Article de revue

Science et philosophie

Pages 114 à 130

Citer cet article


  • Parrini, P.
(2009). Science et philosophie. Diogène, 228(4), 114-130. https://doi.org/10.3917/dio.228.0114.

  • Parrini, Paolo.
« Science et philosophie ». Diogène, 2009/4 n° 228, 2009. p.114-130. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-diogene-2009-4-page-114?lang=fr.

  • PARRINI, Paolo,
2009. Science et philosophie. Diogène, 2009/4 n° 228, p.114-130. DOI : 10.3917/dio.228.0114. URL : https://shs.cairn.info/revue-diogene-2009-4-page-114?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dio.228.0114


1Les rapports entre science et philosophie, s’ils sont étroits, ne sont pourtant ni simples ni « pacifiques ». Ils sont au contraire complexes et très souvent conflictuels. Parmi les divers points de vue possibles pour analyser ces rapports (éthique et bioéthique, ontologique, métaphysique, pédagogique, anthropologique, sociologique, psychologique, épistémologique), je choisirai celui qui m’est le plus familier, le point de vue épistémologique. J’aborderai la question à partir d’une distinction entre sa dimension historique et sa dimension théorique.

1 – La dimension historique.

2Maintes disciplines scientifiques ont d’abord été des branches de la philosophie avant de s’émanciper par des voies plus ou moins longues et complexes. L’œuvre de Newton, par exemple, qui conjointement aux apports fondamentaux de Galilée fut à l’origine de la physique telle que nous la pratiquons aujourd’hui, porte le titre Philosophiae naturalis principia mathematica. Après cet ouvrage pourtant, la physique a suivi un chemin qui l’a résolument affranchie de la pensée spéculative. Quelque chose de semblable s’est produit dans d’autres domaines de ce qui constituait auparavant le savoir philosophique. Cela s’est produit par exemple pour la biologie, pour les réflexions sociales qui donneront naissance à la sociologie, pour l’étude de l’âme qui donnera naissance à la psychologie (et même, dans certains cas, à la psychologie scientifique, avec des aspects quantitatifs mathématisés).

3La logique constitue un cas à part, fort intéressant. Si d’un côté, à partir du milieu du xviiie siècle environ, elle a connu un processus de symbolisation qui l’a conduite à se transformer en « logique mathématique », elle a par ailleurs maintenu un lien étroit avec des problématiques d’ordre ontologique, gnoséologique ou déontique. La logique, en somme, est devenue à certains égards l’un parmi les nombreux domaines des mathématiques ; mais, sous d’autres aspects, elle a conservé un statut philosophique.

4Ce processus historique a parfois été illustré par une métaphore relativement célèbre. À l’origine, disait-on, la philosophie était comme un grand empire formé de différentes provinces, lesquelles constituaient la majorité des territoires connus ; progressivement pourtant, elle a perdu ces territoires, qui ont conquis leur indépendance par rapport à l’État central pour se pourvoir d’un statut d’autonomie. Cette métaphore, toutefois, ne saisit que l’aspect le plus voyant d’un processus en réalité beaucoup plus complexe et intéressant. Elle ne rend pas compte (ni ne le laisse deviner) du fait que, même après le processus d’émancipation, des rapports entre les deux types d’enquêtes ont continué de subsister et sont allés dans les deux directions : des sciences vers la philosophie, et de la philosophie vers les sciences.

2 – Des sciences vers la philosophie.

5Cette première direction, allant des sciences vers la philosophie, apparaît avec une clarté particulière dans le cas le plus avancé d’affranchissement par rapport à la philosophie : celui de la physique. Dès le début, Galilée s’engage dans une recherche qui traite non seulement de problèmes de nature expérimentale ou mathématique (les « expériences sensées » et les démonstrations nécessaires ou certaines), mais aussi des questions philosophiques au sens large, comme par exemple : que faut-il étudier, comment étudier ce quelque chose et comment en parler ? Chez lui, les modes de description verbale, les principes de la méthode et les convictions ontologiques sur la nature de l’objet d’enquête se mêlent à des questions scientifiques au sens strict. Et Newton, dans ses Principia mathematica, aborde, à côté de thèmes physiques et mathématiques, des problèmes de méthode et de « métaphysique », tel celui de savoir si l’espace et le temps possèdent un caractère absolu ou bien relatif et relationnel. Au cours des siècles qui ont suivi, cette composante « philosophique » de la discipline deviendra de plus en plus marquée, de sorte que l’on devra constater, à un certain point, que la physique non seulement s’était « accaparée » nombre de thèmes appartenant à la tradition philosophique, mais qu’elle avait même contraint cette dernière à modifier quelques-uns de ses présupposés de fond.

6Que l’on songe, par exemple, à ce qui s’est produit avec la relativité et la mécanique quantique. L’une et l’autre ont produit un éclatement du cadre philosophique précédant, et ceci à partir d’une double perspective. Tout d’abord elles ont abordé « en toute indépendance » des questions spéculatives fondamentales comme la nature de l’espace et du temps, la structure causale du monde ou encore les hypothèses sur les origines et le devenir de l’univers. En second lieu, en contestant la validité absolue, a priori, de domaines entiers du savoir traditionnel (la géométrie euclidienne, le déterminisme causal, certains principes de la logique classique), elles ont provoqué la crise de théories philosophiques d’une importance considérable, à commencer par la conception kantienne des jugements synthétiques a priori. Sans parler des résultats de l’éthologie, qui ont conduit Konrad Lorenz à élaborer une théorie biologique de l’a priori différente de celle de Kant.

