. À chaque fois les gardiens sont censés vérifier s’ils disposent des informations nécessaires à l’établissement d’un dossier personnel souvent incomplet qui leur sera réclamé lors du transfert suivant ou à l’occasion d’une inspection. Ils sont aussi amenés à faire preuve d’un sens du « dosage » dans le peuplement des baraques et plus généralement dans la morphologie sociale du centre. Les fluctuations soudaines du nombre d’internés posent aussi de nombreux problèmes de fournitures et d’approvisionnement.

17Ainsi différentes logiques peuvent présider à la gestion du camp, entre rationalisation et spécialisation. L’une d’entre elles consiste en la fermeture des centres les moins bien organisés et les moins bien situés et le regroupement des détenus. Le ministère de l’Intérieur demande en effet que peu de centres soient en fonctionnement pour chaque région. Mais cette injonction entre en contradiction avec la tendance à la spécialisation de la détention administrative. Celle des centres de séjour surveillé s’inspire de celle établie par le secrétariat d’État à l’Intérieur entre 1941 et 1943 distinguant et répartissant les détenus selon la nature politique ou économique de leur délit, leur sexe, leur nationalité, etc. [22]

Démographie et vie quotidienne dans le Centre

18La morphologie sociale d’un camp comme celui de Saint-Mître à la Libération pourrait sembler a priori plus homogène que lors d’autres périodes d’internement. Il s’agit d’individus suspectés de collaboration avec l’ennemi. La réalité est plus complexe, le centre apparaissant finalement comme un lieu dans lequel se succèdent des populations très différentes, changeant de fonction au gré de ces flux. Par leur diversité de statut, de motif et de durée d’internement les internés constituent une mosaïque évoluant rapidement selon les libérations et les internements. Néanmoins une incertitude pèse sur la réalité du peuplement du centre. Elle tient surtout à la multiplication des catégories utilisées pour décrire l’interné. Est-il homme ou femme, Français ou Allemand, prisonnier de guerre ou civil, « indésirable » ou « bouche inutile » ? Cependant leur est commune, dans le statut d’interné, une vie quotidienne rythmée par le travail et régie par un règlement militaire.

Les trois temps du peuplement

19La population du camp fluctue fortement entre septembre 1944 et décembre 1945. On peut dégager trois temps de peuplement [23] correspondant à trois fonctions du camp. Au plus fort du peuplement, c’est-à-dire lorsque les deux contingents de Français et d’étrangers sont présents simultanément, le centre de Saint-Mître accueille un maximum de 850 personnes. Au total, plus de 1700 internés se succèdent dans le centre entre son ouverture et sa « liquidation ».

20Durant les premiers mois de fonctionnement (de septembre 1944 à janvier 1945), plus de 250 internés français qualifiés de « politiques » [24] se succèdent à Saint-Mître. Ils sont progressivement libérés ou orientés vers d’autres lieux. Le camp sert concrètement de centre d’épuration politique. Une liste avec leur lieu de naissance montre que les premiers internés sont essentiellement des « locaux », natifs de la région et qui y ont été arrêtés [25]. Ils sont d’âge mûr pour la plupart et certains sont des « notables » disposant de ce fait de contacts et de soutiens.

