Compte rendu

« Génération scarface »

La place du trafic dans une cité de la banlieue parisienne

Pages 115 à 132

Citer cet article


  • , R.
(2004). « Génération scarface » La place du trafic dans une cité de la banlieue parisienne. Déviance et Société, . 28(1), 115-132. https://doi.org/10.3917/ds.281.0115.

  • , Rachid.
« “Génération scarface” : La place du trafic dans une cité de la banlieue parisienne ». Déviance et Société, 2004/1 Vol. 28, 2004. p.115-132. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2004-1-page-115?lang=fr.

  • , Rachid,
2004. « Génération scarface » La place du trafic dans une cité de la banlieue parisienne. Déviance et Société, 2004/1 Vol. 28, p.115-132. DOI : 10.3917/ds.281.0115. URL : https://shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2004-1-page-115?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ds.281.0115


Notes

  • [*]
    Cet article a bénéficié d?une lecture de Michel Kokoreff (CLERSÉ/IFRÉSI/CNRS) et de Laurent Mucchielli (CESDIP/CNRS), ainsi que des lecteurs de la revue; qu?ils en soient tous remerciés.
  • [**]
    Le choix d?un pseudonyme n?est pas une fantaisie de notre part, il est lié à la nature de la recherche (cf I).
  • [1]
    H. Becker distingue trois étapes; 1) L?apprentissage de la technique (il est nécessaire d?apprendre à fumer « comme il faut ». Cet apprentissage s?acquiert par la fréquentation des groupes ou par un apprentissage explicite ? parrainage individuel ?); 2) L?apprentissage de la perception des effets ou apprentissage (pour qu?un individu parvienne à planer, deux conditions sont nécessaires : la présence des symptômes et la reconnaissance de ces symptômes. Le fumeur devient, par la suite, une sorte de connaisseur de l'état recherché); 3) L?apprentissage du goût pour les effets (il faut apprendre à transformer les impressions parfois ambiguës en impressions agréables : angoisses, folies, vertiges, soif, distorsion de l'espace et du temps).
  • [2]
    Scarface est un film qui montre l'ascension d?un immigré cubain (Tony Montana) dans le milieu de la drogue. Il débute comme porte-valises (livreur) pour devenir l'un des gros trafiquants d?Amérique. Certains jeunes des cités aiment s?identifier au personnage principal et rêvent d?une telle ascension. Parmi les expressions de T. Montana devenues très populaires dans ces quartiers, on trouve : mes mains sont faites pour l'or... ou encore ne sois jamais dépendant de ta propre marchandise.
  • [3]
    Dans notre étude, un distributeur reçoit plusieurs kilos de son fournisseur et les répartit entre les différents dealers. La quantité varie en fonction de ses propres besoins et de ceux des revendeurs qu?il dirige. La marchandise est livrée « à crédit ».
  • [4]
    L?ethnographe ne peut (ni ne doit d?ailleurs) se contenter d?observer à distance pour comprendre. Il est impératif de rompre avec ce fantasme de l'observateur débutant (Beaud, Weber, 1997,41).
  • [5]
    David Lepoutre s?interrogeait également sur les liens (plus ou moins forts) qui peuvent unir l'ethnographe et son informateur privilégié. Il est clair que, étant donné la durée (souvent longue) et le rapport étroit qu?apportent le travail de terrain, nous sommes en droit de nous demander (tout comme l'auteur de C?ur de banlieue si l'amitié ne figure pas comme une condition nécessaire du travail ethnographique (1997,10)).
  • [6]
    Barre : blocs d?alignements parallèles. La « barre au million » est une appellation attribuée par les jeunes du quartier aux blocs d?habitation où s?exercent les transactions les plus importantes. On y retrouve des trafiquants notoires tels que P. que l'on présente comme un « millionnaire » d?où l'expression de « barre au million » utilisée par ceux qui connaissent l'activité principale de ce quartier.
  • [7]
    En 1967,10000 personnes vivaient dans le fameux bidonville de Nanterre.
  • [8]
    Dans les cités, nombre de familles se sont équipées de cette antenne pour capter les chaînes de télévision de leur origine, Algérie, Maroc, Tunisie, Turquie. Elles témoignent d?un fait social auquel on a accordé encore trop peu d?importance dans la sociologie de l'habiter (Begag, Rossini, 1999,141-142).
  • [9]
    David Matza, Delinquency and drift, 1964, cité in Xiberras (1993,204).
  • [10]
    L?espace urbain crée pour toutes sortes de figures marginales le cadre qui leur permet de s?épanouir en métiers, en activités porteuses de connaissances et de normes élaborées. Tout dans la ville peut devenir une carrière, même la marginalité (Schwartz, 1993,16).

1Dans cette étude, nous procédons à une tentative d?analyse des carrières de jeunes revendeurs (plus communément appelés dealers) à partir d?un travail empirique entrepris dans un quartier déshérité situé en région parisienne, connu pour être un lieu très ancien d?implantation de diverses économies illégales. Dans cette cité connue sous l'appellation de « barre au million », le spectacle d?une activité incessante où s?effectuent les transactions entre revendeurs et clients est impressionnant. Avec un budget et un chiffre d?affaires annuel qui s?élève à plusieurs millions de francs, le commerce des stupéfiants est devenu une véritable source d?emploi. Plus d?une quarantaine de membres (guetteurs, livreurs, dealers au détail ou en gros...) que nous avons pu approcher participent activement à l'expansion de ce trafic et à la prospérité de ses chefs. L?analyse du commerce des stupéfiants comme un véritable travail (Bachmann, Coppel, 1989; Duprez, Kokoreff, 1999; Duprez, Kokoreff, Weinberger, 2001) paraît donc fondée. Manipuler la drogue, contrôler les techniques de vente, tenir des comptes précis, le dealer doit intégrer toutes ces actions et, de surcroît, éviter de se faire prendre. Dans cet article, nous nous concentrerons sur deux points qui apparaissent comme essentiels pour comprendre la carrière de dealers : l'entrée et l'installation.

Être dealer, c?est comme décrocher un poste de vendeur dans une entreprise de distribution après une période d?apprentissage

2Nous nous proposons d?appréhender les revendeurs de drogue en terme de carrière. Le vocable d?itinéraire qui avait été utilisé dans un premier temps pour reconstituer (ou restituer) le parcours des enquêtés fut ensuite remplacé par la notion de carrière afin de rendre compte des multiples passages de l'engagement dans l'illicite business relevés dans les trajectoires de revendeurs. Soutenant la thèse selon laquelle la tendance ne serait plus aux usagersrevendeurs dans certains quartiers pauvres mais bien plus aux dealers professionnels qui se spécialisent dans la vente de produits bien spécifiques (Schiray, 1995; Duprez, Kokoreff, 2000), cette notion apparaissait la plus appropriée pour rendre compte de la mobilité d?une position à une autre. Ainsi, les acteurs de ce trafic de cannabis observé durant notre enquête sont devenus des revendeurs (en détail) confirmés après une longue période d?apprentissage.

