Les aïeules dans la transmission du féminin et de la féminité
- Par Anne Loncan
Pages 27 à 39
Citer cet article
- LONCAN, Anne,
- Loncan, Anne.
- Loncan, A.
https://doi.org/10.3917/difa.018.0027
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- Loncan, A.
- Loncan, Anne.
- LONCAN, Anne,
https://doi.org/10.3917/difa.018.0027
1Le féminin des femmes s’édifie au sein du triangle œdipien, passant d’ordinaire par les père et mère dans le creuset de la famille nucléaire. Cette transmission psychique, marquée par la proximité temporelle et spatiale, est la plus accessible dans le cadre de la cure individuelle. Elle a donné lieu à des explorations psychanalytiques sans cesse renouvelées, qui ont enrichi notre patrimoine théorique. La clinique familiale nous invite cependant à nous interroger : le féminin n’advient-il pas aussi comme un legs implicite hérité des ancêtres ? Nous nous proposons d’étudier comment ses racines conscientes et inconscientes sont modelées par les fantasmes, mythes et idéaux des générations qu’elles traversent avant qu’il ne prenne corps dans ses destinataires et selon quels processus.
2Pour introduire notre sujet, une remarque préliminaire s’impose : on parle plus volontiers des ancêtres au pluriel en les confondant dans une globalité indifférenciée : le Larousse du xxe siècle, 1936, nous confirme que l’apparition du mot au singulier est récente. Nous constatons que le changement de nombre ne fait gagner en précision que par l’article utilisé. Pourquoi cette impasse persistante sur l’identité sexuée et sexuelle de l’ancêtre ? Diverses raisons y pousseraient :
31. L’indifférenciation des ancêtres permet de souligner à quel point sont vigoureuses les racines narcissiques qui nous ancrent à eux. On voit qu’un des effets des liens aux ancêtres est de garantir la solidité de la chaîne des générations ; que les attaches soient plutôt basées sur des affects positifs ou inspirées par la prédominance de la répulsion ne change pas leur force.
42. Cet ancrage narcissique est en rapport direct et réciproque avec l’idéalisation des ancêtres : avoir des ancêtres glorieux, valeureux ou réputés apporte un bénéfice narcissique que nous entretenons en soutenant à notre tour le processus d’idéalisation qui touche ne serait-ce qu’une partie de ces ancêtres. Porté à son acmé, ce processus rend compte de la divinisation des ancêtres, encore visible dans les religions contemporaines sous forme de traces qui sont en quelque sorte absorbées ou diluées par les rituels les enserrant. Aborder la sexualité dans la vie des ancêtres représenterait dans tous les cas un sacrilège, vestige probable de cette divinisation.
53. Enfin, cette apparente indifférenciation peut aussi refléter le mythe de la subordination dite « naturelle » de la femme à l’homme. Il en serait des ancêtres comme il en est des hommes : le masculin l’emporte tellement sur le féminin que les femmes n’ont plus besoin de figurer explicitement comme une classe distincte au sein de l’humanité. C’est ici la domination masculine avec toute sa charge libidinale qui éclaire la disparition de la différenciation. Bien que désormais elle se révèle toujours plus mythique que réelle, cette notion a requis et obtenu une forte adhésion collective qui transparaît dans l’usage de la langue française et obéit, selon toute apparence, à la nécessité de transmettre des idéaux d’ordre patriarcal pour contribuer à renforcer, selon une modalité distincte et complémentaire de la précédente, les liens conscients et inconscients entre générations.
C’est avec cette ombre portée que nous aborderons la transmission du féminin, pour tenter de préciser ce qui en revient aux aïeules, en nous appuyant sur les apports cliniques et théoriques de la psychanalyse familiale.
Travaux psychanalytiques historiques et contemporains
6En préalable, nous ferons un panorama rapide des travaux psychanalytiques historiques et contemporains en favorisant les recherches dont les auteurs sont des femmes.
Du côté de chez Freud
7Si pour Nietzsche (1885) « tout dans la femme est énigme », Freud fait écho à ce point de vue qu’il prolonge : la femme reste un « continent noir » (1926) où le « roc du biologique » constitue un point de butée résistant à l’investigation.