7C’est la raison pour laquelle, au cours des premières décennies du xxe siècle, Adolf Harnack, à ceux qui se plaignaient de l’absence, à notre époque, de grands philosophes, répondait qu’un tel regret n’avait pas lieu d’être. De grands philosophes, en fait, il y en avait encore ; mais il ne fallait plus les chercher dans les facultés de Philosophie, plutôt dans les départements de Physique, et ils répondaient aux noms de Einstein, Planck, Heisenberg… (Schilpp 1951 : 99). Ce qui revenait à dire que, au cours des derniers siècles, la philosophie non seulement avait perdu quelques-unes de ses provinces parmi les plus importantes, mais que, de plusieurs points de vue, elle avait carrément été « remplacée » par celles de ses anciennes provinces qui s’étaient le mieux développées. Les progrès des sciences naturelles avaient été d’une portée telle qu’une recherche spéculative digne de ce nom ne pouvait en aucune manière faire abstraction de leurs conquêtes.
Les empiristes logiques – depuis toujours particulièrement sensibles aux rapports avec les sciences – finiront par prôner puis par tenter de bâtir une philosophie « édifiée » sur les résultats des sciences particulières. Reprenant et approfondissant une thèse de Helmholtz, Moritz Schlick ira même jusqu’à dire, dans l’Allgemeine Erkenntnislehre (1918, 19252), que la philosophie naît lorsque le discours scientifique est conduit à ses extrêmes conséquences, et que le savant lui-même est en mesure de procéder dans le sens de cette radicalité lorsqu’il en arrive au point de toucher aux fondements ultimes de sa discipline (Schlick 1925 : 3 s.). C’est ce qui est arrivé, par exemple, à Einstein, alors qu’il élaborait sa théorie de la relativité. Si l’on peut parler, en ce qui le concerne, d’un « savant philosophe », ce n’est pas, ou pas uniquement parce qu’il aimait « philosophailler » sur la science, mais parce qu’il « philoso-phaillait » pendant qu’il faisait de la science et précisément pour la faire ! Ce n’est pas pour rien qu’en 1921, discutant de la signification philosophique de la théorie de la relativité, un autre (futur) empiriste logique, Hans Reichenbach (1921 : 351), dira que son but et celui de penseurs proches de lui comme Schlick n’était pas d’« incorporer la théorie dans quelque système philosophique que ce soit », mais plutôt « d’en formuler les conséquences philosophiques indépendamment de tout point de vue et de les intégrer comme une contribution durable à la connaissance philosophique ».

3 – De la philosophie vers la science.

8Sur le plan historique, l’évolution ne s’est pourtant pas faite au seul et unique avantage des sciences. Même au cours des derniers siècles, la pensée philosophique a continué à exercer une influence profonde sur les développements scientifiques. Tout d’abord, l’attitude critique qui lui est propre a été un ingrédient fondamental de quelques-unes des étapes cruciales de transformation et d’avancement de l’entreprise scientifique. De ce point de vue, les exemples sont innombrables et méritent que l’on s’y attarde.

9La genèse et les développements de la théorie de la relativité constituent, encore une fois, le cas le plus intéressant. Einstein a du reste déclaré plusieurs fois qu’il n’aurait jamais pu aboutir à ses idées « révolutionnaires » sur l’espace et le temps (avec tout ce qui a pu s’ensuivre sur le plan philosophique) à défaut d’une analyse empirico-opérationnelle de la notion de simultanéité à distance « modelée » pour ainsi dire sur la critique humienne de la causalité et de l’induction, ou sur celle des concepts de temps, d’espace et de mouvement absolus que l’on doit à Mach. Sur cette analyse s’est ensuite greffée l’influence d’une autre composante philosophique et épistémologique, qui a joue un rôle central dans son discours : à savoir, l’option conventionnaliste de Poincaré (et par certains côtés de Duhem), qui l’a guidé à la fois dans la formulation de la théorie restreinte de la relativité et dans la discussion des rapports entre géométrie et expérience qui est au cœur de la relativité générale (Schilpp 1951 : 12-13, 20-21, 678 s.). Il faut noter par ailleurs qu’aussi bien l’attitude critique et opérationnelle que le conventionnalisme – qui d’ailleurs, comme on le verra, n’épuisent pas la dimension philosophique du travail scientifique d’Einstein –aussi les premiers pas de la mécanique quantique. Ils auront une incidence décisive – conjointement à l’idée que c’est la théorie qui détermine ce qui peut être observé – sur le parcours qui conduit Heisenberg à formuler le principe d’indétermination.

10On peut citer un autre exemple important, situé dans l’Italie du xxe siècle. À partir des années 30, le mathématicien Bruno de Finetti a élaboré une conception de la probabilité de type subjectiviste. D’abord reçue de manière assez tiède, elle est devenue au fil des décennies l’une des plus importantes théories de référence dans le débat international actuel, à tel point que les papiers de de Finetti ont été acquis par l’université de Pittsburgh et rangés dans les Archives of Scientific Philosophy, à côté de ceux de nombreux autres représentants de ladite « philosophie scientifique » du siècle dernier (Ramsey, Carnap, Reichenbach, Hempel, Feigl, Salmon).

11La théorie de Bruno de Finetti repose sur deux types de nouveautés conceptuelles. Certaines sont de nature mathématique et se rattachent à des théorèmes importants tel celui de Bayes, d’autres sont de nature philosophique. Pour aboutir à sa conception de la probabilité comme degré de confiance subjective dans le fait que certains événements se produiront, de Finetti fait appel à des idées héritées des philosophes pragmatistes Giovanni Vailati et Mario Calderoni :

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la définition valide d’une grandeur dotée de sens (du point de vue méthodologique, pragmatiste, rigoureux) […] ne se construit pas sur des périphrases plus ou moins vaines et alambiquées, mais doit être opérationnelle, c’est-à-dire fondée sur l’indication des expériences – fussent-elles conceptuelles – à réaliser pour la mesurer.
(de Finetti 1989 : 172 s.)