3Ce qui nous intéresse particulièrement dans le modèle (séquentiel) proposé par H. Becker (1985 [1963]), ce sont les stades successifs d?apprentissage [1]. Nous entendons ainsi montrer comment un individu pénètre par paliers dans le monde de la drogue. Tout comme l'auteur, nous avons dénombré et déterminé trois grands paliers que nous évoquerons un peu plus en détail dans la partie que nous avons décidé d?intituler ? non sans raisons particulières ? « modèle Scarface » (en référence au film de Brian de Palma) [2]. Pour l'heure, il convient ici de (préciser et/ou de) rappeler les diverses étapes auxquelles est confronté tout « non initié » lors de son entrée dans la carrièreet qu?il doit traverser s?il souhaite s?y installer durablement. Elles sont légèrement différentes puisque l'auteur traite des fumeurs de marijuana alors que notre étude concerne, pour l'essentiel, les dealers.

4La première étape est celui de l'apprentissage de coupe par la fréquentation régulière de groupe (appelé dans le jargon de la rue « équipe ») utilisant cette substance. Soit par contact direct, soit par observation et imitation.

5La seconde étape est celle où le revendeur apprend à reconnaître les différentes quantités et la qualité du produit (qu?il distribuera à son tour). Les autres dealers jouent un rôle important pour le novice car ils lui servent de référant.

6Enfin, pour terminer la formation, il lui faut apprendre à vendre son produit, sa marchandise. Les autres revendeurs jouent là aussi un rôle prépondérant dans la mesure où ils apportent leur savoir de la vente et leur expérience des transactions avec le client.

7Il n?y a évidemment pas d?aptitude innée à vendre de la drogue. Seule l'expérience (être confronté au terrain) et la communication avec les dealers va permettre aux nouveaux revendeurs de se faire sa propre idée du commerce illicite.

I. Un étudiant parmi les dealers : de l'observation clandestine à la schizophrénie maîtrisée

8Pour tenter de brosser un portrait d?ensemble des dealers et de leur carrière, nous avons utilisé des données de natures différentes mais complémentaires : les entretiens informels et les observations.

9Les entretiens informels constituent véritablement la base de ce travail car ils permettent d?appréhender avec une certaine profondeur l'activité des dealers. Ils ont été réalisés en dehors du cadre classique, c?est-à-dire sans magnétophone ou notes manuscrites. Ils prenaient plus la forme d?une discussion au cours de laquelle la personne enquêtée était amenée à nous parler de sa pratique. Lors de nos échanges, j?amorçais les conversations en évoquant mon cheminement dans la délinquance. De cette façon, je pouvais bénéficier en retour des témoignages des enquêtés sur leurs propres parcours ainsi que leurs secrets professionnels et privés.

10L?essentiel de mes notes (d?observation et d?entretien) ont été griffonnées le plus souvent dans l'appartement de Kiks chez qui je passais parfois la nuit.

11Plusieurs semaines se sont écoulées avant de parvenir à nous faire vraiment accepter des enquêtés. Le fait est classique : Les individus en marge de la société se méfient de l'étranger, et donc systématiquement adoptent une attitude hostile à l'égard de toute personne enquêtant sur leur mode de vie et ce particulièrement quand il s?agit d?argent et de drogue (Bourgois, 1997,62). Nous avons dû développer des liens personnels mais également professionnels (en exerçant une activité de livreur ou coursier pour des revendeurs) afin d?établir un contact sérieux avec les revendeurs et de réaliser notre première ébauche d?entretien.

12Toutes les personnes interrogées étaient encore dealers au moment de l'enquête. La population étudiée se compose principalement de 5 revendeurs dont l'âge variait entre 16 et 25 ans. Tous vivent dans le quartier de la « barre au million » et travaillent pour le compte d?un (même) distributeur [3]. Répartis dans plusieurs immeubles, ils exerçaient leur activité de façon permanente dans les halls et les cages d?escaliers. Les plus jeunes, spécialisés dans la vente des paquets de 25 grammes, ont certainement été les moins réticents lorsqu?il s?agissait d?évoquer leurs histoires. J?ai essayé de rapporter fidèlement leurs propos en ayant recourt parfois à leurs propres mots.

13Les témoignages ont été recueillis durant les semaines d?avril. Ce mois constituait une période de répit pour les revendeurs car les trafiquants, les « gros » (comme on les appelle dans le milieu) ont pris congé à l'étranger. Moins soumis à la pression de leurs distributeurs, les revendeurs étaient plus relâchés et plus accessibles. En temps normal, ils sont très concentrés. De surcroît, les distributeurs auraient pu me reprocher de perturber le bon déroulement des affaires en « passant trop de temps » avec les dealers.

14Le second type de données recueillies résulte d?un travail d?observation. Il est clair que pour appréhender la réalité du trafic de drogue dans les quartiers pauvres, il est nécessaire d?aller sur le terrain pour tenter de mieux en comprendre ses manifestations, ses causes, son ampleur. Les méthodologies classiques, comme le souligne A. Coppel, ne parviennent pas à saisir ce phénomène clandestin (Coppel, 1993,29). Ainsi, pour bénéficier d?un regard de l'intérieur [4], nous avons utilisé la méthode dite de l'observation participante (Fernandes, 2002,430; Peretz, 1998,50) qui s?inscrit dans la tradition de l'interactionnisme symbolique et de l'anthropologie urbaine. Contrairement aux travaux de type ethnographique déjà accomplis en France et très riches de ce point de vue là, nous avons décidé de nous engager dans une méthode plus risquée mais non moins intéressante pour ce qu?elle apporte comme informations. La particularité (ou l'originalité du moins en France) concernant notre démarche tient au fait que toutes les observations ont été menées dans une « parfaite » clandestinité. En tant qu?ethnographe, nous nous sommes personnellement et fortement impliqués dans cette enquête (Beaud, Weber, 1997,16) en exerçant une activité parallèle à la revente qui est la livraison. Développer des liens étroits avec les revendeurs fut l'une des conditions pour appréhender le commerce des stupéfiants. L?approche est risquée et toute immersion clandestine peut s?avérer dangereuse même lorsque l'on pense connaître le milieu. Comment cela a-t-il été possible ?

15Je me suis présenté en décembre 2000 avec mon informateur privilégié Kiks qui est un membre d?une équipe de trafiquants, comme un jeune ayant besoin d?argent et en qui on pouvait avoir confiance, eu égard au lien d?amitié qui me rattachait à lui. J?l'ai connu au placard... Chidra, c?est mon soc? (associé mais plus largement ce mot désigne un ami proche) a-t-il dit, comme pour appuyer ma candidature. L?amitié est une condition nécessaire de ce type d?entreprise (Whyte, 1995,318) [5].

16Toute personne en quête d?argent aurait pu postuler pour cet « emploi »si les critères de recrutement prenaient uniquement en compte la condition sociale. Nombreux sont ceux qui envisagent un poste de livreur même en tant qu?intérimaire. Mais on entre dans cette équipe par cooptation. La position et le statut de mon informateur dans la hiérarchie de la « barre au million » a largement contribué et facilité mon accès dans l'équipe.

17J?ai été reçu par un grossisteconnu sous le nom de T. Un modèle pour bon nombre de jeunes qui le côtoient et une référence en région parisienne. Il a accepté le principe de ma présence au sein de l'équipe puis m?a dirigé vers un livreur (un porte valise comme ils disent) qui s?est occupé de ma formation. Il est clair que j?étais trop âgé pour occuper le poste de guetteur (qui généralement a moins de 13 ans), il est non moins sûr que je restais trop peu expérimenté (ne maîtrisant pas les techniques de coupe, etc.) pour la fonction de revendeur. J?ai travaillé à raison de 4 à 5 heures par semaines (de 17 heures à 22 heures) chaque vendredi et parfois le samedi sur une période de 5 semaines pour un salaire allant jusqu?à 1200 francs suivant les livraisons. À chaque retour de livraison les revendeurs me glissait ma commission (100 francs... 300 francs). Le week-end, je remplaçais Nino qui fut très content à l'idée de pouvoir profiter de ces jours de fin de semaines pour « s?éclater ».