8Lorsque Freud étudie le « devenir femme », selon sa propre expression, il tient constamment un cap qui accorde au père une place centrale, quel que soit l’angle d’approche : les théories sexuelles infantiles, la vie fantasmatique de l’enfant (de la petite fille en particulier dans « Un enfant est battu », 1919), et les variations autour de l’œdipe. Pour lui, l’accession à la féminité est tributaire d’une construction œdipienne plus compliquée chez la fille que chez le garçon car elle nécessite un changement d’objet (délaisser l’investissement premier de la mère pour celui du père) qui revient quasiment à un changement de sexe. Cet accent porté sur le père, véritable pôle attracteur, semble concentré dans la formule par laquelle Freud qualifie la psychanalyse de « particulièrement unilatérale » (1926). Plus précisément, on pourrait parler de « patrilatéralité ». Le père n’a de secondaire que la chronologie de son passage au premier plan dans la vie de l’enfant. La libido elle-même est d’essence « mâle » (S. Freud, 1905-b). Cet excès de père et de mâle dans les théories de Freud le signalent comme l’héritier d’une tradition qu’il combat et renouvelle tout à la fois, pressentant déjà l’affaiblissement de l’autorité paternelle. Il n’est pas anodin que, dans le temps même où se construisent la pratique et la théorie psychanalytique, s’amorce aussi l’accession de la femme au travail rémunéré et se développe avec élan (en contrepartie ?) le culte marial au sein de l’Église catholique, ponctué d’« apparitions » qui frappent les esprits et recentrent l’intérêt autour de cette figure maternelle idéale, aux antipodes du dévergondage, la Vierge Marie.
Les hypothèses de Freud font un large appel au fonds culturel des mythes pour offrir des références partageables par le plus grand nombre et s’appuyer sur leur fonction structurante, qu’il souligne du même coup. L’œdipe, nœud d’une élaboration sans cesse rejouée, est installé au cœur du noyau familial actuel, le groupe des parents et des enfants. Freud a aussi imaginé le mythe de Totem et tabou pour résoudre les énigmes de la fondation et aborder celles de la transmission. Cependant, cette préhistoire fictive, qui a pour vertu d’installer l’œdipe à l’aube de l’humanité, n’a pas pour vocation de rendre compte des aspects subtils de la transmission qui se tissent et se prolongent d’une génération sur l’autre. Freud se rapproche de cet objectif dans son exploration de la genèse des identifications, en édifiant le concept de surmoi, ce vigile de la vie quotidienne qui plonge dans les générations en amont. Sa notion d’un surmoi faible chez la femme est cohérente avec le mythe de la domination masculine qui, à son époque, restait quasiment inentamé.
Le « devenir femme » sur les traces de Freud
9Parmi les disciples de Freud, Helene Deutsch s’oriente dès ses premiers écrits (1925) vers la psychologie des femmes. Elle va au plus près de l’anatomie et de la physiologie à la recherche d’une spécificité qui conférerait à la femme une noblesse équivalente à celle de l’homme. S’appuyant sur les théories sexuelles infantiles, les identifications archaïques où règne la confusion sujet-objet, la migration des investissements et le déplacement par contiguïté, elle « démontre » que la fille est conduite à une sujétion masochiste au pénis. Mais pour elle, le rapport sexuel est aussi : « une tentative et un commencement d’accouchement », où la fonction maternelle est déjà à l’œuvre. La grossesse et l’accouchement couronnent le destin féminin et l’enfant représente « l’œuvre de sublimation de la femme ». Voilà de quoi damer le pion aux possibilités multiples, mais souvent plus prosaïques, dont dispose l’homme pour sublimer ses élans pulsionnels. Si Helene Deutsch (op. cit.) infléchit la théorie de manière matrilatérale, c’est dans une approche moins métaphorique que celle de Freud et, paradoxalement, cette pionnière de l’émancipation des femmes confirme la formule traditionnelle « Tota mulier in utero ». Le mythe de l’équivalence ou de la grande proximité de la femme avec la nature, voire de son assujettissement à cette dernière, est chez elle quasiment intact en dépit des tortueuses acrobaties théorico-cliniques qui en noient la présence dans son œuvre. Dès l’Antiquité, ce mythe est au premier rang de ceux qui justifient la soumission féminine, la femme comme la nature devant être domptées.