13Le degré de confiance subjective grâce auquel de Finetti caractérise la probabilité est en effet quantifiable numériquement par une référence au risque que l’on est prêt à courir en acceptant ou en n’acceptant pas un pari (ou une série de paris combinés) pris dans le respect des conditions logiques de cohérence (indispensables afin d’éviter les « paris hollandais », qui aboutiraient assurément à une perte pour celui qui les accepte).

14La philosophie a également influé sur le développement des contenus de la pensée scientifique. Les exemples que nous pourrions citer sont, ici encore, multiples. Le plus remarquable est peut-être celui de la naissance des géométries non euclidiennes. Comme on le sait, la construction de systèmes géométriques de ce type a été l’une des principales raisons de la crise qui a frappé les conceptions philosophiques traditionnelles, fondées sur l’évidence intuitive de quelques vérités logiques et mathématiques, donc sur leur validité universelle et nécessaire (que l’on songe à la conception kantienne des mathématiques comme ensemble de jugements synthétiques a priori). Ce qui est moins connu, c’est que l’un de ceux qui ont le plus contribué à construire les géométries non euclidiennes et à leur donner une organisation mathématique rigoureuse, Bernhard Riemann, a travaillé sous l’influence non seulement de la théorie des surfaces courbes de son maître Gauss, le « prince des mathématiques », mais aussi du philosophe Herbart.

15Si l’on ouvre l’œuvre fondamentale de Riemann, Sur les hypothèses qui sont à la base de la géométrie, on peut constater que les premières pages sont consacrées à la distinction entre variété discrète et variété continue. Aux variétés continues appartiennent l’espace et le temps : mais cet espace et ce temps ne sont plus conçus, sur le mode kantien, comme des intuitions, ou plus précisément comme des intuitions formelles pures a priori, mais plutôt comme des concepts sur le mode défendu par Herbart contre Kant. En particulier, l’espace devient un concept sous lequel se rangent une multiplicité d’espaces possibles (euclidiens ou non euclidiens). C’est précisément sur la base d’un tel changement de perspective philosophique que Riemann réussit à traiter le problème général des grandeurs continues et qu’il conçoit la possibilité d’une multiplicité infinie d’espaces, au sein de laquelle l’espace euclidien n’est plus qu’un cas particulier (même s’il est le plus significatif).

16Le développement de ces doctrines mathématiques a constitué un élément essentiel permettant de passer de la physique newtonienne à la théorie de la relativité générale. Aujourd’hui, environ un siècle après l’apparition des idées relativistes, le débat autour du problème de la connaissance a priori et de la nature de l’espace-temps reste aussi vif en philosophie que dans les sciences. S’y affrontent des options théoriques diverses allant de l’absolutisme au relationnisme, du réalisme au relativisme, du conventionnalisme à l’objectivisme, ou de l’apriorisme à l’empirisme.

17On pourrait tenir un discours analogue à propos du débat concernant l’interprétation de la mécanique quantique, où le recours à des logiques non classiques et les controverses sur la nature de la logique, en particulier sur la sémantique des mondes possibles, jouent un rôle important. Récemment, un nouveau front s’est ouvert : celui de la valeur objective des théories dans lesquelles on fait usage des notions de symétrie et d’invariance, qui sont ancrées dans certains aspects des théories physiques les plus récentes, mais aussi dans les thèses philosophiques élaborées dans la première moitié du xxe siècle par Ernst Cassirer et par d’autres auteurs. Comme on peut le voir, le travail d’analyse et d’approfon-dissement est à chaque fois partagé – certes, selon des modalités ou pour des finalités différentes – par les spécialistes venus de différents domaines disciplinaires.

18Un troisième exemple permet d’illustrer le rôle actif de la recherche philosophique dans ses rapports aux sciences. Il a été représenté, dans les dernières décennies, par le problème du réductionnisme. On entend parfois des déclarations de ce genre : « les états mentaux sont réductibles à des états cérébraux » ; ou encore : « les affirmations de la biologie sont réductibles à celles de la chimie et ces dernières, à leur tour, le sont à celles de la physique ». Or ces thèses ne se limitent pas à renvoyer à des connaissances empirico-factuelles qui appartiennent aux disciplines à réduire ou réductrices (c’est-à-dire à la psychologie, aux neurosciences, à la biologie, à la chimie ou à la physique). Elles posent aussi le problème de la notion générale de réduction. Que doit-on comprendre par réduction d’une discipline à une autre, d’un domaine de connaissance à un autre ? Doit-on parler de réductionnisme épistémologique, de réductionnisme ontologique ou bien des deux ? Quels outils entrent en jeu dans un travail de réduction ? Ces questions ne sont pas de nature uniquement scientifique ; elles sont aussi d’ordre et d’intérêt philosophique. Souvent d’ailleurs la philosophie est en mesure de les affronter en ne faisant appel qu’à des outils conceptuels de nature logique. C’est en effet dans la logique, telle qu’elle s’est développée à présent, que nous trouvons des instruments formels et très raffinés permettant d’analyser les relations interthéoriques et d’élaborer une théorie de la réduction.
Et plus encore. La logique peut également servir à établir les rapports reliant des théories qui se succèdent chronologiquement et qui portent sur ce qui semble être un même domaine de phénomènes. Pendant longtemps fut accepté sur un mode plus ou moins pacifique que la succession de théories comme la physique aristotélicienne, la physique galiléo-newtonienne et la physique relativiste devait être considérée comme un passage de structurations conceptuelles plus spécifiques vers d’autres d’ordre plus général. Les théories qui précèdent auraient donc été pour ainsi dire conservées ou englobées dans celles qui suivent comme des cas particuliers : elles resteraient valides sur la base de conditions plus restrictives, donc pour des domaines plus limités de phénomènes. Dans une telle perspective, par exemple, la théorie de la relativité restreinte dépasse bien la physique classique, mais garantit en même temps la validité de cette dernière pour des vitesses relativement basses par rapport à la vitesse de la lumière.
Certains épistémologues et historiens des sciences ont toutefois considéré « simpliste » cette manière de concevoir les mutations scientifiques. À la place, ils ont avancé la fameuse thèse de l’incommensurabilité, selon laquelle les théories de vaste portée comme celles citées plus haut doivent être considérées non pas comme des conceptions « englobables » les unes dans les autres, mais comme des constructions intellectuelles impliquant une manière différente de constituer la réalité. Thomas Kuhn (2008, ch. 10) est allé jusqu’à affirmer que lorsqu’une révolution scientifique se produit et que les paradigmes changent, c’est le monde lui-même qui est en train de se transformer avec eux. Or une manière d’éviter des conclusions aussi draconiennes et extrêmes (et avec elles les problèmes qui se posent à l’objectivité et à la validité des affirmations scientifiques !) consiste justement à mettre au point des modèles logico-formels permettant de clarifier les relations possibles entre les différentes théories.
Il est presque superflu d’ajouter que les discussions que j’ai citées jusque-là, y compris les débats en philosophie de l’esprit et en neurosciences sur la validité des thèses réductionnistes et éliminativistes, peuvent difficilement faire abstraction du problème philosophique de la nature de la connaissance, de ce que nous pouvons connaître et comment.