18Au cours des premières semaines, ce stage fut très intense car je ne maîtrisais aucune pratique liée au trafic de drogue et ne connaissais pas le milieu, les habitants, ni les autres membres de l'organisation. Souvent sollicité par les revendeurs, je dois avouer qu?il m?est arrivé de penser à arrêter cette recherche... J?ai dû très vite m?adapter au terrain, vivre avec les regards menaçants des envieux. Par la suite, j?ai appris non seulement à m?habituer à tous les clients (qui peuvent être des étudiants de Paris? ou « petits » dealers des cités alentours ou des villes avoisinantes telle que B. ou A. du Val d?Oise) et comprendre les quantités qu?ils voulaient me signifier dans un jargon propre à celui de la rue (« zedou » pour 12 grammes, un « G » ou « 5-20 » pour 25 grammes et un « grand G » pour 250 grammes ou une savonnette...). Tous mes moments de liberté, je les remplissais par des visites sur les lieux de l'enquête afin de me familiariser avec le quartier et mon futur emploi. J?ai suivi Nino comme une ombre (à pieds ou derrière lui en scooter) et j?ai participé à différentes actions sous sa tutelle. Par la suite, dans ce milieu où les pseudonymes sont plus répandus que les prénoms, je suis devenu Kaki (comme la couleur des vêtements que je portais lors de ma première tournée) le livreur. À mon tour, je parvins à assurer une livraison discrète, rapide et satisfaisante. Je surveillais toujours du regard les guetteurs (postés sur les toits des immeubles par exemple) qui m?avertissaient au moindre danger en sifflant très fort. Lorsque je devais récupérer une créance ou livrer une certaine quantité (chez une personne par exemple) deux guetteurs me devançaient pour m?indiquer le chemin le plus sûr à emprunter. Accompagné d?hommes chargés de ma sécurité et du bon déroulement des transactions quand celles-ci dépassaient la « barre au million ». Les transactions qui s?effectuent en dehors du quartier avaient pour but généralement d?approvisionner d?autres revendeurs. Ce qui fait que les simples revendeurs de la « barre au million » devenaient les fournisseurs en demi-gros d?autres dealers. C?est l'une des raisons qui m?a conduit dans ce quartier. Ce qui fait la réputation de ce quartier et de l'enrichissement de ses membres tient dans le renouvellement permanent des stocks. Quand d?autres quartiers approchent de la pénurie, la « barre au million » devient l'endroit vers lequel on se dirige. Ainsi certains dealers ont pris l'habitude de se fournir directement dans ce quartier. Les prix sont plus élevés que lorsque l'on importe le produit (du Maghreb par exemple) mais les risques sont moindres. Une organisation comme celle-ci n?a donc pas à se méfier de la concurrence et quand bien même elle se ferait sentir, une équipe dont le chef se nomme L. n?hésite pas à « braquer les gros dealers » (selon la formule des enquêtés).

19Le plus souvent, mes missions se limitaient à un secteur restreint : le quartier et une autre cité où les fenêtres des immeubles ont la forme de gouttes d?eau. Je suis devenu au fil des jours un expert dans mon domaine.

20Mon contrat terminé, je revenais assez régulièrement sur les lieux et je rendais parfois quelques services en tant que coursier. Je suis devenu, pour quelques membres de cette équipe, quelqu?un de proche. Ce qui m?a permis de les fréquenter et de les suivre dans les bars, dans l'un des appartements dans lequel s?opèrent les transactions illicites les plus importantes, dans les caves réaménagées en entrepôts (où l'on réceptionne, coupe et empaquette la drogue)... jusqu?au coin de la rue où le deal est également présent et pratiqué. Ainsi, pour bâtir cette étude, je me suis livré à un véritable exercice de « schizophrénie maîtrisée ». Mon statut d?étudiant-chercheur et ma position de circonstance en tant que livreur (tous deux combinés) m?ont aidé à recueillir les informations nécessaires à la réalisation de l'analyse.

21Évoquons enfin la limite (la plus claire) de cette approche. S?il est vrai que les entretiens informels sont nécessaires à la réalisation de ce type d?entreprise (à savoir pénétrer et comprendre le milieu), son utilisation, en revanche, reste peu efficace quant à la précision et ce, surtout lorsqu?il s?agit de questions intimes et personnelles qui touchent à la famille. Les entretiens, même lorsqu?ils sont à caractère biographique, demeurent insuffisants. Les récits de vie manquent et les discussions développées aussi.

II. La cité de la « barre au million »[6]

Entre béton?

22La « barre au million » est un exemple de ces constructions intellectuelles, inspirées des « cités radieuses » de Le Corbusier, qui expriment le mieux l'inadéquation flagrante entre la vision abstraite de ceux qui les ont conçues et les besoins les plus élémentaires de l'individu qui est contraint d?y vivre (Menanteau, 1994). Homogène, lisse, immense, la cité est une concentration de barres où se mêlent le gris et le blanc qui sont supposés égayer l'ensemble. Telle est la première impression que produisit sur nous la cité de la « barre au million ». Une zone d?habitat dégradée de la région parisienne comme il en existe tant d?autres, avec plus de 1000 logements dans lesquels vivent près de 5000 personnes.

23

Ce quartier... il est claqué (délabré) t?as vu ! (Pompon, 16 ans). Quand il ne travaille pas comme dealer, il « tient les murs » d?un bloc d?habitations. C?est ainsi que les jeunes (petits et grands) expriment cette posture qui consiste à s?adosser contre la paroi d?un immeuble pendant plusieurs heures.
Il s?agit d?une opération d?urbanisme qui devait répondre avant tout à un problème de logements. La plupart des résidants de la « barre au million » n?avaient pas le choix : anciens habitants des bidonvilles [7] ou familles sans logements, trop heureux souvent d?en avoir obtenu un (Ferrand-Bechmann, 1990,118), ils ont dû s?adapter aux structures quasi indescriptibles et caractéristiques des univers carcéraux imaginées pour le bonheur d?un homme abstrait. Peut-on imaginer quelque chose de plus désespérant, écrivait Blaise Cendrars (1966,13-15) lorsqu?il évoquait les HLM.

24La population présente dans ce quartier est en grande partie d?origine africaine. Les immigrés sont les plus nombreux et les plus visibles (Dubet, Lapeyronnie, 1992,84) de ce quartier déshérité. Mais, parmi tous les groupes ethniques, ce sont les Maghrébins qui structurent ce quartier affublé d?inséparables adjectifs « chauds », « difficiles ».

25De l'extérieur, on peut apercevoir les antennes paraboliques qui « fleurissent aux balcons » des appartements [8].

26À l'intérieur des immeubles, des portes jaunes et vertes indiquent l'escalier à emprunter selon que l'on habite un immeuble pair ou impair. Les murs présentent une touche artistique témoignant de la révolte des jeunes envers les autorités policières : « N... la police », « les millionnaires enc... la volaille ». Les caves dans les socles de ciments, pratiquement toutes réaménagées en entrepôts (où est stockée la drogue) ont quelque chose de terrifiant : l'eau goutte des murs, les pas résonnent et la lumière éclaire à peine. À chaque étage, des couloirs, donnant sur une sorte de boyau intérieur, cages d?escalier nauséabondes, courant sur toute la longueur de l'immeuble, sur lesquels ouvrent les portes de couleur bleue des appartements. Chacun a son numéro. Certaines portes sont blindées. Partout le vent siffle dans ces espaces ouverts par des portes depuis longtemps défectueuses, ajoutant le froid à la dureté du ciment nu.

