Processus identitaire adolescent : quand la migration familiale s’en mêle
Pages 97 à 108
Citer cet article
- CURBILIÉ, Camille
- et HOUNKPATIN, Lucien,
- Curbilié, Camille.
- et al.
- Curbilié, C.
- et Hounkpatin, L.
https://doi.org/10.3917/difa.037.0097
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- Curbilié, C.
- et Hounkpatin, L.
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- CURBILIÉ, Camille
- et HOUNKPATIN, Lucien,
https://doi.org/10.3917/difa.037.0097
Histoire des origines, histoire de famille, histoire de subjectivation
1Héritiers de parents migrants, les adolescents nés en France expérimentant à leur tour un (dé)placement – dans le cas d’une mesure de la protection de l’enfance – manifestent, pour certains, ceux que l’on rencontre dans nos espaces de consultation ou en entretien individuel, une souffrance de l’identité, une souffrance des liens familiaux, une souffrance des origines qui se caractérise par une difficulté à se raconter. À l’occasion du remaniement des identifications (E. Kestemberg, 1962), spécificité du processus identitaire adolescent, apparaît de surcroît chez ces jeunes placés, dits de deuxième génération, un retour à l’énigmatique question des origines. Saisie par son histoire de déplacement, la famille comme le sujet adolescent ne reconnaissent plus qu’ils appartiennent à une même filiation. Cette non-reconnaissance porte les stigmates d’un récit commun manquant, un non-lieu territorial et narratif.
2Il nous paraît nécessaire, avant de saisir la particularité de cette clinique adolescente, familiale et institutionnelle, de définir d’abord comment les liens entre sujet, famille et environnement socioculturel favorisent « le montage des constructions identitaires » (O. Douville, 1994). Ceci permettra une meilleure appréhension du sentiment de Malêtre (R. Kaës, 2012), malaise identitaire qui ne peut être compris en dehors des remaniements profonds qui s’opèrent dans le monde contemporain. Les crises géopolitiques mondiales amènent en effet des configurations nouvelles avec lesquelles certaines familles sont en prise directe. C’est ainsi que les liens sociaux, ceux qui unifient l’espace social et culturel avec celui de l’espace individuel, se fragilisent, voire disparaissent, dans les profondeurs maritimes, dans des jungles déshumanisées ou au fin fond de cités emmurées dans le silence. Or, précise P. Denis (2000), ce sont ces mêmes liens sociaux qui participent au sentiment d’appartenance, sentiment communautaire qui se tisse au travers d’identifications mutuelles et réciproques grâce à l’élection d’un objet commun qui se vit, se partage, se raconte et se propage dans un réseau de représentations multiples. Ce discours du registre socioculturel définit pour P. Aulagnier (1975) le discours idéologique qui participe au sentiment d’appartenance à un collectif, un référentiel identitaire, une histoire commune. Idéologique dans le sens où les valeurs, les idéaux et les principes fondateurs sont activés comme modèles autant pour le bon fonctionnement de la personne que du collectif. Le contrat narcissique est ce qui correspond à ces énoncés prononcés par le collectif, tels que les définitions de la réalité du monde, les raisons d’être et l’origine de ces modèles.
