S'abonner
Article de revue

L’utérus artificiel : un désir d’enfant ?

Pages 79 à 92

Citer cet article


  • Nicogossian, J.
(2018). L’utérus artificiel : un désir d’enfant ? Dialogue, 222(4), 79-92. https://doi.org/10.3917/dia.222.0079.

  • Nicogossian, Judith.
« L’utérus artificiel : un désir d’enfant ? ». Dialogue, 2018/4 n° 222, 2018. p.79-92. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2018-4-page-79?lang=fr.

  • NICOGOSSIAN, Judith,
2018. L’utérus artificiel : un désir d’enfant ? Dialogue, 2018/4 n° 222, p.79-92. DOI : 10.3917/dia.222.0079. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2018-4-page-79?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.222.0079


Notes

  • [1]
    Il faut savoir qu’un enfant né des nouvelles technologies de la reproduction peut avoir jusqu’à cinq parents ! Pour contrer ces problèmes de rivalité, les lois de bioéthique de 1994 françaises interdisent les mères porteuses et imposent l’anonymat du donneur.
  • [2]
  • [3]
    Diagnostic préimplantatoire.
  • [4]
    Le statut juridique du fœtus de 22 semaines est celui d’humain. Ainsi, ne pas le sauver par ectogénèse deviendrait un crime, mais le replacer après une décision d’ivg serait également répréhensible par la loi, en tant qu’acte de désappropriation d’un droit fondamental des femmes.
  • [5]
    Le projet de loi relative à l’analyse génétique sur personnes décédés a été adoptée en juin 2018 : http://www.senat.fr/espace_presse/actualites/201805/analyses_genetiques_sur_personnes_decedees.html.
  • [6]
    Le diagnostic prépréimplantatoire (dpi) est autorisé (ex. : France, Espagne) ou interdit (ex. : Allemagne) par certains États par une loi spécifique ; d’autres, en l’absence de régulation, se contentent de l’autoriser indirectement (ex. : Royaume-Uni, Belgique).
  • [7]
    La technique du crispr-Cas9, ou « ciseaux moléculaires », permet de couper l’adn et de modifier le génome. Cet outil porte l’espoir de guérir les maladies génétiques (comme sur les génomes d’embryons humains), mais aussi de créer des espèces chimériques, voire de ressusciter des espèces disparues. Cette technique comporte beaucoup de risques, des effets secondaires observés, des mutations inattendues, dangereuses, des dérives éthiques.

Introduction

1De plus en plus de techniques acquièrent une maîtrise de mécanismes qui permettent de fabriquer la vie, avec la fécondation in vitro – le bébé-éprouvette –, la congélation du sperme, le liquide amniotique de synthèse, le placenta artificiel, la naissance par ovocyte congelé ; sans oublier la pratique complémentaire de la mère porteuse. Si l’une de ces techniques se voit interdite dans un pays, il devient fréquent d’y recourir dans un autre. Cette possibilité de design intelligent de la vie confère à l’ensemble du marché des technologies reproductives un « visage mondialisé de la procréation assistée » (Couture, 2018, p. 3). De même, dans un monde en transformation, de nouveaux systèmes de parentés émergent, des jeux d’équilibre de toute nature, loin de la théorie naturaliste et biocentrée de l’engendrement (Théry, 2010) – un homme et une femme géniteurs en âge de procréer par un coït. Chacun des 7,5 milliards d’individus exprime des besoins différents, en lien à la reproduction, que les technologies solutionnent. Cette promesse de marché est portée par la « singularité technologique » (Vinge, 1993) – pour reprendre l’expression chère au transhumanisme – décrite comme la quatrième grande révolution de l’histoire de l’homme, biotechnologique, succédant à celles climatique (glaciaire), agricole et industrielle.

