De « Que choisir » ? À « Casseurs de Pub » : Entre récupération marketing et nouvelles figures consuméristes
- Par Éric Rémy
Pages 37 à 49
Citer cet article
- RÉMY, Éric,
- Rémy, Éric.
- Rémy, É.
https://doi.org/10.3917/dm.046.0037
Citer cet article
- Rémy, É.
- Rémy, Éric.
- RÉMY, Éric,
https://doi.org/10.3917/dm.046.0037
Notes
-
[1]
Pour analyser le discours ainsi présenté on peut utilement se référer à La fronde des caddies d’Édouard Leclerc Ce discours consumériste des distributeurs semble retrouver de la vigueur ces dernières années (voir les dernières campagnes de Leclerc qui jouent même sur la symbolique des luttes des années 60/70).
-
[2]
Cf. Credoc (2003), la consommation engagée : mode passagère ou nouvelle tendance de consommation, septembre, n° 229, Enquête réalisée à la demande du SESSI, ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie.
-
[3]
Flipo J.P. et Revat R. (2003) Éthique et marketing : l’enquête, Cahiers de recherche EM Lyon, n° 2003/11.
-
[4]
Cf. le dossier spécial du Monde Initiatives n° 34, octobre 2004 : Les nouveaux contestataires.
-
[5]
Boltanski et Chiapello présentent ainsi la critique « artiste ». Celle-ci se nourrit essentiellement de deux ordres : le capitalisme source de désenchantement et d’inauthenticité des objets, des personnes, des sentiments… le capitalisme source d’oppression en tant qu’il s’oppose à la liberté, à l’autonomie et à la créativité des êtres humains soumis, sous son empire, d’une part à la domination du marché et la subordination de la condition salariale » (3, p. 82).
-
[6]
Parmi les dernières publicités véhiculant cet imaginaire de la contestation on notera Leclerc et le slogan « il est interdit d’interdire… de vendre moins cher » ou Fiat et l’utilisation du A anarchiste dans son nom.
Dans ses actions comme dans ses fondements, le marketing est de plus en plus interrogé par les différents mouvements sociaux. Afin de cerner et d’analyser les critiques qui lui sont adressées, une approche réflexive s’avère nécessaire. À travers une approche historique, nous tenterons de montrer : comment le marketing a récupéré et déstabilisé les mouvements consuméristes militants des années 70, et, pourquoi, après ces dernières années d’hyperconsommation, nous pouvons supposer que nous entrons dans une nouvelle phase d’actions consuméristes autour du consom’acteur et de l’alterconsommateur.
1 À travers son influence sur la consommation, le marketing est aujourd’hui la partie la plus visible de l’iceberg capitaliste. Transfigurant un produit, un service, un livre, une œuvre, un lieu, une ville, une association, mais aussi une personne, une émotion ou un moment de vie, en autant de marchandises potentielles, cette discipline est devenue le premier vecteur de la marchandisation tant décriée du monde. Parce qu’interrogée sur sa morale et critiquée sur son rôle, une approche réflexive du marketing s’avère nécessaire. C’est à cette réflexion critique autour de l’idéologie du marketing, engagée notamment par Marion, que ce papier souhaite modestement participer. Il s’agit donc de « balayer devant notre porte plutôt que de laisser d’autres disciplines le faire à notre place » (18, p 49). Pour conduire cette approche réflexive, essentiellement centrée sur le contexte français, nous mobiliserons un double cadre conceptuel :
- Le premier est issu des conclusions de Boltanski et Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme (3). L’esprit du capitalisme a toujours eu besoin de la critique dont il se nourrit : « il a besoin de ses ennemis, de ceux qu’il indigne et qui s’opposent à lui… » (3, p. 69). Les deux auteurs analysent même le développement capitaliste comme autant de boucles de récupérations qui correspondent au processus d’endogénéisation de ces critiques dans son fonctionnement. C’est à partir de ce constat que nous proposons de nous intéresser au rôle « politique » du marketing, c’est-à-dire défini comme autant de réflexions, de pratiques, de techniques mises en œuvre pour récupérer, maîtriser, ou déstabiliser les critiques qui sont adressées au capitalisme. En cela, il ne s’agit pas d’attaquer les hommes et les femmes qui font du marketing et qui, comme le dit Comte-Sponville (4), peuvent avoir à leur niveau, un comportement moral (ou si l’on préfère éthique), mais de s’intéresser à la dimension idéologique du marketing comme institution et dispositif du marché.
- Le second fait référence aux réflexions de Hirschman (14). Dans bonheur privé, action publique, Hirschman s’attache à comprendre l’alternance, dans nos sociétés capitalistes, des années de turbulence et des années de passivité. Autrement dit, l’alternance récurrente entre l’engagement des individus comme groupes dans l’action publique (« agir dans l’intérêt public, œuvrer au bonheur public » – 14, p. 20) et le repli sur les paisibles valeurs du bonheur privé (« à la recherche d’une vie meilleure pour soi-même et pour les siens, le terme meilleure renvoyant avant tout à un bien-être matériel accru » – 14, p. 20). Le passage d’une phase à l’autre prend un caractère cyclique. Ces cycles action publique/bonheur privé sont essentiellement liés à la notion de déception. « Les actes tant de consommation que de participation aux affaires publiques, qui sont accomplis dans l’espoir d’en tirer une satisfaction, apportent également déception et insatisfaction » (14, p. 26). Ainsi, pour le bonheur privé, le développement quantitatif ou même qualitatif de biens à consommer est porteur de déception généralisée vis-à-vis de la consommation et du matérialisme ; alors que pour l’action publique la source de déception est constituée d’une lassitude et d’une certaine inefficacité de l’action publique sur le court et moyen terme.
3 Au regard de ces cadres conceptuels, et en s’appuyant sur des méthodologies distinctes, notre exposé tentera de faire deux propositions quant au rôle du marketing dans les deux dernières phases du cycle :
- Le marketing a participé à la récupération et à la déstabilisation du discours d’un consumérisme militant des années 70. Autrement dit, et sur la base d’études sociologiques sur le consumérisme, nous chercherons à montrer : comment nous sommes passés, d’une période d’action publique et politique – des années 60 jusqu’à la fin des années 70, à une quête de bonheur privé – de la fin des années 70 jusqu’aux années 90, caractérisée par une consommation plus individualiste et hédoniste. Il sera alors présenté le rôle du marketing relationnel et expérientiel dans ce processus d’endogénéisation de la critique.