21À partir de février 1945 des étrangers « indésirables » (jusqu’à 433 simultanément, de plus de 15 nationalités différentes), dont une minorité de femmes [26], sont orientés vers Saint-Mître dans un contexte régional de développement de la xénophobie (Guillon, 1990, 28). Ces nouveaux arrivants sont si démunis que le directeur entame des démarches auprès de la Croix-Rouge pour leur venir en aide matériellement. Dans cette deuxième phase le camp contribue à la sortie de guerre comme centre de rassemblement de civils déplacés. Les troupes américaines transfèrent plus de 80 « Alsaciens-Lorrains » et des civils allemands en provenance du camp militaire américain de Septèmes-les-Vallons. Le camp compte maintenant moins de 10% d’internés politiques (43 pour plus de 530 détenus). Trois îlots distincts sont alors constitués pour les politiques français, les femmes et les étrangers que le directeur, du fait du manque d’arrêtés d’internement, considère […] comme hébergés. Les nationalités présentes dans le camp se diversifient, des civils arméniens, danois, espagnols, estoniens, polonais venant s’ajouter aux contingents déjà présents. Certains de ces internés arrivent après une longue succession de camps et sont en mauvaise santé. Parmi les étrangers, une centaine de Grecs (103) passent quelques jours dans le centre avant leur rapatriement de même que 119 Hongrois, dont 50 de moins de 18 ans, issus du STO [27] en Allemagne. Le directeur les installe dans l’ancienne baraque des femmes et crée une « nursery » en raison de la présence d’un « pensionnaire de 60 jours ».

22Dans les mois suivants, d’autres internés arrivent des camps du Sud-Est. Certains départs, notamment ceux des Allemands, sont reportés faute de pouvoir assurer la « sécurité des voyages ». De nouvelles nationalités apparaissent dans les convois, en particulier des Autrichiens, des Russes et des Bulgares. Pourtant le ministère de l’Intérieur prépare la fermeture des CSS. Les préfets ne peuvent prescrire de nouveaux internements sauf pour espionnage, atteinte à la sûreté intérieure de l’État et trafic importantet doivent « revenir au plus tôt à la légalité républicaine » [28].

23Enfin d’août 1945 à la fermeture en 1946, les internés français, expulsés de pays voisins et accusés de collaboration politique, redeviennent majoritaires. Le camp compte près de six cents (595) miliciens, membres du PPF [29] ou des LVF [30]. Dans cette dernière phase, le camp est un centre de rétention administrative, avant une régularisation judiciaire. Les Hongrois et les Italiens sont rapatriés de même que les Autrichiens et quelques apatrides. Ce n’est toujours pas le cas en revanche des Allemands et des Alsaciens. Àpartir du mois d’octobre, le centre se vide progressivement à la suite de nombreuses libérations ou rapatriements et de transferts opérés par la gendarmerie notamment vers des maisons d’arrêts. Le camp a maintenant des places disponibles et héberge pour le compte de la SNCF [31] 11 prisonniers de guerre allemands qui travaillent sur les voies ferrées dans les environs d’Aix. Les derniers internés quittent le camp le 23 décembre 1945. Au 1er janvier 1946, seuls quelques camps d’internement subsistent en France où restent encore de rares ressortissants étrangers.

L’Alsacien décrit dans le château fermé

24La « durée de séjour » dans le centre semble, au départ, assez courte (trois mois environ) pour les internés puis les délais de rapatriement ou de jugement s’allongent avec certains séjours supérieurs à six mois. Sur les 1700 internés passés par le centre jusqu’en septembre 1945, près de 400 sont libérés, 200 sont condamnés, les autres étant soit transférés soit rapatriés. À Saint-Mître, les raisons d’internements [32] semblent différentes de celles constatées dans d’autres camps centraux (notamment Malo, 1992,454 à propos du camp de Noé et Lévy, 1995,267 à propos de celui de la Chauvinerie) ou secondaires. Une liste pour le centre de Sorgues les énumère en février 1945, évoquant des actes de collaboration (service du travail obligatoire volontairement accepté, service à l’occupant et appartenance à la Légion des volontaires français) mais aussi d’autres « délits » comme le marché noir ainsi que les états d’« étranger », de « vagabond » et de « prostituée » [33]. Mais nous ne trouvons dans les premiers contingents d’internés à Aix aucune mention de femmes accusées de relations avec les Allemands. La composition de la population de la première phase correspond plus à celle des notables blancs et de collaborateurs de petite volée décrite par Guillon (1990,29) qui font l’objet des enquêtes de voisinage du commissaire spécial du camp. En ce qui concerne les étrangers la situation est moins évidente. Un tableau du 20 novembre 1945 réalisé pour l’Inspection générale des camps sur la situation des internés étrangers permet de constater les nombreuses entorses aux procédures et la difficulté de vérification des identités et des faits, ce que confirme à plusieurs reprises le directeur de Saint-Mître. Et cette incertitude sur l’identité des internés brouille les fonctions réelles du camp.

