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Article de revue

La gestion des forêts de vénerie au XVIIe siècle

Pages 17 à 27

Citer cet article


  • Buridant, J.
(2005). La gestion des forêts de vénerie au XVIIe siècle. Dix-septième siècle, 226(1), 17-27. https://doi.org/10.3917/dss.051.0017.

  • Buridant, Jérôme.
« La gestion des forêts de vénerie au XVIIe siècle ». Dix-septième siècle, 2005/1 n° 226, 2005. p.17-27. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2005-1-page-17?lang=fr.

  • BURIDANT, Jérôme,
2005. La gestion des forêts de vénerie au XVIIe siècle. Dix-septième siècle, 2005/1 n° 226, p.17-27. DOI : 10.3917/dss.051.0017. URL : https://shs.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2005-1-page-17?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dss.051.0017


Notes

  • [1]
    Jourdan, Decrusy, Isambert, Recueil des anciennes lois françaises depuis l’an 420 jusqu’à la révolution de 1789, Paris, Plon, s.d., t. XVIII, p. 295-297 (Ordonnance de 1669, titre XXX, « Des chasses ») ; Philippe Salvadori, La chasse sous l’Ancien Régime, Paris, Fayard, 1996, p. 15-23.
  • [2]
    Olivier de Serres, Le théâtre d’agriculture et mesnage des champs, Paris, Jamet Metayer, 1600 ; rééd. Paris, Actes Sud, 2001, p. 1443-1444 ; Robert de Salnove tient un discours fort proche, en précisant que « la chasse est un si noble exercice, qu’il est presque le seul où les princes s’adonnent comme à l’apprentissage de la guerre (...). Les roys mesmes sont également jaloux des droicts & des ordres de la chasse & de la guerre ; & comme il s’y rencontre de la peine & du plaisir, ils en jugent absolument l’exercice royal » (Robert de Salnove, La vénerie royale, 1re éd., Paris, 1655 ; rééd., Paris, Antoine de Sommaville, 1665, préface).
  • [3]
    Gérard Tendron, La forêt de Fontainebleau : de l’écologie à la sylviculture, Paris, ONF, 1983, p. 21.
  • [4]
    Musée Condé (Chantilly), 1 B 1.
  • [5]
    Philippe Salvadori, op. cit., p. 15-36.
  • [6]
    Nicole Garnier-Pelle, André Le Nôtre (1613-1700) et les jardins de Chantilly, Paris, Somogy, 2000, p. 22-26.
  • [7]
    Vincent Maroteaux, Versailles, le Roi et son domaine, Paris, Picard, 2000, p. 66-72 et 110-126.
  • [8]
    Gaston Phébus, Phébus des déduiz de la chasse des bestes sauvages et des oyseaux de proye, Paris, Antoine Vérard, s.d. (ca. 1507) ; Jacques du Fouilloux, La vénerie, Poitiers, Bouchetz Frères, 1561.
  • [9]
    Philippe Salvadori, op. cit., p. 113-132.
  • [10]
    Robert de Salnove, op. cit., p. 122.
  • [11]
    Jacques du Fouilloux, op. cit., p. 5-56 ; Goury de Champgrand, Traité de vénerie et de chasses, Paris, Moutard, 1776, p. 34-50 ; Nicolas de Bonnefons, Traité de chasse, de la vénerie et fauconnerie, Paris, Charles de Sercy, 1681 ; Noël Chomel, Dictionnaire œconomique, contenant divers moyens d’augmenter son bien et de conserver sa santé, Paris, Ganeau, 1760, t. I, p. 1339-1354 ; Louis Liger, Amusemens de la campagne, ou nouvelles ruses innocentes, qui enseignent la manière de prendre aux pièges toutes sortes d’oiseaux et de bêtes à quatre pieds, Paris, Saugrain, 1753, p. 180-229.
  • [12]
    Robert de Salnove, op. cit., 1655.
  • [13]
    Pierre Dan, Le trésor des merveilles de la maison royale de Fontainebleau, Paris, Sébastien Cramoisy, 1642, p. 184, cité par Marie-Hélène Bénetière, Jardin : vocabulaire typologique et technique, Paris, Monum, 2000, p. 115.
  • [14]
    Robert de Salnove, op. cit., p. 130-131.
  • [15]
    Vincent Maroteaux, op. cit., p. 113-126.
  • [16]
    Jean Errard de Bar-le-Duc, La fortification réduicte en art et demonstrée, 1600 ; Blaise de Pagan, Traité des fortifications ; Vauban, Traité de l’attaque des places, 1706.
  • [17]
    Vauban, « Traité de la culture des forêts » (Fontainebleau, 1701), dans Oisivetés de M. de Vauban, Paris, J. Corréard, 1843, t. II, p. 59-81.
  • [18]
    Dézallier d’Argenville, La théorie et pratique du jardinage, Paris, 1709 ; rééd. Paris, Jean Mariette, 1732 ; Thierry Mariage, L’univers de Le Nostre, Bruxelles, Pierre Mardaga, 1990, p. 39-62.
  • [19]
    Charles Estienne, Jean Liébault, L’agriculture et maison rustique, Paris, Jacques Dupuis, 1564 ; Olivier de Serres, op. cit. ; Louis Liger, La nouvelle maison rustique, 1re éd., Paris, 1700 ; rééd. Paris, Saugrain, 1740 ; id., Dictionnaire pratique du bon ménager de campagne et de ville, Paris, Pierre Ribon, 1715.
  • [20]
    Arch. dép. Aisne B 3729-3739, J 1715 (réformation de la forêt de Retz, 1672) ; René Collery, « Évolution de la forêt de Retz à travers les âges », Mémoires de la Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie de l’Aisne, t. IX, 1963, p. 152-179.
  • [21]
    Musée Condé (Chantilly), 81 Q 13 (Nicolas Lallemant, Plan de la forest de Chantilly, 1673) ; 1 B 27 ; G. Macon, Historique du domaine forestier de Chantilly, t. I, Forêts de Chantilly et de Pontarmé, Senlis, Eugène Dufresne, 1905.
  • [22]
    Robert de Salnove, op. cit., p. 340-342.
  • [23]
    Vincent Maroteaux, op. cit., p. 178-186.
  • [24]
    Robert de Salnove, op. cit., p. 15.
  • [25]
    Louis Liger, La nouvelle maison rustique, op. cit., p. 718.
  • [26]
    Gérard Tendron, op. cit., p. 21-28.

