Sensorialité et mouvement dans la transmission psychique familiale
Pages 83 à 94
Citer cet article
- KONICHECKIS, Alberto,
- Konicheckis, Alberto.
- Konicheckis, A.
https://doi.org/10.3917/difa.034.0083
Citer cet article
- Konicheckis, A.
- Konicheckis, Alberto.
- KONICHECKIS, Alberto,
https://doi.org/10.3917/difa.034.0083
1 La référence au corps permet de mettre en lien l’expérience clinique auprès des bébés avec celle de la psychothérapie psychanalytique familiale. On peut les faire résonner mutuellement à ce propos sans nécessairement chercher un rapport de causalité entre elles. À l’égard du corps du bébé, on abordera ici en particulier différentes fonctions de la sensorialité et du mouvement. En général, sensorialité et mouvement sont difficiles à isoler dans l’ensemble d’une expérience clinique. Afin de les repérer plus précisément, je propose de présenter quelques séquences de la thérapie de la famille Rivière, suivie en pratique libérale, à raison d’une séance toutes les trois semaines, pendant huit mois. Ces séquences nous permettent d’aborder différentes phases caractéristiques de la clinique en périnatalité : de la conception d’un enfant au surgissement des personnages fantomatiques, emblématiques du processus de transmission.
On adopte un enfant
2 M. et Mme Rivière consultent pour des problèmes de sommeil de leur fille Laura, âgée de 4 ans. Les parents essayent de résoudre ce problème depuis longtemps. Ils ont déjà consulté des pédiatres qui ont proposé des prescriptions de type comportemental. Jusqu’à maintenant, elles n’ont pas donné de résultats satisfaisants. Laura a du mal à aller se coucher et à se séparer de ses parents. Lorsqu’elle parvient à s’endormir, elle se réveille fréquemment au milieu de la nuit et va se coucher dans leur lit. Ils reconnaissent sans difficulté qu’il n’est pas souhaitable qu’elle reste avec eux, mais trop fatigués, souvent, ils consentent à ce qu’elle se rendorme auprès d’eux.
3 M. et Mme Rivière ont rencontré des difficultés à avoir un premier enfant. Ils ont entamé alors le douloureux et éprouvant parcours de la procréation médicalement assistée (PMA). Après plusieurs tentatives infructueuses, ils entreprennent le non moins éprouvant parcours pour adopter un enfant. Pendant toute cette longue période, ils se sentent infertiles et démunis. En réponse à ce sentiment de fragilité, ils s’étayent considérablement sur les institutions médicales et sociales. Affectées par ces nombreuses démarches, leurs relations intimes, pendant une longue période vouées à la seule fonction biologique de reproduction, perdent toute trace de désir. La vie du couple est fortement menacée. Ils traversent de nombreux conflits et, à plusieurs reprises, sont sur le point de se séparer.
4 Après une longue période d’examens, bilans et évaluations, on leur confie à l’adoption Laura, âgée alors de 6 mois. Dès les premiers moments avec elle, M. et Mme Rivière ont du mal à se faire confiance et à se vivre comme de véritables parents de l’enfant. Ils ont aussi l’impression que Laura est un bébé fragile, qui à tout moment risque de périr. Ils savent que lors de sa naissance, elle avait un petit poids et, peu de temps après, suite à des otites à répétition, elle a dû subir l’ablation des amygdales.
5 Inquiète pour la santé de Laura, lors des premières rencontres avec elle, la mère a du mal à la prendre dans ses bras. Elle oscille entre la possessivité et la phobie. Dans sa lignée, de mère en fille, on imagine qu’une malédiction risque de s’abattre sur les aînées de la famille. Dès le premier temps de l’adoption, le père de Laura a une attitude qu’on peut qualifier de tout à fait maternelle à son égard. C’est lui qui la prend dans les bras, la berce, la console et la met à l’abri des inquiétudes de la mère. Quelques années plus tard, en séance, ils considèrent que ce lien premier entre Laura et son père a façonné leurs relations ultérieures.
