Enfant maltraité, en danger et protégé : état des lieux de la recherche récente en France (2018-2020)
- Par Gilles Séraphin
Pages 75 à 93
Citer cet article
- SÉRAPHIN, Gilles,
- Séraphin, Gilles.
- Séraphin, G.
https://doi.org/10.3917/dia.232.0075
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- Séraphin, G.
- Séraphin, Gilles.
- SÉRAPHIN, Gilles,
https://doi.org/10.3917/dia.232.0075
1Aujourd’hui, les recherches en protection de l’enfance sont à la fois nombreuses et variées. Elles relèvent de multiples champs disciplinaires comme l’anthropologie, la démographie, le droit, l’épidémiologie, la géographie, la psychologie (notamment du développement de l’enfant, de l’attachement et de la résilience), les sciences de l’éducation et de la formation, les sciences médicales et paramédicales et la sociologie. Que révèlent les dernières publications scientifiques sur les sujets de ces travaux de recherche qui viennent d’être réalisés ou qui sont en cours de réalisation ?
2Afin de réaliser un état des lieux, nous nous sommes concentré sur la période 2018-2020 et avons recensé les principales publications scientifiques sous forme de livres, rapports publiés, articles parus dans des revues à comité de lecture et thèses de doctorat. En revanche, souvent parce que ce ne sont pas des publications entièrement finalisées, nous ne citons pas les rapports de recherche publiés sur Internet. Pour autant, comme la plupart du temps, ils donnent ensuite lieu à des ouvrages et articles, nous les trouverons alors dans la présente revue de littérature.
3Pour réaliser ce recensement, nous avons procédé à une recherche multi-entrée : par mots-clés dans diverses bases documentaires (Cairn, hal, theses.fr…), par auteur(e) publiant sur ce sujet et par type de revues publiant sur ce champ.
4Le corpus de références est à la fois important et diversifié puisque les recherches sont initiées et soutenues par des organismes qui ont participé à la création de ce champ de recherche distinct, la protection de l’enfance, en premier lieu desquels l’Observatoire national de la protection de l’enfance (onpe). Sur les plus de 80 références citées ci-après, plus de la moitié ont un lien direct avec cet organisme, soit parce que la recherche a été soutenue directement par le conseil scientifique de l’ onpe [1], soit parce que l’un des auteurs a commencé sa carrière de chercheur dans le domaine de la protection de l’enfance en étant un agent de l’Observatoire.
5Nous avions déjà réalisé cet exercice de recension et d’analyse des publications scientifiques en matière de protection de l’enfance en France pour la revue polonaise Kwartalnik Pedagogiczny (The Pedagogical Quarterly) (Séraphin, 2019). Le champ couvert était toutefois plus vaste puisque nous avions étudié l’ensemble des publications scientifiques et rapports présentés sur Internet pour une période de huit années (2010-2018). Le présent article actualise et développe cette première recension.
Mieux appréhender le phénomène de maltraitance et mieux identifier les victimes
6L’un des thèmes régulièrement étudiés dès le début des années 1980 est le phénomène de mise en danger des mineurs, de violences ou de maltraitance, cette dernière notion étant toujours aussi « équivoque » (Schom, Jamet et Oui, 2019). Les principales études populationnelles menées aujourd’hui ne concernent souvent que l’un des aspects de cette maltraitance : les violences physiques ou sexuelles. Par exemple, Catherine Quantin et son équipe ont établi un chiffrage des enfants ayant subi des violences physiques à partir de l’étude des causes mentionnées lors des hospitalisations des mineurs (Gilard-Pioc et coll., 2019 ; Paget et coll., 2019). À la suite de l’« Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France » (Envef) et de la plus récente enquête « Violences et rapports de genre » (Virage), le phénomène des violences envers les enfants est mieux perçu et estimé. Durant notre période de recensement des études, les premiers résultats de Virage sont publiés en ce qui concerne tant la France (Charruault, 2019) que certains territoires plus spécifiques, comme l’outre-mer (Condon, Dauphin et Hagège, 2019). Toujours dans une approche « populationnelle », le baromètre Santé publique France permet d’analyser l’état de santé mentale des personnes déclarant des antécédents de violences sexuelles avant l’âge de 15 ans (Gorza, Léon et Lasbeur, 2019). Enfin, la drees publie toujours ses travaux d’estimation des populations bénéficiaires, sur la base des enquêtes sur l’activité des services départementaux (Leroux, 2019 ; Abassi, 2020a), et l’onpe publie régulièrement dans des notes d’actualité les premiers résultats consolidés du dispositif Olinpe (Observation longitudinale et individualisée nationale en protection de l’enfance).