1Si la pratique de la chasse est généralement attachée à la seigneurie, alors que le port d’armes est privilège de la noblesse, l’activité cynégétique reste un marqueur social essentiel dans la France moderne [1]. Rattaché presque exclusivement au second ordre, ce plaisir est présenté dans tous les traités comme une école de vie. Comme le précise Olivier de Serres à l’aube du XVIIe siècle, la chasse offre « un vrai apprentissage de la guerre, pour la conformité qu’il y a entre ces deux exercices : et par conséquent, propre à faire service au roi, et à la patrie ». Mais que l’on ne s’y trompe pas, il existe des chasses de prestige et des chasses sans grandeur, les premières réservées aux grands et les autres abandonnées aux simples gentilshommes. Toutes les chasses ne se valent pas : il faut « faire entendre au gentil-homme qu’il y a une chasse pour lui, et une autre pour le grand Seigneur, afin qu’il ne se mesconte. La chasse aux cerfs, biches, daims, sangliers, loups, et en général de toutes bestes rousses et noires, n’appartient qu’aux rois, princes, et grands seigneurs [...]. Il n’est pourtant hors de propos, qu’ayant, le gentil-homme, des forests nourrissans et retrayans telles grosses bestes, qu’il n’y chasse quelques-fois : mais ce sera en compaignie de ses voisins et amis, desquels se fera assemblée selon les occurrences du temps et autres occasions, meslans ensemble leurs attirails, de chiens, de chevaux, de rets, panneaux, toiles, bources, cordages, espieux, arquebuses, arbalestes, trompes, tenailles, et autres choses nécessaires, afin d’en composer un suffisant à l’entreprinse. Et pour son particulier ordinaire, se contentera du nombre des chiens, oiseaux, chevaux, valets, meubles et engins requis à lui entretenir ce passe-temps, dont il fera estat, le dressant et limitant à la portée de son bien, où il regardera plus, qu’à son plaisir » [2]. Le prince peut certes, parfois, s’acoquiner à chasser aux toiles ou à s’exercer au tir, il n’en reste pas moins que le vautrait, c’est-à-dire la chasse à courre du sanglier, et plus encore la vénerie, consacrée au cerf, lui sont plus spécialement dévolues. Comme le précise l’adage « sanglier, barbier ; cerf, bière », bête noire et bête fauve figurent parmi les gibiers les plus dangereux, réservés par nature à l’élite. Les fastes déployés à l’occasion de leur poursuite, la magnificence des équipages, en rapport avec le train de vie des cours, font de ces chasses des arts à part entière, privilèges de l’aristocratie.

2La vénerie, spécialement, ne s’exerce pas en tout lieu. Inféodé aux biotopes forestiers, le cerf ne peut être couru que dans de vastes massifs. On sait que l’exercice de la chasse par la plupart des rois de France a contribué depuis la fin de l’époque médiévale au maintien des grandes forêts d’Île-de-France, dans des périodes où la couverture sylvestre se réduisait comme peau de chagrin. Plus encore, la chasse et la vénerie en particulier conduisent à un véritable façonnement des milieux forestiers, du fait des aménagements tout autant que de la pression du gibier.