6 L’adoption de Laura par M. et Mme Rivière permet de réfléchir à la fonction que peut avoir l’univers médical et social lors de la venue d’enfants dans notre société. Pendant les longues années qui ont précédé l’adoption de Laura, M. et Mme Rivière ont été ce qu’on pourrait désigner comme médico et socio-dépendants. Les difficultés de santé, en apparence vitales, chez Laura, ont maintenu et amplifié cette dépendance bien après son adoption. Les services sociaux et médicaux revêtent alors la fonction d’ancêtres, porteurs dans notre culture des connaissances relatives à la venue au monde d’un enfant. Ils sont éprouvés par les parents comme un tiers qui, de l’extérieur, cherche à pérenniser le groupe familial. Ce tiers les rassure, mais, en même temps, impose des mandats transgénérationnels (Lebovici, 1998) et empiète dans leurs liens les plus intimes. Le culturel risque alors de s’emparer des corps des futurs parents. Se produit une sorte d’aliénation générationnelle où les aïeux et les représentants des instances culturelles risquent de se substituer aux parents eux-mêmes.
7 Cette forme de dépendance aliénante aux services médicaux et sociaux participe néanmoins à l’instauration des premiers liens entre les parents et l’enfant. Celui-ci naît, bien sûr, de la relation et des désirs du couple parental, mais aussi des impulsions données par les instances qui transcendent l’existence du couple ainsi que de celles des individualités qui le constituent. Ainsi, les difficultés iatrogènes et administratives, réelles, s’entremêlent à la participation problématique d’aïeux et de personnages des générations précédentes dans la conception d’un enfant. Les aïeux aussi s’évertuent à transmettre les héritages familiaux. Cette relation à une instance tierce, ancestrale, qui de l’extérieur veille à la perpétuation du groupe familial, me semble également précéder et amorcer le processus transférentiel.
Sensorialité lors des premières séances
8 Au cours des premières séances, Laura reste assise sur les genoux de sa mère. Elle évite tout échange associatif et manifeste avec nous. Elle reste lovée dans le giron de sa mère jusqu’à la fin d’une des toutes premières séances où, lorsque nous nous levons pour nous séparer, elle glisse par terre, passe sous une petite table qui lui était réservée et dont elle ne s’est pas servie, et se dirige timidement vers la boîte à jouets où elle prend une poupée. Elle initie le scénario d’un jeu qu’on doit interrompre en raison de la fin de la séance.
9 Au début d’une séance suivante, Laura ne s’asseoit pas sur les genoux de sa mère et va directement vers la boîte à jouets. On la sent alors prête à habiter un espace personnel, à distance de celui de ses parents. À ce moment, Mme Rivière attire Laura vers elle. La mère dit alors qu’elle ne peut jamais rester toute seule. Elle a besoin en permanence d’avoir quelqu’un auprès d’elle. La proximité avec Laura au cours des premières séances avait certes une fonction pour la fille mais aussi pour la mère, ainsi que pour les autres membres de la famille.
10 Dans un tout premier temps de la thérapie, donc, la famille Rivière se présente comme un ensemble agglutiné (Bleger, 1967) où les individualités, les corps et les psychés semblent étroitement intriqués. Cet ensemble se situe à un niveau proto-mental d’expérience, considéré par Bion (1962), comme étant souvent clivé d’autres parties plus élaborées du psychisme mais qui attire les forces de la famille pour pouvoir exister et se réaliser. « À partir de sa position clivée, ce niveau proto-mental exerce une influence majeure sur le caractère social du fait des excès d’angoisse persécutrice de type mentalité de groupe » (Meltzer, 1986, p. 57).
11 Les modalités des premières rencontres avec la famille Rivière permettent d’évoquer aussi certaines fonctions du corps dans la séance. L’associativité du contenu manifeste se compose d’éléments hétérogènes. De la même manière que la parole, les images, les sensations ou les émotions, en quittant le giron de la mère pour se déplacer sous la table pour aller vers la boîte à jouets, le mouvement du corps de Laura se donne comme un des éléments manifestes de l’associativité en séance, qui invite à l’exploration des processus latents.
12 Plus précisément, cette expérience corporelle de Laura en séance nous permet de nous référer aux premières expériences sensorielles chez le bébé (Konicheckis, 2012). Lors des tout premiers liens, l’enfant est sensible aux sensations qui émanent des personnes de son entourage. Les objets psychiques subjectifs se constituent à partir des sensations qui dérivent des objets objectifs extérieurs. La sensorialité apporte à l’enfant le sentiment d’existence des objets du monde extérieur ainsi que celui de la continuité entre lui et les personnes de son entourage. L’éprouvé des expériences sensorielles partagées constitue un trait d’union qui permet aussi à l’enfant d’établir les premières formes d’identification.
