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Article de revue

La « haine blanche » et le temps arrêté

Mépris et haine non vécus

Pages 31 à 41

Citer cet article


  • Arènes, J.
(2013). La « haine blanche » et le temps arrêté Mépris et haine non vécus. Le Divan familial, 31(2), 31-41. https://doi.org/10.3917/difa.031.0031.

  • Arènes, Jacques.
« La “haine blanche” et le temps arrêté : Mépris et haine non vécus ». Le Divan familial, 2013/2 N° 31, 2013. p.31-41. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-divan-familial-2013-2-page-31?lang=fr.

  • ARÈNES, Jacques,
2013. La « haine blanche » et le temps arrêté Mépris et haine non vécus. Le Divan familial, 2013/2 N° 31, p.31-41. DOI : 10.3917/difa.031.0031. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-divan-familial-2013-2-page-31?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/difa.031.0031


Notes

  • [1]
    Terme avancé par René Roussillon (2001).

1Les manifestations de haine surgissent dans des situations familiales typiques, par exemple lors des séparations conjugales. La violence exprimée accompagne alors une destruction rituelle du lien qui porte un sens pour peu que le sujet n’y reste pas fixé. D’où l’étonnement du psychanalyste lorsqu’il constate, au contraire, le désinvestissement affectif de certains protagonistes du déchirement familial qui narrent la situation, apparemment dramatique, comme à distance. Cette absence de ressenti contraste alors avec les circonstances où se déploie une violence, notamment judiciaire, intense.

2Prenons un exemple dans la littérature. Mal de mer – mal de mère ? – un roman de Marie Darrieussecq, relate le départ précipité d’une jeune femme avec sa fille, en fuite d’un conjoint. Le récit au présent, inaffectif, met en tableau une « relation d’objet sensation » indifférenciée. La sensorialité exprime une énergie de survie qui se développe en un refus du « besoin » de l’objet, dans le registre de la fonction oméga, décrite par Decherf (2003). Le monde, énigmatique et superbe, déploie son rythme sans âge. La vision est le sens principal. Elle recueille les variations de la lumière, les mouvements des courbes. Ainsi, la mère observée par la petite fille : « D’un œil elle distingue sa mère accoudée, le dos et la nuque légèrement tordus pour parler vers la terrasse du haut. Sa robe se balance sur ses chevilles, et la lumière se prend, très basse, dans la toile : le tissu devient violet, presque noir, piqueté de trous brûlants […]. On pourrait croire à un grand corps triangulaire, d’où sortiraient deux bras et une tête, sur une chair membraneuse, flottant au vent… » (M. Darrieussecq, 1999, p. 53).

3Le contact archaïque avec le monde est participation au festin des sens issu du temps d’avant que l’objet émerge. Mais, l’univers poursuit sa lutte : « Le poulpe, pour tuer la langouste au flan des falaises où elle niche, se colle en étoile sur son antre ; on voit, dans le courant, osciller son bonnet, au revers duquel espère patiemment son bec. La langouste prise au piège attend ; puis la faim la rend oublieuse. Elle croit sortir, le bec plonge entre tête et thorax, au défaut du cartilage ; la paralysant vivante sous la membrane. Le poulpe suce jusqu’à laisser une coquille vide… » (p. 82). Coquille vide : la violence mécanique se retire en creusant l’être. Tout est scindé, les affects et les représentations, le lien entre les êtres chacun sur son territoire, en ces existences en morceaux, abandonnées et absentes, à elles-mêmes et aux autres. « À l’arrière de la ville les nuages auront blanchi, les vagues seront noires encore ; la nuit se repliera, froide et occidentale, vers le fond de la mer, laissant au ciel des algues pâles ; elle marchera, lentement, longeant à pas rêveurs la grande absence de la mer » (p. 86). La mère de celle qui est partie retrace, à la fin du livre, quelque chose de son départ pour l’expliquer au père, à la recherche de son enfant, mais rien n’apparaît, peut-être des images, car « elle n’a trouvé aucun détail utilisable […], un vœu, un anathème, ou n’importe quel élément pour l’enquête… » (p. 104). La jeune femme ne se défend pas quand sa fille lui est reprise.