25Du fait de leur internement les « indésirables » deviennent des « bouches inutiles ». Certains détenus isolés qui ne reçoivent pas de colis se trouvent alors particulièrement démunis. La présence de personnes désocialisées transforme peu à peu le camp en asile. C’est ce que laisse penser la présence à Saint-Mître de certains internés présentant des caractéristiques « psychiatriques », les troupes américaines utilisant quelquefois l’internement comme un moyen efficace d’écarter des civils malades ou aliénés de la zone des combats [34]. Un comité d’entraide local « pour les nécessiteux de Saint-Mître » fonctionne à partir de février 1945 proposant entre autres des activités récréatives pour distraire les internés [35]. La Croix-Rouge internationale qui visite le camp en mars 1945 adresse quelques colis pour les internés allemands. Ceux des internés qui ne peuvent faire valoir de contacts extérieurs se trouvent bloqués à l’intérieur du camp. Les plus faibles d’entre eux, victimes « d’un syndrome de dépendance » se sédentarisent dans le camp, à l’instar d’assistés sociaux d’un parc dégradé de logement social (Bernardot, 2001).

26Un groupe incarne parfaitement cette ambiguïté entre usage répressif et assistanciel du centre, les Alsaciens-Lorrains, déjà à maintes reprises objets d’internement (Farcy, 1995; Marie, 1998; Mauran, 1999). De nombreux Alsaciens de Saint-Mître se plaignent tel cet interné qui déclare être l’objet d’une arrestation administrative arbitraire [36] alors que les autorités semblent le considérer comme un dangereux milicien [37]. Pourtant le directeur du camp écrit à leur sujet qu’à quelques rares exceptions ce sont des gens qui ont été arrêtés alors qu’ils circulaient dans la zone des armées pour essayer de récupérer des objets laissés dans leurs villages. Selon ses termes, ils forment une petite tribu à part où ils peuvent parler leur idiome[38].

Hygiène, sécurité et travail obligatoire

27La vie quotidienne du camp est étroitement réglementée et minutée par les appels. Les rassemblements en colonne par deux se succèdent tout au long de la journée [39]. La discipline du camp, assurée par le peloton de gendarmerie, est, elle aussi, militaire. Le silence est de rigueur en dehors des heures de repos. Toute désobéissance entraîne des sanctions graduées : corvées hors tour, emprisonnement, régime alimentaire réduit, privation de réception de colis et lettres, sanction judiciaire plus grave le cas échéant.

28Trois préoccupations dominent la vie du centre : l’hygiène, la sécurité et le travail. Comme dans la plupart des formes de rétention arbitraire jusque dans les années 1960, l’interné incarne un habitant oisif qu’il faut faire travailler pour l’occuper et éventuellement le discipliner. Si l’on articule cette dimension à une hygiène au moins théorique, le camp semble alors appartenir au modèle d’hygiénisme coercitifévoqué pour le logement en foyer des travailleurs migrants (Jeantet, 1982).

29L’hygiène corporelle, l’entretien du linge et des baraques occupent une part considérable du règlement du centre. Les détenus se douchent une fois et disposent de deux heures par semaine pour laver leurs effets personnels. Un service médical veille à l’état sanitaire. Avant que le service de santé de la police ne le fasse, c’est un médecin interné qui assure la visite quotidienne. Il reçoit en moyenne en consultation plus de 300 malades par mois avec des pointes atteignant près de 1000 en octobre 1945. Les diagnostics établis font état dans les premiers mois d’affections grippales et cutanées de gravité variable dues au manque de moyens de chauffage et de savon. Mais progressivement le tableau clinique se complique en raison de la diversification des internés, de l’allongement des parcours avant l’arrivée à Saint-Mître et des conditions de vie. Le rapport médical mentionne en mars 1945 une multiplication des « troubles gastro-entériques » et en mai 1945 l’arrivée de deux Allemands dont « l’état cachectique est très sévère ». À une dizaine de reprises, l’état de santé d’un interné est considéré comme le rendant « inapte au séjour dans le camp » et il bénéficie d’une libération conditionnelle [40].