7Dans une approche plus clinique, divers thèmes de recherche ont été approfondis : les effets à court terme et à long terme de la maltraitance infantile sur le développement de la personne (Clément et Helie, 2019), la régulation émotionnelle (via une approche en termes de stratégies de coping et du tempérament) des enfants et adolescents placés (Delaville, 2019), le manque de la fonction paternelle dans la fonction tiercéisante (Devaux, 2019) ou le rôle des oncles et tantes en cas de situation de négligence (Maréchal et Scali, 2019).
8Par ailleurs, dans un livre au titre « choc », La haine de l’enfant, un chercheur psychologue expérimenté, Jean-Luc Viaux, fait le point sur l’ensemble de ces recherches (Viaux, 2020).
Les besoins, le bien-être, le respect des droits et la prise en compte du contexte de vie de l’enfant
9La loi du 14 mars 2016 portant sur la protection de l’enfant a mis l’accent sur la prise en compte des besoins fondamentaux de l’enfant. Afin de préparer la démarche de consensus qui sera animée par Marie-Paule Martin-Blachais, pédiatre, le ministère avait demandé à l’onpe de préparer une revue de littérature scientifique. À partir du document initial, l’équipe qui a écrit ce rapport a ensuite publié plusieurs articles (Bolter et coll., 2019).
10Il a parfois été reproché à cette approche en termes de « besoins » d’éclipser la question des droits et celle de la prise en compte du contexte de vie. Par effet de balancier, cette question des droits et de leur effectivité revient au centre de l’actualité, en ce qui concerne l’ensemble de la population bénéficiant par exemple d’une protection (Caron-Déglise et Dru, 2020 ; Capelier 2020a ; Capelier, 2020b) ou uniquement d’une partie de celle-ci, celle des mna [2] notamment (Meyer-Heine, 2018).
11Par ailleurs, cette question des besoins et des réponses à y apporter doit être contextualisée. Un besoin ne prend sens que dans un contexte qui le crée, lui donne sens et éventuellement un environnement favorable à une réponse adaptée. Pour mieux saisir le contexte, deux « portes d’entrée » sont encore privilégiées : la santé (Hammoud et coll., 2018 ; Euillet, 2019a ; Gorza, Léon et Lasbeur, 2019), dont plus spécifiquement la santé mentale (Even et Sutter-Dallay, 2019) et l’école (Anton et Blaya, 2018 ; Join-Lambert, Denecheau et Robin, 2019).
12Finalement, dans cette perspective plus écosystémique, d’autres notions marquent ce changement de regard et reviennent au centre des analyses : le bien-être (Buzaud et coll., 2019 ; Euillet, 2020) et la « vulnérabilité » (Boutanquoi et Lacharité, 2020 ; Bournel-Bosson et coll., 2020).
Le système de protection et son pilotage
13Afin de protéger un enfant en danger et de répondre à ses besoins, chaque État met en place un système de protection, parfois décentralisé, et de nombreux dispositifs d’action s’adressant directement aux bénéficiaires. Au niveau national, le système de protection, son pilotage et son évolution sont encore régulièrement présentés (Bolter et Séraphin, 2018 ; Briant, 2019) et les activités font l’objet d’une mesure actualisée (Leroux, 2019). Ces études macro peuvent porter également sur une population bénéficiaire précise, distinguée selon l’âge, comme les enfants de moins de 3 ans (Séraphin, 2018) ou ceux de moins de 6 ans (onpe, 2019). Enfin, la période de confinement a été propice au déploiement de nouvelles recherches qui ont été suivies de la publication des premiers résultats (Abassi, 2020b).