13 Cette expérience sensorielle d’identification constatée chez les tout jeunes enfants, nous rapproche d’une autre, plus originaire, celle décelée par Avron (2012) dans la formation des groupes, et qu’elle appelle d’inter-liaison pulsionnelle dans laquelle se jouent des effets mutuels de présence à travers des vagues et des structures rythmiques entre plusieurs personnes. Ces vagues et structures rythmiques rappellent l’accordage affectif repéré par Stern (1985) chez les tout petits enfants. Dans un premier temps des séances, la proximité de Laura et de sa mère se présente comme une expérience de collage adhésif, de massivité sensorielle, qui fait taire, ou en tout cas atténue, les effets potentiellement disruptifs d’inter-liaison pulsionnelle.
14 En établissant un lien de continuité avec les autres personnes de l’environnement, l’expérience sensorielle contient également les premières formes de transmission et d’affiliation entre les générations. L’enfant construit son histoire et sa subjectivité à partir des impressions sensorielles déposées sur son corps par les autres membres de sa famille. Tout comme les parents les ont éprouvées par rapport à leurs propres aïeux, les implants et intrusions dans le corps de l’enfant comportent des exigences quantitatives implicites, ressenties comme des expériences presque pulsionnelles. La filiation sensorielle se trouve au point de rencontre entre, d’une part, l’inter et le transgénérationnel et, d’une autre part, le sentiment intime et subjectif d’existence.
15 Comme un corps environnement, la sensorialité accueille les restes insuffisamment élaborés par les aïeux. Il existe une sorte de complaisance corporelle du nouveau-né afin de devenir le porteur des expériences psychiques inélaborées dans les générations précédentes. Dans la transmission entre les générations, dans, par et à travers le corps, l’enfant dans une famille apporte une réalité tangible à des souffrances diffuses et insuffisamment élaborées dans les générations qui lui ont préexisté. Les symptômes précoces chez l’enfant apparaissent lorsqu’il ne dispose pas des moyens adéquats pour accueillir et transformer ces souffrances.
16 Laura participe donc à une configuration familiale de type adhésif et agglutiné. Elle fait corps avec celui de sa mère et avec ceux des autres membres de sa famille. Elle fait en sorte qu’aucun membre ne manque au corps familial. Le contrat narcissique (Castoriadis-Aulagnier, 1975) qui, en échange de l’adhésion aux exigences du groupe, scelle l’acceptation par l’enfant de sa dépendance à sa famille, se noue autour des premières rencontres sensorielles partagées avec les membres de son entourage. Laura donne de son corps pour créer de la continuité là où il risque de se produire de la discontinuité. Elle éprouve le sentiment de continuité d’existence personnelle à condition que, comme en miroir, le corps familial reste également en vie.
Le mouvement fraye la voie vers la profondeur
17 Lors de ces premières séances donc un mouvement tout à fait significatif dans l’espace s’est produit : en se glissant sous la table pour aller vers la boîte à jouets, Laura s’éloigne du corps de sa mère. Accolée à elle, alors qu’elle n’est plus un bébé, Laura empêche et s’empêche une expérience psychique qu’elle pourrait ressentir comme effractante et douloureuse. Le déplacement dans l’espace fraye une voie qui ouvre une troisième dimension, celle de la profondeur par rapport à l’adhésivité bidimensionnelle. Cette profondeur permet l’accès non seulement à un espace extérieur mais aussi à l’intériorité psychique. Ce mouvement dans l’espace crée de la tridimensionnalité, indispensable pour que les expériences psychiques personnelles puissent être accueillies et éprouvées.
18 Afin de relever la fonction psychique du mouvement, il me paraît important de souligner que le nouvel espace extérieur, créé pendant la séance, est secondaire par rapport au déplacement psychique de Laura. Le trajet du mouvement est, littéralement, une projection du monde interne dans l’espace du dehors. Ce n’est pas seulement parce qu’il y a de l’espace objectif que le déplacement peut avoir lieu. C’est le mouvement qui dessine les coordonnées configurant l’espace psychique. En effet, chez le bébé, les mouvements tracent les contours de l’espace et du temps qui rendent possibles les premières formes de présentification et de figuration. Dans un tout premier temps de la thérapie, cet espace est implicite, souterrain, clandestin, secret, caché. Ce n’est pas encore un espace explicite et dégagé. Le déplacement de Laura dans la pièce de la thérapie fraye des voies jusqu’alors occultées et tenues secrètes dans la famille.