2Le progrès médical des biotechnologies entre le xixe-xxe et le xxie siècle est saisissant : les découvertes ont rendu l’humain capable de modifier sa propre biologie, celle des autres espèces et l’environnement. Avec l’utérus artificiel (ua), l’idée toute-puissante d’une externalisation complète de la reproduction humaine présente des solutions techniques à des problèmes en lien à l’acte d’engendrer, la réalisation d’un désir d’enfant garantie sur le plan thérapeutique, jusqu’à sa reprogrammation partielle ou totale. Les avantages d’une telle ingénierie défendus sont les suivants :

3

  1. risque vital enrayé, la femme débarrassée des contraintes de la parturition (Firestone, 1970) ;
  2. plus grande égalité entre l’homme et la femme (Smajdor, 2007) ; empowerment reproductif des hommes (Welin, 2009) et paternité gay facilitée ;
  3. solution méliorative aux problèmes de rivalité entre parents d’intention, gestatrice et parents génétiques [1].

4Cette amélioration que proposerait l’ua fait place à un autre correctif : la reprogrammation génétique des naissances. Chacune des parties du corps devient modifiable, l’ensemble prenant les formes différentes d’une « transcorporation » auto-évolutive, servant de reconfiguration plastique et identitaire. « La limite de l’humain n’est plus son corps physique, mais son action [sur le corps] comme mode de connaissance » (Andrieu, 2010, p. 41).

5Des subcultures, phénomènes culturels souterrains, du marché légal de la reproduction s’organisent en marché noir : ventre de la femme, réseaux de donneurs masculins pour « insémination mécanique » ou encore modèles de parenté collaborative (Nicogossian, 2017, p. 14). Les complexités parentales qu’entraîne ce marché libéral de la reproduction se multiplient, dont les apparitions précèdent les normes, rendent régulièrement absconses des histoires de vie en regard des législations.

6Ces avancées de la science et de la technique suscitent des inquiétudes, telle celle souvelée jadis par la fiction de Brave New World (Huxley, 1931), projetant un univers désenchanté de l’ua comme véritable boîte de Pandore pour l’espèce humaine. Ces technologies présentent des dérives politiques possibles, une augmentation du contrôle biomédical sur les corps (Martin, 2011), un eugénisme ou encore la conséquence de la mutation génétique de l’espèce. Le fait est que, sur un plan évolutionniste, l’ua, parachevant la dissociation entre sexualité et reproduction, représenterait un point de rupture épistémologique en touchant l’ensemble des mécanismes du comportement reproductif de l’espèce.

7Notre contribution d’anthropologue a pour ambition d’observer les mécanismes et les dysfonctionnements propres à la procréation et à ses mythes, son imaginaire, générant des oppositions binaires entre père et mère dans un contexte de parentalité, mais également entre nature et culture, biologie et technologie. Le corps n’est pourtant pas « naturel » mais bioculturel, aux influences du biologique et du culturel apparues indissociables au cours du temps. De plus, il n’existe pas qu’un modèle « traditionnel » de parentalité. Par exemple, paternités et maternités collectives existent dans d’autres sociétés polygames (aux systèmes de polyandrie ou polygynie) ou dans celles pratiquant le transfert d’enfants (éduqués par d’autres) (Héritier-Augé, 1985). Il ne s’agit, dans cet article, ni de défendre ni d’attaquer la pratique de technomaternité, mais de réfléchir aux changements de perception qu’elle induit, du point de vue tant du système de genre que du modèle des parents, mais aussi de la place du fœtus, de l’évolution de l’enfant, sur les plans de la biologie, de la société et d’une bioéthique.

De la maternité à la technomaternité

8La grossesse que nous connaissons aujourd’hui nous semble naturelle, mais elle est totalement différente de celle connue jusqu’au xxe siècle. Autrefois, la femme enceinte demeurait dans la discrétion de la famille (Davis-Floyd, 2004), soignée par une sage-femme – qui possédait une expérience avisée de la parturition – ; aujourd’hui son corps est d’intérêt public et paradigme d’une surveillance obstétrique imposante (Rothman, 1977), avec accès à un dispositif de soins continus et d’examens réguliers – et la présence d’un médecin. La « médicalisation de la grossesse » (Martin, 2010, p. 43) transforme, en réorganisant le corps maternel, le vécu de la maternité, de la naissance et de l’obstétrique :