DES ESPACES ORGANISÉS POUR LA CHASSE

3Déjà initié au XVIe siècle, un grand mouvement d’appropriation de terres aux statuts différents, souvent très morcelées, s’exprime au XVIIe siècle aux marges des forêts, conduisant à la création de vastes domaines de chasse d’un seul tenant. À la reprise de terrains usagers s’ajoutent alors de longues et laborieuses séries d’échanges et de rachats de terres privées, qui conduisent à des mutations foncières de grande ampleur. Elles sont suivies de transformations des prés, terres de cultures, terres vaines et vagues, marécages et bois, en véritables forêts de chasse. Les exemples sont multiples. La forêt de Fontainebleau, diminuée par les aliénations du bas Moyen Âge, double déjà presque sa surface sous François Ier, et continue d’être augmentée par Louis XIV et Louis XV, pour atteindre 14 242 ha en 1716, puis 15 527 ha en 1754 [3]. Reprise par le prince de Condé à l’occasion de sa réhabilitation et de son retour dans le royaume (1659), la forêt de Chantilly fait l’objet de soins comparables dès 1662, dépassant 6 300 ha à la fin du siècle [4]. Ces augmentations ne sont pas seulement à mettre au compte de la puissance ou de la mégalomanie des propriétaires, mais sont effectivement une nécessité cynégétique. Alors que le domaine vital du lièvre s’étend sur près de 300 ha, que celui du chevreuil avoisine 2 à 3 000 ha, celui du cerf exige près de 10 000 ha. La vénerie est consommatrice d’espace et la conquête de terres est une nécessité.

4En dessous de ce seuil, la conservation du gibier induit la nécessité d’enclore, soit par des murs de pierre, soit par des sauts de loup, ne serait-ce que pour que les animaux ne s’enfuient pas chez le voisin. L’intérêt de la clôture s’explique aussi, dans les domaines privés, par le souhait de s’affranchir des contraintes juridiques. En droit commun, la chasse est en effet fortement réglementée. Son exercice est limité dans le temps, généralement interdit des blés en tuyaux aux vendanges, à la fois pour limiter les dégâts aux cultures et pour favoriser la reproduction du gibier. Il reste surtout impossible dans le ressort des capitaineries royales, juridictions spécialisées dans les affaires de chasse, pour la protection des plaisirs du roi. Dans leur ressort, seul le souverain et les officiers de la capitainerie se réservent la possibilité de prendre du gibier, ce droit étant retiré aux seigneurs, mêmes hauts justiciers, ainsi qu’aux grands louvetiers. La première capitainerie, créée à Fontainebleau en 1534, est suivie de nombreuses autres créations, 39 capitaineries s’étendant en 1689 du Beauvaisis au Lyonnais. La plus connue, celle de la Varenne du Louvre, a au surcroît juridiction sur la chasse au cerf dans l’ensemble du royaume [5]. Mais si ces contraintes juridiques s’expriment totalement à l’extérieur, elles cessent à l’abri de la clôture du parc. Alors que le gibier est res nullius en pleine forêt, sa prise illicite s’apparentant à du braconnage, les animaux d’un parc sont considérés comme la propriété exclusive du maître des lieux, qui peut y chasser quand et comme il l’entend. Le XVIIe siècle voit alors la création d’une cinquantaine de grands parcs, souvent chassés, dans toute l’Île-de-France, par exemple à Meudon par Abel Servien (1656), Vaux-le-Vicomte par Nicolas Fouquet (1660-1661), Chantilly par Condé (1662), ou Dampierre par le duc de Chevreuse (1682), pour ne citer que les plus connus, au point que Louis Liger puisse constater, en 1700, qu’ « on ne voit à présent presque aucune terre un peu considérable qui n’ait son parc ». Il va de soi que seuls de très grands parcs ont pu permettre de véritables chasses à courre. Le grand parc de Chantilly (environ 700 ha), fruit de la récupération entre 1662 et 1668 des terres villageoises de Vineuil, des droits d’usages d’Aspremont et Saint-Firmin, ainsi que de terres en censive, ne pouvait guère permettre l’exercice d’une véritable vénerie, même planté de nombreuses remises à gibier : on devait donc à la rigueur y pratiquer la course du gibier, ou la chasse au tir [6]. Les domaines de Meudon (environ 755 ha) et de Vaux (environ 500 ha), présentaient les mêmes contraintes. Les grands parcs royaux, par contre, étaient dès l’origine conçus comme des espaces de vénerie. Le parc de Chambord, clôturé dès 1534 par un mur de 32 km de long, avoisine déjà 5 400 ha. À partir du territoire de chasse étroit et morcelé hérité de son père, Louis XIV se taille à Versailles un domaine bien plus gigantesque, qui de près de 700 ha en 1662 dépasse plus de 8 000 ha en 1683, clos par une enceinte de plus de 40 km, ouverte de loin en loin par 24 portes gardées. Non loin, la forêt de Marly atteint déjà près de 1 700 ha [7].