19 Chez le bébé, les mouvements du corps constituent une activité psychique primaire et authentique. À travers eux, le corps rapproche et éloigne les objets. Il explore, crée et transforme la vie psychique (Konicheckis, Vamos, 2013). Il fait preuve aussi d’une capacité d’invention qui ne se limite pas à la complaisance de type hystérique à convertir en somatiques les expériences psychiques. Comme un pas de danse, les mouvements du corps font apparaître des formes évanescentes qui laissent des impressions sensorielles indélébiles. En devenant forme, ils se détachent de leurs liens indissociables au corps et font surgir les premiers symboles psychiques.
20 Les mouvements constituent une des toutes premières modalités de symbolisation car leur fluidité ne reproduit pas nécessairement des séquences codifiées par avance. Ils deviennent symboles lorsque, comme c’est le cas de Laura en séance, ils se détachent de la motricité et parviennent à créer des formes à signification partagée. Tout comme les expériences sensorielles, celles des mouvements comportent une subjectivité personnelle, mais engagent également d’autres psychismes. Dans les mouvements qui accompagnent le chant d’une berceuse, par exemple, l’adulte qui s’occupe de l’enfant instaure une expérience où sensorialité et mouvement constituent une forme d’interliaison à laquelle s’identifie l’enfant. Tout comme le déplacement de Laura, les mouvements personnels de l’enfant portent l’écho de ces expériences partagées avec un adulte de sa famille. Elle les réverbère ensuite au cours des séances de la thérapie.
La vérité des fantômes sort des dessins des enfants
21 Au cours de la séance où, pour la première fois dans la thérapie, Laura ne s’installe pas sur les genoux de sa mère, elle s’assoie sur une chaise et fait un dessin. Lorsqu’on lui demande ce que le dessin représente, sans la moindre hésitation, Laura répond : « un fantôme ». À ce moment, nous nous regardons tous, étonnés. Autour du dessin, énigmatique, fantomatique, réuni par le partage de cette forme d’étonnement, s’est créée une nouvelle forme de groupalité thérapeutique (Granjon, 2007). Je demande qui pourrait être ce personnage. Tout en étant très surprise par le dessin et les propos de Laura, la mère de Laura, tout comme celle-ci, sans la moindre hésitation, dit : « Ça doit être mon grand-père maternel, qui a abusé de ma mère. » Ils étaient 14 enfants, et ce grand-père a commis des attouchements sur presque tous ses enfants. Les grands enfants de la famille protégeaient les plus jeunes. Personne ne restait seul avec lui.
22 Le corps familial agglutiné se constitue comme un rempart face aux menaces persécutrices de ce personnage ancestral. On ne reste jamais seul en sa présence. Tout comme auprès des services médicaux et sociaux ainsi que dans la formation du néogroupe thérapeutique qui se crée autour du dessin de Laura, dans le processus transférentiel, le corps familial se structure pour faire face, ou plutôt de ne pas pouvoir faire face autrement, aux dangers que représente ce personnage fantomatique. Les liens constitutifs du groupe familial se créent comme une défense contre lui et, en même temps, paradoxalement, ils le maintiennent en vie. Le déplacement de Laura lui aura permis de se détacher du corps de sa mère mais aussi de déloger le grand-père maternel fantôme de l’enfermement dans lequel il était tenu jusqu’alors. Son mouvement en séance fissure les liens serrés entre les membres de la famille pour faire apparaître un personnage clandestin du passé.