9

  • Fragmentation (Le Breton, 2013) : décomposition de la grossesse – et des étapes de la morphogenèse du fœtus – en mini-phases organiques distinctes : cellule-œuf, zygote, blastocyste, embryon, fœtus ;
  • Neutralisation de la douleur : on atténue les différentes expressions du « corps en crise », les différents types de douleurs, de risques liés à la grossesse et à l’accouchement avec des techniques comme la péridurale, la césarienne, le décubitus dorsal, la prise d’ocytocine, l’amniocentèse (Rayna, 1999) – pour contrôler ou éviter certains risques biologiques ou génétiques, comme la trisomie 21 – et ces techniques se pratiquent malgré l’apparition d’autres risques de complications ;
  • Externalisation : visibilité des étapes de la procréation avec l’imagerie médicale comme l’échographie, le monitorage fœtal électronique, les nouvelles techniques de reproduction (ntr).

10D’un côté, le culturel infléchit la biologie du corps et nous ne devrions pas continuer d’opposer technologies reproductives et procréation naturelle. De l’autre, la transition entre grossesse naturelle et grossesse biomédicalisée confère au fœtus un statut de corps-projet, d’entreprise et de redesign biomédical, de plus en plus constamment sous contrôle. L’ua aurait pour effet de radicaliser l’effacement du corps maternel, par sa technicisation, pour rendre le fœtus contrôlable, dans une continuité de l’imaginaire médical fonctionnaliste, rendant progressivement possibles des transferts de phases d’un corps de femme à un autre, ou à un laboratoire, comme dans le cas de la mère porteuse, de la fécondation in vitro ou encore de l’incubateur.

Ethnofiction

11Deux anthropologues de la santé, Vincent Couture (spécialiste des technologies de reproduction) et Judith Nicogossian (spécialiste de l’adaptabilité), se sont prêtés à un exercice à la fois ethnographique et fictionnel : déclencher la fiction de l’ua au cœur des sociétés, afin de situer un possible sur ce qu’elle induirait. Notre exploration imaginaire contient :

12

  • un article de journal de 2031, annonçant la naissance du premier bébé né d’une matrice artificielle ;
  • une série de trois interviews, menées par un journaliste, datant de 2051, c’est-à-dire vingt ans après cette naissance, (1) de l’enfant devenu jeune homme, (2) de la mère et (3) du père.

13Ce récit ethnographique et fictionnel sert de méthode à notre analyse de l’ua entre conversation et fiction afin d’en discerner des enjeux de société, hypothétiques mais incontournables. Les avantages de la prospection sont de projeter un imaginaire de l’ua, au sujet d’une technologie qui n’existe pas, mais qui est en mutation permanente et laisse présager son actualisation scientifique imminente. Cette approche ethnofictionnelle, en position liminale entre réalité scientifique et imaginaire, est audacieuse. Une telle exploration appelle inévitablement à l’imprudence, rappelant les mots du philosophe des sciences : « Dans le règne de la pensée, l’imprudence est méthode » (Bachelard, 1972, p. 11).

14Les technologies contemporaines sont des technologies de l’imaginaire, pour reprendre la belle formule de Pierre Legendre (1992, p. 27) : « L’homme symbolise comme il respire. » Le progrès biotechnique de notre temps contribue encore un peu plus à renforcer le « techno-imaginaire […] branché sur la technique et dépendant de la technique » (Balandier, 1996, p. 46), dénotant un lien fort existant entre l’objet technique et les usages et symboles partagés dans la société qui lui sont associés. Il existe une profusion des représentations de l’imaginaire, de la littérature à la science, que l’on retrouve dans des mythes clivés entre rationalité et artefact ou encore dans les couples ambivalents miracle/frayeur (Scardigli, 1992). La production scientifique permet de créer de nouveaux usages, d’implémenter des normes. Selon Pierre Musso (2009), les objets techniques ont une double identité, fonctionnelle mais également fictionnelle, ils sont à la fois un instrument et un imaginaire, faisant de l’objet technologique un « fait social total » qui doit être pris dans ses multiples dimensions (Mauss, 1934). Ce discours ethnofictionnel est un exemple d’imaginaire projeté, partiel, face à l’hétérogénéité des croyances de l’ua, mais aussi à celle des modèles de parenté.