- Les évolutions du marketing actuel et futur font référence à une nouvelle phase de critique consumériste, une nouvelle phase du cycle vers l’action publique. Cette phase serait caractérisée par de nouveaux modes d’actions consuméristes (6, 8). En fait, en lieu et place du militant, se dessinent, derrière une consommation « politisée » et/ou une alterconsommation, les contours de deux nouvelles figures qu’il est courant de nommer le consom’acteur et l’alterconsommateur. En s’appuyant alors sur l’analyse du discours de mouvements comme Casseurs de Pub, notre propos portera alors plus particulièrement sur l’alterconsommation. En effet, bien que le nombre de participants à ces mouvements soit faible, leur poids médiatique et surtout culturel est loin d’être négligeable. Ainsi, comme tout mouvement « contre-culturel » la radicalisation de son discours et de ses pratiques n’est pas sans conséquences sur l’évolution de l’ensemble du système (11). En ceci, elle vient par exemple, se confronter au pragmatisme du discours réformateur des consom’acteurs autour des premières tentatives de récupérations engagées par plusieurs actions marketing : éthique, sociétal, commerce équitable, développement durable…
La fin du militant consumériste : déstabilisation des actions et récupération du discours
5 Cette première partie a pour objet les modes d’actions que le marketing va mettre en œuvre afin de récupérer les critiques consuméristes classiques issues de la phase d’actions publiques de la fin des années 60. Ces récupérations sonneront le glas de la figure du militant consumériste soixante-huitard, et constitueront les fondations qui permettront le développement d’une nouvelle phase de bonheur privé.
Du consumérisme politique au consumérisme privé : Le marketing comme processus d’individualisation de la critique
6 Depuis Hirschman (13), on peut voir dans le consumérisme une réaction à l’insatisfaction devant un fournisseur. Cette réaction fait référence à la prise de parole (voice) qui s’inscrit dans un registre politique. C’est souvent ce phénomène qui est retenu pour expliquer le développement du consumérisme et son rôle dans la société. La première phase du consumérisme en France est, à cet égard, très liée à cette dimension politique : « L’apparition du consumérisme peut être située dans un contexte plus général de contestation dont mai 68 a représenté le moment culminant : publicité, société de consommation, profit… ont pu être parmi les cibles d’un discours contestataire dont le consumérisme a hérité » (21, p. 195). D’ailleurs, historiquement et structurellement, on retrouve derrière les associations de consommateurs, qui siègent au Conseil National de la Consommation, différents syndicats (FEN, CFDT, FO ou la CGT). Voyons maintenant comment, de différentes manières, ce premier type de critique, situé sur le champ politique, va être récupéré par l’espace marchand en général et le marketing en particulier.
Quand les entreprises font du consumérisme…
7 Tout d’abord, certaines entreprises vont se faire les chantres de la défense des consommateurs. Tel sera le cas du positionnement de la grande distribution. La Fnac en est un des exemples les plus connus : à travers son rapprochement avec les luttes de Ralph Nader (la Fnac l’invitera dans les années 70 pour des conférences), à travers des prises de positions politiques (dans le cadre du programme commun de 1981), à travers l’inscription du consumérisme comme valeur (les 3 C : Consumérisme, Culture, Commerce), enfin et surtout, à travers ses actions de lutte contre le pouvoir des fournisseurs pour l’accès à la Culture pour tous (les tests et l’indépendance des vendeurs figurent encore dans leur charte). L’histoire du développement de la grande distribution est marquée par ces épisodes de lutte contre les fabricants au profit du consommateur. Des noms sont d’ailleurs liés à cette lutte générique (les mousquetaires de la distribution) [1]. Notons également le développement des marques de distributeurs qui préfigurent une autre forme de récupération de la critique consumériste par le marketing : « Vous payez trop chers les produits à cause de la pub ou des frais marketing. » C’est en ce sens, comme le rappelle Heilbrunn (12), que l’on peut lire le développement des produits blancs Carrefour (d’Etienne Thil), vierges de toutes ces impuretés marchandes.
8 Dans un autre cadre, les entreprises vont investir le marché de l’information sur les produits. Cette forme de récupération consiste à financer directement des revues à caractère consumériste indépendantes (parlant de consommation), ce qui, indirectement, n’est pas sans conséquences sur les choix éditoriaux des revues consuméristes classiques : « la dépendance des revues à l’égard de leur propre marché les oblige à adopter une logique marketing, proche de celles qui sont régulièrement dénoncées dans leurs colonnes, ayant pour objectif d’élargir la clientèle et de répondre aux demandes » nous précise Ohl (20, p. 28). Ceci va amener les revues comme 50 millions de consommateurs (créée par l’INC en 1969) ou Que choisir ? (créée par l’UFC en 1970), à modifier leurs discours pour toucher de nouveaux lecteurs. Ce discours va alors se déplacer sur le terrain de la vie quotidienne et se concentrer sur les critères de choix du consommateur : « En partant du consommateur en situation concrète, ayant à se déterminer en fonction de plusieurs choix comparables, on réussit, sinon à nier, du moins à mettre en suspens des débats dont les implications idéologiques sont davantage du ressort d’organisations militantes… » (21, p. 196). Ce basculement rejoint parfois le parcours personnel de beaucoup de journalistes de ces revues, dans le sens où il favorise la reconversion tant professionnelle qu’idéologique d’anciens soixante-huitards (19).
Quand les entreprises font du relationnel…
9 Au-delà de ces premiers modes de récupération, mais dans ce même registre de la prise de parole, on a pu assister au développement d’un consumérisme privé au détriment du consumérisme politique (1) : on parlera d’individualisation de la critique. Tant est si bien que sur beaucoup de points, le consommateur va désormais primer sur le militant : « Aux mobilisations politiques et aux rapports de force avec l’industrie capitaliste s’est substituée une logique de service aux consommateurs »(20, p. 27).