3C’est au travers de l’investissement narcissique du couple parental envers son enfant que ce dernier est assuré d’avoir sa place dans le socius, à condition qu’il investisse à son tour le collectif en s’inscrivant comme membre et en assurant ainsi la continuité de l’ensemble social. La réalité de l’environnement socioculturel influence le couple dans cette dynamique de transmission et également dans la façon dont l’enfant élaborera de futurs énoncés identificatoires. Ainsi la voix originaire soutenue par le collectif et la famille assure au moi de l’enfant l’existence d’une série d’énoncés qui lui certifient une base commune partagée. Si le sujet s’approprie ces fragments de discours, il s’accorde le droit de revendiquer, par un pacte d’échange, la reconnaissance du groupe. L’ensemble social constitue ainsi un support pour une partie de sa libido narcissique, et en échange le groupe reconnaît ne pouvoir exister que grâce à la voix que le sujet répète. Le pacte dénégatif décrit par R. Kaës (2012) représente l’autre face du contrat narcissique, en ce sens qu’il permet de dénier ou refouler, « d’un commun et inconscient accord », ce qui pourrait ébranler l’homéostasie sociale, garantissant le maintien des liens entre les sujets. Duparc (2004) précise lui aussi que ces croyances collectives prennent leurs origines dans l’inconscient – une vision du monde idéal qui permet de dégager des axes de perspectives de jugement et d’action pour le sujet. Freud précisait déjà dans Malaise dans la culture que celle-ci lie libidinalement les individus entre eux renforçant les liens de la communauté, favorisant l’accès à un degré supérieur de moralité, de mise en ordre social et esthétique. Le cadre culturel nécessaire au soutien de la structuration psychique autant pour le sujet que pour sa communauté s’incarne au travers de mise en intrigue. Les signifiants culturels seuls ne suffisent effectivement pas à créer un lien entre les sujets d’une même communauté ou d’une famille. Encore faut-il les agencer au sein d’une configuration narrative, une scénarisation ordonnée qui peut se dire, se parler, se raconter, se transmettre. Pour Golse et Missonier (2005) le récit figure la conflictualité pulsionnelle, historise l’ontogenèse et inscrit le sujet dans une continuité de son être et une permanence dans un collectif. Les mises en récit actualisent les bienfaits psychiques du travail de culture que les rites et cérémonies mettent en scène.
4Mais quand ce travail de culture se met à l’arrêt, se pose alors la question des devenirs individuels et des groupes, des institutions et des collectifs, des références et des représentations. Notre propos se centre ici sur les bouleversements que les déplacements migratoires peuvent engendrer au sein d’une famille lorsque les enveloppes psychiques du cadre culturel sont effractées par l’expérience traumatique de la traversée des frontières. Quelle que soit la force de résilience de l’individu, ces temps de traversée altèrent et contraignent à une reconfiguration de l’identité narrative (P. Ricœur, 1990), une reconfiguration d’un récit pour soi-même et les autres. L’absence ou la disparition violente de ce méta-cadre peut engendrer des mouvements de destructivité, compte tenu des principes de liaison qu’il favorise. Cette impasse des représentations entraîne alors la perte de la fonction métaphorique, l’effacement de l’histoire restée derrière, la ruine de la fonction tierce incarnée par la culture (G. Devereux, 1970) ne permettant plus ni l’intersubjectivité ni la subjectivation. C’est ainsi que beaucoup de migrants enfouissent des ressentis douloureux pour passer les frontières, et que l’intégration dans le pays d’accueil prend la tournure de tentatives désespérées d’oublier ce qui est perdu. Pour une question de survie psychique, les sujets risquent une privation de défense culturelle et un déni des origines, basant leur identité nouvelle sur les discours sociaux et politiques ambiants (P. Jamoulle, 2013). Crise identitaire et crise du contexte socioculturel se renvoient en miroir les ratés d’une mise en commun de l’histoire des origines, précipités par les bouleversements de plus en plus rapides de notre société hypermoderne. Comment alors favoriser une transformation d’une sidération psychique – où rien ne peut être nommé – à une élaboration psychique – où les choses peuvent se raconter ? C’est ce que nous tenterons d’exposer avec la présentation du dispositif de la clinique de la multiplicité.