4 – La dimension théorique.

19Nous voilà ainsi entrés dans le vif du sujet concernant l’autre manière de concevoir la relation entre science et philosophie : le point de vue théorique. Nous ne pourrons pas à ce propos éviter la fameuse sentence d’Einstein selon laquelle « le rapport réciproque entre épistémologie et science est très important. Elles dépendent l’une de l’autre. L’épistémologie sans contact avec la science devient un cadre vide. La science sans épistémologie – pour autant que cela soit concevable – est primitive et informe » (Schilpp 1951 : 683 s.).

20Ces mots d’Einstein expriment de façon admirable le fait suivant : les marques historiques du rapport entre science et philosophie, dont j’ai parlé jusqu’ici, ne font que dégager des caractéristiques « structurelles » de ce rapport, du moins dans la forme que celui-ci a pris jusque-là. Il semble qu’une valeur philosophique soit inhérente ou intrinsèque à la nature de nombreux résultats scientifiques, de sorte que ces résultats deviennent un facteur d’impulsion important pour les travaux philosophiques. D’autre part, du fait même que les sciences s’autonomisent et occupent des espaces jadis d’exclusive compétence philosophique, elles continuent à se nourrir de différentes manières de la discipline « détrônée ».
Il me paraît tout à fait significatif, par exemple, que les deux chercheurs italiens à qui nous devons la découverte des neurones miroirs (grâce à laquelle nous pouvons mieux comprendre les phénomènes d’intersubjectivité) aient déclaré à plusieurs reprises avoir été malgré eux « entraînés » vers le champ de la philosophie. Ou bien que l’étude de la structure des mutations scientifiques plus radicales (celles que l’on qualifie souvent de « révolution-naires ») ait permis de montrer que ces mutations conduisaient à remettre en question, à dépasser et finalement à remplacer les présupposés philosophiques du paradigme remplacé – parfois qualifiés de « métaphysiques ». Rappelons qu’un philosophe du rang de Martin Heidegger, pour qui « la science ne pense pas », s’est néanmoins montré conscient de ce fait (Parrini 2008). En somme, contrairement à ce qui a été parfois suggéré, la philosophie ne se trouve pas seulement dans les « plis » du discours scientifique ; elle peut également être présente dans les volets constitutifs des théories scientifiques et dans leurs implications.

5 – Les tensions entre science et philosophie.

21C’est précisément là, néanmoins, que se manifestent les tensions les plus aigües entre les deux domaines. On les ressent avec une acuité particulière dans ces pays qui, comme l’Italie, ne peuvent pas arborer une solide tradition épistémologique. Les obstacles qui rendent l’entente et l’interaction difficiles sont relativement nombreux. Je me limiterai à en indiquer deux, qui me paraissent particulièrement significatifs.

22Certaines difficultés sont d’ordre pour ainsi dire socioculturel. Maints savants, en effet, jugent la philosophie sans la connaître suffisamment, tandis que, inversement, nombre de philosophes ont la triste habitude de parler des sciences (ressenties le plus souvent comme des ennemies) en termes excessivement généraux, imprécis et parfois même caricaturaux. Trop peu, en Italie surtout, parmi ceux qui travaillent dans le domaine philosophique se souviennent des vers de Giacomo Noventa : « Un poète sait transformer la nuit en jour, / Un philosophe non… » – et ce, même lorsqu’ils pénètrent dans les territoires de la logique, de la physique ou des neurosciences. Cela produit toute sorte de résultats déplorables, alors que dans le passé les philosophes ont contribué à lever des obstacles qui auraient, sinon empêché du moins retardé l’élaboration d’une théorie scientifique. Que l’on songe par exemple au poids qu’a eu dans les années 20 le jeune philosophe de la physique Hans Reichenbach (2006) pour plaider la cause de la théorie de la relativité avec de brillantes interventions aujourd’hui compilées dans le volume Defending Einstein.

23Nous en arrivons ainsi à un problème de fond. On n’a pas suffisamment conscience d’un fait en réalité fort simple : à savoir, que les savants et les philosophes, même lorsqu’ils ont quelque chose, voire beaucoup en commun, fonctionnent malgré tout selon des méthodologies et des intérêts qui leur sont propres et qui diffèrent sensiblement les uns des autres. Pour un philosophe, ce qui compte c’est surtout l’analyse des concepts et la recherche de perspectives « totalisantes ». Considérons une doctrine logique telle que la théorie des descriptions définies de Bertrand Russell. Il serait impossible d’en comprendre la genèse et les développements sans tenir compte des problèmes philosophiques qui hantaient son auteur pendant les années où il rédigeait les Principles of Mathematics. Il sera de même difficile de comprendre l’orientation de Russell vers une certaine solution plutôt que vers d’autres (et son effort d’attribuer une valeur de vérité à des énoncés contenant des syntagmes nominaux qui ne désignent pas, contrairement aux solutions de Frege et Hilbert) si l’on fait abstraction de sa volonté typiquement philosophique d’éliminer, ou du moins de limiter les compromis platoniciens des discours mathématiques et des discours courants.