10 Le marketing, par le développement de services de réclamations, favorise ce processus d’individualisation du consumérisme. Bien entendu, celui-ci a pour conséquence d’affaiblir les associations ou des institutions de défense des consommateurs mais également d’affadir leurs discours. En fait, le déclin du consommateur militant a laissé place au développement d’un consumérisme utilitaire et individuel. C’est ce que relève assez nettement Barrey (1) dans son étude de lettres envoyées au service consommateur d’un distributeur. « Le service consommateurs est un dispositif qui enferme les mécontentements pendant le temps nécessaire à leur traitement et empêche ainsi les recours de prendre une tournure démesurée, de devenir publics. Le service consommateurs, en tant que dispositif de dénonciation privée, reste un moyen commode pour les distributeurs de cadrer l’interaction » (1, p. 171). Selon cette étude, même si les expériences de consommation privées pourraient être généralisées par les consommateurs dans leurs revendications, 8,3 % seulement des auteurs des lettres s’expriment au nom de l’intérêt général des consommateurs, c’est-à-dire sur un registre politique propre au consumérisme.
11 Le développement de ces services clients est à replacer dans le cadre beaucoup plus général d’une évolution profonde du marketing vers la relation avec le consommateur. Ainsi, la fin des années 70 et le début des années 80 seront celles du marketing relationnel :
- Ces années marquent l’émergence d’une critique de la consommation de masse à laquelle sont liés une production industrielle et les mass média. Le marketing relationnel, par ses réflexions et ses pratiques autour de la personnalisation, peut être perçu comme un premier mode de récupération, favorisant l’accroissement d’une consommation individualiste : le bonheur privé.
- D’un autre côté et plus fondamentalement, ces actions participent à l’efficacité accrue de l’organisation et du fonctionnement du système capitaliste à travers la fidélisation et le développement de la relation client. Hirschman (13) explique ainsi que pour que les registres de la défection ou de la prise de parole fonctionnent correctement, il est nécessaire d’avoir une part importante de clients (loyaux) qui ne quitteront pas la relation en cas de diminution de la qualité. C’est grâce à cette catégorie de clients que l’entreprise obtient un laps de temps pour adapter son offre. Dans cet esprit, le marketing relationnel peut être perçu comme le moyen de réagir face à une insatisfaction en enfermant le client dans une relation (création de coûts de transfert) afin qu’il ne fasse défection
La déstabilisation du discours consumériste militant : le marketing comme processus de subjectivisation
13 L’individualisation de la critique n’est pas la seule explication de la faiblesse relative du pouvoir des associations de consommateurs et de l’abandon progressif du registre politique. Parmi les autres éléments à prendre en compte, on trouve un certain décalage du discours de ces différentes institutions par rapport à l’évolution de la société de consommation au cours de ces vingt dernières années. Ce décalage s’explique essentiellement parce que le marketing va introduire de la subjectivité dans l’offre. En ce sens, il va remettre en cause l’objectivité qui est recherchée par les militants consuméristes, derrière l’hypothèse de désengagement du consommateur.
L’hypothèse de désengagement du consommateur
14 Les associations consuméristes font référence à un discours essentiellement focalisé sur les produits. Ce faisant, elles limitent la consommation au seul comportement d’achat et souvent à ses dimensions utilitaires et fonctionnelles. En concentrant son attention sur le rapport qualité-prix des produits, le consumérisme se pose en informateur d’un marché dans lequel le consommateur est proche de la figure d’un homo-oeconomicus (17), ce qui présuppose quelques conditions :
- Exclure les dimensions non, ou difficilement, mesurables de l’achat.
- Comparer une série de biens en fonction de critères aisément objectivables.
- Formaliser le principe ultime du choix sous la forme synthétique du rapport qualité-prix.
16 On retrouve ici les explications économiques de l’existence et du développement du consumérisme comme source externe d’informations. Ceci donne une importance particulière aux demandes concernant l’impératif d’informations (étiquetage, affichage, notices…).
17 En fait, en prenant appui sur l’étude de Mallard (17) à propos de la presse de consommation (Que choisir ? et 60 millions de consommateurs), on s’aperçoit que le processus de mise en place des essais comparatifs est finalement très proche des étapes du processus de décision issu du modèle cognitif en marketing. Le but du jeu est de se mettre à la place de l’acheteur en suivant pour lui les étapes de détermination du besoin, de la recherche d’information, de l’évaluation des possibilités, et du (ou des) choix finals. L’intérêt réside dans la volonté d’objectivisation de cet achat, par l’appel à une démarche technique et scientifique, ce que Mallard appelle le désengagement du consommateur. Derrière cette focalisation sur les éléments techniques et la détermination de critères de choix les plus scientifiques possibles, les revues consuméristes ont finalement une forte tendance à colorer « les pratiques de consommation d’un certain ascétisme là où les revues spécialisées insistent sur la jouissance que procure la consommation » (17, p. 394).
Quand les entreprises offrent du subjectif
18 Le problème, c’est que précisément à partir de la fin des années 70, le marketing va dépasser ce cadre cognitif en donnant une place prépondérante à la subjectivisation de l’offre à travers l’introduction de problématiques liées à la place des émotions et de l’affectif (7). De fait, cette critique consumériste va apparaître comme assez décalée et désemparée. L’hypothèse de désengagement du consommateur est ainsi fortement remise en cause :
- C’est le cas des activités de service où l’on sait l’importance de la coconstruction de la valeur sur la base de l’interaction. L’inconvénient des approches consuméristes sur les services « tient au fait qu’elles engagent plus les promesses du service que la qualité des prestations proprement dite » (17, p. 403).
- C’est le cas également lorsque le marketing s’intéresse à de nouveaux segments, par exemple les jeunes. À ce titre, le lectorat des revues consuméristes est plutôt constitué de personnes d’âge mûr ou retraitées, dotées d’un pouvoir d’achat moyen ou élevé, et composé essentiellement de cadres moyens ou supérieurs (17). Ceci ne fait sans doute que contribuer à la déstabilisation des critiques consuméristes en ce qui concerne la consommation des jeunes.
- C’est le cas enfin, si l’on fait référence à l’importance et au rôle croissant des marques. Ces dernières, si elles constituent bien un système d’informations pour le consommateur (dimension cognitive), évoluent de plus en plus vers l’édification d’un système de signification (dimension affective et/ou symbolique). Toute la difficulté est alors de rendre compte de jugements objectifs autour de dimensions sociales, symboliques, identitaires que véhiculent de plus en plus ces marques.