Le « devenir femme » après Freud
10Les auteurs contemporains ont développé la question de l’accession à la féminité au-delà ou en deçà du triangle œdipien selon trois axes majeurs : la consolidation de l’œdipe organisateur, l’intérêt renouvelé pour la place de la mère, l’accent mis sur le couple.
11Dans la constitution d’un féminin archaïque qui prélude à l’identité féminine, on peut faire l’hypothèse d’une orientation précoce au sein de la dyade mère-enfant. La séduction homoérotique maternelle nous apparaît comme la quintessence du lien narcissique animé par l’attrait du même. La mère entretient activement l’investissement dont elle est l’objet, usant de l’emprise harmonieuse nécessaire pour qu’advienne une omnipotence de bon aloi. À cet égard, Alberto Eiguer (2002) signale en quel point diffèrent séduction « homoérotique » et séduction « homosexuelle » : celle-ci est affectée d’un coefficient de sadisme, tandis que l’homoérotisme est un domaine réservé à des échanges « plaisants ». Ce sont les préludes à la distinction entre sujet et objet en vue d’identifications qui incluent la mère dans sa bisexualité.
12Parmi les nombreux travaux consacrés à la relation mère-fille, nous isolons l’étude de Jacqueline Godfrind (2001) qui, à partir de sa pratique et des modalités transférentielles de ses patientes, a tiré un enseignement capital : les identifications féminines, y compris les plus archaïques d’entre elles, sont réaménagées dans un effet d’après-coup qui les affermit. Le temps second serait celui d’une authentique validation psychique, sans quoi ces identifications, demeurées archaïques, ne relèveraient que d’une « connaissance “biologique” inscrite dans l’inconscient : au début était la mère et cette mère est femme ». C’est la chasse aux vestiges « biologiques » qui est déclarée ; leur persistance est dénoncée?dans la mesure où elle semble ne pouvoir que porter ombrage à l’œuvre de psychisation : les fondations repérées dans l’archéologie psychique doivent être inactivées en tant que telles et remobilisées par les effets d’après-coup : elles ne sont jamais aussi sûres que lorsqu’elles sont recouvertes et ont acquis une fonctionnalité à la fois bien arrimée aux origines biologiques et plus éloignée d’elles.
13L’axe du couple est magnifié dans les écrits de Jacqueline Schaeffer (1997) à travers la figure de « l’amant de jouissance ». Cet auteur met l’accent sur la quantité et la constance de la poussée libidinale, cette libido étant tendue vers l’« accomplissement » érotique de la femme dans la rencontre sexuelle. L’amant de jouissance est l’agent décisif d’une « expérience initiatique » placée sous le signe de l’effraction et dont les prémisses ont été installées dès l’aube de la vie par la co-excitation suscitée par l’attente de la mère, l’effraction première étant l’œuvre de la pulsion qui agit en auto-séductrice. In fine, ce serait la jouissance masochiste qui spécifie encore le destin féminin. Elle vient en bout de course à la suite d’une longue série d’expériences vécues d’effraction/domination et signe l’accomplissement de la femme. On voit que le parachèvement de l’identité et de la conscience féminines n’est plus lié à la maternité comme on le considérait encore récemment : la maternité a perdu son statut historique.
Dans le même temps, Sylvie Faure-Pragier (1999), partant de l’analyse de patientes stériles, explique qu’une rage envieuse envers la mère peut envahir ces femmes, dans une destructivité qui emporte la maternité et l’enfant à venir. Ayant été assignées à la fonction de prolongements narcissiques de leurs mères, ces patientes tenteraient par ce moyen de dénier leur noyau dépressif. Pour qu’adviennent de tels effets, plusieurs générations de femmes doivent être impliquées. Cette hypothèse relative à une transmission spécifique et directe entre générations de femmes est toutefois délaissée aussitôt qu’abordée. L’auteur conclut un peu abruptement à la nécessaire soumission de la mère au père, à l’importance de l’investissement du père par la fille pour que celle-ci accède harmonieusement au féminin et à la féminité. À noter qu’elle reprend de manière très explicite le mythe qui justifie la domination masculine par l’impératif de paix et d’harmonie en le versant au crédit de la psychanalyse. Ce mythe parcourt comme un fil rouge les mythes et représentations relatifs à la femme et à la différence sexuelle au fil des siècles dans la pensée religieuse et philosophique occidentale. En revanche, Sylvie Faure-Pragier tient à distance le mythe de la nature ; sa théorisation s’éloigne de l’ancrage très direct dans l’anatomie vers lequel Freud s’était à nouveau orienté à partir de 1925 (les petites filles se détournent de leur mère par déception devant leur semblable castration).