27Une épicerie, une boucherie, un café, une sandwicherie, un salon de coiffure, une supérette, un tabac fermé, des cabines de téléphone public : tels sont les services que l'on trouve dans cette cité. À côté des commerces légaux, on repère très aisément l'un des points de vente de drogue du quartier. Deux jeunes se tiennent devant l'entrée, l'un en face de l'autre et un troisième assis sur un scooter et tournant le dos au guidon de l'engin pour discuter avec les revendeurs. Le trafic a lieu à deux pas d?un carrefour et de plusieurs arrêts de bus.

... et business

28La vente (en demi-gros ainsi que le commerce de détail) est principalement le fait de garçons qui ont moins de 25 ans. Ils sont issus, le plus souvent, de familles dont les revenus sont précaires et incertains. Si le revenu ne suffit pas, les moyens d?obtenir le nécessaire à la survie sont très variés : aide sociale, travail au noir mais également vol et trafic de drogue qui forment le système de débrouillardise (Duprez, Kokoreff, 2000). Dans ce quartier, nous avons pu constater une installation quasi généralisée d?une économie parallèle basée notamment sur le commerce des stupéfiants comme palliatif à l'exclusion socio-économique. Le trafic de drogue est présenté comme un effet mécanique de la nécessité économique (Baudelot, Mauger, 1994,370). Ainsi, beaucoup de jeunes s?engagent dans le commerce de stupéfiants simplement parce que c?est un circuit où il est toujours possible de gagner de l'argent. Et, il semblerait que les jeunes (ou une partie des jeunes) des quartiers populaires soient, plus qu?avant, portés par un projet de délinquance professionnelle (Dubet, 1987,146).

29Il est très difficile de dire combien de jeunes sont impliqués dans ce trafic, certainement plusieurs dizaines. Les garçons sont, dès leur plus jeune âge, sollicités par les dealers. Il n?est pas rare de rencontrer un « môme » qui a cessé prématurément d?aller à l'école pour devenir guetteur ou au mieux livreur. Les trafiquants à la tête d?une équipe ont ainsi été amenés à choisir leurs membres parmi les jeunes du quartier. La proximité spatiale dans le choix de nouvelles recrues revêt une importance particulière : la solidarité et le « code de l'honneur » qui lient les habitants entre eux conduiront un jeune à ne divulguer aucune information compromettante sur les dealers, leurs activités... lors d?arrestations. Non seulement les adolescents sont pour la plupart fiables mais on peut également les effrayer assez facilement. Ils n?osent pas se révolter. Ils appréhendent la colère des « anciens » (comme ils les appellent) tandis que la peur de l'uniforme s?estompe (Begag, Delorme, 1994,26).

30

Comme pour signifier l'infidélité (trahison ou carotte, délation ou poucave...) à l'égard d?une équipe, le jeune concerné se voit marquer d?une balafre qui lui traverse toute la joue. Telle est la sanction, le sort, le supplice réservé aux individus considérés comme traîtres. La peine peut être plus conséquente et le prétendu coupable sera tué.
On dit alors qu?il est kané. Un jeune dealer que j?ai pu approcher avait encore les points de suture (150 au total) sur son visage.
Il est demandé à ces jeunes qu?ils soient fidèles à leur entreprise, c?est-à-dire qu?ils se comportent comme n?importe quel employé d?une entreprise commerciale.

III. Dealer pour réussir ou le sens d?une pratique

31L?entrée dans la carrière est motivée par un désir de réussite. C?est précisément le sens que les jeunes des cités donnent à leur pratique. La profession de dealer constitue un mode de vie alternatif et son commerce extrêmement lucratif devient dans les quartiers populaires un mode de vie attrayant pour une jeunesse que l'on dit sans avenir (Dubar, 1987) parce que sans diplôme (le plus souvent).

1. Motivations des dealers

32Les raisons qu?invoquent les dealers pour justifier leur attirance vers le commerce de drogue présentent d?énormes similitudes. Elles font référence à leur situation financière, parfois dramatique, aux manques de moyens qui ne permettent pas l'accès à une vie plus décente. Autrement dit, il s?agit de « dealer pour survivre ».

33

Tu rentres chez toi, tu vois que t?arrives toujours pas à remplir ton frigo, tes parents arrivent pas à payer le gaz et toutes les autres factures. Tu te dis « Putain, y?en a marre de cette vie de chien. Maintenant, faut briller (avoir beaucoup d?argent)» (...) Aucun humain sur terre ne mérite cette vie de chien (John, 19 ans).

34Par exemple, une personne se lancera dans le trafic de drogue pour aider sa famille, pour changer son quotidien et ne plus avoir « à souffrir de la misère ».

35On peut également apprécier le trafic de drogue parce qu?il favorise les relations avec les filles, eu égard à l'image que renvoie le dealer : jeune homme dépensier, roulant dans une voiture de sport...

36

Un jeune dealer est surnommé par son entourage « grosse tête ». Pas particulièrement attirant d?après le sobriquet qui lui a été donné, ce dealer qui est dans le circuit depuis plusieurs années fréquente une jeune fille largement comparable à celles des « magazines ». Elle serait plus attirée par son statut de dealer et son argent, dit-on.

37L?important est donc d?accéder à un statut où l'individu se sent bien et n?a plus à se préoccuper des jours difficiles, du lendemain. Certains dealers rencontrés au cours de cette étude disposent même de tout un vocabulaire qui permet de définir cet état qu?ils recherchent : « peser », « briller »... Ces mots servent à qualifier l'individu, son niveau de vie, la situation particulièrement favorable dans laquelle il se trouve. Par exemple, pour exprimer la situation financière d?un dealer, les jeunes diront qu?il « pèse grave », que « c?est un gros », qu?« il brille »...

2. Rapport existant entre le dealer et sa pratique : la rationalisation

38La notion de rationalisation de la pratique présente un intérêt fondamental car, sans elle, la carrière de dealer ne pourrait pas se développer. En effet, la façon dont la société perçoit le trafic de drogue constitue une source de tension interne pour le dealer. Comment peut-il se livrer à une pratique condamnable ? Il va lui falloir rationaliser sa pratique de manière à pouvoir légitimer son activité. Il existe plusieurs façons de rationaliser sa pratique, qui dépendent de l'environnement duquel est issu le dealer et de ses caractéristiques propres.

Une rationalisation par l'expérience

39

J?vends pas de la mort. Faut pas confondre la pikouz (piqûre ou autrement dit la drogue dure) et les feuilles à rouler (drogue douce). On nous prend la tête pour une barrette mais pas pour une bouteille d?alcool ou un paquet de cigarettes. Y?a plus de mort à cause de l'alcool et du tabac qu?à cause du shit. Dis à l'État d?enlever toutes les cigarettes et l'alcool après on discutera du shit. C?est l'État qui assassine, c?est pas nous. On sait c?qu?on vend. T?es obligé de goûter ta marchandise même si t?es pas un gros fumeur. Si les mecs reviennent acheter... c?est que le shit est bon et c?est bon aussi pour eux. J?leur rends service, j?les tue pas (Fabien,19 ans).