20 Plus globalement, on peut remettre en cause cette hypothèse de désengagement du consommateur dans le cadre de l’hédonisme matérialiste de la société de consommation actuelle (16) porté par le marketing expérientiel. Ce cadre n’est pas sans conséquences sur l’évolution même des modèles en marketing vers l’idée que l’unité d’analyse est désormais située plus au niveau de la consommation que de l’acheteur. Ceci vient fortement discuter l’hégémonie du modèle cognitif dominant (7) qui sert de base aux essais comparatifs. Lorsque la consommation devient loisir, source de plaisir à part entière, comment dès lors apporter un jugement général et objectif ? Comment tester ou même appréhender une expérience subjective mettant en jeu des notions telles que la nostalgie, l’authenticité ou l’appropriation (5, 15) ? L’hypothèse de désengagement du consommateur sur laquelle s’appuie le discours consumériste est de moins en moins tenable. L’objectivisation recherchée à travers les tests s’avère de plus en plus difficile. Après l’individualisation de la critique, le marketing participe ainsi, à la mise en place de la subjectivisation de l’offre qui déstabilise une nouvelle fois le consumérisme militant (cf. figure 1). Ce faisant, le marketing ouvre la porte à une nouvelle phase de bonheur privé, dont on peut supposer l’existence jusqu’au milieu des années 90 amenant à ce que Lipovetsky appelle l’hyperconsommation : « la consommation ne peut être tenue exclusivement pour une manifestation détournée du désir ou un dérivatif : de plus en plus, elle ne remplace rien, ne console de rien, elle vaut seulement pour elle-même en tant qu’agent d’expériences émotionnelles » (16, p. 85).
L’émergence de nouvelles figures consuméristes
21 À l’issue de cette première partie, où l’on a pu considérer les développements du marketing relationnel et du marketing expérientiel comme des modes de récupération des critiques consuméristes, émerge une nouvelle phase de bonheur privée dont l’apogée serait la société d’hyperconsommation.
Première phase : le Marketing et la récupération du consumérisme militant
Première phase : le Marketing et la récupération du consumérisme militant
22 Est-ce la fin de l’histoire ? Et devons-nous supposer que nous sommes définitivement entrés dans une phase de bonheur privé matérialiste ? Devons-nous conclure, comme le faisait Marcuse dans les années 60, à un engourdissement de la critique, signe d’une société sans opposition ? Devons-nous croire que la fin des militants signe une société sans actions publiques ?
23 L’hypothèse que nous retiendrons rejoint une nouvelle fois les propositions de Hirschman (14) : toute nouvelle stimulation porte en elle de nouveaux éléments de déception. Autrement dit, comme à d’autres périodes historiques, les avancées matérialistes du marché, analysées comme de nouvelles formes de stimulation, sont porteuses de déception (cf. encadré 1). Déception, qui conduit à l’émergence d’une nouvelle phase d’action publique de la critique et que l’on peut notamment percevoir dans les travaux sur la résistance du consommateur. Dans ce cadre, le visage de notre société de consommation serait à la fois celui d’un bonheur matériel privé sur le déclin (l’hyperconsommation), mais également celui d’un terreau sur lequel sont en train de germer les graines de la prochaine phase d’action publique (la contestation).
24 Si le discours portant sur la déception matérialiste n’est donc pas nouveau, la critique consumériste dans sa forme et ses pratiques diffère de celle du militantisme de la phase précédente. Ainsi, selon Beck (2), dans une période de modernisation réflexive, « ce qui, aux yeux de l’ancienne acception du politique apparaît comme un retrait apolitique dans la sphère privée, […] peut, inversement, être considéré comme la lutte pour une nouvelle dimension du politique » (2, p. 23). Autrement dit, l’analyse doit désormais s’appuyer sur l’idée que la participation sociale (tel que le consumérisme) ne prend plus la voie des formes d’actions traditionnelles dans des organisations politiques instituées (par exemple le militant dans des syndicats) mais emprunte les chemins plus escarpés et plus difficile à aborder pour l’analyste (8). Cette figure du militant est progressivement remplacée (certains diront même fragmentée) par deux figures consuméristes plus mobiles et individuelles : le consom’acteur et l’alterconsommateur (cf. figure 2).
Un consumérisme réformiste : le consom’acteur
25 Le consom’acteur est un individu qui prend conscience de son rôle et de son importance en faisant de la consommation un acte politique. Contrairement au militant, il peut le faire de manière individuel et de façon ponctuelle ce qui n’est pas sans poser des problèmes lorsque l’on veut l’approcher, car potentiellement les consom’acteurs sont très nombreux [2]. Cette figure, la plus importante du consumérisme actuel, interroge la consommation et le système capitaliste qui la porte et tente de le réformer de l’intérieur. Dans la pratique, la critique consumériste va alors prendre une autre dimension en modifiant ses moyens de pression vis-à-vis du capitalisme. Sur le plan théorique, nous nous rapprochons, une nouvelle fois, des réflexions de Beck (2) lorsqu’il constate un effacement des frontières de la politique : « la politique devient apolitique, et ce qui était apolitique devient politique ». L’évolution technico-économique devient une tierce instance qui prend le statut hybride de subpolitique : « Les citoyens savent désormais se servir de tous les médiums de contrôle social et juridique et de tous les modes de participation pour faire valoir leurs intérêts et leurs droits » (2, p. 404). Là où, le registre du militant était politique, celui du consom’acteur sera subpolitique.
Encadré 1 : La récurrence des critiques matérialistes
D’un côté, les biens frivoles et dérisoires « sont incapables de changer en rien les traits les plus tragiques et terrifiants du sort humain, tels que l’angoisse, l’ennui, la tristesse, la maladie ou la mort » (14, p. 99). Autrement dit, les acquisitions, les possessions ne comblent finalement aucun des maux humains.
D’un autre côté, « par un singulier retournement, les choses inventées et produites par l’homme, de frivoles et futiles, deviennent soudain sacrilèges » (ibid., p. 101). Autrement dit, non seulement elles ne comblent rien mais en plus elles sont dangereuses pour l’homme ; il s’agit là d’une version moderne de l’antique notion de connaissance interdite.