Article du Monde du 7 mai 2031 « Un enfant né d’une matrice artificielle ! »

Le Centre d’incubation et de fertilité a tenu ces neuf derniers mois dans la discrétion la plus absolue la naissance programmée du premier bébé au monde dont la gestation fut entièrement portée par ectogénèse, une procréation extra-utérine, à précisément neuf mois du terme ; ne distillant des informations qu’au compte-goutte pour le bien-être psychologique des futurs parents. Ceux-ci, sélectionnés pour recourir à cette technologie pour raison thérapeutique, s’estiment très heureux. « J’avais dû subir une ablation de l’utérus empêchant toute grossesse. J’ai pleuré de joie en tenant ce jour mon enfant dans les bras » (mère).

Cycle d’interviews « Premier bébé de l’ectogenèse, vingt ans plus tard », Le Monde et Sociétés, 7 mai 2051

N°1 : Jeune homme né de l’ectogénèse
Journaliste – Bonjour, merci d’être venu, premier enfant né d’une matrice artificielle, vingt ans sont passés, pouvez-vous nous décrire votre expérience ?
Jeune homme – Mmmmh, je n’ai aucun souvenir, je ne me rappelle absolument rien. Je suis venu au monde, c’est comme ça. Puis je suis là avec toi en ce moment, pour moi ça ne fait aucune différence.
Journaliste – Comment se passe votre relation à vos parents ?
Jeune homme – Ce sont des parents comme les autres. Pour moi, ce sont mes parents, comme les tiens, comme n’importe quels parents, ils sont là, ils sont aimants, ils sont présents, ils s’occupent de moi, ils m’ont désiré très fort, j’ai eu une belle enfance.
[…]
Journaliste – Alors est-il vrai que vous n’ayez pas de nombril ?
Jeune homme – J’ai deux nombrils, un devant, un derrière, j’avais deux sondes, une pour la nourriture, une pour l’oxygène, ça m’a laissé deux cicatrices.
N°2 : La mère
Journaliste – Bonjour, vous êtes la première femme au monde ayant eu recours à l’utérus artificiel. Aujourd’hui votre enfant a 20 ans. Que s’est-il passé depuis ?
La mère – Je vous remercie. Je dois dire que l’on m’a beaucoup interviewée et puis souvent je me suis sentie jugée par les gens qui m’interviewaient. Mais je suis contente aujourd’hui que ce soit vous, car je sais que vous allez bien me comprendre. Les gens ont fait de moi un animal de cirque, on m’a traitée de tous les noms, alors que ce que j’ai fait c’est tout simple, ce que je voulais c’est avoir un enfant, comme n’importe quelle autre personne normale.
Journaliste – Est-ce que tout s’est bien passé en termes de développement de votre enfant, est-ce que vous avez dû faire face à des inquiétudes particulières pendant la « grossesse » ?
La mère – Quand on est les premiers, on est les pionniers, les pionnières, il y a une part d’excitation mais aussi une part de doute parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver… Mais la technique était très développée et les tests étaient concluants, je faisais entièrement confiance à l’équipe scientifique. Je me sentais entre de bonnes mains. Puis je sentais aussi que ce que je faisais était important pour les autres femmes qui ont des problèmes utérins.
Journaliste – On connaît vos raisons thérapeutiques. Comment s’est passé le présentiel auprès de votre enfant durant la grossesse ? Avez-vous passé beaucoup de temps sur la matrice ?
La mère – On a l’image d’un bocal dans un entrepôt où on se présente au bout de neuf mois pour aller chercher l’enfant, mais en fait il y a toute une série de dispositifs pour créer un lien, pour essayer de rendre le plus normal, le plus naturel ce truc-là. Des enregistrements avec ma voix… Il y avait tout un suivi… J’ai même l’impression que c’est plus sécuritaire qu’une grossesse normale parce que chaque étape est sous observation, tout est sous contrôle en cas d’anomalie. Je me sentais rassurée.
Journaliste – Vous êtes la première femme au monde à avoir assisté à votre propre accouchement !
La mère – Peut-être que les parents d’intention de femmes porteuses peuvent avoir le même sentiment… C’est mon enfant, on est liés…
Journaliste – Est-ce que votre enfant a souffert de troubles affectifs, cognitifs ?
La mère – Ce qui a été très dur c’est que mon fils, il a 20 ans mais il en fait déjà presque 40, il perd ses cheveux, il a beaucoup de barbe. On essaye d’être des gens normaux, d’avoir une vie normale mais mon petit Vincent est toujours interviewé, interrogé…
Journaliste – Combien vous a coûté une telle intervention ?
La mère – On a dû se rendre en Chine, parce qu’en France c’est encore interdit, au total ça nous a coûté 30 000 euros. C’est meilleur marché que la gestation pour autrui.
N°3 : Le père
Le journaliste – Monsieur, bonjour, merci beaucoup de répondre à nos questions au sujet de votre fils qui a aujourd’hui 20 ans, premier bébé porté par une matrice artificielle. Est-ce que vous auriez des retours sur ce sujet ?
Le père – Merci de m’interviewer ; personne ne m’avait interrogé jusqu’à présent. Toute l’attention avait été portée sur mon fils et ma femme… Heu… J’ai fait ce qu’on me demandait, ça me faisait plaisir d’aider… J’aime beaucoup mon fils. On essaye de rendre les choses normales.
Le journaliste – Est-ce que vous avez été présent au cours de la « grossesse » ?
Le père – Oui oui, tout à fait, on nous demandait de se présenter. Il y avait différents protocoles pour essayer de recréer l’environnement le plus chaleureux possible pour l’enfant. J’ai participé, oui, par des visites, des enregistrements de ma voix – je pouvais ainsi lui passer des enregistrements grâce à une entrée usb –, des mains posées sur le bocal.
Réflexion
J. N. : Est-ce que sur le plan visuel la transparence sur les étapes de l’évolution de l’embryon puis du fœtus ne sera pas trop frappante ?
V. C. : Ce n’est peut-être pas nécessairement un bocal transparent. L’idée sera de rendre ça le plus tolérable, le plus naturel possible.
J. N. : À mon avis l’enveloppe ne sera pas transparente.
V. C. : Ben, comme les aquariums. Ou alors ça serait comme des sortes d’échographies...