4Cette courte incursion littéraire situe d’emblée notre sujet qui est de cerner ce qui n’est pas encore la haine : une violence se déploie, d’une manière crue, inélaborée, naturalisée comme le combat du poulpe et de la langouste, dans le paradoxe d’une haine qui n’est pas habitée. Nous allons explorer, dans cet article, la psychodynamique d’un type de haine, que nous qualifierons de « haine blanche », dont l’affect de mépris serait une variété, affect concernant à la fois le sujet haineux et l’objet concerné par la haine. Ces formes « affaiblies » de haine seront analysées, dans une perspective de clinique psychanalytique, mais aussi d’anthropologie culturelle – concernant le moment actuel de l’Histoire – dans leur relation avec l’impossibilité d’« historisation [1] » du sujet, qui serait l’inscription de la matière psychique au sein d’une temporalité. Notre intérêt pour ce type de haine a émergé de rencontres cliniques dans lesquelles les contenus associatifs et représentatifs peinaient à se manifester. L’historisation soutiendrait ainsi la capacité d’un « je » s’appropriant une place au cœur du devenir et pouvant s’inscrire dans la dynamique narrative d’une cure. Nous ébaucherons une réflexion sur les aménagements de la cure en lien avec l’approche de cette souffrance d’historisation. Nous ferons référence à des données issues de cures analytiques individuelles, et nous aurons recours à des concepts et notions de psychanalyse individuelle et familiale. Les exemples littéraires nous seront aussi de quelque secours, dans cette optique de repérer les enjeux de tels affects en termes de travail de culture.

Quand la survie psychique est en jeu

5Claire relate en psychanalyse, sur un ton monocorde, sa haine vis-à-vis de ses parents. Leur mort serait « une tranquillité ». Elle évoque sa mère dans un nuage d’excitation. L’« envie » de tuer est à fleur de peau, de la même manière que Claire se lance périodiquement dans des acting visant à combler le vide intérieur. Brillante, active professionnellement, elle est souvent plongée dans un « non temps » qui la submerge, restant des heures sur son lit à examiner les fissures du plafond. Aucun souvenir d’enfance n’est lié à sa génitrice, mais, comme l’héroïne du roman de Marie Darrieussecq, elle relate des réminiscences sensorielles anciennes comme la bonne odeur du bain qui est aussi celle de sa mère. Claire ne sait pas ce qu’aime sa mère et affirme ne pas savoir ce qui est bon pour elle. Les grandes haines sont des passions de l’être, au sein desquelles le sujet se rassemble. La haine de Claire est opératoire, « non vécue ». C’est une « haine blanche », comme on a pu décrire la « psychose blanche » dans laquelle « s’exprime » le vide de la pensée attaquée par le mauvais objet (J.-L. Donnet et A. Green, 1973). La « haine blanche » cherche son « je ». La crainte de l’effondrement concernerait un événement qui a déjà eu lieu, mais que le sujet n’a pas encore éprouvé (Winnicott, 1989). La « haine blanche » serait ainsi une haine non encore éprouvée, symptôme assez courant dans le monde contemporain, où les pathologies du vide et de l’excitabilité ont tendance à s’étendre. Des groupes familiaux sont traversés par ces haines en creux, vécues sans être éprouvées, se déployant en un effet transgénérationnel rendant impossible le travail psychique individuel et collectif. Il ne s’agit pas nécessairement, ou seulement, d’un phénomène d’encryptement d’événements inélaborables identifiables (N. Abraham et M. Törok, 1978), mais d’un défaut global d’historisation de la violence. La « haine blanche » référerait à un pacte autour du vide, soudant le devenir familial dans la survie. Alors que la transmission « positive » se porte sur des objets psychiques munis de « leurs liens » (R. Kaës, 1997), la transmission du négatif, et plus particulièrement de la « haine blanche », portera sur la faille, l’absence elles-mêmes. La « haine blanche » est parfois accompagnée, comme pour Claire, d’une d’excitabilité se communiquant par contagion entre générations. « Ma mère court constamment. Elle n’a pas de désir. Dans la maison, les meubles changent de place tous les trois mois. » Une identification immédiate, imaginaire, à sa mère, fait circuler l’excitation et nourrit l’impossibilité d’élaborer l’événement. Ce type de haine n’est pas inévitablement le résidu de la transmission transgénérationnelle d’un contenu particulier non transformable. Il participerait de la transmission sans contenu de l’impossibilité d’élaborer sa propre histoire. Un accident tragique est survenu dans la famille de Claire, quand elle avait une quinzaine d’années, concernant sa plus jeune sœur, devenue fortement handicapée. La famille s’organisa ensuite autour de la survie de cette jeune. L’accident, comme événement traumatique « chaud », joua un rôle de catalyseur d’un rapport à une temporalité de survie déjà installée dans la famille. En amont du noyau traumatique, la haine de Claire est suscitée, nous en faisons l’hypothèse, par la défaillance de l’objet. Cette haine participe à la transmission du blanc et à l’impossibilité pour Claire d’historiser même sa haine. La carence de la fonction alpha, au sens de W. Bion (1962), la défaillance primaire de contenance qu’aurait vécue Claire de la part de l’objet maternel – sa mère fut elle-même confrontée à une mère peu contenante –, engendre chez Claire une réaction de survie psychique dans laquelle la haine met à distance la menace d’un objet excitant et peu étayant. Elle perçoit alors la cure comme un univers clos, une vésicule pare-excitante par laquelle elle peut enfin rassembler sa haine et lui donner un « je ».