Dans la situation actuelle, ces deux critiques viennent même se conforter : ainsi certains produits « seraient futiles en tant qu’innovations et qu’éléments de confort, et auraient cependant des effets secondaires extrêmement graves du point de vue environnemental ou écologique » (ibid., p. 102).
On retrouvera d’ailleurs une double récupération de ces critiques dans les discours actuels de certains distributeurs : proposant de moins consommer (la surconsommation de biens inutiles) et/ou de mieux consommer (la consommation comme système négatif pour l’humanité sur le long terme).
Seconde phase : L’émergence de nouvelles figures consuméristes
Seconde phase : L’émergence de nouvelles figures consuméristes
26 Rompu à un certain nombre de techniques marketing, le consom’acteur utilise les armes du système capitaliste pour lui donner un sens meilleur. Parallèlement à la prise de parole que nous aborderons plus tard, son mode d’action privilégié sera l’exit,à savoir la mise en concurrence. Autrement dit, en favorisant une forte différenciation de l’offre, le marketing donne finalement au consommateur plus de moyens de se faire entendre par la défection. C’est ainsi que l’on peut analyser le pouvoir du consommateur volatile, caméléon, zappeur, qui apparaît dans les discours comme une contrainte toujours plus forte pour l’entreprise.
27 Cette pression consumériste apparaît, tout d’abord, dans la dimension opérationnelle touchant les modalités de la production de l’entreprise. De plus en plus de règles mettent ainsi l’accent sur la dimension écologique et sociale tant au niveau de l’organisation que du résultat de la production. Il s’agit, d’une certaine façon, de faire entrer le consommateur dans l’entreprise. C’est le cas du développement de secteurs à part entière comme le Bio ou le commerce équitable, mais également dans l’évolution d’autres secteurs à travers la définition de normes ou de certifications. À titre d’illustration, on peut citer la norme ISO 14000 sur l’environnement, la norme SA 8000 sur la responsabilité sociale ou bien encore la norme qualité ISO 9000 sur les services qui intègre la mise en place d’un baromètre de satisfaction de la clientèle.
28 Cette pression consumériste peut également avoir des répercussions dans la définition des décisions stratégiques. C’est ainsi que l’on va voir se développer des actions autour de notions comme le développement durable, la performance ou la responsabilité sociale. En ce sens, ce consommateur zappeur devient une des parties prenantes à prendre en compte dans le gouvernement de l’entreprise. On peut visiblement percevoir des signes de cette pression dans le développement de systèmes de notation responsable ou dans celui des fonds éthiques, sociaux ou religieux. Ces derniers représentent plus de 10 % de la capitalisation américaine participant à l’édification possible d’une « république des actionnaires » (10).
29 Le marketing, en tant que dispositif de marché se retrouve en première ligne de ces critiques, car idéologiquement, il prend appui sur l’idée que le bien-être social passe par un progrès matériel individuel incessant. En ce sens, cette fonction de gestion devient la principale responsable de la déception matérialiste. Ceci n’est pas sans conséquences sur l’état d’esprit de ceux qui doivent l’enseigner ou l’appliquer (l’esprit du marketing). La récente étude de Flipo et Revat [3] montre que : les marketers ont « un sentiment globalement négatif quant à leur perception des pratiques du marketing » ; « une conscience très vive de la part des répondants de pratiquer une discipline pour le moins mal aimée » ; Seuls les financiers au niveau de la gestion ou les politiques d’un point de vue général seraient moins bien perçus. C’est le marketing, par exemple, qui est interrogé par les parents d’élèves dans le débat sur les marques à l’école ou sur l’obésité.
30 Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que ce même marketing cherche à justifier et légitimer la consommation (cf. encadré 2) dans le cadre de son développement. Émergent alors des justifications qui prennent la formes de réflexions et d’actions autour des notions d’éthique, de responsabilité sociale, d’écologie ou de développement durable, de marketing social et/ou sociétal.
Le consumérisme révolutionnaire : l’alterconsommateur
31 L’autre figure du consumérisme, celle que nous nommerons l’alterconsommateur, se veut plus révolutionnaire. Bien qu’encore marginale, la radicalisation de son discours et de ses pratiques n’est pas sans conséquences sur le processus d’endogénéisation de la critique et donc sur l’évolution du système capitaliste (11). L’appréhension de cette figure consumériste pose des problèmes méthodologiques. Car, la fluidité et la mobilité, comme la non-organisation ou le refus catégorique d’une quelconque institutionnalisation [4] sont parmi les fondements de ces mouvements contestataires, dans lesquels s’inscrit bien souvent l’alterconsommateur. Aussi, plutôt que de chercher à le définir précisément, nous avons fait le choix de nous attarder sur les principales notions contenues dans son discours. Ces discours anti-consommation sont défendus en France par toute une constellation alternative (6) autour, notamment, du mouvement Casseurs de Pub. Nous avons retenu pour l’analyse : les numéros parus entre 1999 et 2004 de la revue Casseurs de Pub ainsi que les numéros parus depuis mars 2004 pour le journal La Décroissance, le journal de la joie de vivre. Toutes les citations qui suivent sont issues de ces périodiques (cf. encadré 2).
Encadré 2 : Légitimer et justifier la consommation : le programme Mieux Consommer de Carrefour
La rupture avec la phase précédente d’hyperconsommation est mise en avant : « Souvenez-vous. Avant le progrès c’était surtout de consommer plus. Chaque année, un nouvel appareil faisait son apparition dans la cuisine ou dans le salon. En faisant baisser les prix et en faisant accéder le plus grand nombre aux nouveautés, Carrefour a accompagné ce progrès. »
Par ce programme, il s’agit de prendre en compte les nouvelles demandes des consommateurs : « Aujourd’hui, vous nous dites que vous souhaitez mieux consommer : maîtriser les dépenses mais sans perdre en qualité, bénéficier des meilleures conditions d’hygiène et de sécurité alimentaire, mieux choisir ce que vous achetez, dans le respect des hommes et de l’environnement. »
Dans ce contexte, et au regard des critiques adressées à la grande distribution en général comme acteur poussant toujours plus à la consommation, Carrefour est amené à légitimer et justifier son rôle : « C’est vrai, aujourd’hui la consommation occupe une place plus grande dans la vie. Certains le regrettent. Chez Carrefour, nous pensons qu’elle peut être encore une source de progrès, à condition que chacun en profite et en fasse bon usage. »
Parmi les 5 engagements proposés (offrir les plus bas prix ; proposer le meilleur rapport qualité/prix ; informer les clients, rendre les courses plus rapides, pratiques et agréables) un seul fait référence à des valeurs « Respecter l’homme et l’environnement. La démarche Carrefour s’inscrit dans une stratégie de Développement Durable. Cela signifie un développement qui permet de satisfaire nos besoins sans compromettre ceux des générations futures ».
