Du vieillissement aux personnes âgées
- Par Damien Aftassi
Pages 3 à 6
Citer cet article
- AFTASSI, Damien,
- Aftassi, Damien.
- Aftassi, D.
https://doi.org/10.3917/dsso.081.0003
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- Aftassi, D.
- Aftassi, Damien.
- AFTASSI, Damien,
https://doi.org/10.3917/dsso.081.0003
Notes
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[1]
DETAMBEL. R., JEANNE. Y., Vieillir handicapé, éd. ERES, Coll. Connaissances de la diversité, 2011, p. 160.
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[2]
Cf dans ce numéro, BYK. C., « La fin de la vieillesse ou l’avènement de la société vieillissante ».
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[3]
JARTHON. J.-M., DURAND. C., « Identités féminines et vieillissement : le fitness entre revendication d’une volonté personnelle et soumission à des normes sociales ? », Movement & Sport Sciences, 2017/2, vol. 96, pp. 85 – 96, n° 19.
-
[4]
ABOU. P., « Évolution de l’image des personnes âgées au cours du XXe siècle », Histoire des sciences médicales, tome XXXV, n° 1, 2001, p. 43.
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[5]
DE JAEGER. C., La gérontologie. P.U.F, Coll. « Que sais-je ? », 2008, n° 17, https://www.cairn.info/la-gerontologie--9782130565413-page-5.htm
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[6]
FOUCAULT. M., Naissance de la clinique, 1re éd. PUF 1963, 8e éd., « Quadrige » 2009, p. 113.
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[7]
CANGUILHEM. G., Le normal et le pathologique, 1re éd., PUF 1966, 12e éd., « Quadrige » 2013, p. 204.
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[8]
DE BEAUVOIR. S., La vieillesse, Paris, Gallimard, 1970.
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[9]
V. THOMAS. H., « Le “métier” de vieillard, Institutionnalisation de la dépendance et processus de désindividualisation dans la grande vieillesse », Politix 2005/4, vol. 72, pp. 33 – 55 : « Un usager sans participation et un citoyen “palliatif” ». La théorie du désengagement élaborée par les américains Elaine Cumming et William Henry (1961) tend d’ailleurs à démontrer que la personne vieillissante âgée de 50 à 90 ans est sujette à un désengagement réciproque avec les autres membres du système social.
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[10]
CARADEC. V., « Vieillir au grand âge », Recherche en soins infirmiers, 2008/3, vol. 94, pp. 28 – 41, n° 9.
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[11]
GUILLEMARD. A.-M., Les défis du vieillissement, Armand Colin, Coll. U, 2e éd. 2010, n° 3.
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[12]
RICOEUR. P., Soi-même comme un autre, Seuil, 1990, p. 141 : « C’est la continuité ininterrompue entre le premier et le dernier stade du développement de ce que nous tenons pour le même individu, qui garantit son identité. »
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[13]
Contra : un auteur a proposé de consacrer une action constitutive au changement d’âge à l’état civil, en faveur de celui subjectivement ressenti et perçu. Le juge aurait compétence pour régler les conséquences dommageables que pourrait avoir cette demande sur les engagements de la personne vis-à-vis des tiers (v. BIHANNIC. K., « Admettre un droit à changer d’âge », RDLF 2018, chron. n° 27).
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[14]
POUPI. S., « Du désengagement social et familial à l’entrée en institution », Face à face, 2/2000, mis en ligne le 1er juin 2000, http://journals.openedition.org/faceaface/553
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[15]
Rapport du Secrétariat A69/17, soixante-neuvième assemblée mondiale de la santé, « Action multisectorielle pour une approche du vieillissement en bonne santé prenant en compte toutes les étapes de la vie : projet de stratégie et de plan d’action mondiaux sur le vieillissement et la santé », 22 avril 2016, § 38.
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[16]
Sur les mesures efficaces pour améliorer la sécurité financière des personnes âgées, v. OMS, Rapport mondial sur le vieillissement et la santé, 2016, p. 182.