6La haine, comme l’amour, est réservée, dans la vision freudienne, à la relation du moi total avec l’objet, relation qui est pensée dans sa constitution même. En effet, la haine concerne un moi régi par la polarité organisation-désorganisation (P. Denis, 2005). Elle est antérieure à l’amour, en cette lutte du moi pour sa « conservation et son affirmation » (S. Freud, 1915, p. 185). La « haine blanche » se réfère, quant à elle, par rapport à la haine, à un en deçà organisationnel du moi. Elle sourd dans un contexte de survie psychique. La catégorie de l’intermédiaire fait référence, dans la méthodologie freudienne, au détour et à la médiation. Le moi serait l’instance de l’intermédiaire (R. Kaës, 1993). L’effondrement de l’historisation est le signe d’un moi qui peine à survivre, et ne joue plus son rôle protecteur. Cette haine sans sujet est à la mesure d’une époque où les affects « épais » sont lourds à porter, et où l’insoutenable légèreté de l’être est symptôme d’une « portance » défaillante. La notion de « portance » (J.-M. Quinodoz, 2002) rend compte de la manière dont le sujet négocie l’angoisse de perte de lien, et se confronte à la moindre contenance de l’environnement, en un processus où le moi se ressaisit constamment lui-même, dans une lutte contre la déconstruction (J. Arènes, 2010). La notion de régime d’historicité décrit les modes d’articulation des trois catégories du passé, du présent et du futur, selon les lieux et selon les époques (F. Hartog, 2003). Notre époque serait caractérisée par une faille dans le régime d’historicité : le futurisme (l’autorité du futur) a laissé la place à un présentisme flottant, au cœur duquel les sujets les plus narcissiquement fragiles peinent à porter ce que nous nommons la « fonction futur », vecteur de la continuité d’être.

De la « haine blanche » au mépris de soi

7La haine et la honte se répondent en un cache-cache intrapsychique ou relationnel. La réponse à la haine est souvent, de la part de l’objet de la haine, la honte de soi. La honte de l’autre peut aussi provoquer en retour sa haine. La honte est plus profondément annihilante que la haine, et s’attaque aux composantes narcissiques de l’identité (S. Tisseron, 2006). Les sentiments « forts » de la haine et de la honte détiennent leur forme dégradée : celles de la « haine blanche » et du mépris. La « haine blanche » serait cette haine sans sujet que nous venons de décrire, alors que le mépris de soi serait une haine de soi voisine de la honte, une forme de négation de soi, non virulente et progressivement annihilante. Le mépris de soi n’aurait pas la portée d’exclusion radicale de la honte. Il atteindrait l’être comme un brouillard.