30Une autre préoccupation constante est la sécurité, et elle paraît très stricte. Un double réseau de barbelés ceinture le camp entre lesquels passe un chemin de ronde surplombé de plusieurs miradors. Un réseau électrique éclaire l’enceinte. Les détenus ne peuvent s’en approcher ni ne sont autorisés à communiquer avec les gardes. Ces derniers ont ordre de tirer sur tout détenu tentant de s’évader. Les internés ne peuvent recevoir des visites au moins pendant les premiers mois de fonctionnement du centre. Seule la réception des colis est autorisée, vivres, livres, couchage et linge de corps, car cela compense pour une part la pénurie.

31Le travail est au centre de l’activité du camp et des internés, pour faire fonctionner le premier et occuper les seconds. Il s’agit de travaux à l’intérieur du complexe (nettoyage et entretien des locaux, des cours et allées, du potager et des annexes). Les tâches ménagères et liées à l’entretien du linge et du matériel de couchage sont réservées aux femmes. Les détenus considérés comme des spécialistes, médecin déjà mentionné, mécaniciens, menuisiers, cuisiniers ou encore coiffeurs, peuvent être désignés par le commandant pour exercer leur profession au sein d’ateliers. Dans les premiers mois quatre ateliers fonctionnent, menuiserie, serrurerie, mécanique, électricité [41]. Un atelier de tailleur, très prisé parce que les vêtements manquent, s’arrête suite à la libération des deux employés. Les internés participent aussi largement aux travaux de sécurisation du camp, notamment à la mise en place de la ceinture de barbelés, du chemin de ronde et des miradors. Tous les travaux d’aménagement lors de l’arrivée de nouveaux sont effectués par les internés eux-mêmes. Sous la surveillance des gardiens, une quarantaine d’internés allemands exploitent une coupe de bois à quelques kilomètres du camp durant les derniers mois de fonctionnement du centre. Le bois, représentant plusieurs centaines de stères, est exploité avec un commerçant de bois et charbons de la ville. Le charbonnage s’effectue sous la responsabilité d’internés spécialisés.

32La direction du camp attribue deux fonctions essentielles au travail des internés. Tout d’abord il permet de compenser les effets de la pénurie de moyens de fonctionnement et d’améliorer l’ordinaire. Mais le travail a aussi pour but d’occuper les internés et d’éviter qu’ils restent inactifs car le directeur, à l’instar d’autres gestionnaires de camp, considère que cela a des conséquences négatives sur leur état d’esprit. De même que l’état sanitaire, « l’état moral » des internés fait l’objet d’un rapport régulier aux autorités de tutelle. Car comme le mentionne le directeur, devant la durée de leur internement, le caractère de certains internés commence à s’aigrir. L’assistante sociale d’Aix passe trois fois par semaine, ainsi qu’un aumônier et un pasteur, agréés par la Sous-Préfecture.

Improvisation et pénurie à Saint-Mître

33Différents traits dominants du fonctionnement du centre laissent penser qu’il s’agit tant d’un lieu d’application d’une politique sociale que d’un espace répressif. L’improvisation et la pénurie des moyens constituent les deux premières caractéristiques de cette double fonction. Les difficultés de recrutement d’un personnel qualifié complètent le triptyque caritatif, hygiéniste et disciplinaire.