Ce programme, prend en compte les autres parties prenantes de l’entreprise au-delà du consommateur : « En s’engageant pour un commerce responsable, Carrefour se donne des objectifs prioritaires que sont la qualité et la sécurité des produits et des personnes, le respect de l’environnement et la responsabilité sociale vis-à-vis de nos différents interlocuteurs. »
Une forte culture marketing et une généralisation de la critique
32 La première caractéristique importante qui ressort de l’analyse des discours de l’alterconsommateur, est constituée du niveau de compétences en matière de culture marketing. Ceci s’explique, notamment, par la participation de spécialistes de marché à ces mouvements. À titre d’illustration : Beigbeder (cf. encadré 3) et Toscani ont publiquement soutenus le mouvement anti-Pub lors du procès avec la RATP ; le fondateur de Casseurs de Pub, Vincent Cheynet, est lui-même ancien directeur artistique chez Publicis. Le même constat peut être fait pour Kalle Lasn l’un des fondateurs de Adbusters aux USA.
33 Armé de cette culture marketing, la critique va monter en généralisation et passer des aspects opérationnels (distribution, prix, packaging, qualité, publicité) aux dimensions stratégiques de l’entreprise (les segments, les cibles, les positionnements ou les problématiques associées aux marques). Avec cette généralisation de la critique, c’est désormais le sens de l’offre qui est interrogé. Le discours critique va faire référence aux slogans, aux visuels, aux discours des dirigeants, bref au sens des offres des entreprises. Les actions mises en place s’inscrivent d’ailleurs dans une véritable guérilla sémiotique, comme le montre des organisations contestataires (cf. encadré 4).
34 En fait, cette forme de critique consumériste cherche à dépasser les déceptions liées au dernier mode de récupération que nous avons développé dans la partie précédente, à savoir le marketing relationnel et expérientiel. À titre d’illustration, la marque en tant qu’institution est physiquement attaquée par les tags et les techniques de détournement/contournement. Lors d’actions comme la Rentrée sans marques (instituée par Adbuster aux USA à la fin des années 90), les discours s’adressant aux jeunes des banlieues sont ainsi particulièrement virulents : « Les marques disent que t’es nul, elles ont besoin que tu ais honte de ta vie, que tu te trouves bête, sans valeur. Regarde comment elles représentent ta cité »… « La marque trafique ton identité, elle est prête à voler des morceaux de tes identités pour te les revendre au prix fort. Le rap, les tags, c’est pour elle qu’une occasion de plus pour faire du fric ! »… « Refuse de porter des marques en cachant les logos que tu portes sous des trucs sympas… » (Discours accompagnant l’action Rentrée sans marques, Dossier Casseur de Pub, 2002).
L’Aliénation (post)moderne : métro-conso-dodo
35 La seconde notion importante réside dans la reconnaissance et l’omniprésence de l’aliénation associée au totalitarisme du système capitaliste. L’idéologie contre culturelle, postulant une vision enfermante et fascisante du capitalisme, sert de base à l’ensemble du discours (11) : « Impossible d’échapper à l’ordre extérieur qui règne dans la cité dès lors que celui-ci établit aussi dans les têtes sa clôture absolue. C’est l’éternelle leçon du totalitarisme, qu’il soit nazi, stalinien ou capitaliste libéral » (Dossier Casseur de Pub, 1999).
36 Néanmoins, alors que dans les années 60, l’aliénation du système capitaliste était essentiellement porté au travers de la production [5], la critique actuelle met en avant une aliénation (post)moderne produite au travers du système de consommation : « La pub, nouveau visage du totalitarisme. Cette entreprise totalitaire, qui s’est installée progressivement depuis une trentaine d’années, de façon quasi irréversible, manifeste dans sa progression même, son caractère impérialiste… Mais cet aspect visible, extérieur, institutionnel du totalitarisme publicitaire couvre lui-même une visée plus profonde, intérieure et qualitative, idéologique en un mot, qui est de réduire la totalité de l’être humain à la seule dimension de la consommation » (dossier Casseur de Pub 1999). On passe ainsi de métro-boulot-dodo à métro-conso-dodo.
Encadré 3 : Quand les publicitaires passent à la critique consumériste : Beigbeder et 99F
« Pour réduire l’humanité en esclavage, la publicité a choisi le profil bas, la souplesse, la persuasion. Nous vivons dans le premier système de domination de l’homme par l’homme contre lequel même la liberté est impuissante. Tout est permis, personne ne vient t’engueuler si tu fous le bordel. Le système a atteint son but : même la désobéissance est devenue une forme d’obéissance » (p. 21).
« À un moment j’ai cru que je pourrais être le grain de sable dans l’engrenage. Le rebelle dans le ventre encore fécond de la bête ; soldat de première classe dans l’infanterie du global marketplace… Après tout, les soixante-huitards ont commencé par faire la révolution, puis ils sont entrés dans la pub – moi, je voulais faire l’inverse » (p. 33).