23 Plusieurs générations donc constituent la groupalité agglutinée. Les personnages des générations précédentes imposent au corps un travail psychique. La réalité biologique porte cette autre réalité des ancêtres et se confond avec elle. La formation des liens figure, reconstruit, fait exister et se fait exister par les personnages ancestraux. Une réalité autre que la réalité strictement matérielle a besoin de la matérialité des corps pour pouvoir exister. Le corps apparaît alors comme le support nécessaire à l’existence des représentations des générations précédentes. On a affaire alors à cette proximité inquiétante entre l’indicible de l’expérience sensorielle et les effets des fantômes. Avec la famille Rivière, nous constatons que les liens corporels maintenaient les fantômes cloîtrés et enkystés. Ces personnages fantasmatiques, assoiffés de vie et de sensations, aliènent les rapports familiaux qui doivent et les faire exister et se protéger d’eux. (Kaës, 2009)
24 Un jeune patient m’a un jour raconté l’histoire de Carrie, jeune fille fantôme qu’il a vu sur le net. Carrie doit avoir, comme ce jeune patient, dans les 12, 13 ans. Elle a pour amis Gumball et Darwin. Ils se retrouvent souvent tous les trois au collège. Et pendant le repas, Carrie observe, malheureuse, ses amis qui mangent. Elle souffre de ne pas ressentir le fait de manger. Et demande alors à Gumball, son ami, de lui permettre de s’introduire en lui afin d’éprouver le plaisir corporel de manger. Gumball consent et recommence à manger. Il mange alors énormément, pour lui, mais surtout pour Carrie, très affamée d’être restée si longtemps sans manger. Gumball donne ainsi corps et sensations au fantôme qui, lui, ne peut pas les avoir. Les corps des ancêtres disparus sont virtuels et, par différents moyens, les descendants cherchent à les actualiser. Ils peuvent ainsi se retrouver dans les implants et intrusions des adultes dans le monde sensoriel des enfants.
25 L’histoire des abus commis par le grand-père maternel de Mme Rivière leur aura été révélée seulement après l’adoption de Laura. Peu de temps après le dévoilement du secret, M. et Mme Rivière conçoivent un deuxième enfant, cette fois par voie naturelle. C’est un garçon. Il s’appelle Nicolas. Il participe aussi aux séances. Au moment du début de la thérapie, Nicolas a un peu plus d’un an. La révélation du secret a participé à la libération des corps fécondants, ce qui semble particulièrement révélateur de la manière dont la venue d’un enfant au monde donne corps aux transmissions familiales. Dans la conception d’un enfant, le clivage entre le corps et la psyché est difficilement envisageable. Corps et désirs s’entremêlent et se retrouvent toujours dans une intrication problématique. Après la naissance, le corps de l’enfant apporte une réalité tangible et sensible aux impensés des générations précédentes. La réalité des transmissions psychiques nécessite l’étayage de la réalité corporelle pour pouvoir exister et pour, littéralement, pouvoir s’incarner.
26 Peu à peu, Laura est beaucoup plus à l’aise en séance. Elle joue d’une manière indépendante, affirmée et enjouée. Elle donne une toute autre image d’elle que celle qu’elle avait donnée lors des premières rencontres. Pendant l’une des séances ultérieures, elle apporte des jouets à Nicolas, alors que celui-ci est dans les bras de sa mère. Nicolas descend des genoux de sa mère et, dans un pas encore chancelant, se dirige vers là où se trouve Laura, c’est-à-dire tout près de la boîte à jouets. Et puis, il s’éloigne, va vers la porte de sortie et, en pleurant, cherche à partir. « En ce moment, disent les parents, on ne le laisse pas entrer dans la chambre de Laura. » Je fais remarquer qu’en séance il joue comme si on était dans la chambre de Laura, de laquelle il se sent exclu. Mme Rivière prend alors Nicolas dans les bras, l’approche de la boîte à jouets. Nicolas commence à jouer avec et se calme aussitôt. Il prend aussi quelques jouets et, tout comme sa sœur l’avait fait précédemment, à tour de rôle, il en donne à Laura, à sa maman, à son papa et à moi. Parmi des nombreuses scènes qui se jouent dans cette séquence, on peut postuler que, pour Nicolas, la boîte à jouets contient symboliquement les legs et transmissions familiaux auxquels seul Laura aurait eus accès jusqu’alors. Il peut ainsi la soulager d’être la seule porteuse des héritages fantomatiques familiaux. En même temps, cette séquence semble aider Nicolas à instaurer de nouveaux liens avec les autres membres de la famille et avec moi, ce que l’omniprésence de Laura rendait particulièrement mal aisé.
27 Lors d’une séance ultérieure, on évoque la famille de M. Rivière. Ses parents ont divorcé quand il avait 14 ans. Il est alors resté seul à la maison de sa mère car sa sœur de 4 ans plus âgée que lui était partie. Il raconte alors que son grand-père paternel aussi a commis des attouchements sur ses enfants, filles et garçons. Le père de M. Rivière l’a toujours protégé. À l’adolescence, la sœur de M. Rivière a fait une crise d’anorexie grave, laquelle, tout comme la conception de Nicolas, s’est défaite au moment où, dans sa famille, le secret concernant ce grand-père paternel abuseur a été dévoilé. Il est évident qu’un lien tout à fait fondateur de la famille Rivière s’est formé à partir de leurs ancêtres incestueux respectifs.