40Le revendeur (comme les autres délinquants d?ailleurs) neutralise l'influence de la loi pour commettre un acte déviant qui, par cette technique, ne l'est plus à ses yeux[9]. Dans le cas présent, le dealer oppose son expérience avec son activité et le discours issu de la société, en tout cas celui qui réprime le trafic de drogue. Au cours de sa carrière, le dealer acquiert une expérience qui lui permet de se faire sa propre opinion sur le deal. Or, cette pratique va lui permettre de critiquer le système répressif existant, d?établir une séparation entre ce qui est dit et ce qui lui semble vrai. Par exemple le discours au terme duquel les dealers vendent et répandent un produit nuisible pour la santé, qui occasionne un relâchement chez le consommateur... n?aura aucune influence sur sa façon de concevoir son activité.

Une rationalisation par rapport au groupe

41Ce type de rationalisation consiste à comparer sa situation avec celles vécues par les autres. Si le dealer est une personne, un cas isolé au sein de la société, le contrôle social aura une influence qui lui sera beaucoup plus difficile à supporter. Mais s?il constate que son entourage se livre à la même pratique, exerce la même activité que lui, alors il pourra rationaliser sa pratique et ainsi faire fi de la « pression qui l'entoure ». Le fait de voir beaucoup de personnes de son entourage, de son milieu, se livrer au commerce illicite va dédramatiser, en quelque sorte, une pratique qui pourrait lui donner le sentiment d?être un membre marginal de la société.

VI. Le modèle « scarface »

1. L?entrée dans la carrière

42Avant la première vente de produits stupéfiants, il est rare que le jeune ait une idée très précise de ce que représente le « deal ». Les adolescents savent que le commerce illicite de drogue existe parce que certains d?entre eux sont confrontés à cette réalité de près ou de loin. Ils peuvent avoir des relations avec des individus (copains, voisins, cousins...), adultes le plus souvent, qui se sont engagés dans cette voie et c?est le plus souvent à travers eux qu?ils évoquent cette pratique. Mis à part la notion d?interdiction et les bénéfices potentiels parfois considérables que génère le trafic, leur connaissance du phénomène reste relativement réduite, limitée.

43

Tu vois les grands du quartier qui roulent dans des bêtes de vagos (voitures) et qui brassent de l'argent sans travailler. La belle vie quoi ! T?apprends que c?est avec le shit qu?ils vivent euh... que les mecs c?est des dealers. Tu cherches à ton tour à trouver du matos pour faire de la tune. Tu commences dans la cage d?escaliers avec les gars de ton immeuble. Tu restes avec eux et tu vois comment ça se passe. Tu sais aussi que tu peux te faire soulever (arrêter) parce que les keufs t?ont grillé (pris en flagrant délit) en train de cramer du bédo (expression pour exprimer la vente de cannabis) ou à cause d?une poucave (délation). Tu sais que tu peux tomber (être emprisonné) mais toi, tu calcules que l'oseille et c?est tout. J?ai vendu ma première barrette au lycée (Kiki, 21 ans).

44Le contexte joue un rôle important dans le rapport plus ou moins étroit qu?un jeune peut avoir avec la drogue en général (même s?il s?agit précisément ici de cannabis). La cité est un lieu où le trafic de drogue évolue, se développe, se banalise et c?est pour cette raison que les jeunes des quartiers populaires se trouvent au contact du produit et de sa vente.

45

J?ai des potes qui vendaient pour des grands après les cours. Ils me racontaient leurs soirées dans le hall, sur la place et l'argent qu?ils gagnaient sans rien faire. Ils m?ont proposé de travailler avec eux parce qu?on se connaissait bien, ils me faisaient confiance et j?ai accepté. Je remplaçais un pote de temps en temps et puis quand t?as de la caillasse (l'argent) dans les mains, t?en veux plus et tu veux pas lâcher le bénéf? (Nono, 16 ans).

46La première idée que l'on se fait du trafic de drogue est directement liée aux discours du groupe des pairs, de l'image qu?il véhicule. La tentation se joue par rapport à eux mais pas uniquement. La présence de drogue telle que le cannabis au sein d?une cité lui confère un « pouvoir d?attraction » sur des jeunes qui souhaitent gagner de l'argent afin de consommer ou d?aider leurs proches. En effet, il est plus aisé de vendre du cannabis, que l'on peut plus facilement dissimuler sur soi qu?une télévision. De surcroît, il s?avère que les fournisseurs de cannabis sont plus nombreux et les livraisons plus fréquentes.

47

La première fois que j?ai « cramé du bédo » (ici, il s?agit de la vente) j?avais 15 ans.
C?était pour m?acheter une paire de tennis. C?était mon premier kif (plaisir). Je pouvais pas demander à mes parents. Mon daron (père) il galère (avoir des difficultés) pour payer les factures alors j?vais pas en plus lui demander de raquer(dépenser) pour des chaussures qui coûtent le prix de la facture d?électricité. J?aurais pu aller les péta (voler) mais laisse tomber, c?est la prise de tête. Tu mates partout pour voir si t?es pas suivi, tu dois enlever la sécurité, planquer les chaussures sur toi... La merde quoi ! Tu deales, tu te fais un billet de 500 et tu vas acheter tes tennis comme tout le monde. Tu passes par la caisse, pas par la sortie de secours ou en courant. J?ai dealé pour un mec de ma tour avant de me mettre à mon compte. On se connaissait bien parce que nos familles se connaissaient. C?était comme un cousin. J?ai tourné un peu avec lui pour reconnaître à l'?il les quantités. Je faisais rien sinon. Il me préparait les commandes qu?il recevait par téléphone et il envoyait ses clients me voir. Tout le monde était réglo, c?est la règle. Les clients me disaient c?est toi le nouveau. Je viens de la part de H... Je sortais la marchandise du sac et le client me donnait l'argent. Le soir, je rentrais chez moi avec 500,1000 francs. Après tu gagnes plus parce que les bénéf?, c?est pour toi.
J?y pensais depuis longtemps à entrer dans le biz (affaires) parce que j?avais des soc? (amis) qui étaient dans le circuit mais j?avais un peu peur. Mais une fois que tu te lances, c?est bon. T?est discret... voilà ! Mais va être discret avec une télé et un magnétoscope (rires) (John, 19 ans).

48À travers ce témoignage, on comprend un peu mieux ce qui pousse un individu à entrer dans la spirale du trafic. Tout d?abord, la notion d?interdiction n?a pas beaucoup de prise sur les jeunes qui se lancent dans le trafic de drogue, on ne la sent pas réellement présente dans l'environnement puisque, même s?il faut se cacher (du moins faire preuve de beaucoup de discrétion), un grand nombre d?individus « dealent » et diffusent, véhiculent un message plaisant sur leur activité, éveillant ainsi un intérêt chez un jeune qui reconnaît les avantages qu?ont les revendeurs à se consacrer au commerce de drogue. L?interdiction n?est donc pas efficace dans la décision d?un individu de s?engager ou non dans la voie du trafic illicite.

Une expérience réussie

49L?expérience se décline suivant deux modes : expérience « réussie » ou « malheureuse ». On pourrait penser qu?une expérience conduisant à un échec soit rédhibitoire pour poursuivre un parcours de dealer mais ce n?est pas toujours vrai.