Un dispositif d’internement improvisé

34Les centres de l’épuration n’échappent pas à la règle d’improvisation qui marque l’histoire des camps même si la dimension politique y est plus marquée. Ils sont pourtant au centre d’un dispositif visant à la restauration de l’autorité de l’État. Le ministre de l’Intérieur, Adrien Tixier, cherche à normaliser le fonctionnement des camps dans la mesure où ils constituent l’instrument central de l’épuration légale. C’est notamment le cas dans le Sud-Est où la configuration politique et les tensions par rapport à l’action de Raymond Aubrac donnent lieu à Paris à des analyses infondées d’une situation catastrophique proche de la sécession (Mencherini, Oppetit, 1994,522). En octobre 1944, Tixier adresse une note aux préfets et commissaires de la République où il constate que ces derniers ont été obligés de recourir à des improvisations pour aménager et faire garder les camps…[42]. La principale difficulté tient au fait que différentes autorités ordonnent des internements. Dans un premier temps, entre septembre et octobre 1944, les comités locaux de libération mettent en place des comités d’épuration qui doivent permettre d’éviter des vengeances et d’encadrer la délation (Guillon, 1990,31). Les arrestations sont conduites par les Forces républicaines de sécurité, police nouvellement constituée sur des éléments FFI [43] par Raymond Aubrac (Agulhon, Barrat 1971,46) concomitamment avec l’autorité préfectorale. Puis, dans un second temps, c’est seulement le préfet qui est censé décider de l’internement mais les autorités militaires américaines orientent également des civils vers ces centres de séjour surveillé.

35Devant la multiplication incontrôlée des arrestations, Raymond Aubrac exige en novembre 1944 que soient établies des listes de personnes détenues et que celles-ci soient affichées dans les villes [44]. La population dispose de quinze jours pour déposer plainte et, après ce délai, les autorités ont quatre jours pour procéder à une levée d’écrou de l’intéressé. Des inspections sont diligentées pour examiner les situations locales. La commission de contrôle de l’administration des camps de la région de Marseille, mise en place tardivement, veille aux règles de « bonne administration », vérifiant notamment l’état du matériel, la qualité de la nourriture et l’établissement des dossiers des internés. Elle obtient que des procès-verbaux notifient les arrêtés d’internement, cette notification valant à elle seule légalisation. De plus les autorités pénitentiaires et militaires veulent récupérer des espaces prêtés pour établir les camps. Les prisons, en particulier, sont très largement surpeuplées et en très mauvais état (Petit et al., 1991,289). Le besoin de vider les prisons est pressant alors que le nombre de personnes arrêtées par les autorités américaines et françaises augmente rapidement. La pénurie tant de personnel que de matériel et de ravitaillement reste pourtant un obstacle au fonctionnement correct des centres.

Le manque de moyens matériels

36Les lieux disponibles sont inadaptés et ne correspondent pas aux conditions de sécurité exigibles d’un lieu de réclusion [45]. Si on ne trouve mention que d’une seule évasion pour les camps du Sud-Est, les craintes d’attaques de membres d’une cinquième colonne pour libérer des internés sont néanmoins fortes et provoquent un sentiment d’insécurité (Guillon, 1990,39), perceptible dans les notes de la direction de Saint-Mître. Les rapports d’inspection constatent le manque de moyens matériels des centres satellites comme Sorgues [46] et Saint-Vincent les Forts voire une situation de pénurie générale [47]. Les internés n’ont aucun dossier […], les gardes ont besoin de vêtements, de chaussures, de linge de corps. Ils manquent de literie et de couvertures. D’autre part leur armement est très succinct.