5Le noble exercice de la vénerie naîtrait à la Renaissance, entre le livre De la chasse du comte de Foix Gaston Phébus (ca. 1507) et le traité sur La vénerie de Jacques Du Fouilloux (1561) [8]. Fixées dès le milieu du XVIe siècle, ses règles n’évoluent plus jusqu’à aujourd’hui, si ce n’est sur quelques détails. La chasse n’est pas un plaisir désordonné, un simple exutoire de la violence, mais un temps qui a ses codes et son éthique particulière, un exercice dont les règles s’inscrivent aussi dans l’espace [9]. Les grandes étapes de la chasse du cerf sont bien connues. De bon matin commence la quête des veneurs et des valets de limiers. Ils se partagent différents cantons de la forêt et vont, seuls ou par deux, observer les traces du gibier. Ils font le pas, observent les fumées, c’est-à-dire les excréments du gibier, relèvent les marques laissées sur les arbres. Tous ces indices, minutieusement recueillis, permettent d’identifier l’animal, de spéculer sur sa taille et son âge pour débusquer le « grand cerf », Robert de Salnove précisant aux chasseurs, dans son Traité de vénerie, qu’ « il faut par les formes & connoissances du pied & des fumées que vous iugiez s’il est jeune Cerf, Cerf de dix cors ieunement, ou Cerf de dix cors (...) : & si c’est un Cerf courable ou non » [10]. Ses voies sont alors matérialisées par tout un ensemble de brisées, basses, hautes ou fausses, qui obéissent à code complexe. Après le rapport des veneurs et le choix de l’animal à suivre peut commencer le laisser courre. La réussite de la poursuite repose sur une occupation maximale du territoire, en organisant de bons relais le long des itinéraires de fuite probables. On sépare généralement les chiens en plusieurs meutes, appelées « meute », « vieille meute » et « six chiens », les chiens les plus vigoureux étant découplés avant les plus âgés. Cette poursuite est loin d’être simple. Parfois, le cerf donne le change en lançant les chiens sur les pistes d’un autre animal. Tantôt, il fait un hourvari, revenant à son point de départ pour mettre les chiens en défaut. Usé par la course, aux abois, la bête traquée est enfin servie à l’arme blanche, avant la curée offerte aux chiens [11]. Toutes ces étapes, rigoureusement codifiées, nécessitent une gestion de l’espace très bien rôdée. Cette utilisation des territoires de chasse est présentée avec une très grande précision dans La vénerie royale de Robert de Salnove, qui détaille pour chaque forêt chassée par le roi le logement des chiens, l’assemblée des chasseurs, les lieux des quêtes, le laisser courre, les relais et les resuites [12]...

6Ces nécessités expliquent l’organisation très spécifique des grandes forêts de vénerie. De grandes laies sont ménagées pour faciliter la circulation des chevaux comme celle des voitures des suivants. La densité de leur chevelu permet un cloisonnement de l’espace, qui facilite le repérage et la quête des veneurs. Mais l’élément le plus caractéristique reste le plan stellaire, bien différent des plans en damier des forêts de production. Les carrefours dits « en étoile » présentent plus de quatre branches rayonnant dans toutes les directions, ceux dits « en demi-étoile » offrant plus de trois branches rayonnant à 180o. Il est parfois possible qu’au terme de « carrefour en étoile » puisse aussi se substituer la simple appellation d’ « étoile » [13]. Disposés sur des points hauts, souvent appelés « puis » ou « puy », du latin podium (éminence), ces principaux carrefours permettent d’observer la traversée du gibier, éventuellement pour ménager un spectacle en permettant de suivre la chasse à ceux qui n’y participent pas directement, mais surtout pour lancer au bon moment les relais, placés généralement aux marges du dispositif. Celui à qui « l’on donne la conduite des relais » doit alors :