37 Ce constat d’une aliénation moderne, incite l’alterconsommateur à prendre d’ores et déjà en compte les modes de récupération proposés par le marketing et donc à radicaliser son discours (cf. encadré 4). Cette radicalisation amène le mouvement Casseurs de pub à se démarquer des consom’acteurs comme nous pouvons le voir dans cet extrait (La Décroissance, le journal de la joie de vivre), qui propose un portrait ironique du consom’acteur : « Vous êtes très développement durable. Vous lisez Télérama. Vous aimez les pastilles vertes, la taxe Tobin, les voitures propres, Arte, le commerce équitable, le développement durable et Max Havelaar. Vous votez pour les verts car, il est temps de concilier la croissance économique et la protection de l’environnement. Vous êtes consom’acteur. L’été, vous faites du tourisme humanitaire : vous allez expliquer aux Noirs en Afrique (ils sont très gentils et tellement mignons) comment se développer. Vous avez une bonne conscience de gauche ou une âme charitable de droite. Mais, parce que vous êtes raisonnable et réaliste, il est exclu que vous remettiez en question votre mode de vie. Vous n’allez pas démissionner de ce poste à 2 000 € mensuels ! De toute façon, ce sont les hommes politiques qui peuvent vraiment faire changer le monde. »
Encadré 4 : Stratégie antipub et la récupération : Guerriglia Marketing et Robert Johnson Corporate
Afin de ne pas être récupéré, les deux mouvements proposent des solutions comme :
- « avoir toujours un pas d’avance sur les mécanismes de récupération. La tâche n’est pas simple, car depuis deux siècles, nous constatons que le capitalisme dispose d’une étonnante capacité mutante qui le conduit à se nourrir perpétuellement des formes critiques qui lui sont opposées par les mouvements de contestation » ;
- « chercher à insérer des éléments auto-destructeurs dans les langages qui peuvent être récupérés et reproduits par le marché. À titre d’exemple, certaines agences publicitaires avaient proposé à Métro bus, la régie de la RATP, une série d’affiches reprenant le style “grafitti” et le mode opératoire du “détournement” utilisés par les anti–pub, mais la RATP a refusé d’apposer ces affiches » ;
- « contraindre le marketing à associer aux produits qu’il publicise des valeurs en contradiction avec l’essence même du capitalisme. Si IBM, tout en attirant notre attention pour nous pousser à acheter son nouveau PC, est amené comme dans certaines campagnes conduites en Italie à suggérer de ne pas travailler, il est évident que ce discours venant de l’émetteur IBM n’est pas crédible, mais in fine il reste le fait que la raison instrumentale du profit a véhiculé un message, celui du non-travail, d’une conflictualité très forte ».
- chercher des moyens de tirer profit de la créativité sociale diffuse : « Puisque le marketing se nourrit des mouvements de rue, et que dans ce contexte nous sommes tous créateurs de valeurs et d’imaginaires, nous voulons être payé par les marques ! À l’extrême l’objectif de Guerriglia Marketing est de se faire payer par Mc Do pour casser ses vitrines ! »
L’alterconsommateur dans la pratique : simplicité volontaire, compromis et utopie au quotidien
38 La reconnaissance de l’enfermement dans le système capitaliste ne va pas de soi et pose la question de savoir, comment vivre dans un système de consommation tout en étant contre ? Au niveau de la lutte contre les actions marketing, ces mouvements appellent à résister par des pratiques de non-attention (ne pas regarder les affiches et zapper pendant les pub TV) ou de non participation (retourner les sacs publicitaires, arracher les publicités dans les journaux). Au niveau de la consommation, organiser la résistance peut être également possible en adoptant une démarche pacifiste qui s’intègre dans le cadre de sa vie quotidienne : la simplicité volontaire. Cette démarche fait l’objet d’une rubrique dans chaque numéro de La Décroissance : « La résistance non-violente est la simplicité volontaire. Quel plaisir de vivre débarrassé de voiture, de téléviseur, de téléphone portable de réfrigérateur et d’autres objets imposés par la publicité ! Quel bonheur de privilégier l’épanouissement de son être et des relations sociales à la suicidaire croissance économique ! Alors refusons la manipulation, le conditionnement, la normalisation publicitaire. Soyons les acteurs de nos vies. Participons à la décroissance soutenable. Vive la sobriété épanouie ! vive la frugalité joyeuse ! »
39 La mise en application de cette simplicité volontaire n’est pas sans poser un certain nombre de problèmes. Ainsi, comme le montre une étude sur les mouvements altermondialistes (6), la pratique d’une consommation différenciée étant très exigeante financièrement (achat de produits bio, équitables plus chers) et en temps (préparations culinaires, potagers, chauffer au bois…). « Comme tous les types de produits sont testés sur les animaux, il faudrait vivre nue, en ermite, sur une île. Dans nos sociétés, on ne peut pas être complètement puriste. Il faut se contenter d’être le plus en accord, au moins à 80 % » (6, p. 5). Ces éléments peuvent être source de tensions sociales et professionnelles mais surtout, conduisent au caractère illusoire d’une consommation altermondialiste pure et authentique, d’où une notion qui revient régulièrement : celle de compromis. À titre d’illustration, dans un article de La Décroissance (numéro 20, mars 2004), il nous est présenté Agnès qui vit dans la simplicité volontaire : son appartement a été retapé et décoré avec de la récupération (une cloison abattue sert de base à un nouveau mur) et l’utilisation de matériaux Bio (le Fermacell – placoplâtre naturel). Elle possède un moulin à céréales en bois, qui lui permet de moudre les céréales bio (blé, orge, riz rouge, riz complet, quinoa, millet, sarrasin, seigle…), qu’elle conserve dans des bouteilles de récupération. Pour son enfant, âgé de 18 mois, elle a opté pour des couches lavables (parce que les couches sont en plastique et qu’elles contiennent des matières toxiques). Elle n’a pas de voiture et le week-end, pour prendre l’air, elle se rend en train au jardin associatif. Néanmoins, elle est aussi amenée à faire des compromis avec le système : « Je suis traductrice. C’est la raison pour laquelle j’ai un ordinateur. Mais c’est mon outil de travail. C’est comme pour la machine à laver : je suis obligée de faire des compromis. Mais je n’ai pas de télévision, ni de voiture. » « Autre compromis, au niveau des courses, il m’arrive d’acheter des biscuits, ou même des raviolis, quand je dois aller vite et que je n’ai pas le temps. On a même acheté un frigo avec un compartiment de congélation. Cela consomme plus d’énergie mais du coup je peux congeler des légumes bio quand il en arrive beaucoup en même temps. »
40 L’analyse des pratiques à travers la simplicité volontaire ou la notion de compromis met en avant un autre élément caractéristique de l’alterconsommateur : il ne s’agit pas de fuir la société de consommation comme certains mouvements de 68, mais de lutter à l’intérieur. Gauchet (9) défend une thèse qui semble apporter quelques éléments explicatifs en dessinant les contours de ce qu’il nomme une utopie au quotidien : « En avons-nous fini avec la conscience utopique ? Pas du tout. Délogée de son fief futuriste, elle a émigré dans le présent. Elle s’y cache ou, plutôt, elle y est invisible, condamnée qu’elle est à ne plus pouvoir prendre de traits déterminés, pas même l’invocation de ce levier magique d’évasion vis-à-vis de soi-même que promettait la révolution… La conscience utopique alimente une dénonciation infinie : le fonctionnement de nos sociétés devrait être tout autre qu’il n’est… Ainsi balançons-nous entre le scandale et l’apologie ; ainsi sommes-nous renvoyés en permanence de l’autosatisfaction à la frustration et la conscience utopique nous travaille plus que jamais, au travers de cette oscillation sans trêve » (9, p. 120). C’est sans doute cette conscience utopique au quotidien qui permet à l’alterconsommateur de vivre dans le système tout en étant contre.