14Par ailleurs, à un niveau macro, Hélène Join-Lambert et Gilles Séraphin (2020) portent un regard rétrospectif sur les erreurs et les dysfonctionnements dramatiques qui ont eu lieu ces dernières décennies dans l’ensemble du pays afin d’en tirer des enseignements. À un niveau plus micro, une étude porte un regard clinique sur la fonction de direction de mecs [3] (Guetat-Calabrese, 2018).
Des dispositifs de protection diversifiés
15Les dispositifs de protection de l’enfant sont nombreux et variés. Dès la naissance, l’accouchement sous le secret peut être considéré comme l’un d’eux (Bolter et coll., 2018). De même, depuis la loi du 7 mars 2007, la prévention est partie intégrante de la protection (Duchesne et coll., 2018). En ce qui concerne les dispositifs de protection stricto sensu au cours de l’enfance, les recherches ne portent aujourd’hui pas tant sur l’ensemble d’un dispositif (comme c’était souvent le cas au xxe siècle) que sur une particularité de ce dispositif, qu’elle soit positive ou négative.
16Ainsi, dans le domaine de l’accueil familial – dispositif le plus étudié aujourd’hui –, il est analysé le statut de cette parenté d’accueil (Fabry, 2018), les parcours des enfants (Euillet, 2019b), la qualité de l’attachement (Euillet et coll., 2018), les liens entretenus par l’enfant accueilli avec ses frères et sœurs et quasi frères et sœurs, avec ses parents et avec ses parents d’accueil (Chapon, 2018 ; Chapon, Siffrein-Blanc et Neyrand, 2018), la perception du bien-être par l’enfant (Euillet, 2020), la participation des enfants (Euillet et Faisca, 2019), les actions d’intégration pour les mna (Guanyu et Join-Lambert, 2020), les relations de care (Séverac, 2018)…
17Des apports et limites d’autres dispositifs sont étudiés : la prévention, la protection et l’accompagnement vers l’autonomie assurée par les centres parentaux (Ganne et Thiery, 2019), l’évaluation du danger dans les visites à domicile (Léon et Rey, 2019), l’accueil de jour (Sellenet, 2019), la qualité de l’accompagnement éducatif des enfants accueillis par un proche tiers digne de confiance, à Mayotte (Maréchal et Scali, 2019 ; Lemercier, 2019) ou dans le département du Nord (Tillard et coll., 2018 ; Mosca, 2019 ; Tillard et Mosca, 2019), les évolutions des séjours de rupture (Trontin et Archambault, 2019)…
18La question des mineurs non accompagnés est également de plus en plus au centre des recherches, en ce qui concerne tant l’évaluation de leur situation (Paté, 2018) que les formes d’accompagnement adaptées (Meyer-Heine, 2018 ; Guanyu et Join-Lambert, 2020). En 2020, un numéro thématique de la revue Migrations et société (2020), dirigé par Emmanuelle Canut et Juliette Delahaie, avec des articles de Noémie Paté, Catherine Mendonça Dias et Isabelle Rigoni, Céline Beaugrand, Chloé Metzger et Clara Mortamet, Michelle Auzanneau, Lara Gautier, Jessica Spagnolo et Amélie Quesnel-Vallée, aborde leurs situations diverses et ainsi en trace un état des lieux comme elle en dessine les enjeux.
19Enfin, les premières recherches sur les mineurs de retour de zones de guerre pris en charge au titre de la protection de l’enfance, y compris par la Protection judiciaire de la jeunesse, commencent à faire l’objet de publications (Ayouch, 2019).