Psychanalyse familiale, liens et intersubjectivité
14Dans la cure familiale, une multiplicité de paramètres s’intrique dans la simultanéité ou la succession, contribuant à faire du féminin un territoire riche, mais malaisé à explorer. Nous pensons qu’en l’absence d’une théorie des liens les effets de transmission en général, et particulièrement du féminin, restent comme épars, condamnés à des relations de proximité, y compris temporo-spatiale. Alberto Eiguer ouvre une voie féconde lorsqu’il écrit dans L’éveil de la conscience féminine (2001) : « La femme est la reine du lien et son défenseur le plus engagé. » À la suite de Pichon-Rivière, il définit les liens inconscients comme « le fruit des investissements croisés entre deux personnes » (2001) incluant, dans la réciprocité, la relation d’objet de l’une à l’autre et de l’autre à l’une. Trois niveaux de fonctionnement y prennent place : « la représentation, l’affect, l’acte », déclinés dans une relation dont la dynamique est assurée par la dissymétrie. Les liens inconscients, narcissiques et objectaux, sont des facteurs de liaison intrapsychique et interpsychique. Ils s’établissent et se renouvellent dans l’intersubjectivité. Et c’est dans le groupe familial, au sein de la dyade mère-enfant que l’expérience de l’intersubjectivité est initiée. Un exemple clinique va nous permettre de souligner la complexité de cette inscription familiale de la genèse du féminin et de la féminité en abordant diverses modalités de transmission qui transitent à travers quatre générations dans la lignée maternelle.
Illustration clinique
15Il s’agit d’une thérapie familiale dont la durée s’est établie sur plus de cinq années. La famille comprend le couple parental et deux jumelles nées après bien des aléas, dont une interruption thérapeutique de grossesse. Dans l’histoire familiale du côté du père, je signalerai simplement, pour amorcer une idée des alliances inconscientes dans le couple, une série de veuves précoces : sa grand-mère puis sa mère, et l’existence d’un frère aîné handicapé dans le rôle de substitut paternel.
16Au début de la thérapie, Delphine et Sabine vont sur leurs 8 ans. Elles présentent toutes deux des troubles de la sphère oroalimentaire et des problèmes scolaires en secteur : l’une n’apprend pas à lire, l’autre ne comprend rien aux maths. Élevées « comme deux sœurs et non comme des jumelles », elles sont dissemblables en tout. Delphine est coquette et exubérante, elle adore plaire, tandis que Sabine a en horreur tous les indices de féminité et de séduction érotique, le mot « amour » la révulse.
Les balbutiements du transgénérationnel
17La mère, que nous prénommerons Jeanne pour faire repère dans une série de quatre générations, a vécu la petite enfance de ses filles comme un cauchemar ; elle se sentait incapable de s’occuper des deux en même temps, envahie par des fantasmes d’infanticide. Sa vie affective est très emplie par sa propre mère, dite narcissique et inaffective, pour qui elle serait principalement un objet à éprouver, à attaquer, à détériorer. Elle cherche à la satisfaire en lui confiant régulièrement les enfants, plutôt Delphine qui serait plus apte à « supporter » sa grand-mère. J’ai même eu l’impression qu’elle la lui donnait en pâture.
18Dans la deuxième année de la thérapie, le transgénérationnel va s’exprimer en balbutiant à travers un épisode étrange. Des manifestations d’encoprésie apparaissent chez Delphine. Elle quitte clandestinement l’école pour aller aux toilettes à la maison, non sans souiller ses culottes. Cette histoire est dépiautée à fond jusqu’à ce que Jeanne, finisse par évoquer, tout en fin de séance, et à contrecœur parce que « ça fait trop psy », des symptômes similaires chez sa propre mère. Celle-ci souffre de coliques avec besoins impérieux, elle ne peut plus sortir de chez elle. Et Delphine est censée n’en rien savoir. La transmission de grand-mère à petite-fille s’annonce sur un mode bien archaïque.