24Pour un savant, ce qui compte le plus ce sont les « progrès » de sa discipline. Un mathématicien mettra au cœur de ses préoccupations le développement des mathématiques, sans se soucier d’éventuelles charges ontologiques abstraites, ni des contradictions logiques qui pourraient dériver d’un excès de platonisme (au moins dans la mesure où ces contradictions n’entravent pas son travail). Dans le cas d’un spécialiste de telle ou telle science empirique, ce qui comptera le plus pour lui ce seront les données de l’expérience, les preuves logiquement et mathématiquement fondées, l’examen attentif de conjectures bien délimitées ou délimitables. De plus, il cherchera toujours à élaborer des solutions qui ne l’obligent pas à faire appel à des conjectures et hypothèses dépassant les éléments de fait alors disponibles. Hypotheses non fingo, disait Newton, même si, des hypothèses, il en faisait lui aussi, et qui plus est fort astreignantes, comme le révéleront par la suite les analyses épistémologiques de Mach, Poincaré, Duhem et d’une certaine manière même d’Einstein.

25On peut trouver un autre exemple significatif de cette (relative) hétérogénéité d’intérêts dans le dualisme entre image scientifique et image manifeste du monde, un dualisme souligné, dans les cinquante dernières années, surtout par Wilfrid Sellars. L’astronome Arthur Eddington, au début d’un ouvrage devenu célèbre, avait déclaré que, pour écrire son essai, il s’était assis devant ses deux tables de travail : celle que Sellars appellera par la suite l’image manifeste, constituée de morceaux de bois dotés de certaines propriétés visibles et reliés entre eux selon une structure précise ; et la table de l’image scientifique qui, comme l’enseigne la microphysique, n’est qu’un faisceau d’électrons obéissant à certaines lois. Contrairement aux savantes, qui en général n’ont pas de raisons particulières pour s’occuper d’un tel dualisme, il est essentiel pour un philosophe de comprendre, mettons, si nous devons nous résigner à l’accepter comme inévitable, ou bien s’il y a manière d’affirmer que, malgré la différence entre les deux types d’images, cet objet devant lequel on s’assied c’est une seule et même table.

26Pour aller plus loin dans ce raisonnement, nous pourrons à nouveau faire appel à Einstein, et en particulier au célèbre passage où celui-ci évoque son « opportunisme méthodologique », qui distingue à ses yeux le savant du philosophe. Dans le même texte où se trouve la formule que nous avons évoquée, selon laquelle une science sans épistémologie serait primitive et informe, et une épistémologie non fécondée par le contact avec la science serait vide – Einstein ajoute aussitôt :

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Mais dès que l’épistémologue, dans sa recherche d’un système clair, réussit à se frayer une voie vers celui-ci, il tend à interpréter le contenu de pensée de la science selon son système, et à rejeter tout ce qui ne s’y adapte pas. Le savant, en revanche, ne pourra pousser jusqu’à ce point son exigence d’organisation épistémologique. Il accepte avec reconnaissance l’analyse conceptuelle épistémologique ; mais les conditions externes, qui pour lui sont données par les faits de l’expérience, ne lui permettent pas d’accepter, pour construire son monde conceptuel, des conditions trop restrictives et fondées sur l’autorité d’un système épistémologique. Il est donc inévitable qu’il apparaisse à l’épistémologue systématisant comme une sorte d’opportuniste sans scrupules : qu’il lui apparaisse comme un réaliste, puisqu’il cherche à décrire le monde indépendamment des actes de la perception ; comme un idéaliste, parce qu’il considère les concepts et les théories comme de libres inventions de l’esprit humain (non déductibles logiquement du fait empirique) ; comme un positiviste, puisqu’il estime que ses concepts et ses théories sont justifiés uniquement dans la mesure où ils fournissent une représentation logique des relations entre les expériences sensibles. Il pourra le croire un platonicien ou un pythagoricien dans la mesure où il considère le critère de la simplicité logique comme un instrument indispensable et efficace pour sa recherche.
(Schilpp 1951 : 684.)