37Le centre de Saint-Mître est à peine mieux loti. En l’instituant, les fonctionnaires préfectoraux créent de toutes pièces et en très peu de temps une organisation complète et complexe prenant en charge totalement des individus, en ayant à régler des questions touchant à leurs statuts, leur santé, leur activité, etc. Mais il s’agit avant tout d’administrer de la rareté. Les questions de ravitaillement sont prépondérantes en raison de l’effet d’engagement induit par la mise en dépendance de plusieurs centaines d’adultes pour des durées indéterminées. Le responsable doit ainsi composer avec les pénuries de matériel et de nourriture de l’époque, réclamer des moyens à diverses administrations et négocier des prêts de fournitures comme une institution caritative : Au moment de sa création, le Camp était pourvu de lits, paillasses, matelas et couvertures en quantité suffisante pour le nombre d’internés qui y sont actuellement hébergés. […] J’ai pu ainsi obtenir : le prêt par l’intendance militaire de Marseille de 300 couvre-pieds; la réquisition de 650 couchettes environ inutilisées au Centre d’Hébergement des réfugiés de Sainte Marguerite à Marseille; la réquisition de 400 enveloppes de paillasses aux messageries maritimes de Marseille[48].

38Le chef du camp de Saint-Mître se plaint des difficultés pour trouver des matériaux. En septembre 1944, il dispose de quelques centaines de paillasses et de couvertures fournies par la Pénitentiaire mais il est en revanche dépourvu de gamelles et de cuillers et doit alors faire appel à plusieurs institutions pour combler ces manques en matériel. Il fait détruire les abris souterrains que les troupes allemandes ont édifiés et en récupèrent les constituants afin de construire de nouvelles baraques. Car les moyens requis pour loger et alimenter les internés sont considérables [49]. Le 24 novembre 1944, il adresse une note dans laquelle il explique encore ses nombreuses difficultés matérielles, notamment le manque de nourriture et de paille : [J’ai des] besoins en paille, à 10 kilos par paillasse cela représente 40000 kg. Je suis en possession depuis un certain temps de bons de déblocage pour 5000 kg pour lesquels j’éprouve les plus grandes difficultés à obtenir la livraison (du comité central des pailles et fourrages qui est régulièrement réquisitionné par l’armée). [J’ai des] besoins de couvertures et d’enveloppes de paillasses (prêt de l’administration pénitentiaire des fournitures pour les 250 femmes de Saint-Pierre)[50]. Cette question ressurgit dans le fonctionnement de tous les camps quelle que soit la période mais notamment durant l’Occupation comme le montre Grynberg (1999). Les différents rapports des gestionnaires des camps adressés à leur autorité de tutelle comportent presque toujours des considérations et des réclamations matérielles.

Un personnel incompétent

39Le centre d’internement connaît des difficultés de recrutement en raison de sa mauvaise image et des conditions de travail pénibles [51]. Les documents consultables traitant de la vie des centres donnent à voir les difficultés d’embauche, le recours à des contrats à durée déterminée, les problèmes de formation, de discipline et de relations avec les internés.

40La gestion et l’administration du centre de Saint-Mître sont assurées par le directeur du camp, commissaire de police, sous le contrôle et la surveillance des autorités administratives et militaires. La surveillance est elle aussi confiée à une double autorité dans les premiers temps, gendarmerie et garde FFI [52] ce qui représente probablement le produit d’un compromis local entre différentes forces armées. Les troupes chargées de la surveillance changent en fonction des affectations de tel ou tel contingent : troupes coloniales, CRS (compagnies républicaines de sécurité), gendarmes. La méfiance vis-à-vis des FFI est caractéristique des tensions entre acteurs locaux mais aussi des fractures courantes entre populations autochtones et FFI non originaires du lieu (Guillon, 1990,35). Parce qu’il les trouve indisciplinés, le commandant les tient à l’écart en les confinant à la garde extérieure du camp où ils doivent empêcher les évasions ou l’enlèvement de détenus. La garde intérieure du camp est assurée par un détachement de sept gendarmes auquel est adjoint un détachement de dix hommes provenant des troupes coloniales qui assure la garde d’un point isolé du centre. Un règlement spécifique témoigne de cette défiance vis-à-vis des gardes non issus des services du ministère, règlement qui leur interdit d’avoir la moindre relation avec les détenus ou de pénétrer dans leurs locaux, de marauder, de s’approprier ou de dégrader des objets ou du matériel appartenant au camp ou aux prisonniers, d’allumer des feux[53].