Adolescence, transmission en creux et héritage au négatif
5Notre propos va maintenant se centrer sur la qualité de la transmission psychique entre les individus qui ont vécu une migration traumatique et leurs enfants nés en France. Le travail d’acquisition de l’héritage psychique s’appuie sur un modèle dynamique qui conçoit l’introjection ou l’identification comme les vecteurs de la transmission. L’enfant absorbe certaines particularités du fonctionnement psychique de ses parents, qui projettent eux-mêmes une part de leur narcissisme sur leur progéniture. Les mouvements ascendants et descendants modélisent ainsi les liens psychiques entre les générations. Mais quand l’objet transitionnel n’est plus fonctionnel, cryptes et fantômes peuvent faire leur apparition sur la scène de la transmission psychique. Comment un adolescent peut-il définir sa place dans la succession des générations lorsqu’une partie de sa famille est ailleurs, souvent « tue » par les parents ? Comment peut-il s’approprier les énigmes de l’originaire lorsque la mélancolisation du lien (M. Cadoret, 2003) prédomine dans les premiers temps de la relation ? Avec des appartenances primaires suffisamment solides, les situations d’interculturalité peuvent amener à des enrichissements mutuels par rapport aux possibilités d’individuation. En revanche, si l’appartenance primaire est déjà marquée par un trauma – non suffisamment symbolisé –, celui-ci devient particulièrement vif en situation interculturelle. Les descendants de migrants peuvent ainsi se faire les héritiers d’un héritage au négatif, c’est-à-dire d’événements non symbolisés. La souffrance narcissique parentale quant à la perte traumatique du groupe originaire d’appartenance fait obstacle au processus de subjectivation pour la génération à venir. Les traces non élaborées s’inscriront en creux dans le développement psycho-affectif de l’enfant. Là où des énoncés sur les origines devraient ancrer le narcissisme de l’enfant, soutenant son évolution au sein du socius, apparaît une souffrance des liens sociaux, une souffrance de l’identité.
6La période adolescente des jeunes de deuxième génération placés en institution répond en écho à l’histoire familiale saisie par les déracinements et signe une période de fragilité extrême. En effet, outre une histoire familiale trouée, la crise du pubertaire (P. Gutton, 2002) participe à la résurgence des conflits inconscients inhérents aux relations objectales primitives. Le sujet adolescent doit alors être soutenu par les identifications nouvelles à un idéal de groupe incarné et transmis par la communauté environnante l’invitant par là à se distancer des objets primaires. Mais lorsque les cadres culturels externes et internes sont incertains, mis à mal par la migration parentale, les bases communes de représentations partagées peuvent être ressenties comme persécutantes. Les références aux idéaux sociaux ne semblent pas pouvoir structurer de l’intérieur ces adolescents. Nous constatons alors que lorsqu’ils traversent des lieux collectifs institués, ils ne tiennent plus, ils font exploser les limites, se retrouvant dehors – exilés, entraînant parfois avec eux le destin d’autres individus dans leur dérive identitaire. Nous pourrions parler d’un vécu d’exil psychique : privés d’un accès à un passé, ces jeunes errent dans des no man’s land où la déliaison trône en maître, les conduisant à une marginalisation puis, trop souvent, derrière les barreaux d’une prison – un numéro d’écrou révélant une non-fonctionnalité du nom qu’il porte.
7Nous constatons que ces souffrances adolescentes se manifestent au travers de formes psychopathologiques et comportementales variées telles que des comportements d’errance, de passages à l’acte (auto ou hétéro-agressifs), des somatisations et une consommation de substances toxiques. À cette dimension individuelle vient s’ajouter un sentiment d’étrangeté que l’adolescent ressent au sein de sa famille et face à elle. Les relations objectales aux figures parentales sont marquées par une sorte de mutisme, une impasse qui montre une impossibilité de trouver une langue commune affective. Que se dire et comment se le dire ? Les conflits qui éclatent à la maison ou le retrait massif d’investissement plongent les membres de ces familles dans un profond désarroi. Le placement est alors souvent une voie de recours face à ces impasses relationnelles et affectives. Ces jeunes sont comme à la marge, reconstituant dans des bandes clandestines ou groupe organisé un sentiment d’appartenance prenant racine dans un fantasme d’auto-engendrement. Ils sont happés par l’extérieur, capturés par la rue où la culture des gangs fait rage, des lieux où on doit « sauver sa peau » et « défendre l’honneur du territoire », me dira un jeune lors d’une séance. Ce qui fait trace mnésique, les fueros, ne prend alors corps que par des stigmates somatiques (coups, cicatrices, tatouages, etc.) et par des marques laissées sur les murs de la cité pour défendre un territoire et un nom commun, celui du gang ou organisation.