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[17]
THOMAS. H., « Le “métier” de vieillard, Institutionnalisation de la dépendance et processus de désindividualisation dans la grande vieillesse », Politix 2005/4, vol. 72, pp. 33 – 55, n° 35.
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[18]
Synthèse de l’étude de l’observatoire des résidences services seniors, Les Echos, 2020, p. 2.
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[19]
OMS, Rapport mondial sur le vieillissement et la santé, 2016, p. 211.
1Nos aînés incarnent l’assise mémorielle de la filiation, figures de la cohésion d’une famille, ils assurent le lien historique d’une génération. La scolastique romaine notifie la différenciation des sujets en fonction d’une représentation imagée de l’arbre généalogique, au bout duquel siègent les personnes âgées. Cette tradition successorale s’accompagne aussi d’une mutation structurelle du vieillissement. Depuis le XXe siècle, l’individualisation des rapports sociaux et les progrès médicaux ont institutionnalisé la personne vieillissante comme une personne vulnérable, un patient à soigner qu’il faut sortir de l’abandon, de l’isolement. Le vieillard n’est plus un « trompe la mort », il est devenu un objet d’étude, une « préoccupation » des politiques publiques. Quelque peu démise d’une certaine virtuosité de l’existence, la vieillesse est une réalité honteuse à combattre, une terra incognita [1], par laquelle s’entend une dégradation des conditions de vie qu’il faut prévenir [2]. Plus subtilement, elle infère à la compartimentation persistante des rôles socialement dévolus. Être « vieille » renvoie à la prescription « d’une contre-production de la féminité » [3], ce qui sous-tend une dépréciation de l’utilité des femmes en matière de séduction et de procréation. Par opposition au « jeunisme », où la faible avancée en âge est synonyme d’épanouissement, le vieillissement est un défi de sa propre existence. De ce constat préliminaire, l’avancement en âge est-il un critère suffisant à la compréhension du vieillissement ? La vieillesse renvoie à des « images mentales collectives » [4] étroitement associées à une certaine conscience de soi. Il importe donc de valoriser la personne vieillissante avant de s’en référer aux mesures de sauvegarde des personnes âgées.
Valoriser la personne vieillissante
2Le vieillissement est d’abord source d’inégalités, qu’importe le curseur de compréhension que l’on lui attribue. « Notre capacité à vieillir n’est pas identique d’un individu à l’autre et il s’agit sans doute là d’une des plus grandes inégalités qui existent sur notre planète. L’âge chronologique n’est que le reflet incertain de l’âge physiologique » [5]. Sur un plan médical, Michel Foucault avait mis en évidence cet écueil de la pensée clinique initiale, qui consistait à intégrer dans un tableau le pathologique, tel un axiome de la réalité visible, lisible, spatiale et verbale, à la surface du corps [6]. La personne vieillissante en est souvent réduite à un état de dépérissement corporel. Plus que jamais le vieillissement est perçu comme un « état pathologique (qui) traduit la réduction des normes de vie tolérées par le vivant » [7]. La vulnérabilité n’est que le miroir inversé de la bonne santé de la « jeune » personne. Positivement, être jeune est une réalité qui ne nécessite aucun aménagement pour ce qu’elle est.