28Je trouve qu’il y a beaucoup de vrai dans ces quelques lignes. Lorsque l’on s’aventure dans des problématiques qui sont du ressort aussi bien de la science que de la philosophie, il faudrait vraiment prendre garde à ne pas partir du mauvais pied. Pour commencer, les philosophes devraient éviter d’évaluer le travail scientifique à partir de leurs exigences – pourtant légitimes – de systématicité et d’exhaustivité. S’ils continuent à le faire, ils rendront un mauvais service aux deux disciplines. La philosophie courra constamment le risque de se voir démentie de manière cinglante par la science ; quant à la science, elle se verra jugée selon des exigences de type normatif qui, prises au sérieux, ne pourront que se traduire par l’imposition de limites absurdes aux tendances de la recherche scientifique.
D’autre part, il est tout aussi important que les savants évitent de ne reconnaître une légitimité aux réflexions de la philosophie sur la science que dans la mesure où ces réflexions portent la philosophie à s’occuper de problèmes scientifiques spécifiques, avec l’intention de contribuer à leur solution. Ils devraient être capables d’accepter que la philosophie a des buts de clarification et de reconstruction qui lui sont propres. Il est bien évident, par exemple, qu’un savant, pour accomplir son travail, n’aura pas besoin de s’interroger au préalable sur les conditions de possibilité de la connaissance, et encore moins d’élaborer une argumentation circonstanciée contre le scepticisme. Mais il serait navrant d’en déduire (comme le font certains savants, et aussi – hélas ! – certains philosophes) que le problème du scepticisme est dénué de tout fondement, et que traiter de cette question ne saurait apporter aucune contribution utile au développement des connaissances. En proposant une réponse ou en proposant une meilleure formulation de la position sceptique, les philosophes peuvent élaborer des idées susceptibles d’intéresser même les savants. Ce n’est pas une question qui peut être décidée a priori. D’ailleurs, n’est-ce pas le physicien Einstein qui a reconnu – comme nous l’avons vu – avoir subi l’influence de l’analyse humienne de la causalité et de ce « scepticisme incorruptible » grâce auquel Mach avait conduit son analyse historico-critique de la mécanique ?
On pourrait ajouter que la méfiance du savant envers l’exigence de systématicité qui caractérise une bonne partie du travail philosophique émane parfois de la volonté de garder les « mains libres » pour aborder des questions scientifiques épineuses. Lorsqu’il théorisait son « opportunisme méthodologique », Einstein pensait surtout aux controverses auxquelles les philosophes restaient accrochés. Mais on pourrait observer – avec un soupçon de malice – que cet opportunisme lui était fort utile dans la bataille qu’il livrait alors en faveur du réalisme et du déterminisme causal (« Dieu ne joue pas aux dés ») contre l’interprétation de la mécanique quantique donnée par l’école de Copenhague. Des représentants de cette école tels Bohr et Heisenberg n’avaient pas hésité à faire appel eux aussi, pour soutenir leur antiréalisme et leur indéterminisme, à l’élément opérationnaliste présent dans la théorie de la relativité restreinte. Et cela bien qu’ils aient ensuite modéré cet opérationnalisme grâce à une bonne dose de rationalisme, déclarant (continuant ainsi à suivre d’autres préceptes einsteiniens) que c’était la théorie qui déterminait ce qui pouvait être observé. Einstein, dans le but de faire front aux positions de Copenhague, avait déclaré – « opportunément », en effet – qu’un beau jeu ne pouvait pas être répété, c’est-à-dire « joué » plus d’une fois ; ce qui signifiait aussi qu’il refusait de se laisser clouer, pour un souci de cohérence et de systématicité, à une position méthodologique assumée une fois pour toutes – l’opérationnalisme. Des germes de l’anarchisme méthodologique de Paul K. Feyerabend se trouvent déjà clairement présents dans l’« opportunisme » einsteinien.

6 – Aires d’intersection entre science et philosophie.

29S’il on admet donc, tout à fait légitimement, que les comportements et intérêts de fond des savants et des philosophes sont différents, on peut formuler quelques observations sur les aires d’intersection thématique entre la philosophie et les différentes sciences. Pour me limiter aux aspects les plus généraux, je dirais qu’il existe essentiellement deux « zones » où le travail d’éluci-dation analytique et de reconstruction (plus ou moins) systématique de l’épistémologie et de la philosophie en général rejoint, de façon (plus ou moins) directe, le travail de recherche scientifique.

30Clarification épistémologique et concepts du discours scientifique. – Le premier terrain de rencontre est formé par toutes les thématiques qui entrent dans le champ de la philosophie des sciences. Ces thématiques, bien sûr, ne sont pas d’un intérêt immédiat pour le savant. À l’instar du philosophe des sciences, il s’intéresse aux explications scientifiques, aux lois de la nature et aux théories ; mais il ne fait aucun doute que l’intérêt premier du scientifique est d’arriver à formuler ces lois et découvrir des liens nomologiques entre les phénomènes ; celui du philosophe des sciences, en revanche, consiste à clarifier ce que l’on doit entendre par explication scientifique, par loi de la nature et par théorie, en cherchant éventuellement à indiquer (ce qui est propre à la philosophie) les possibles différences entre une construction théorique de type scientifique et une conception de nature métaphysique.

31Un terrain très délicat de convergence thématique est représenté par l’étude épistémologique et l’éventuelle formulation de critères concernant la confirmation inductive et la valeur probatoire des expériences. Il s’agit d’un domaine sensible parce que l’analyse menée par la philosophie des sciences peut parvenir à remettre en question les gages de scientificité d’une théorie (que l’on songe au cas très épineux de la psychanalyse) ou les modalités selon lesquelles une expérience scientifique a été menée. La discussion, par exemple, sur la valeur probatoire des expériences de Benjamin Libet, est éclairante. Libet, en étudiant le rapport entre expérience consciente et activation de certaines zones cérébrales, est parvenu à des résultats qui impliqueraient, pour certains, au moins une limitation du rôle traditionnellement assigné au libre arbitre.

32La philosophie peut s’occuper de concepts qui interviennent aussi bien dans le discours philosophique que dans le discours scientifique. En ce moment par exemple, la philosophie de l’esprit s’accompagne à la recherche scientifique dans l’effort de comprendre des phénomènes complexes comme la nature de la conscience et des états mentaux, donc de répondre à des problèmes fort anciens telle que l’opposition entre matérialisme et spiritualisme, entre dualisme et monisme (existence de deux entités substantielles autonomes, l’esprit et le corps, ou existence d’une seule des deux ?), entre déterminisme et liberté du vouloir, entre réductionnisme et antiréductionnisme (réductibilité des états de conscience à des états cérébraux ou impossibilité d’éliminer les états subjectifs ou qualia ?).