15Dans cette ethnofiction est imaginé un couple hétérosexuel en âge de procréer, mais stérile. L’ua est présenté en tant que solution thérapeutique, une version commerciale novatrice améliorée des ntr connues (plus économique car résolvant le problème du coût du tiers – en même temps que celui de la relation parfois compliquée à la gestatrice). La disparition des contraintes de parturition, avec abrogation du risque vital et de la douleur, une constante anthropologique, n’est pas ici mentionnée en tant que critère de choix ni enjeu majeur pour la mère. L’ua est par contre ici la clé d’un enjeu égalitaire entre le père et la mère face à l’engendrement. Cette enquête génère d’autres questionnements, au sujet d’une éthique de l’apparition du fœtus, de la mise en représentation de son corps rendu visible ou encore plus loin d’une iatrogénèse, les effets secondaires imprévisibles de cette technique médicale sur le développement de l’enfant, interrogeant les marques du corps d’une évolution à court terme, avec un « deuxième nombril ». La biomédicalisation de la parentalité (Thompson, 2005), qui découle du mode biomédical de la reproduction, et l’ensemble des diverses technologies qui reproduisent la reproduction ne fabriquent pas seulement des enfants, mais surtout des parents désirant recourir aux technologies pour avoir un enfant.

Le désir d’enfant

16Les ntr et l’idée de l’ua proposent de corriger une nature déficiente du corps reproductif, de l’homme et de la femme, présentant à chacun une solution de procréation sans coït ; ce faisant, en tant que facilitateur et/ou en tant que facteur d’amélioration, elles peuvent modifier l’ordre de la filiation (transmission d’un patrimoine génétique) et défier les lois des généalogies.