3Le vieillissement n’est pas un phénomène exclusivement biologique, il l’est aussi par sa physionomie sociale. La figure du « vieillard » de Simone De Beauvoir [8], «le vieux », la personne « âgée », avant d’être désignée par une maladie ou un état de vulnérabilité se vit ou se ressent par un désengagement des rôles [9]. La socialisation du vieillissement est avant tout temporelle. Objectivement, l’avancée en âge aboutit à des événements marquants : la retraite, le départ des enfants, les décès des proches sont quelques éléments qui viennent épiloguer un certain nombre de projets initiés en début de vie. Alternativement, le vieillissement annonce un renouvellement des rapports sociaux, comme celui d’un renforcement du rôle de citoyen, de grand-parent, de bénévole ou d’activiste associatif. Il peut aussi s’agir de débuter une nouvelle activité en rupture avec la précédente. À cet égard, le concept de « déprise », proposé par les français Jean-François Barthe, Serge Clément et Marcel Drulhe (1988) « désigne le processus de réorganisation des activités […] au fur et à mesure que les personnes qui vieillissent doivent faire face à des contraintes nouvelles : une santé défaillante et des limitations fonctionnelles croissantes, une fatigue plus prégnante, une baisse de leurs “opportunités d’engagement” [10]. Mais n’est-ce pas là systématiquement opposer la contrainte de l’âge au cheminement individuel ? La représentation de la vieillesse est un fardeau qui s’abat sur les individus où « tout se passe comme si l’on raisonnait aujourd’hui en conservant la construction culturelle héritée du modèle industriel fordiste, conçue avant la révolution de la longévité. Selon cette dernière, la vieillesse est associée à la retraite. Par conséquent, le vieillissement des populations est uniquement problématisé sous l’angle des retraites. Une telle approche omet de prendre en considération que les systèmes de retraite cristallisent un accord entre les générations, tant sur les manières de répartir les temps sociaux sur le cycle de vie que sur les profils de risque à couvrir selon les âges » [11].
4Structurellement, l’absence de véritables contours au vieillissement érode l’apport de réponses homogènes à un ensemble de réalités protéiformes. Le vieillissement est nourri de contradictions entre son appréciation clinique, qui varie d’un individu à un autre, et son approche temporelle, cloisonnant les individus dans le souvenir de leur passé, celui qui désigne la période d’une vie où ils n’étaient pas « vieux ». Or, la polysémie du vieillissement force un certain relativisme entre sa détermination objective et le ressenti subjectif. L’identité narrative du sujet, comme permanence du maintien de soi [12], doit être le fondement d’une perception dynamique de la vieillesse. Celle-ci ne symboliserait plus la rupture brutale d’un passé, mais se révélerait simplement par un mode de vie adapté à une fragilité physique et psychique. Les difficultés rencontrées ne sont que les stigmates du temps qui passe, mais l’autonomie doit être préservée à la hauteur des capacités de chacun. L’adaptation n’est pas la privation, qu’il s’agisse de loisirs, de travail, de famille, de sexualité…
5Serait-il pour autant pertinent d’écarter le critère de l’âge pour déterminer une situation de vieillissement ? Loin s’en faut. La subjectivité identitaire n’a de sens que si l’acception d’une donnée répond à une certaine réalité, sinon statistique, au moins communément admise scientifiquement, dans le souci d’une interprétation objective de la norme [13]. L’identité narrative du sujet par laquelle celui-ci se perçoit et se ressent, n’appelle pas à pouvoir se prévaloir d’un âge autodéterminé, sans quoi les mesures de compensation en fonction d’un certain âge seraient paralysées d’effet. L’universalisme social doit l’emporter sur un individualisme abstrait, négativement expurgé des catégories. Celles-ci sont nécessaires à préserver la dignité des personnes. Cependant, à défaut de se fonder exclusivement sur l’âge, sur lequel est établi une réalité biologique absolue, le critère social doit être supplétif dans cette dimension inclusive des enjeux liés au vieillissement (effets de la maladie, dépendance, isolement).