41À Saint-Mître, il y a environ un membre de l’administration pour dix internés. Le personnel de garde en service dans le centre comprend environ 20 personnes pour 210 internés en avril 1945 et 90 personnes pour près de 850 internés en octobre. Il faut ajouter un chef cuisinier et son aide ainsi qu’une femme de chambre qui travaille dans le château. Comme pour les autres camps et même si celui de Saint-Mître est mieux situé, seul un gardien nommé sur deux rejoint son affectation. Et encore, parmi ceux-ci certains ne restent pas, ne pouvant se loger avec leur famille. D’autres agents mutés arrivent avec retard. C’est donc par le recours à du personnel temporaire que le directeur gère cette pénurie. Mais cette solution s’avère hasardeuse et il doit procéder au licenciement d’une douzaine d’entre eux pour ivrognerie et faute d’indiscipline, quand d’autres ont donné leur démission[54]. C’est un aspect récurrent dans l’histoire des camps d’internement français depuis 1914 (Farcy, 1995; Grynberg, 1999). Manque de formation, alcoolisme, absentéisme, trop grande proximité avec les internées, jeux d’argent, pratique du marché noir, violences, les responsables des centres se plaignent régulièrement, dans les rapports adressés à leur hiérarchie, de leurs piètres recrues. Ils se méfient souvent autant des gardes recrutés que des internés, auxquels sont confiés de nombreuses tâches. C’est pourquoi ils cherchent à obtenir des fonctionnaires détachés pour éviter l’embauche de personnes par recommandation de proximité ou par annonces. Ce phénomène est accentué par les clauses restrictives d’embauche qui excluent les personnels des camps de la période vichyste [55], même si seuls les responsables font dans les faits l’objet de cette interdiction [56].

Le camp : une institution pérenne

42Les centres de séjour surveillé occupent une position d’institution temporaire mais centrale durant l’épuration. Ils assurent plusieurs fonctions et prennent en charge des populations diversifiées, soit suspectes, soit démunies, soit les deux. Celui de Saint-Mître est à la fois un lieu d’épuration, de transit et de rétention. Malgré des moyens limités, dans des circonstances de sortie de guerre et de pénurie, les autorités parviennent à adapter ces camps à des objectifs tout à la fois sécuritaires et humanitaires. Les centres de séjour surveillé, et particulièrement celui de Saint-Mître, visent simultanément à la « défense de la société » et à la protection des individus concernés par les mesures de police administrative. En cela, ils constituent une institution totale, disciplinaire et sociale, réglant et encadrant étroitement la vie quotidienne des internés et leurs contacts avec le personnel et avec l’extérieur. Ces centres préfigurent d’autres formes de regroupement de populations réfugiées ou immigrées dans lesquelles les mêmes techniques de mise à l’écart et de gestion dans l’urgence pilotées par différents ministères, dont celui de l’Intérieur seront reprises. Tour à tour les centres de transit pour le rapatriement encadré des Algériens de métropole vers l’outre-mer en 1945, les camps pour l’accueil et l’insertion des réfugiés hongrois en 1957, les cités familiales pour les Harkis en 1962, puis les centres d’hébergement de réfugiés en 1975 et enfin les centres d’accueils de demandeurs d’asile en 1991 réutiliseront cette forme de prise en charge. Certains seront explicitement répressifs comme les centres d’assignation à résidence pour les Algériens en métropole pendant la guerre d’Algérie ou, depuis 1975, les centres de rétention administrative. Mais, depuis 1946, la plupart des centres sont consacrés à l’hébergement et au transit des populations déplacées. Ils se sont quelquefois pérennisés comme lieux d’accueil temporaire et d’insertion ségrégée.

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Mots-clés éditeurs : CAMP, ÉPURATION, HYGIÉNISME, INTERNEMENT, LIBÉRATION, MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR

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https://doi.org/10.3917/ds.291.0013