Juste à la séance suivante, quand Delphine dessine « une belle jeune fille », sa mère pense à ce que Sabine lui a confié récemment : « Les princesses n’ont pas de cucul. » Sabine donne des détails : les princesses sont belles et parfaites, elles ne peuvent pas avoir de « cucul », parce que c’est sale. La mère en vient alors à évoquer la formule qu’elle utilise pour couper court lorsque ses filles se montrent récalcitrantes : « C’est comme ça parce que je suis la reine. » J’entends la sentence royale « parce que tel est mon bon plaisir », tant Jeanne dit la satisfaction qu’elle puise dans cet acte d’énonciation. L’interfantasmatisation renforce l’idéalisation qui concentre beauté, richesse et pouvoir sous la bannière de la reine, héritière et maillon d’une dynastie. En somme, un roman familial « familial » où les idéaux grandioses et triomphants écrasent le contenu archaïque et honteux de la séance précédente.
Les ancêtres se rapprochent
19Jeanne avait évoqué sa grand-mère maternelle en la nommant toujours par son prénom. Cette femme était décédée depuis quelques années. Très jeune, elle avait donné naissance à une fille unique et naturelle, puis mené ouvertement une vie dissolue en négligeant cette enfant, placée en institution quelques années plus tard.
20Dans son enfance, Jeanne trouvait plutôt « rigolote » cette grand-mère qui exhibait fièrement ses bijoux de pacotille lorsqu’elle venait en coup de vent rendre visite à sa famille. Mais ses comportements aberrants, asociaux et agressifs la faisaient considérer comme « folle ». La problématique de la folie infiltre constamment les fantasmes maternels et Sabine est le lieu électif de leur projection.
Le transgénérationnel dans les rêves
21Dans la lignée maternelle, les liens mère-fille sont placés sous le signe du manque et de la quête : le narcissisme maternel laisse peu à offrir. Jeanne commente : « C’est difficile de donner quand on n’a pas reçu. » Elle aussi tend à instaurer des liens d’emprise avec ses filles ; l’une s’y prête, l’autre pas.
22Certains récits de rêve vont faire surgir des objets transgénérationnels et nourrir l’interfantasmatisation. En voici quelques extraits.
23Le premier rêve est raconté par la mère au tout début de la thérapie. Il s’agit d’un rêve ancien dont le récit est bref, saisissant et dénote une forte ambivalence : elle gravit une pente, avec difficulté et précipitation, tenant Delphine par la main. Lorsqu’elle jette un regard en arrière, elle voit sa mère au loin, en bas.
24Un rêve de Sabine : un inconnu se prépare à faire exploser la maison de ses grands-parents, proche de la sienne. Sabine parle de son impuissance à l’en empêcher.
25Un autre rêve de la mère : la grand-mère souhaite acheter une résidence secondaire, « comme une fantaisie ». Jeanne l’accompagne pour visiter une maison très ancienne, vide, triste et délabrée. En quittant la bâtisse, elles tombent sur une sorte d’apparition, un homme qui menace la vie de Jeanne sans que sa mère y prête attention : elle vient de remarquer une légère rayure sur la carrosserie de sa voiture. Jeanne éprouve un intense sentiment d’abandon et elle ne signale pas le danger. Dans ses associations, elle met l’accent sur le désir de mort qu’elle y décèle à l’égard de sa mère.
Un dernier rêve de Delphine qui entre alors dans l’adolescence : elle est au collège, dans sa classe. Au mur, le portrait d’un jeune homme dans un cadre. Il descend de son cadre, puis la suit dans la rue où elle se promène avec ses copines ; elle n’ose pas se retourner, elle est inquiète.