8La haine « chaude » entretient la virulence de l’objet dans son vœu de destruction. La « haine blanche » anesthésie l’objet et amenuise son existence. Alors que la haine peut provoquer la honte de son objet, la « haine blanche » de l’autre instillerait en lui le mépris de soi, qui serait une diffraction de la honte de soi.

9L’un de mes patients, Julien, relate ainsi en séance sa séparation conjugale, datant de quelques années. Au commencement était la haine, présentée comme pulsionnelle : « J’étais comme le taureau avec le chiffon rouge. Je rentrais dans le jeu de la haine. » Sa haine a laissé la place à une usure tenace, générée par des années de procédures. La mère de son enfant est à l’autre bout de la France et a sans cesse nié le droit de visite dans un combat méticuleux. Julien a incorporé cette « haine blanche » sous la forme de mépris de soi. Il se décrit « techniquement » comme un père inconsistant.

10Revenons à la littérature, avec le Mépris de Moravia. Le mépris de l’autre n’a pas la puissance de la haine qui entretient la force de l’objet, ni celle de la honte de l’autre qui en fait un objet électif. Il fraye avec la « haine blanche » puisque le sujet se dilue à mépriser tout autant qu’à être méprisé. Ricardo, héros du roman, expérimente l’éloignement d’Emilia, son épouse, vers une hostilité vide. Le mépris se nourrit du non-dit de chacun vis-à-vis de ce qu’il ne respecte pas en l’autre. Emilia répugne à dire à Ricardo la raison de son mépris, car il devrait comprendre. Elle le méprise de la double lâcheté qui consiste à être lâche et, en même temps, à refuser de considérer sa propre veulerie. La violence « technique » de la « haine blanche » émerge souvent dans une excitabilité sensorielle globale. Le mépris, comme espèce particulière de « haine blanche », a plus à voir avec la dimension sensorielle de l’odorat. Il se déploie comme une mauvaise odeur perçue par le sujet méprisant, et que tout interlocuteur devrait flairer.

11Pour Julien, la haine vis-à-vis de l’autre fut « viable » tant qu’elle se déployait dans une conflictualité « classique » qui poursuivait la relation à un objet. La haine serait, d’une certaine manière, partageable. Mais, le mépris ne l’est plus. Le moi du sujet méprisé incorpore le mépris sur un mode mélancolique faible, sans autoaccusation. Mépriser n’est pas haïr et fait donc partie de ces haines « non vécues ». La personne haineuse détient une relation élective avec l’objet de sa haine. Le droit d’exister est en revanche en cause dans le mépris. Dans le livre de Moravia, Emilia est agacée de sentir tant d’insistance à être de son mari. « [Elle continuait] à me juger méprisable sans motif, sans preuves, naturellement, comme on voit que quelqu’un est brun ou qu’il a les yeux bleus » (A. Moravia, 1954, p. 214).

12Dans le cas d’un couple séparé, la relation de l’un à l’autre par le biais de l’enfant rappelle constamment le « tenir pour rien » du mépris. Julien, qui est remarié et est de nouveau père, se perçoit à jamais comme un père tenu pour rien. Le mépris de soi s’exprime en deçà d’une autodestructivité massive. Le sujet incorporant le mépris se défend d’une manière automatique et impersonnelle, comme la mère décrite par Marie Darrieussecq. L’agonistique de la séparation est assumée comme extérieure au sujet. Le mépris de soi est parfois corrélé à des effacements plus anciens déployant leur crypte transgénérationnelle. Le doute quant à l’être s’est joué, chez Julien, à la génération précédente dans l’effacement par sa mère de son premier conjoint, et surtout des enfants – cachés pendant des années – du premier lit. Il n’a appris qu’à l’âge adulte l’existence de cette fratrie dissimulée. Mais le doute est encore plus ancien, généré depuis plusieurs générations par des problématiques familiales complexes d’immigration. La fonction oméga de survie psychique se déploie, chez Julien, en réaction à l’angoisse d’effacement et de mort, en amont de toute problématique œdipienne (Aulagnier, 1975). Le noyau traumatique froid tient, chez lui, à ce silence de la mère, durant vingt ans, concernant ses frères. Le noyau chaud, constitué par la séparation actuelle, active un « fonctionnement » en mode oméga particulier au mépris de soi : le sujet habite un fonctionnement machinal et demeure au cœur de l’absence à soi.