Conclusion
41 Si l’on retient l’hypothèse cyclique de la consommation, à la phase d’action publique en cours devrait succéder, à plus ou moins long terme, une nouvelle phase de bonheur privé. Cette dernière, se verrait alimentée par la déception inhérente à toute action publique mais surtout, par la mise en place d’actions de récupération des entreprises en général et du marketing en particulier. Dans la forme comme dans le fond, deux types de récupérations semblent d’ores et déjà se dessiner ; l’une véhicule le registre de l’ascétisme, l’autre le registre de la contestation.
- La présence du premier registre ascétique est plurielle. Elle fait, tout d’abord, référence à une moralisation de la consommation. De plus en plus contraintes, les entreprises, interrogées sur le sens de leur offre, sont amenées à moraliser leurs pratiques mais également les abus liés à l’utilisation même de leurs produits (le tabac, les médicaments, l’alcool, la l’automobile, l’alimentation…). Elle peut également se percevoir dans l’émergence d’actions ou de stratégies d’entreprises visant à revenir à l’essence de la consommation, son besoin primaire, son état naturel, en diminuant la valorisation de leur offre. Cette naturalisation n’est pas étrangère à la réussite, dans plusieurs secteurs, des stratégies discount (alimentation, banque-assurance, aviation, hôtellerie, automobile…).
- Dans le second registre mobilisé, à savoir celui de la contestation, c’est l’utilisation de la lutte et de la politisation qui peut être mise en avant. Tel est le cas de certaines filières Bio ou du commerce équitable. Pour l’instant, les éléments essentiels de la récupération sont limités à des aspects formels des actions de marketing. Ainsi, beaucoup d’entreprises ont vite compris la nécessité d’utiliser l’imaginaire de la lutte, de la rébellion voire de la révolution [6]. Tel est le cas de l’omniprésence des icônes révolutionnaires dans les spots publicitaires (le Che, Lénine, Marx, Mao…).
43 Comme nous pouvons le voir, les signaux permettant une approche prospective sont encore faibles. Une chose semble sûre, c’est que le marketing de demain ne pourra faire l’économie de sa pensée. Autrement dit, plus que jamais la période actuelle devrait donner lieu à une posture réflexive. Nous retrouvons l’objectif initial de cet article : la mise en avant du rôle du marketing comme récupérateur de la critique consumériste lors des passages action publique-bonheur privé est une des voies possibles afin de mieux appréhender les interrogations morales qui touchent actuellement cette discipline.
Références
- (1) Barrey S. (2002) Les grimaces du client. Des figures du consumérisme aux figures du consommateur écrivain, Sciences de la Société, 56, mai, 34-45.
- (2) Beck U. (2001) La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier.
- (3) Boltanski L. et Chiapello E. (1999) Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
- (4) Comte-Sponville A. (2004) Le capitalisme est-il moral ?, Paris, Albin Michel.
- (5) Cova B. et Cova V. (2001) Alternatives marketing, Paris, Dunod.
- (6) Ferrando Y Puig J. (2005) La constellation alternative de la consommation : des pratiques et discours militants forts à un mouvement social ?, dans Pour une autre Consommation, Sens et émergence d’une consommation politique, coordonné par Stéphanie Giamporcaro-Saunière, Dossiers Consommations et sociétés, Paris, L’Harmattan.
- (7) Filser M. (2003) Vingt ans de recherche en comportement du consommateur, in Consommations, sociétés et consommateurs, coordonnée par Rémy E., Garabuau I., Filser M. et Desjeux D., Paris, L’Harmattan.
- (8) Fouquier E. (2004) L’alterconsommateur et le qualitativiste, Décisions Marketing, 36, Octobre-Décembre, 91-96.
- (9) Gauchet M. (2003) Visages de l’autre. La trajectoire de la conscience utopique, Revue Le Débat, 125, 112-120.
- (10) Gomez P.Y. (2001) La république des actionnaires, Paris, La Découverte & Syros.
- (11) Heath J. et Potter A. (2005) Révolte consommée. Le Mythe de la contre-culture, Paris, Naïve.
- (12) Heilbrunn B. (2000) Des produits libres à la consommation comme art de vie : l’évolution du discours institutionnel de carrefour depuis 1976, dans Études et Recherches sur la Distribution, coordonné par Volle P. Paris, Economica, 45-62.
- (13) Hirschman A.O. (1972) Face au déclin des entreprises et des institutions, Paris, Les éditions ouvrières.
- (14) Hirschman A.O. (1983) Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard.
- (15) Ladwein R. (2003) Les modalités de l’appropriation de l’expérience de consommation : le cas du tourisme urbain, Sociétés, Consommations et consommateurs, éd. E. Rémy, I. Garabuau-Moussaoui, D. Desjeux, M. Filser, Paris, L’Harmattan, 85-98.
- (16) Lipovetsky, G. (2003), « La société d’hyperconsommation », Le Débat, 124, Mars-Avril, 74-98.
- (17) Mallard A. (2000) La presse de consommation et le marché. Enquête sur le tiers consumériste, Sociologie du travail, 42, 391-409.
- (18) Marion G. (2003) Idéologie et dynamique du marketing : Quelles responsabilités ?, Décisions Marketing, 31, Juillet-Septembre, 49-61.
- (19) Marion G. (2004) Idéologie marketing, Paris, Eyrolles.
- (20) Ohl F. (2002), La construction sociale des figures du consommateur et du client, Sciences de la société, 56, mai, 14-25.
- (21) Pinto L. (1990) Le consommateur : agent économique et acteur politique, Revue Française de Sociologie, XXXI, 179-198.