Après avoir placé son relais, s’avancer cinq ou six cens pas, le long de la route où il sera, pour se tirer du bruit, & avoir cet avantage, pour voir passer le Cerf & entendre plus facilement la chasse, & si-tost qu’il sera passé, qu’il aille au lieu où il l’aura vu traverser la route, pour y ietter deux ou trois brisées sur les voyes, & que s’il a le temps de mettre pied à terre, pour revoir les fuites du Cerf, il en considère la forme & les connoissances, afin de dire aux Picqueurs qui seront à la queuë des chiens : comme aussi la hauteut (sic) & grosseur de corsage, le pelage & les connoissances qu’il aura remarquées à le teste, afin que par là ils puissent iuger si c’est le Cerf de la Meute, & l’ayant reconneu pour tel & qu’il soit seul, il peut faire donner son relais, après que les premiers chiens qui chassent, seront passés. [14]

7La seconde moitié du XVIIe siècle tout comme la première moitié du siècle suivant sont à cet égard marqués par une véritable fièvre de percement. Pour exemple, la forêt de Compiègne, encore appelée « forêt de Cuise » ou « forêt de Cuise-lez-Compiègne », fait l’objet d’un réaménagement complet entre 1673 et 1773. Le roi Louis XIV effectue 75 séjours jusque 1698, généralement à la fin de l’hiver et au début du printemps, souvent à l’occasion des revues des troupes stationnées aux frontières. Les séjours royaux ne reprennent, avec Louis XV, qu’entre 1728 et 1773, son successeur ne revenant quant à lui qu’une seule fois, à titre privé. Le principal aménagement du massif est effectué en 1673 par Barillon d’Amoncourt, lors de la période de grande réformation des forêts royales. La principale perspective à partir de la ville, héritée du XVIe siècle, s’étend sur la route du Moulin, en prolongement de l’hôtel de ville, la perspective des Beaux-Monts n’étant ouverte que sous le Second Empire. Le percement de 54 nouvelles laies est organisé à partir de grands carrefours en étoile comme celui du Puis du Roi, base du Grand Octogone, ou le Puis de la Michelette. Louis XV parachèvera ces travaux en ouvrant le Petit Octogone et en améliorant considérablement la desserte par le percement de routes adjacentes, comme le « Chemin neuf ». Un exemple tout aussi significatif peut être apporté par celui de la forêt de Marly, réunie au domaine à partir du règne effectif de Louis XIV, mais seulement réaménagée après la paix de Nimègue (1678). À partir d’un espace formé de bois, de prés et de marais, le souverain bâtit un territoire de chasse presque exclusivement dévolu à la vénerie, sillonné de 270 km de routes et d’allées, jalonné d’une série de carrefours en étoile, organisé par l’axe de la Route royale, d’est en ouest. Les allées sont formées d’arbres taillés sur 4 à 5 m de haut, dont les cimes se rejoignent en berceau [15].

8Ce type de plan est à replacer dans un mouvement plus général, propre à l’époque. Il est directement le fruit des progrès de la géométrie, engagés dès la Renaissance et considérablement accélérés au XVIIe siècle. L’arpentage forestier profite ainsi d’une évolution de son instrumentation. Au XVIe siècle est déjà utilisée l’alidade à pinnules, instrument originaire du monde arabe, constitué d’un cercle gradué muni de réticules de visée. Lui succèdent le graphomètre à pinnules, inventé par le Français Philippe Danfrie en 1597, puis le graphomètre à lunette, mis au point en 1667 par Jean Picard. Ce graphomètre peut être ensuite augmenté d’une aiguille aimantée, pour former une boussole forestière. Ces instruments déjà complexes servent à la fois à lever des plans de plus en plus précis, et à asseoir sur le terrain des structures parfaites. Ce sont des appareils du même type qui sont utilisés, sur une autre échelle, par les savants de l’Académie des sciences comme Jean Picard et Jean-Dominique Cassini, pour leurs premiers travaux de triangulation. Un parallèle peut être aussi fait avec l’art des fortifications. Au XVIIe siècle s’affirme nettement une école française, avec Jean Errard de Bar-le-Duc (1554-1610), Blaise de Pagan (1607-1665) et Sébastien Le Prestre de Vauban (1633-1707) [16]. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas totalement un hasard si Vauban est aussi un excellent connaisseur en sylviculture, auteur d’un Traité sur les forêts en 1701 [17]. Dans tous les cas, des notions comme la réduction des angles morts, les angles de site, les axes de tir, les glacis, pénètrent progressivement dans les aménagements. Une parenté peut être naturellement aussi trouvée dans l’art des jardins. Avec les travaux de Le Nôtre et Dézallier d’Argenville, ce sont des méthodes d’assiette et des structures proches qui sont mises en place, à des échelles différentes, dans les jardins et dans les petits parcs [18]. Les notions de perspective, de point de vue, de dynamique, ont nécessairement leur place en forêt comme au jardin...