33Tous ces travaux impliquent un renvoi non simplement aux faits, aux découvertes, aux hypothèses et aux théories scientifiques, mais aussi à la clarification, construction et reconstruction de quelques notions clé de la philosophie. Prenons par exemple la thèse de l’identité entre états subjectifs et états cérébraux. Si l’on entend soutenir cette thèse, on ne devra pas seulement posséder des connaissances empirico-factuelles montrant que la vérification d’un état de conscience (par exemple la douleur, ou la sensation du rouge) s’accompagne d’une activation, selon certaines modalités, de terminaisons nerveuses ou zones cérébrales bien précises ; il faudra en outre savoir comment doit être compris le concept d’identité dans l’affirmation générale (et par certains côtés générique) que les états de conscience sont identiques aux états cérébraux. S’agit-il d’une identité d’occurrence (token) ou d’une identité de type (type) ? D’une identité nécessaire ou d’une moins contraignante coextensivité empiriquement vérifiable ? En d’autres termes, en soutenant cette identité, voulons-nous affirmer que les états subjectifs sont essentiellement des états cérébraux, quel que soit le sens à donner réellement à ces termes, ou bien seulement qu’à un certain état de conscience correspond, comme un donné de fait empirique, un état cérébral ? Et dans ce dernier cas, la coextensivité que nous soutenons est-elle une coextensivité « condensable » en une généralisation empirique ou bien une coextensivité qui découle d’une théorie complexe de la vie mentale et cérébrale ? Remarquons, à propos de cette dernière possibilité, que l’on peut trouver un précédent intéressant dans la physique : l’équivalence empirique entre masse pesante et masse inerte. Cette équivalence peut en effet, avec l’avènement de la théorie de la relativité générale, être déduite des principes étant au fondement de la théorie elle-même.
Le concept de simultanéité à distance dans la théorie de la relativité restreinte constitue un autre cas remarquable. J’ai déjà dit que dans ses mémoires de 1905 Einstein, partant d’une analyse opérationnelle, avait établi la nécessité d’introduire quelques définitions et conventions. Ainsi, l’un des principaux arguments débattus ensuite par les scientifiques et les philosophes (les noms d’Eddington et de Reichenbach suffiront) est le suivant : dans la relativité restreinte et dans la relativité générale, un élément de type conventionnel est-il présent à côté de l’élément empirique ? Dans le cas de la relativité restreinte, la discussion avait pour objectif d’évaluer la pertinence de l’hypothèse einsteinienne établissant la simultanéité entre événements spatialement distants – l’hypothèse que sous certaines conditions physiques les temps d’aller et de retour d’un signal lumineux sont égaux ou, symboliquement, que est égal à ½, selon la formule adoptée. Ce que l’on a tenté de clarifier à travers ce débat, c’est la question de savoir si, dans cette théorie particulière, il y a place ou non pour des hypothèses différentes de l’hypothèse standard adoptée par Einstein et que nous venons de rappeler () ? En 1977, le philosophe de la physique David Malament, élève d’un autre épistémologue important, Howard Stein, a démontré que dans la théorie il n’y aurait place que pour une seule relation de simultanéité, en d’autres termes pour la seule hypothèse standard. En 1999, le résultat de Malament a été contesté par Sahotra Sarkar et John Stachel. Reprenant et développant une suggestion d’Einstein lui-même, ceux-ci ont montré que le théorème de Malament « comporte une hypothèse physique non garantie » et qu’une fois ôtée celle-ci, différentes relations de simultanéité seraient possibles même à l’intérieur de la relativité restreinte, de manière à rendre possible, d’après eux, tout un éventail de choix conventionnels (Malament 1977, Sarkar et Stachel 1999, Parrini sous presse).

7 – Analyse philosophique et travail scientifique. Le problème du spécialisme.

34Le débat autour du théorème de Malament et des problèmes plus vastes que celui-ci soulève n’est pas clos, mais il me semble que l’on peut d’ores et déjà en tirer trois conclusions importantes sur les rapports entre philosophie et science.

35La première est la suivante : en partant d’une préoccupation typiquement philosophique comme celle du degré de convention présent ou non dans une théorie scientifique, il est possible de clarifier la structure interne de cette théorie et repérer les présupposés plus généraux et abstraits sur lesquelles elle repose. De tels présupposés, souvent, sont donnés comme évidents et ne sont pas problématisés. Le fait de les porter au jour, en revanche, peut revêtir un intérêt considérable pour le développement scientifique. Parfois, en effet, l’explicitation des présupposés « tacites » d’une théorie de référence, accompagnée par une réflexion critique sur ceux-ci, conduit – avec ou sans l’émergence de nouvelles données de l’expérience – à élaborer des théories nouvelles dotées d’une adéquation et d’une portée empirique supérieures.

36La deuxième conclusion concerne les possibles avantages pour la philosophie. La question du degré de conventionalité de certains principes scientifiques est étroitement liée à des problèmes tels que la valeur cognitive des théories scientifiques et donc de ce que peut être le rapport entre nos représentations théoriques et la réalité (problème du réalisme). Toutes ces thématiques sont à leur tour liées à ce que l’on a appelé la sous-détermination empirique des théories, c’est-à-dire à l’idée que l’acceptation d’une théorie scientifique n’est pas déterminée de manière univoque par les données de l’expérience, mais dépend aussi d’options de nature conventionnelle. Le débat qui, à partir des premières discussions sur la relativité, a conduit au théorème de Malament et s’est poursuivi ensuite, montre clairement que la controverse traditionnelle sur la valeur objective de la connaissance peut sortir de la généralisation et de l’approximation qui la caractérisaient depuis longtemps, pour être solidement rattachés aux problèmes concrets de philosophie de la physique. Des problèmes qui peuvent être traités avec la même rigueur logique, mathématique et factuelle que l’on utilise pour dans le traitement des questions scientifiques.

37Je crois que les savant, et en l’occurrence les physiciens, feraient bien de ne pas considérer trop d’en haut les thématiques philosophiques de ce genre. Elles peuvent donner naissance à des conséquences essentielles quant à la place et la valeur de la science dans le cadre de la culture humaine. N’oublions pas que pour « rabaisser » les concepts scientifiques à des pseudo-concepts, Benedetto Croce s’était précisément servi d’une certaine lecture des thèses sur la valeur objective de la science avancées par des savants épistémologues tels que Mach et Poincaré (une lecture largement incorrecte, voir Parrini 2004, ch. 2). Songeons aussi à l’importance que revêt cette question pour le débat actuel autour de l’évolutionnisme darwinien, inspiré essentiellement par des préoccupations d’ordre religieux, ou encore pour la signification épistémologique à attribuer à « l’affaire Galilée » (un sens qui me paraît avoir été négligé dans certaines révisions récentes et parfois fort solennelles de ce sujet).