Conclusion, le corps dans le berceau psychique familial
28 La famille Rivière nous a permis d’envisager comment un tiers extérieur intervient dans la conception d’un enfant. Tout comme les personnages ancestraux, ce tiers extérieur rassure et empiète. Dans les premières séances, la famille Rivière se présente comme un ensemble agglutiné, à la sensorialité massive, qui cherche à faire taire l’émergence des interliaisons pulsionnelles. Laura fait corps avec cet ensemble familial. Elle scelle ainsi un contrat narcissique qui lui assure le sentiment de continuer à exister, à condition toutefois que le groupe familial aussi se maintienne en vie.
29 En cours des séances, Laura s’éloigne de ses parents et, par ce mouvement, se créent des nouveaux espaces. On voit alors émerger certaines fonctions de la sensorialité : dans l’établissement du sentiment d’existence des objets et de la personne propre ainsi que dans les processus d’identification, de transmission et d’affiliation. Le mouvement ouvre des voies vers la profondeur et laisse apparaître les premières modalités psychiques de symbolisation.
30 En fissurant le tissu familial agglutiné, le déplacement de Laura en séance laisse surgir aussi des personnages fantomatiques des générations précédentes dont la défense contre la menace qu’ils représentent participe à la fondation des liens familiaux. Jusque-là, c’étaient les enfants de la famille qui donnaient de leur corps et apportaient une réalité tangible à ces figures cachées du passé. On a pu constater alors que le dévoilement des secrets familiaux a modifié et les infertilités et les anorexies sévères. Corps et psyché possèdent nécessairement un destin enchevêtré. Ils configurent le berceau psychique familial où se love tout enfant.
31 Avec le temps de la psychothérapie, le trouble du sommeil de Laura s’est dissipé. Un autre est alors devenu manifeste. À un peu plus de 4 ans, Laura porte toujours des couches. À l’école, elle est considérée comme un enfant calme, mais en réalité, elle se retient tout le temps. À l’image du corps biologique, dans sa fonctionnalité, le corps familial est appelé à métaboliser les expériences psychiques pour les rendre assimilables par le psychisme. Par ce processus de métabolisation, le corps se nourrit des négatifs familiaux, les assimile et les évacue (Bion, 1962). Nous ne sommes pas venus à bout de ce symptôme. Au cours de la thérapie familiale, Mme Rivière commença une psychothérapie psychanalytique individuelle. La famille décida de mettre un terme à la leur lorsque M. Rivière, de son côté aussi, entama une thérapie individuelle.
Bibliographie
- Avron O. (2012), La pensée scénique, Toulouse, Érès.
- Bion W.R. (1962), Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1979.
- Bleger J. (1967), Symbiose et ambiguïté, Paris, PUF, 1981.
- Castoriadis-Aulagnier P. (1975), La violence de l’interprétation, Paris, PUF.
- Granjon E. (2007), Le néogroupe, lieu d’élaboration du transgénérationnel, Le Divan familial, 1, 18.
- Kaës R. (2009), Les alliances inconscientes, Paris, Dunod.
- Konicheckis A. (2012), Subjectivation et sensorialité : les embryons de sens, in Mellier D., Ciccone A. et Konicheckis A. (éd.), La vie psychique du bébé, Paris, Dunod, 9-27.
- Konicheckis A., Vamos J. (2013), Être en mouvement. Les fonctions psychiques du mouvement éclairées par les enfants de l’Institut Pikler-Loczy. In Boubli M., Danon-Boileau L. (éd.), Le bébé en psychanalyse, Monographie de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF, 81-97.
- Lebovici S. (1998), L’arbre de vie. Ramonville-Saint-Agne, Érès.
- Meltzer D. (1986), L’appareil proto-mentale et les phénomènes somato-psychiques, in Études pour une métapsychologie élargie, Larmor-Plage, Éditions du Hublot, 2006.
- Stern D. (1985), Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, PUF, 1989.
Mots-clés éditeurs : ancêtre, mouvement, sensorialité, transmission
Date de mise en ligne : 05/10/2015
https://doi.org/10.3917/difa.034.0083