UNE GESTION SPÉCIFIQUE DES COUVERTS

9Les transformations des espaces forestiers ne se limitent pas, loin s’en faut, au percement de grandes voies de circulation. La cynégétique conduit en effet à de véritables aménagements, au sens originel du terme. Ce mot, apparu au XVIIe siècle, est issu de l’ancien français « mesnaige » ou « mesnage », qui désigne la gestion domestique, dans une maison ou un domaine. Jusqu’au XVIIIe siècle, l’aménagement reste exclusivement une opération forestière, le terme désignant l’ensemble des opérations planifiant la gestion : organisation des coupes, sélection des réserves, définition des rotations, etc. Il passe ensuite au monde maritime (aménager un navire) pour s’appliquer, très tardivement, à l’aménagement du territoire. Les règles de gestion des domaines de chasse sont apportées avec détail dans tous les traités d’économie rurale, à partir du XVIe siècle : L’agriculture et maison rustique de Charles Estienne et Jean Liébault (1564), le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs d’Olivier de Serres (1600), comme La nouvelle maison rustique de Louis Liger (1700) [19]. Pour la chasse à courre, il est idéal de disposer d’une haute futaie, structure qui facilite la poursuite du gibier et permet de belles chevauchées. Une part importante des grandes forêts de vénerie est donc généralement traitée en futaie pleine, avec de très longues révolutions. En forêt de Retz, par exemple, le premier règlement d’exploitation, en 1573, avait fixé les coupes à 100 arpents par an (environ 51 ha) pour des bois âgés de près de 225 ans. Les contraintes des guerres, le relâchement dans l’exécution des règlements, avaient pourtant conduit à une certaine anarchie. Passé en 1630 à l’apanage de la maison d’Orléans, le massif fait l’objet d’un nouvel aménagement en 1672, exécuté par Pierre Lallemant de l’Estrée. La forêt est décrite comme « la plus noble et la mieux plantée du royaume », et l’on remarque que « les chênes et surtout les hêtres sont presque tous de belle venue et forment une haute futaie de plus de 150 ans, la plus belle qui soit en aucune forêt du royaume ». Les révolutions sont alors fixées à un siècle et demi, entraînant la coupe de 150 arpents par an (environ 76 ha) [20].

10Mais la haute futaie est un milieu très pauvre, qui ne peut accueillir de grandes densités d’animaux. On conseille donc de l’enrichir de « fruitiers », c’est-à-dire d’arbres portant fruits comme le chêne, le hêtre, le châtaignier, le pommier et le poirier sauvages, ainsi que le merisier. C’est ce que fait, par exemple, le prince de Condé, qui fait planter entre 1663 et 1664 plus de 13 000 pieds d’arbres dans son parc et sa forêt, principalement des châtaigniers, des merisiers et des noyers, en complément d’ormes et de tilleuls. Le gibier ayant du mal à s’adapter à un seul type de couvert, il faut surtout veiller à lui ménager un environnement diversifié. Les taillis, recépés à intervalles réguliers, généralement tous les dix ou quinze ans, offrent aux cervidés une alimentation variée et abondante (feuilles des arbres, ronces, etc.). Des zones de gagnage peuvent être apportées par des coupures vertes (laies, layons), des espaces de pâturage ou des bandes cultivées en orge, avoine ou sarrasin. Il ne faut pas non plus négliger le maintien des points d’eau, rivières ou étangs, qui sont essentiels pour fixer les animaux sur un territoire et peuvent servir à l’occasion de réserves piscicoles ou de réservoirs destinés aux lâchers d’eau pour le flottage. Certaines forêts de vénerie, comme celle d’Orléans ou celle de Coucy basse, sont véritablement très humides et sont naturellement parsemées de ruisseaux ou d’étangs. D’autres, comme celle de Retz, ont été véritablement transformées par l’homme pour concilier ces multiples besoins. Une des visions les plus traditionnelles de la chasse à courre n’est-elle pas celle du cerf sur sa fin, se faisant « prendre à l’eau » poursuivi par les chiens ? La forêt de Chantilly peut, à cet égard, apporter un parfait exemple de cette variété. Organisée sur un plan en étoile autour du carrefour de la Table, structurée par l’axe de la Vieille Route, cette forêt est divisée en cantons différents, qui regroupent des séries de parcelles sous la surveillance des gardes. Loin d’être totalement uniformisée, monospécifique, elle conserve une multiplicité de couverts. Aux vieilles futaies de Sainte-Croix et des Garennes de Chantilly s’ajoutent des zones plus jeunes, en demi-futaie ou en taillis sous futaie, aux multiples essences. Au nord-est, sur les sols les plus pauvres, ont été conservés des secteurs en bruyère. Les zones de gagnage sont enfin apportées par l’herbage des grandes laies – ou par les champs des voisins – et les points d’eau par les étangs de Comelle ainsi que par une petite rivière, la Thelle [21].