38La troisième conclusion concerne, enfin, le thème aujourd’hui essentiel du spécialisme. Pour les rapports entre philosophie et science, ce phénomène peut constituer un facteur aggravant de ce trouble que j’ai qualifié de socioculturel. Le spécialisme peut sans doute être considéré comme l’un des maux de notre époque, et même l’un des plus redoutables parce que c’est un mal nécessaire et inévitable, lié au progrès et à la possibilité même d’un progrès ultérieur de nos connaissances. En outre, s’il comporte des dangers pour toutes les disciplines, puisqu’il rend de plus en plus difficile de les ranger dans un contexte culturel global, il constitue une véritable menace pour la philosophie, qui a vocation à exprimer les points de vue les plus larges et généraux possibles. Pourtant, des discussions comme celle qui concerne la place des conventions à l’intérieur d’une théorie scientifique montrent, me semble-t-il, que c’est précisément le développement du spécialisme qui est en mesure d’atténuer les maux provoqués par le spécialisme lui-même. Je vais essayer de montrer brièvement comment.

39Plus d’une fois, lorsqu’il m’est arrivé de prononcer une conférence sur ces thèmes, je me suis senti objecter : oui, c’est vrai, en principe il est possible et il serait très utile de développer des rapports plus étroits entre philosophie et science ; mais pour le faire avec le sérieux requis, il faudrait posséder de sérieuses compétences dans les deux domaines : et ceci est très difficile à réaliser en raison de la spécialisation toujours plus marquée dans le domaine scientifique tout autant que philosophique. C’est vrai. Mais il me semble bien, comme je le disais, qu’un remède puisse provenir précisément de ce fait. Il faudrait parvenir à réaliser, pour ainsi dire, une circularité vertueuse entre les différentes spécialisations, comme celle qui est née précisément dans les discussions sur les implications philosophiques de la théorie de la relativité. Certes, un physicien qui trouve un intérêt à étudier cette théorie peut légitimement choisir de se désintéresser complètement des problèmes sur lesquels porte le théorème de Malament ; tout comme, aussi légitimement, peut s’en désintéresser un philosophe qui s’occupe, en général, de la traditionnelle définition de la connaissance comme « croyance vraie et justifiée ». L’essentiel, cependant, c’est qu’ensuite, au moment où le physicien-physicien ou le philosophe-philosophe se mettront à parler de la valeur cognitive des théories scientifiques ou de la contradiction entre réalisme et instrumentalisme – ne serait-ce qu’au niveau de la popularisation journalistique – ils puissent le faire en sachant que des résultats comme ceux de Malament existent. L’exactitude d’un théorème comme celui de Malament peut être passée au crible tant par le physicien-physicien qui pour une raison ou une autre aura choisi de s’exprimer sur des questions de nature philosophique, que par les physiciens qui nourrissent régulièrement des intérêts épistémologiques et par des philosophes de la physique comme Malament. À eux, mais plus spécialement à ces philosophes de la physique « spécialisés », le philosophe « généraliste », notre philosophe-philosophe pourra utilement se référer lorsqu’il aura ressenti le besoin d’étendre ses intérêts jusqu’à ce problème.
C’est à partir d’un tel croisement de compétences sérieuses et spécialisées que les rapports entre science et philosophie pourront peut-être se développer. Aujourd’hui, on commence à aller dans cette direction grâce à un sujet culturellement et médiatiquement « chaud » comme la théorie de l’évolution. Et cela laisse ouvert un certain espoir même pour un pays comme l’Italie, jusque-là peu perméable aux approches que nous venons d’évoquer et traditionnellement voué, plutôt, à une « toutologie rhétorique » qui semble se nourrir plutôt d’un « croisement d’incompétences ».
Traduit de l’italien par Thierry Loisel.

Références

  • de Finetti, Bruno (1989) La logica dell’incerto. Milan : Mondadori.
  • Kuhn, Thomas S. (2008) La structure des révolutions scientifiques, trad. de l’américain par Laure Meyer. Paris : Flammarion.
  • Malament, David (1977) « Causal Theories of Time and the Conventionality of Simultaneity », Noûs, 11 : 293-300.
  • Parrini, Paolo (2004) Filosofia e scienza nell’Italia del Novecento. Figure, correnti, battaglie. Milan : Guerini e Associati.
  • Parrini, Paolo (2008) « La science, raison qui pense », Diogène, 224 : 102-108.
  • Parrini, Paolo (s. p.) « Epistemological Conventionalism Beyond the Geochronometrical Problems », dans M. De Caro et R. Egidi (éds), Architecture of Theoretical and Practical Knowledge. Epistemology, Agency, and Sciences. Rome : Carocci.
  • Reichenbach, Hans (1921) « Der gegenwärtige Stand der Relativitätsdiskussion », Logos, x : 316-378.
  • Reichenbach, Hans (2006) Defending Einstein. Hans Reichenbach’s Writings on Space, Time, and Motion, éd. par S. Gimbel et A. Walz. Cambridge : Cambridge University Press.
  • Sarkar, Sahotra et Stachel, John (1999) « Did Malament Prove the Non-Conventionality of Simultaneity in the Special Theory of Relativity ? », Philosophy of Science, 66 : 208-219.
  • Schilpp, Paul Arthur, éd. (1951), Albert Einstein: Philosopher-Scientist. New York : Tudor.
  • Schlick, Moritz (1925) Allgemeine Erkenntnislehre. Berlin : Springer.

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Date de mise en ligne : 03/01/2011

https://doi.org/10.3917/dio.228.0114