13Les haines non vécues peinent à accéder à la connaissance d’elles-mêmes et de leur objet. Le mépris conjugue plus spécifiquement la question croisée du mépris de soi et de l’autre. Il possède une parenté avec le « narcissisme négatif » (A. Green, 1983). La dialectique de la reconnaissance, moteur de l’intersubjectivité primaire comme des conflits sociaux, s’articule, dans notre société où le thème de l’exclusion se révèle sensible, avec la lutte contre le mépris, à tous les degrés de la vie personnelle et collective (A. Honneth, 2007). Le mépris entraîne une expérience fondamentale, allant jusqu’à la blessure narcissique et suscitant des demandes ou revendications pour tenter de restaurer, aux niveaux individuel et collectif, ce type de blessure. La traversée du mépris se révèle, aujourd’hui, dans une logique sociétale évoluant de plus en plus sur le registre de la honte, profondément destructeur pour le psychisme des personnes. Julien pourrait « fonctionner » des années au cœur d’une forme de dénégation de l’atteinte narcissique. Dans la famille qu’il cherche à refonder, il manifeste avec sa nouvelle épouse une difficulté de contenance, dans laquelle les relations avec son second fils sont gérées dans un extrême attachement, une inquiétude insistante des deux conjoints conjuguée à une impossibilité de réguler la pulsionnalité du bambin. Le déni des émotions fortes associées au mépris de soi et à la haine de la part de l’autre, pour ce qui concerne sa précédente donne familiale, ainsi que le déni des désaccords éducatifs au cœur de son couple actuel déploient le panorama d’un vécu familial « autoengendré » survivant en un éternel présent, déconnecté des strates du passé immédiat ou des générations passées (D. Pilorge et B. Brégégère, 2006). Le présent en mode « survie » maintient congelé la blessure narcissique.

Conclusion : accompagner la (ré)émergence de la « fonction futur »

14Le panorama, brièvement décrit, de ces « haines blanches » et du mépris donne à penser, quand il s’inscrit dans une culture où les difficultés de subjectivation sont intenses, à une problématique assez générale d’un fonctionnement oméga de survie psychique. Le défaut de contenance inscrit dans la chaîne des générations s’articule avec une temporalité marquée par une banalisation de la vie et une façon d’habiter l’effacement. Plus largement qu’un narcissisme mis en défaut par la sédimentation psychique des traumas successifs des différentes générations, c’est la transmission narcissique elle-même, voire la transmission du narcissisme de vie, qui se dissout, tant il est vrai que le narcissisme du sujet s’étaye sur le narcissisme de ceux qui le précèdent (R. Kaës, 1993). La « haine blanche » serait ainsi une manière – on le perçoit dans l’exemple de Claire – de maintenir faiblement une temporalité en un présent figé. Elle n’est pas la haine « rouge » de l’objet qui viendrait à manquer, mais affect vide signe d’une angoisse de perte de la temporalité. Elle est à relier à une perte au niveau même du narcissisme primaire, en rapport avec un désinvestissement massif du premier objet. Cette perte narcissique déstructure la temporalité psychique orientée, qui est un paramètre de la transmission. Si l’inconscient ne connaît, en effet, pas le temps, l’appareil psychique dans son entier est traversé par une mise en émergence, moteur de la transmission narcissique. Le sujet humain, polarisé par la sexualité bordant sa vie en amont et aval, s’inscrit, par cette pulsionnalité reliant les générations entre elles, dans une vectorisation temporelle le « sauvant » de l’abîme narcissique (A. Green, 1983, p. 259). La « haine blanche » prospère quand la « fonction futur » disparaît, quand le cœur même de la transmission est attaqué, tant il est vrai que « le fond même de la transmission dans l’humanité, marquée selon les cultures les plus diversement stylisées, c’est l’acte de transmettre […], une transmission ne se fonde pas sur un contenu, mais sur l’acte de transmettre » (P. Legendre, 1985, p. 50). « Haine blanche » et mépris sont les symptômes – et, pour une part, les révoltes – d’existences en pointillés peinant à s’inscrire dans un régime de narrativité, dans notre époque où les régimes d’historicités ne sont plus orientés par une finalité assurant la continuité de la vie psychique entre générations.