11Ces grands espaces de chasse apparaissent donc, dans le détail, beaucoup plus diversifiés qu’il n’y paraît. La satisfaction des besoins complémentaires des animaux conduit à une gestion relativement fine et complexe, à des recépages réguliers, à des mises en culture, qui nécessitent implicitement une évaluation, même élémentaire, de la valeur alimentaire du massif. En complément, les gardes peuvent aussi procéder à des agrainages et à de l’affouragement, par des apports hivernaux d’orge, d’avoine, de fèves, de foin, de chicorée, de marc de raisin ou de pomme.

12La question des densités d’animaux reste enfin essentielle pour comprendre la dynamique des peuplements de ces grands espaces de vénerie. Alors qu’elles semblent encore relativement faibles à la Renaissance, les densités paraissent considérablement augmenter à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle. Les mesures prises pour faciliter l’accueil du gibier conduisent d’abord à ne plus faire des disponibilités alimentaires de véritables facteurs de régulation. Souvent même, les cheptels sont artificiellement augmentés par le transfert d’animaux, pris aux toiles dans d’autres massifs. Cette pratique semble même assez fréquente pour faire l’objet d’une véritable théorisation dans les traités de chasse :

Il faut prendre les femelles des fauves, chevreüils & bestes noires, & quelques masles, pourveu que ce soit d’une forest assez esloignée de celle où vous les voulez mettre, n’en ayant pas encores eu la connoissance, autrement elles s’en retourneroient. Il faut les prendre avec des panderests, ou bricolles, tendües autour de l’enceinte où on les aura détournées ; mais il les y faut chasser & pousser avec des chiens courans, pour ne pas donner les temps de reconnoistre les filets : & si-tost qu’elles y seront prises, il leur faut lier les quatre iambes ensemble, & les mettre dans une charrette où il y aura force paille, de peur qu’elles ne se blessent : il leur faut bander les yeux, afin qu’en les transportant, elles perdent la connoissance du chemin, & ne s’épouvantent pas à tous rencontres [...]. Plus vous mettrez de bestes en vostre forest & plutost elle sera peuplée, pourveu que vous ayez des gardes qui en ayent bien du soin. [22]

13Le petit parc de Versailles est de cette manière peuplé des cerfs de la forêt de Monfort, en 1681, et la forêt de Marly de vieux cerfs, de daims et de chevreuils pris à Montceaux, avant qu’elle ne devienne elle-même un réservoir d’animaux, leur nombre devenant finalement prohibitif durant le règne de Louis XV [23]. On enregistre par ailleurs des débuts d’élimination des prédateurs sauvages par les gardes, notamment du loup, même si l’extermination de cet animal commence véritablement en grand dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. La protection du gibier est aussi renforcée par l’absence ou la quasi-absence de chasse dans certaines forêts des capitaineries royales, même si le braconnage pouvait discrètement limiter les effectifs. Le roi ne chassant pas partout, la pullulation du gibier commence à entraîner plaintes et récriminations des riverains, croissantes au fil du temps. Dans les espaces les plus chassés, les ruptures d’équilibre sont aussi renforcées par l’activité cynégétique elle-même. La chasse au trophée, la poursuite des plus belles bêtes conduit irrémédiablement à déséquilibrer les pyramides des âges, à désorganiser les hardes, entraînant une mauvaise régulation du cheptel. Le stress des animaux induit une perturbation de leur régime alimentaire et à une mauvaise exploitation des ressources disponibles.