8Le placement au sein d’une institution étatique d’un jeune qui n’arrive plus à cohabiter avec sa famille et en société nous oblige à penser l’articulation des questions individuelles, familiales et sociétales. Beaucoup d’entre eux se retrouvent en effet en errance physique et psychique ; placés à l’extérieur de chez eux – hors filiation – hors subjectivation – à l’extérieur d’eux-mêmes – ainsi qu’à l’extérieur du socius – hors communauté d’appartenance.
Dispositif de la clinique de la multiplicité, Boubacar et sa famille
9À la suite d’une analyse psychopathologique psychanalytique approfondie, donnant lieu à l’écriture d’une thèse de doctorat (C. Curbilié, 2015), plusieurs situations cliniques ont permis de révéler que ces adolescents présentent des angoisses massives de disparition. La similitude des scénarios fantasmatiques ou des rêves qu’ils donnent à entendre les place dans des situations de no man’s land, au milieu d’une immensité maritime avec présence ou non de terre en vue, risquant l’oubli, l’enfermement ou la noyade. Dans ces scénarios ou dans les associations qui suivent, ils font référence à la terre des origines, celle de leurs parents. Elle n’apparaît pas constituer un support solide d’identification, le sujet, seul, ne trouvant pas les appuis narcissiques qui contiendraient les déferlements pulsionnels. Une hypothèse métapsychologique serait de concevoir qu’une partie des mouvements identificatoires de ces enfants s’est faite sur et avec une partie endeuillée d’un des parents, voire des deux – partie parentale endeuillée qui ne permet pas au sujet d’accéder aux traces mnésiques originaires phylogénétiques, celles qui permettent à l’enfant de se sentir inséré dans une filiation familiale et culturelle, d’être le maillon d’une chaîne dans un continuum spatio-temporel.
10Pour éclairer notre propos, nous exposerons brièvement la situation de Boubacar, adolescent de 14 ans, placé en foyer éducatif depuis son entrée en 6e. C’est au sein du centre Georges-Devereux, dont le dispositif de la clinique de la multiplicité est la toile de fond théorique et technique que, à la suite d’une ordonnance judiciaire de consultations, nous rencontrons Boubacar, sa famille et ses référents sociaux. Pour appréhender la structuration et les manifestations symptomatiques de la situation, sont convoqués les mondes de tous les sujets présents dans le groupe de consultation. En effet, au sein de cet espace, est tentée une amorce de mouvement de transformation de la diversité, qui peut être destructrice, vers une multiplicité créatrice d’une nouvelle configuration des liens. Ceci en postulant que l’identité est constituée d’éléments multiples : théories, langues, discours, pratiques, systèmes de pensée, codes de fonctionnement, droits et obligations. Une dizaine de personnes sont ainsi assises en cercle : le thérapeute principal, les cothérapeutes, la famille, les représentants des institutions socio-éducatives et le médiateur ethnoclinicien. Ce terme reflète la profondeur du travail que ce personnage effectue, bien au-delà de la simple traduction d’une langue à l’autre, il « pointe et déploie devant nous les zones d’intraduisible, dans les consultations et à l’extérieur » (L. Hounkpatin, 2011). Ce dispositif clinique fait ainsi appel à la multiplicité des théories, des professions, des interprétations et des générations dont la rencontre fait émerger le lieu du conflit-malentendu qui pourra être repris dans un nouveau scénario commun, partagé dans l’ici et le maintenant.
11Boubacar est un adolescent curieux qui recherche le collectif et la présence des adultes. Il ne cesse de questionner les adultes sur ce qui l’entoure, une curiosité sur la vie et ses complexités. Par ailleurs, Boubacar fugue à plusieurs reprises dans la forêt, y reste des heures, sans savoir lui-même pourquoi il choisit ce lieu. Parfois il lui arrive de confectionner des objets (projectiles ou fumigènes qu’il utilise en classe). Ses attachements se délient rapidement suite à des passages à l’acte violents mettant à mal les liens et les cadres des collectifs institués, foyer éducatif ou collège, « comme s’il avait deux visages », nous dit son éducatrice en séance. Ceci l’amène à vivre des coupures à répétition tant sur le plan affectif que topographique. En six ans de placement, il aura traversé nombre de frontières, se déplaçant d’une région à une autre, là où des maisons à caractère social avaient une place pour lui.