15Si la modernité est la crise du concept de la transmission elle-même, c’est parce qu’à l’incertitude classique du rapport entre les générations s’ajouterait une désintrication des mouvements de vie et de mort (R. Kaës, 1993, p. 16). Dans la vision de Freud, il n’y a pas de processus psychique important qu’une génération puisse soustraire à celle qui la suit (S. Freud, 1913). Nous avons cependant à donner une consistance théorique à des processus où l’usure de la transmission et où la mise en abyme de la trace – et de la trace de la trace –, amenuisant à l’infini les contenus transmis, semblent ne plus donner figure qu’à la stase temporelle. La trace n’est plus repérable en tant que telle mais comme « usure » structurale du psychisme provoquée par le désinvestissement du premier objet. Le concept de « trace mnésique perceptive » recouvre ces traces non représentatives qui ne pourront jamais être subjectivement repérées comme telles (R. Roussillon, 2001). Ces traces non représentatives se « transmettent » dans le flux transgénérationnel, les « appareils de mémoire » individuels étant, d’une génération à l’autre, surtout sollicités dans leur registre sensitivo-perceptivo-moteur. Le « second » Freud, notamment à partir de 1937-1938, mit ainsi en forme la manière dont le sujet peut souffrir de l’inapproprié de son histoire. Le psychanalyste se doit alors de laisser réémerger les contenus, et d’accompagner le sujet dans le désir d’habiter de nouveau son histoire. Pour Julien, comme pour Claire, il s’agira ainsi de ne pas seulement rechercher certains contenus psychiques par un travail associatif, et d’interroger l’originaire ; le psychanalyste aura d’abord pour tâche de susciter la maïeutique du processus lui-même, c’est-à-dire le « développement des capacités de métabolisation de l’expérience subjective » (R. Roussillon, 2001, p. 33). Cette psychanalyse des processus, faisant appel à une transitionnalité créatrice, s’attachera à l’accompagnement d’une rêverie du futur dont les types de haines « affaiblies », que nous avons analysés, témoignent d’un radical épuisement. Green souligne, à la suite de Bion, combien ces sujets confrontés à la défaillance du premier objet sont insérés – par-delà les intrications de l’amour et de la haine – au destin douloureux de la quête de sens (A. Green, 1983, p. 252). La temporalité n’est pas linéaire en théorie et en pratique analytique : l’après-coup est cette possibilité de réactiver un sens perdu qui, dans le cas de ce type de haine, n’a jamais été vivant. Les retrouvailles sont alors au fond des trouvailles. Dans ces cures figées en une sensorialité machinale, celle de Claire, de Julien ou d’autres, il est alors nécessaire de faire appel à l’image, de susciter d’une manière plus volontaire la rêverie, d’accompagner la mise en fantasme pour que surgisse enfin une haine, une souffrance qui puisse dire « je ». « Je cherche ma souffrance dans les images qui m’habitent », affirmait ainsi Claire dans ses premières séances.

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Mots-clés éditeurs : haine blanche, mépris, temporalité

Date de mise en ligne : 27/11/2013

https://doi.org/10.3917/difa.031.0031