Sauvegarder la personne âgée
6L’INSEE recense quatre catégories de génération vivant ensemble sur une période concomitante, ce qui amène nécessairement à relativiser le phénomène de l’ « âgisme ». Cette compartimentation quadripartite de l’âge permet, dans une certaine mesure, de limiter l’institutionnalisation des personnes âgées, et la ségrégation sociale [14]. L’OMS a d’ailleurs recommandé que : « combattre l’âgisme exige, au niveau institutionnel, d’adopter des lois pour protéger contre la discrimination fondée sur l’âge, d’abroger des lois, coutumes ou pratiques qui établissent une discrimination directe ou indirecte, et de prendre d’autres mesures administratives appropriées si nécessaire. Il s’agit notamment de briser les catégories arbitraires fondées sur l’âge (comme d’étiqueter les personnes au-delà d’un certain âge). Car ces catégories ignorent la grande diversité des aptitudes à un âge donné et peuvent conduire à des réponses simplistes fondées sur des stéréotypes liés à l’âge » [15]. De plus, en occident, la montée de l’espérance de vie conjuguée à la baisse des taux de fécondité ne fait que relativiser davantage la corrélation entre le vieillissement et l’âge. La personne âgée d’hier d’une soixantaine d’années, marginalisée et délaissée, deviendra un acteur de premier ordre dans la société de demain. Il faut ainsi se garder de penser que l’âge avancé puisse se dédoubler d’une couverture médico-sociale systémique. La qualité de la vie et les progrès de la médecine ont fondamentalement abattu bon nombre de stéréotypes générationnels. Le maintien de l’âge, comme critère de sauvegarde ne présente qu’un levier de préservation des acquis de toute une vie [16]. La recherche de conditions de vie optimales sont les contreparties d’un mérite productif rendu à la société. L’autonomie des personnes s’entend dans cette quête de compensation des pertes souvent signifiées par un état médical préoccupant. Pour autant, adapter l’environnement des individus pour mieux les aider à conserver la maîtrise de leur existence doit être compris dans une intégration sociale indifférenciée.
7La loi a œuvré à rendre cette quête d’autonomie davantage uniforme. L’ordonnance n° 2020-232 du 11 mars 2020 distingue pour la première fois, le régime des décisions médicales concernant les majeurs faisant l’objet d’une mesure de représentation, et celui des mineurs. La loi du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement avait déjà permis d’instaurer un plan de prévention de la perte d’autonomie, et de renforcer les mesures de protection des majeurs âgés, sur le même modèle que celui des majeurs protégés. Mais cette fois, l’amalgame entre les mesures de protection juridique et les personnes âgées est prégnant en ce que « l’institutionnalisé endosse dès sa prise en charge un statut abstrait défini par le dénuement économique, social et affectif et la perte d’autonomie sociale, et ce, quelle que soit sa condition sociale antérieure » [17].
8Les mesures visant à créer des environnements favorables aux personnes âgées permettent de garantir leur visibilité dans la société. Ainsi, l’un des facteurs clés du développement du marché des résidences pour seniors est leur proximité des centres villes, et leur visibilité auprès du grand public [18]. Une normalisation des mesures d’accompagnement, notamment au sein des établissements spécialisés, est en voie d’apaiser les consciences des familles vis-à-vis de leurs aînés. Faciliter l’accès, la confiance et les compétences dans l’utilisation des TIC est aussi un autre moyen d’inviter les personnes âgées à intervenir afin de maintenir et d’élargir leur cercle relationnel [19].
9En définitive, le vieillissement et l’âge apparaissent comme le pendant de deux étapes de vie superposées. Toutefois, l’âge offre une dimension individuelle et subjective plus forte, de sorte que son référentiel peut être soustrait de certaines problématiques traditionnellement associées au vieillissement. La recherche d’une amélioration des conditions de vie objectives doit perdurer à détacher, autant que faire se peut, les personnes âgées de mesures invasives, et attentatoires à leur vie privée. L’âge est une donnée primordiale, mais son incidence doit être justement mesurée dans une ère où les schémas de l’existence sont en voie d’être battus en brèche.
10Des multiples contributions qui vont suivre, deux axes majeurs seront élucidés. La réflexion multidisciplinaire sur le concept de vieillissement aura pour but de mettre en exergue un renouveau théorique et pratique sur son appréhension culturelle, politique et sociologique. Puis, le resserrement du propos autour des personnes âgées démontrera que celles-ci ont vocation à s’inscrire durablement et significativement dans nos sociétés.
Mots-clés éditeurs : indifférenciation, intégration, personnes âgées, personnes vieillissantes, vieillissement
Date de mise en ligne : 06/05/2021
https://doi.org/10.3917/dsso.081.0003