50

J?étais en bas de ma tour avec mon soc?(partenaire) et on dealait dans le hall jusqu?à 21 heures. Après, c?était une autre équipe qui prenait la relève. On mettait des casquettes noires et des lunettes et il y en avait un de nous deux qui s?avançait pour montrer aux clients qu?on était bien là et qu?ils pouvaient pécho sans problème. Moi, j?étais posté dans le hall. Un client est arrivé, mon soc? l'a laissé passer et il est venu dans le hall. Il voulait pécho un 25 G. Il m?a donné l'oseille et j?suis entré dans le local à ordure, j?ai pris un 25 G qui était déjà coupé, emballé et j?lui ai ramené... tranquille quoi ! On a pris l'habitude de couper à l'avance comme ça tu perds moins de temps et le client s?il sait que tu coupes devant lui, il va te dire « vas-y sers mieux qu?ça, j?suis en chien (situation difficile financièrement) et bla-bla-bla... ». Mon premier client c?était un francton (français). Il m?a dit merci. Sur ma vie, ces mecs ... trop fort... trop polis.
Après tu te demandes si tu fais pas une bonne action (rires). T?attends le prochain client tranquille ! (O.B.one, 24 ans)

51Dans ce cas présent, l'expérience est bien vécue, le contact avec le client a été très bon et la vente s?est très bien déroulée. Le terme « tranquille » exprime la satisfaction, ressentie par le dealer, du bon déroulement de sa transaction. Dès lors que la bonne marche de ses affaires est satisfaisante, on comprend la volonté des dealers de renouveler ce genre d?expérience.

Une expérience négative

52Parfois, le contact avec le client se passe réellement mal mais cela n?empêche pas pour autant, le dealer, de poursuivre son activité car il souhaite, tout comme ses partenaires, arriver à être efficace en vue de tirer des bénéfices importants de son travail. Un jeune dealer se remémorant une transaction loin de son lieu de résidence m?a révélé comment le contact avec le client aurait pu prendre une tournure dramatique.

53

J?étais sur le quai tranquille pour rentrer à la cité pour mes affaires. J?étais parti voir une rate (une amie) dans le 9-3 (département de Seine-Saint-Denis), il fait beau... une bonne journée, t?as vu ! J?étais sapé en? (vêtements de la célèbre marque Lacoste très prisés dans les quartiers populaires par les dealers). Un renoi, genre rasta. Il tremblait comme un camé (toxicomane). Il m?a demandé si j?avais pas un peu de teushi(résine de cannabis). J?ai dit nan et il insistait. Vas-y cousin... on est du même bled. J?ai regardé dans ma banane (sacoche que l'on accroche autour de la taille) pour qu?il me lâche et j?ai trouvé un 25 G. C?était pour un pote et j?ai oublié de lui passer. D?habitude, j?ai jamais de matos sur moi et là. On est allé plus loin et j?ai sorti le matos. Il l'a senti et m?a dit, c?est du bon. Il me sort un billet de 5 keus (50 francs). J?m?éclate et l'lui dit attends... tu fais quoi. J?l'embrouille, j?le tiens par le bras... Il me sort un chlasse (un couteau). J?vois le train qui arrive, j?sors ma gazeusse (bombe lacrymogène) et j?lui en met plein la gueule. J?en ai même reçu. J?suis rentré dégoûté. J?avais trop la rage.
C?est même pas pour le teushi. J?voulais retourner avec mes soc? lui faire exploser la tête. On serait dans la cité, il aurait fini dans une cave le fils de pute (Kiki, 21 ans).

54Après une telle situation, on pourrait penser que le dealer soit tenté de stopper toute son activité, ayant côtoyé de très près le danger engendré par cette rencontre qui devait aboutir à une vente. L?individu en question, au lieu de cela, s?est acheté plusieurs armes pour faire face aux débordements. Depuis, il a toujours une arme à proximité de son point de vente. Cette personne, après avoir « flirté » avec le danger (le risque d?être poignardé) a souhaité, malgré tout, préserver son emploi car elle a la volonté d?arriver à son objectif, à savoir « peser »: c?est-à-dire posséder des revenus importants et vivre plus confortablement.

Apprentissage et techniques liés à la vente de stupéfiants L?acquisition de la technique

55La carrière de revendeur suppose l'acquisition d?un capital de savoir spécifique nécessaire à l'apprentissage du métier. C?est au fil des semaines, demeuré au côté des dealers, au contact des personnes initiées, que le nouveau dealer acquiert les différentes techniques. Ces différentes étapes d?apprentissages sont appréhendées de multiples manières selon les personnes. De façon générale, la découpe du cannabis ne pose pas de problème pour ceux autour desquels l'étude est centrée car ils ont fréquenté, très tôt, les dealers qui habitent le même immeuble, la même rue, le même quartier.

56

J?ai appris avec un dealer de mon quartier. On a découpé un kilo ensemble. Il a sorti un couteau de boucher presque. On a fait chauffer la lame pour couper plus facilement.
Quand la lame est chaude, ça coupe facilement. On a coupé des savonnettes tous les deux pour commencer. Puis des 25 G. Il m?a montré toutes les quantités qui pouvaient se vendre. La barrette, le 12 (grammes), le 25 G, la savonnette. J?ai appris à reconnaître la quantité sans problème. Tu dois pas te planter. Si tu vends le 25 G à 100 francs et tu crois que c?est une barrette, tu fais faillite. À la fin tu compresses le shit pour aplatir les côtés et tu mets le matos dans de l'alu (emballage de tablettes de chocolat par exemple). J?ai appris à reconnaître la bonne qualité : faut la sentir ou la mécra (cramer) «quality street ». Si tu veux te mettre à ton compte, tu dois connaître la bonne came. Y?a des mecs qui coupent le hasch? avec du henné, du pneu (appelé tcherno) (Nono, 16 ans).

57Un autre d?ajouter :

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Quand tu deales, tu dois jamais montrer la marchandise au client s?il t?as pas montré l'argent. Tu peux te faire rotca(carotter, escroquer). T?as vu ! Tu peux le faire fumer sur un joint ou un stick. Tu fais pas de crédit aussi. Il faut être réglo. Tu vends du bon matos, tu carottes pas et les clients reviennent. C?est ça le deal (Kiki, 21 ans).

59Une fois qu?il est familiarisé avec le produit, le dealer peut s?adonner à sa pratique de manière indépendante. Il n?a plus besoin de tuteur et peut exercer son activité comme bon lui semble. Au début, dealer fait peur car on a l'impression que c?est quelque chose de très difficile et que l'on n?y arrivera jamais. Le dealer appréhende le contact avec le client qu?il ne connaît pas forcément et la transaction qui en découle.

S?approvisionner en marchandise

60Les dealers doivent s?approvisionner en marchandise pour pouvoir exercer leur activité et développer leur trafic.

Le dealer indépendant

61Un revendeur indépendant pourra, s?il le souhaite, se procurer directement la marchandise auprès d?un trafiquant. Pour cela, il lui suffit de posséder l'argent nécessaire à l'achat du produit et de sa quantité désirée. C?est une façon de procéder mais qui reste risquée car il ne peut se prémunir contre les aléas du trafic : une inflation ou braquage par exemple. Le dealer en question ne possède aucune garantie de sécurité. Il n?y a pas d?assurance, dans son cas, qui protège le deal de rue et lui permet le remboursement intégral ou partiel de ses pertes. Notons que les revendeurs de notre échantillon ont, en majorité, tous opté pour le travail en équipe.