Brefs commentaires
26Dans la lignée maternelle, la souffrance de la filiation conduit les mères à promouvoir des liens d’emprise avec leurs filles. Le père l’a compris et s’en agace : « Elles sont toutes les mêmes de mère en fille sur quatre générations. »
27Ensemble, ces femmes font partie d’une sorte de dynastie. La « reine » Jeanne est elle-même sous l’emprise de la reine-mère. Ancêtres et passé engendrent une angoisse, un sentiment de menace : y penser, les regarder est dangereux, explosif. Les objets transgénérationnels que sont l’arrière-grand-mère et la grand-mère alimentent et surchargent le bagage fantasmatique familial. Rappelons que le concept d’objet transgénérationnel introduit par Alberto Eiguer (1987) désigne un ancêtre qui génère des fantasmes, des affects et des identifications. S’y rapporte, chez les fillettes, le refus inconscient de la procréation et du féminin avec rejet des signes de la féminité, attraction/répulsion pour les matières corporelles et le charnel ; ce refus pouvant être déplacé sur l’alimentation ou les nourritures scolaires. L’arrière-grand-mère est un objet transgénérationnel à la fois répulsif (femme légère et mère indigne) et attractif pour la liberté qu’elle a toujours affichée, pour son caractère hors normes si ce n’est hors la loi. Elle incarne le mythe qui spécifie cette famille : nous sommes différents des autres, nous sortons des sentiers battus. Jeanne, dont le mari dit avec une certaine admiration : « c’est une rebelle », en est la légataire et la gardienne. Dans la famille, chacun illustre le mythe à sa manière, comme pour en souligner la fonction fédératrice, alors qu’il aurait pu signifier le dérèglement. À l’interface entre vie consciente et inconsciente, ce mythe organisateur est tempéré par une contrepartie qui émousse ses potentialités négatives : les idéaux familiaux sont principalement orientés vers une vie saine d’où serait bannie toute source de pollution.
28On aura compris qu’au moins un autre objet transgénérationnel est présent : l’arrière-grand-père « inconnu », dont le patronyme sera toutefois prononcé vers la fin de la thérapie. Il condense une série de représentations péjoratives de père ou d’amant : fantôme, mort ou assassin potentiel.
Cette illustration clinique impressionniste permet de rendre compte du caractère fondateur des liens narcissiques (la dynastie). Il est clair que le travail du négatif y est prépondérant, particulièrement visible lorsqu’un effet starter se produit à l’évocation des premières similitudes grand-mère/petite-fille. La dimension du pulsionnel dans la transmission est repérable en même temps que l’intrication des liens narcissiques et des liens objectaux animés par la libido. À partir des faces sombres de la mythologie familiale pourra émerger une reprise mythopoïétique qui offrira plus de place au père et à l’élaboration des fantasmes partagés issus de sa lignée (notamment le handicap) et de leurs points de croisements avec ceux venus de la lignée maternelle.
Conclusion
29La difficulté d’accès à la problématique générationnelle conduit d’ordinaire à mettre plutôt l’accent sur les processus et instances intrapsychiques, à se concentrer sur les aléas de la relation d’objet. La psychanalyse familiale inclut ces données et tente de concevoir plus complètement les composantes dynamiques des transformations psychiques en s’intéressant à ce qui les suscite « à l’autre bout du lien » : c’est toujours par l’autre, mais en fonction de ses propres aptitudes, que le sujet est appelé à évoluer psychiquement, et dans ses dimensions les plus intimes, comme celle du féminin. Les voies de la transmission ne sont pas seulement les plus immédiates, celles qu’offre le déploiement œdipien dans la triangulation familiale habituelle, que la configuration de la famille soit conventionnelle ou non : les objets transgénérationnels ont une part décisive dans la construction du féminin à la fois de manière directe et indirecte. Car le lien de couple infléchit le féminin dans sa dimension érotique à chaque génération et renouvelle la bisexualité où il prend place. Quand la faillite des investissements se produit sur plusieurs générations dans les liens de filiation et d’alliance, les ancêtres pèsent de tout leur poids pour grever les processus psychiques indispensables à l’assemblage du viatique féminin. Une approche psychanalytique familiale peut alors à nouveau mobiliser les liens en cause et modifier leur destin. C’est probablement là le mythe qui structure notre famille de pensée et soutient notre pratique.
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Mots-clés éditeurs : aïeule, féminin, objet transgénérationnel, transmission
Date de mise en ligne : 01/12/2010
https://doi.org/10.3917/difa.018.0027