12Après avoir pris connaissance de ce qui fait souffrance, malentendu et impasse dans le quotidien autant des professionnels, de la famille que du jeune, nous invitons la famille (avec l’aide du médiateur) à nous faire part de son histoire pour mieux appréhender le parcours de chacun. C’est ainsi que nous apprenons que les mouvements migratoires parentaux entre l’Afrique et la France sont nombreux. Plusieurs allers-retours ont en effet été effectués avant une installation définitive en France. Au pays, les aînés du couple sont restés avec la famille élargie, et nous décelons une dépression maternelle qui persiste jusqu’à présent, du fait de ne pouvoir être auprès d’eux. Le père de Boubacar, quant à lui, rêvait de poursuivre ses études supérieures en France, mais la réalité sociopolitique de la terre d’accueil bouscula ce rêve qui s’éclata sur les brisants des frontières. Entre une mère enfermée dans un mutisme dont une partie de la psyché est restée au pays avec ses aînés et un père qui s’est confronté à une désillusion, Boubacar a grandi avec un couple parental mélancolique qui ne lui a pas permis d’accéder à des énoncés originaires. Lorsque Boubacar entend en consultation ces propos énoncés dans la langue maternelle de ses parents, il tend l’oreille car c’est bien la première fois qu’il entend ces histoires de famille. Histoires complétées par les propos de notre médiateur, rapportant les récits concernant les noms des protagonistes. En Afrique, chaque nom détermine l’appartenance à une ethnie, possédant une histoire mythique propre qui influence une partie du processus identitaire et social des sujets. Lorsque le médiateur explique qu’à la sortie de l’enfance, les jeunes de cette ethnie sont amenés dans la forêt, loin de la famille afin d’être initiés et pour apprendre à fabriquer masques et lances, Boubacar se met à interroger le groupe du regard, puis s’autorise progressivement à poser des questions sur ses origines. Il nous confie qu’un jour, en vacances dans le pays de ses parents (pays dont la guerre avait ravagé les liens humains), un homme masqué l’avait touché lors d’une cérémonie, il fut terrifié, rejetant alors ce pays et cette culture dangereuse.
13Ici, nous percevons comment un élément originaire, normalement constitutif d’une base commune partagée, se trouve retourné en élément traumatique car non accompagné par les récits parentaux qui fournissent habituellement le sens à l’expérience. Le groupe a permis de mettre en récit, au travers d’énoncés mythiques mais aussi au travers de jeux psychodramatiques entre co-thérapeutes, les actes et terreurs de Boubacar, soutenu par le dispositif groupal où la parole et les éléments inconscients peuvent circuler au sein d’une nouvelle configuration des liens. Lors de notre dernière rencontre groupale, Boubacar finira par dire : « Si je dois habiter là-bas, ce sera près de la mer. » Notre travail sur le récit familial et mythique qui historise et inscrit la famille en tant que maillon générationnel dans une continuité a semble-t-il permis à Boubacar de s’inscrire à son tour dans cette continuité. Le mouvement régressif instauré en consultation par l’évocation du passé et des questions originaires ainsi que par les mouvement inconscients propres à la configuration groupale a soutenu des retrouvailles avec le noyau familial dans lequel Boubacar s’autorise à s’inscrire, lorsque par exemple il projette de s’installer sur les terres de ses ancêtres.