Le dealer (qui travaille) en équipe

62Seules quelques personnes sont susceptibles de trouver un fournisseur de drogue. Celui qui reçoit régulièrement plusieurs kilos de drogue (le distributeur) bénéficie d?une position privilégiée par rapport aux autres dealers d?un groupe, d?une équipe. Il est la personne qui rend possible le trafic, il possède des contacts, des relations que les autres n?ont pas. Il remplit la fonction de pourvoyeur et distribue une certaine quantité de drogue aux différents dealers. Les quantités sont réparties suivant les besoins des dealers, en fonction de leurs commandes... de ce qu?ils ont vendu.

Dimension spatio-temporelle au début de la carrière

L?espace d?action

63La découverte du trafic de drogue est liée à son propre environnement. L?une des spécificités du trafic local (étudié lors de cette enquête) est qu?il n?est pas réparti sur tout le territoire urbain mais s?inscrit presque exclusivement dans les quartiers populaires. Toutes les personnes rencontrées résidaient dans des quartiers de relégation (Lagrange, 1998). Mais cela ne veut absolument pas dire que le trafic de drogues est uniquement pratiqué dans ces quartiers. Il y est, selon nous, simplement plus répandu. Ces espaces urbains[10] (où se pratique cette activité que nous nommons l'illicite business) constituent, selon la terminologie de Robert Ezra Park (1984), des régions morales.

64Les dealers de la « barre au million » opèrent dans un hall d?immeuble, dans une cage d?escalier ou un appartement. Le lieu dépend des quantités vendues. Plus elles sont élevées, plus la discrétion doit être grande. Ainsi, lorsqu?une vente atteint plusieurs kilos, la stratégie change : le client traite et négocie directement avec le distributeur. C?est ce dernier qui fixera la date et le lieu du rendez-vous. La transaction se déroule, en général, dans une cave, appartement squatté... de la cité pour éviter les guets-apens ou braquage.

65Cette pratique se développe donc dans des endroits situés presque toujours à l'intérieur du lieu de résidence. Le cadre s?y prête, et comme le trafic y est très présent, la probabilité de fréquenter un cousin ou des jeunes du même âge qui dealent est relativement importante.

Fréquence du deal

66Le deal est ciblé dans le temps, c?est-à-dire que des moments bien définis lui sont réservés. Il ne s?agit pas pour les dealers de passer toute sa journée à vendre. Ils n?en ont aucunement l'envie. Un lieu précis et un créneau horaire leur sont réservés et ils doivent s?y soumettre. Ainsi, certains dealers (privilégiés eu égard à leur ancienneté) travailleront dans un appartement la journée et d?autres seront amenés à effectuer des transactions le soir dans un hall d?immeuble mais rarement dans la rue.

67Un roulement est mis en place pour que tout dealer y trouve son compte. La fréquence du deal s?élève à quelques heures par jour. À ce stade de la carrière, la quantité réservée au revendeur reste limitée et le deal s?apparente plus au désir de consommer les nouveautés en matière de vêtements, de sortir avec ses amis.

68Un des signes distinctifs des plus jeunes revendeurs est de rivaliser dans le domaine des chaussures de sport Nike (modèle baptisé « requin »). Plus ils possèdent de paires (le prix variant entre 100 et 200 euros), plus ce sont des revendeurs dont les affaires « marchent bien ». Les distributeurs dont les ventes sont plus importantes (transaction de plusieurs kilos), quant à eux, paradent dans des voitures de luxe (Jaguar XK8 ou type S). Ils sont très visibles dans leurs voitures qu?ils louent pour le week-end. Il est plus aisé de justifier la location d?une « voiture de cérémonie » (pour un mariage par exemple), auprès des autorités de police, que l'achat d?une voiture de luxe. Et ceci, même si le montant de certaines voitures atteignent un montant qui s?élève à plus de 10000 francs le week-end.

69

...Tu deales pour t?acheter quelques affaires, t?as vu. Tu te fais plaisir quoi ! Tu peux entrer dans une boutique sans te dire « Putain, j?voudrais bien pécho (voler) ce blouson ». Tu sors l'argent comme les autres clients. Tu te prends pas la tête avec le vigile.
Tu vas à la caisse et tu paies. Merci... Merci. Après, tu veux plus d?oseille parce que t?en as marre de marcher. Tu veux le dernier scooter alors tu t?arranges pour dealer encore plus et t?as ton scooter. Tu bouges avec une copine parce que t?as de la maille. Tu vis pépère, frère ! (Kiki, 21 ans).

70C?est sur ce socle que va se bâtir la suite de leurs parcours où il semble que la logique qui guide le parcours soit de perpétuer cet état où la vie est bien agréable.

2. L?installation dans la carrière

Une question de milieu

71

? Toi aussi t?as lâché (abandonné) les cours ?
? Après le CM2, laisse tomber l'école (rires). L?école, c?est pérave(inutile) pour nous. On nous envoie tous dans le même lycée. Les profs te calculent pas. Ça discute nesbi (affaires), embrouille (querelle) de cité, de keufs... ça deale dans les couloirs. Les cours laisse tomber. Autant rester à la cité et se faire de l'oseille.
? Un dealer ça touche mieux (gagne plus) qu?un prof, lance Nono (16 ans).
? J?ai traîné avec les dealers de ma tour et puis on m?a proposé de bosser avec eux. J?vais pas te mentir, j?lai choisi. Tu sais que tu peux brasser beaucoup d?argent et tu sais aussi que les keufs peuvent débarquer chez toi à 5 heures du matin. Tu sais tout ça mais voilà quoi ! Les mecs... ils comprennent pas qu?ici t?as pas trop le choix.
Les keufs, ils le savent bien sinon y?aurait pas tout ça. C?est le shit qui tient la cité.
Sans le shit, la cité elle tombe. Et après... on va vivre comment ? (Fabien, 19 ans).

72Cet extrait montre bien que le choix de cette personne consiste à s?intégrer dans le milieu qui lui plaît (pour tel ou tel motif) et, dans ce milieu, le trafic jouit d?une place importante, le trafiquant d?une haute considération. Le choix de l'individu est tout à fait réfléchi. Il reconnaît les risques mais les avantages paraissent supérieurs aux inconvénients. Si cette entreprise n?apparaît pas aussi vaine que ridicule, c?est qu?elle a dû être « méditée ». Il est néanmoins difficile de mesurer ce calcul, de chiffrer le montant quotidien des recettes des dealers car il est variable selon les individus. Un revendeur m?a révélé que le montant de ses gains pouvaient s?élever jusqu?à 1300 francs par semaine.

73

? Tu vends toute la journée ?
? T?es fou. Le matin, j?dors. L?après midi, j?vais chercher le matos... en fait ça dépend ce que j?ai vendu avant. Bon, j?vais au local, j?dépose une partie de l'argent et j?garde mon bénéf. On m?donne du bédo pour le cramer. J?le coupe, j?prépare tous ça quoi ! Je sais qu?aujourd?hui, j?ai rendez-vous avec mon soc?(ami), qui veut une sav?(250 grammes), un autre un 25 G... j?leur prépare ça. Le reste, c?est des 25 G aussi. On s?prend pas la tête avec les barrettes. Dans la cité, y?a que les petits vraiment qui vendent des barrettes (John, 19 ans).

74Plus loin dans l'entretien, cette personne me dira que ce sont les soirs de week-end qu?ont lieu les ventes les plus fructueuses, que les revendeurs font les meilleurs résultats.