14Les conséquences de ces déséquilibres sont particulièrement sensibles. Les premières visites de bois, réalisées par les commissaires réformateurs au début du règne de Louis XIV, font déjà apparaître l’importance des abroutissements dans les parcelles en cours de régénération. Ces abroutissements sont souvent caractéristiques des dégâts de cervidés. Le chevreuil se dilue relativement bien dans l’espace et cause des dégradations très limitées mais le cerf se rue en harde sur les jeunes peuplements, occasionnant des dommages souvent irrémédiables. Il est toutefois bien difficile, dans les textes, de faire la part entre les abroutissements directement liés au gibier et ceux causés par les troupeaux riverains. Les forêts d’alors sont encore des espaces usagers, intensément parcourus par les bestiaux, et les officiers des maîtrises ont naturellement intérêt à faire peser la charge des dégradations sur les communautés d’habitants afin d’obtenir une réduction des droits d’usage, plutôt que de vainement stigmatiser les comportements alimentaires d’un gibier favorisé par le maître des lieux. Dans tous les cas, les grandes forêts de vénerie du nord de l’Île-de-France, telles celles de Compiègne ou de Retz, présentent toutes des faciès très caractéristiques, dominés par le hêtre. La prédominance du « foyard » n’est généralement pas voulue par les forestiers, qui tendent à sélectionner le chêne, plus durable. Elle est en partie due à la sélectivité des dégâts de gibier, l’appétence des différentes essences étant telle que les cervidés avalent à peu près tout, sauf le hêtre. Le caractère sciaphile de cet arbre (essence d’ombre), sa préférence pour les longues révolutions se conjuguent enfin pour renforcer son hégémonie. Lorsque les densités animales sont encore plus fortes, c’est surtout le bouleau, essence de lumière caractéristique de milieux très ouverts, qui tend à l’emporter. À ces dégâts massifs s’ajoutent aussi des dommages occasionnels, plus ponctuels, que remarquent avec précision chasseurs et forestiers. Il peut s’agir de « frayoirs » ou « froiées », « marque[s] que le cerf fait au bois quand il y touche de sa teste pour destacher [et] oster cette peau velue qui la couvre » [24], ainsi que de « hardées », définies comme des « ruptes et fracas de bois que les bêtes fauves, surtout les biches naturellement gourmandes, font en viandant dans les jeunes taillis » [25]. Déjà importants sur de bonnes terres, tous ces dommages prennent des proportions encore plus graves sur des sols contraignants. La forêt de Fontainebleau, par exemple, est très défavorisée. Seuls les plateaux, les « monts », présentent des sols bruns lessivés, favorables à la chênaie-hêtraie. Ailleurs se développent surtout des sols calcimorphes, de type rendzine, des podzols ou des sols podzoliques sur les platières, ainsi que des sols hydromorphes dans les fonds. Au total, ce massif présente donc des stations fragiles, vite dégradées en cas de perturbation. En 1664, une première réformation ordonnée par Barillon d’Amoncourt conduit à une réduction drastique des droits d’usage des 17 communautés riveraines, à la conversion des peuplements en taillis sous futaie à longue révolution (25-30 ans) et à des entreillagements des parcelles en régénération. En raison des dégâts de gibier comme aussi, très probablement, d’un matériel insuffisant, cet aménagement conduit à l’échec. En 1716, lors de la réformation du grand maître des Eaux et Forêts Faluère, la surface est occupée par 10 % de futaies ruinées ou sur le retour, 44 % de vides, bruyères et bouleaux, et 46 % de bois plantés « tant bien que mal », en mauvais état général. À cause de l’état catastrophique des peuplements, la production est totalement impropre à fournir des bois de construction, sauf peut-être à la marine, qui réclame des bois courbes pour former des membrures de vaisseaux [26]. À la fin du règne de Louis XIV, le tableau serait identique dans bien d’autres massifs. La forêt de Marly, par exemple, est tout aussi dégradée par le gibier, parcourue au surcroît par des coupes anarchiques et des recépages fréquents. Le grand parc de Chantilly est dans un état lamentable, en dépit d’une « Saint-Barthélemy » réalisée régulièrement sur les biches, les cerfs étant quant à eux préférentiellement renvoyés dans la forêt. La forêt de Compiègne ne vaut sans doute guère mieux, le gros des replantations n’étant réalisé qu’après 1773 par Pierre Pannelier d’Annel et son fils Pannelier d’Arsonval...

15Les grandes forêts de vénerie présentent donc des spécificités réelles à l’époque classique. Au total, ces massifs forestiers apparaissent réellement façonnés pour et par la chasse, tant dans leur taille, leur plan, que dans leur structure interne. L’origine de ces aménagements et la réflexion théorique qui l’entoure remontent souvent à la Renaissance, au moment où apparaît et se fixe l’art de la vénerie. Au XVIIe siècle s’opère surtout un changement d’échelle, les aménagements se généralisant à de nombreux massifs, plus spécialement dans l’Île-de-France et le Bassin parisien. Mais si l’on cherche toujours à concilier la production de bois et l’exercice de la chasse, il reste difficile d’obtenir un équilibre entre ces deux objectifs, le second l’emportant souvent sur le premier. Alors que le gibier semblait par le passé relativement rare, ces aménagements portent rapidement leurs fruits : la pénurie laisse souvent la place à l’abondance, engendrant des déséquilibres environnementaux nouveaux. À l’époque de la Régence, ces déséquilibres sont loin d’avoir totalement joué. Dans certaines forêts comme celle de Chantilly, les dégradations se renforcent même encore au cours du XVIIIe siècle, pour n’être partiellement corrigées qu’au siècle suivant. Si les échos des grandes chasses royales et princières n’y retentissent plus, les grandes forêts de vénerie portent donc encore longtemps les marques du XVIIe siècle...


Date de mise en ligne : 01/10/2007

https://doi.org/10.3917/dss.051.0017