14À côté de cet espace de consultation groupal, Boubacar a pu bénéficier d’un autre cadre-territoire individuel mené par une co-thérapeute ; ainsi, les dimensions familiales, institutionnelles et subjectives peuvent se réarticuler pour repenser et soutenir les liens sociaux, ceux qui font le pont entre espace collectif et individuel. J. Bleger (1967) définit la sociabilité syncrétique comme ce partage des rythmes physiologiques, perceptions communes de l’espace, régulations collectives, qui sont autant d’éléments essentiels à l’expérience d’appartenance à un groupe.
D’une transmission mise à mal à une clinique narrative
15À l’adolescence essentiellement, le sujet a besoin d’un étayage social et culturel pour soutenir et élargir les idéaux parentaux. Des mouvements psychiques de séparation/individuation sous-tendent ce processus, une prise d’autonomisation par et dans le socius. Vient s’ajouter à cette période de fragilité identitaire, l’histoire familiale saisie par la traversée migratoire qui effracte les enveloppes psychiques du cadre culturel. La filiation ne s’effectue alors plus à partir de transmissions bienfaisantes. Elle se réalise dans certains cas comme ici, à travers le négatif des générations précédentes. Ce négatif est formé par des éléments qui n’ont pas été transformés de façon à pouvoir nourrir l’expérience émotionnelle de l’enfant, nous dit A. Konicheckis (2009). Nous pourrions ajouter que ces non-transformations parentales bloquent l’accès aux énoncés originaires, base d’un sentiment d’appartenance, fondement pour le processus identitaire de l’enfant en ce sens qu’il fait le pont entre le monde collectif et la vie intrapsychique du sujet. Bien plus que d’être hors-subjectivité, l’enfant de migrants peut se retrouver aussi hors-socialisation. Ces enfants de migrants portent alors en eux une double impossibilité de se sentir être – être subjectif et être social. C’est pourquoi nous avons choisi d’évoquer le terme de souffrance identitaire pour ces adolescents puisqu’il renvoie aussi bien au registre de l’intrapsychique dans son lien filiatif qu’au registre collectif dans son lien social.
16L’articulation d’un espace groupal tel que celui de la clinique de la multiplicité où le sujet peut se relier à son histoire, avec un espace individuel, où au contraire est travaillée la déliaison avec les identifications primaires, tout en tenant compte de la propension de l’adolescent à s’inscrire dans des lieux collectifs et institutionnels, favorise la subjectivation et la dynamique d’individuation. Par ailleurs, au sein du cadre clinique, ces jeunes réalisent des tentatives de figurabilité qui doivent être soutenues par le thérapeute sur la base d’un étayage narcissique plutôt qu’au sein d’une relation transférentielle. Le placement en foyer ne permet effectivement pas l’instauration favorable d’un transfert puisque ces jeunes sont susceptibles de quitter à tout moment ces lieux pour de multiples raisons. Ainsi, séparations ou arrachements, d’un lieu à un autre, de personne en personne, le traumatisme du départ migratoire se répète en écho pour ces jeunes. La posture du thérapeute dans ce cadre de pratique est de favoriser un mouvement de séparation/individuation plutôt qu’un mouvement régressif, tout en accompagnant ce jeune sur le chemin de l’élaboration d’un nouveau roman familial dans lequel il peut trouver une place dans sa famille et dans la société environnante : une sorte d’identité nouvelle créée par la rêverie d’un nouvel état civil (P. Denis, 1999) dont le récit, qu’il soit historique ou imaginaire, nourrit le processus. Une telle identité narrative favorise la réduction de l’écart entre histoire et fiction, entre expérience et illusion, précise P. Ricœur (1990). On peut imaginer alors que l’identité du sujet adolescent se renforce du fait d’un rôle trouvé dans un groupe, pour un groupe.
17Ainsi, les institutions socio-éducatives, soutenues par un dispositif tel que celui de la clinique de la multiplicité, articulé à l’espace individuel du jeune, peuvent initier ce sentiment d’appartenance à un collectif au sein duquel circule un inconscient groupal nourri par des récits qui fondent une base commune partageable.
Bibliographie
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Mots-clés éditeurs : lien de filiation, lien social, processus identitaire
Date de mise en ligne : 26/01/2017
https://doi.org/10.3917/difa.037.0097