75

On voit des mecs arriver de partout. Tu les as jamais vus mais ils te connaissent. Les rabatteurs s?prennent même pas la tête. Les mecs savent que tout le monde deale dans la cité. Ils vont n?importe où. Dès que t?as tout vendu, tu dis au client, va voir le mec à côté de la tour ou monte au premier si tu veux pécho en gros (John, 19 ans).

Des conditions matérielles plus favorables

76Grâce aux transactions réalisées, au deal, le niveau de vie des personnes interrogées augmente très rapidement. Ils acquièrent une indépendance financière et ainsi peuvent consacrer leurs dépenses à divers achats, aux loisirs mais également au foyer. En effet, une part importante de leur budget est utilisée pour paiement du loyer, des factures. Durant cette enquête, j?ai pu remarquer les bonnes relations qu?entretenait le gardien du square (qui réceptionne les loyers) de la « barre au million » et les parents des jeunes. Cela est en partie dû au fait que ces familles dont les revenus sont modestes, dépassant à peine, pour certaines d?entre elles, le seuil de pauvreté, n?ont aucun retard dans le paiement de leurs loyers (information divulguée par le fils du gardien qui est aussi complice de nombreux dealers). On comprend ainsi que, lorsque le deal permet d?améliorer la qualité de vie de ces jeunes et leurs familles, il devient très difficile de les convaincre d?abandonner ce commerce.

Un nouveau rapport au deal

77Connaissant le produit, maîtrisant les techniques liées au deal, le revendeur passe maintenant au stade où il va augmenter sa quantité de marchandise.

78

... Si tu veux peser t?as pas le choix. Il te faut plus de shit et tu dois dealer encore plus.
C?est le seul moyen de réussir. Il faut que ton affaire roule bien pour que les gros (trafiquants importants) te fassent confiance. Tu dois avoir plus de clients, sortir de ton quartier s?il le faut, aller voir ce qui se passe ailleurs... Tu penses qu?à faire du blé parce que t?as compris que pour « Rouler en Merco(Mercedes), faut vendre des kilos » (O.B. one, 24 ans).

79La volonté de posséder des revenus encore plus importants semble encore être à l'origine de l'augmentation des quantités de marchandise. En effet, comme les expériences précédentes ont été positives, les ventes satisfaisantes pour le revendeur, il va vouloir déterminer par lui-même la quantité de marchandise qu?il recevra de la part de son distributeur ainsi que ses heures de travail. La nature de l'intérêt pour le trafic va donc considérablement évoluer depuis les premiers temps de la vente. Corroborant cette idée, un nouveau comportement se développe chez un certain nombre de revendeurs : la professionnalisation.

L?installation dans l'habitude

80La vision de la réussite développée par le revendeur devient de plus en plus marquée par le commerce illicite. Persuadé que sans le trafic de drogue, il ne serait pas possible, pour lui, d?avoir une vie plus ou moins confortable, le revendeur le considère comme indispensable et s?y consacre pleinement. Cette façon de penser est présente chez tous les revendeurs qui la diffusent chez les plus jeunes, revendeurs potentiels. Dès lors que cette idée selon laquelle la clef de la réussite (pour ces jeunes de ce quartier populaire) se trouve dans le trafic de drogue, est approuvée par un nombre important d?adeptes, son poids auprès des autres jeunes devient considérable. C?est ainsi que la tentation d?entrer dans le trafic de drogue se produit dès qu?un jeune désire quelque chose dont il sait qu?elle lui est inaccessible, par son prix ou, autre exemple, dans le cas où sa famille se trouverait dans une situation délicate financièrement. Ce commerce illicite apparaît comme un moyen d?accéder plus rapidement à ses envies ou de changer le quotidien sombre de sa famille.

81La place prise par le trafic de drogue dans la vie de l'individu va alors grandissante. L?omniprésence du deal fait que celui-ci se décline sous le mode de la banalité. Il fait partie intégrante du quotidien de ces jeunes, s?est instauré dans leur vie, pour finalement devenir habituel.

Le deal : un cercle vicieux

82Devenu quotidien et routinier, le trafic de drogue va générer un cercle vicieux qui maintient le dealer dans sa pratique. Le dealer considère comme indispensable son activité et réalise des ventes dès qu?une opportunité se présente à lui (et dès que l'endroit s?y prête). Aller voir des amis, de la famille dans une autre ville ne pourra plus se faire sans l'idée de conclure une nouvelle affaire, d?élargir sa clientèle (qui peut se réaliser par le biais de l'interconnaissance).

De la gestion de sa consommation

83La notion de gestion revêt une importance particulière dans le cadre du commerce illicite, car c?est elle qui permet d?affirmer si un dealer est professionnel ou non.

84Si t?as kiffé Scarface comme tous les gamins des cités alors t?as retenu ce qu?il dit : « Ne sois jamais dépendant de ta propre marchandise ». [Les dealers sont unanimes pour présenter cet enseignement comme l'un des fondements du succès du film. Et ce, même s?il s?agit, ici de résine de cannabis et non pas de drogues dures]. C?est pour ça que tu vois moins de dealers qui consomment de la drogue. Les dealers qui touchent à leur matos (marchandise) font pas beaucoup d?oseille (Kiki, 21 ans).

85L?intronisation dans le trafic de drogue nécessite effectivement l'adoption d?un type de comportement précis où la consommation doit être contrôlée. Cette professionnalisation du trafic indique que cette activité est de moins en moins pratiquée par des consommateurs. Le dealer effectue un choix car deux solutions s?offrent à lui : soit il est consommateur et doit s?attendre à une réduction de ses revenus ou, au pire, à l'arrêt de son activité car il n?est pas ou peu rentable; soit il ne consomme pas du tout de drogue ou très peu (il parvient à gérer convenablement sa consommation) et se concentre uniquement sur ses ventes afin de réaliser du profit. Dans ce cas précis, la personne en question semble ne pas connaître de difficulté quant à la gestion de sa marchandise. On sent qu?il dispose d?un certain recul par rapport au produit qu?il vend et cela lui permet sans doute d?être plus efficace.

Conclusion

86Les jeunes appartenant à ce que nous appelons la « génération Scarface » résident dans des quartiers pauvres où le chômage est aussi élevé que les revenus sont bas. Exclus le plus souvent des embauches décentes, issus de l'immigration pour la plupart, ils refusent de participer à l'économie légale qui offrent de très bas salaires, le plus souvent dans des conditions de travail pénibles. Ces jeunes souhaitent une autre vie que celle de leurs pères identifiés à une situation ouvrière et à une condition humiliante (Dubet, Lapeyronnie, 1992,141). N?acceptant pas les emplois non qualifiés, insalubres, ils choisissent de s?intégrer par la marge. Notre thèse est celle-ci : lorsque les jeunes sont exclus économiquement et socialement, ils sont amenés à s?intégrer par l'exclusion. Il est toutefois paradoxal que les valeurs dominantes de la société (argent, profit, consommation) restent, toutefois, leur principal repère. Ils vont donc développer parfois un trafic structuré qui incarne pour eux la réussite et une modalité d?intégration par la voie de la consommation. C?est ce qui explique leurs dépenses parfois excessives et ostentatoires, leurs habits coûteux et tout le luxe tapageur du dealer à succès. Que des plus jeunes prennent ensuite la relève et tombent à leur tour dans l'illégalité, n?a alors rien de surprenant.

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Mots-clés éditeurs : CARRIÈRES, DROGUE, QUARTIERS PAUVRES, TRAFIC

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https://doi.org/10.3917/ds.281.0115