Les parcours des enfants
20La question du parcours est, depuis quelques années, au centre des préoccupations. Elle est abordée sous plusieurs angles : à l’origine de ce parcours, des recherches s’intéressent plus particulièrement au processus complexe et multi-acteurs de prise de décision, que ce soit dans la prononciation d’une mesure ou lors de son déroulement (Person, 2019 ; Euillet, 2019b) ou dans la prononciation d’une mainlevée (Autant-Dorier, 2020a, 2020b). Puis ces recherches se concentrent sur l’un des aspects de l’étude du ou des parcours : les nouvelles obligations légales (Capelier, 2020b), la prise en compte du récit et du processus de narration (Robin, 2018 ; Boulay et coll., 2020), la survenue d’événements traumatiques à l’origine du placement ou lors du placement (ibid.) tels que l’orphelinage (Jung, 2020) et, souvent sur la base de l’enquête Elap, la suite du parcours en sortie de placement et/ou de protection et l’entrée dans la vie adulte (Jung, 2019a ; Frechon et Marquet, 2018 ; Frechon et Lacroix, 2020 ; Lacroix, 2019), scandé par des passages et étapes (Ganne, Dietrich-Ragon et Frechon, 2019) et des conditions de vie fréquemment dégradées (Frechon et coll., 2020).
De la participation à la co-construction
21L’un des thèmes émergents prenant de l’ampleur est celui de la prise en compte du point de vue des enfants et des parents (Aranda, 2019), leur pouvoir d’agir (Chapeau, 2020), leur participation (Euillet et Faisca, 2019), voire leur implication dans un processus de co-construction des dispositifs ou de l’accompagnement spécifique les concernant. L’ensemble de ces réflexions a donné lieu à une recommandation de la has (2018). Dans la même veine, il est également envisagé de développer un environnement capacitant pour que les parents exercent au mieux leur parentalité (Grandval, 2019a et 2019b ; Stettinger, 2019 ; Picot, 2020). Pour les enfants, ce développement des capacités se ressource dans les relations qu’ils entretiennent avec leurs pairs (Lacroix, 2019 ; Guanyu et Join-Lambert, 2020 ; Join-Lambert, Boddy et Thomson, 2020).
La question du statut et de l’identité
22La question de l’identité est toujours au cœur des analyses. Il est alors question de mieux définir le statut d’enfant protégé (Jung, 2019b, 2019c) ou alors d’analyser la construction identitaire, notamment quand les références culturelles sont multiples (Clariana, 2018). Elle peut alors être abordée comme une articulation entre processus de construction et assignation, notamment par les institutions et les professionnels (Chaïeb, 2020).
Une protection qui suit les évolutions de la société : l’exemple des écrans et du numérique
23Des questions transparaissaient dans des recherches ces dernières années mais deviennent le cœur de nouveaux projets : celle des rapports humains intermédiés par les écrans et le numérique, avec les transformations que cela induit dans la nature du danger mais aussi dans les dispositifs et les accompagnements de protection (Potin, Henaff et Trellu, 2018 ; Potin et coll., 2018 ; Maupas, 2019 ; Potin, 2020 ; Potin, Henaff et Trellu, 2020).
En guise de conclusion : Un renouvellement de la recherche par des études comparatives et des études empreintes de préoccupations éthiques
24Ces dernières années, trois sources d’inspiration renouvellent les méthodes de recherche : la première, déjà citée, concerne la participation des bénéficiaires et des professionnels à la recherche, à tel point qu’ils deviennent des acteurs qui la co-construisent ; la deuxième concerne l’émergence des recherches comparatives, la comparaison avec un autre contexte permettant de mieux distinguer le substrat anthropologique, juridique, culturel, voire idéologique, de notre propre système (Tillard et coll., 2018 ; Picot, 2020) ; la troisième est la consolidation des préoccupations éthiques, non seulement en tant que principes de respect et de bienveillance mais aussi en tant que ressources pour questionner les fondements méthodologiques et inspirer des innovations en la matière (Join-Lambert, Boddy et Thomson, 2020 ; Rurka et Séraphin, 2021).
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Mots-clés éditeurs : enfant en danger, Maltraitance, protection de l’enfance, revue de littérature
Date de mise en ligne : 23/08/2021
https://doi.org/10.3917/dia.232.0075