17On signale rapidement une grande confusion des filiations ayant pour effet de brouiller et de renverser les frontières établies du paradigme moderne de la famille : « mère génétique de son neveu/sa nièce – si l’on donne un ovule à sa sœur –, enfant ayant jusqu’à cinq parents différents – parents adoptifs ayant eu recours à un donneur de sperme, une donneuse d’ovules et une mère porteuse –, et grand-mère mère porteuse de l’enfant de sa fille, dès lors de son petit-enfant génétique » (Eichler, 1996, p. 305), citons encore la procréation post-mortem avec les gamètes congelés d’un mari décédé, ou encore la mise au monde de son demi-frère ou sa demi-sœur avec les ovocytes vitrifiés de sa mère (Déchaux, 2014)…

18Les usages évoluent, du modèle traditionnel de parentalité qui réunit le couple père-mère (les géniteur/trice) à d’autres modèles culturels souterrains émergents, comme celui de la famille à quatre – elle rassemble deux couples homosexuels, de chaque sexe, décidant de partager un mode de garde inédit d’un enfant alors possiblement né d’une « insémination mécanique » des gamètes de deux des quatre. Si, pour avoir un enfant, un couple gay d’hommes doit impérativement soit recourir au marché légal des technologies de la reproduction, soit à l’adoption, soit au corps d’une gestatrice, les couples gays de femmes désireuses d’avoir un enfant recourent soit à l’adoption, soit à la pratique de la pma, quand le pays et/ou le coût l’autorise, soit à celle d’un donneur de gamètes « bienfaiteur », courante, par sa simplicité. Rendez-vous dans un hôtel où un homme se masturbe pour une semence récupérée et introduite dans le vagin d’une des femmes, par exemple avec une seringue de Doliprane pour enfant (Nicogossian, 2017, p. 21). « L’effet précède la loi », confirme l’adage juridique, et dans ce cas aucune législation n’accompagne ces subcultures, ni même d’ailleurs pour le couple homosexuel décidant de recourir à une pma à l’extérieur d’un pays qui l’interdit sans avoir ensuite la possibilité d’une reconnaissance légale des deux parents. Dans un monde où les procédures d’adoption sont rendues difficiles, les technologies de la reproduction complexifient les modes de parentalité face au vide juridique, créant à la fois des espaces de liberté et des zones de non-droit.

19Le désir d’enfant est détaché du corps procréatif et de ses limites réelles, davantage rattaché aux potentialités biomédicales : « [Il] peut se développer pour lui-même en dehors de tout contexte conjugal, familial, amoureux, chez une personne seule ou chez une personne homosexuelle » (Canto-Sperber et Frydman, 2008, p. 252). Pour 30 000 dollars, il est possible, aux États-Unis, d’avoir un bébé à la carte (Fertility Institute[2]) en combinant au besoin plusieurs techniques reproductives, par exemple fécondation in vitro, dpi[3] et mère porteuse. Cette programmation entraîne une rupture du lien causal entre grossesse et maternité, créant des conséquences sur la perception de la grossesse. Par exemple, il arrive qu’après avoir commandé un enfant à une gestatrice des parents d’intention se rétractent sur un motif de rupture ; nous imaginons l’embarras sans précédent de la mère porteuse.

20L’ua met en question le modèle binaire de parenté, à l’extérieur des contraintes biologiques (fécondité, âge, coït, sexe), avec l’introduction d’un tiers technologique et possiblement celle d’un tiers donneur. Un mouvement protestant américain pro-life (Robert, 2017) défend d’ores et déjà l’idée du tiers technologique en tant que surprenante variation sotériologique des fœtus avortés – qui créerait des problèmes juridiques inédits : le droit des femmes de ne pas accoucher pourrait être subordonné au droit de vivre du fœtus, dans la matrice [4]. Une question clinique porterait sur le développement neuro/psycho/cognitif du bébé sans lien corporel à la mère, difficilement mesurable à ce jour.

Fiction et réalité de l’ectogénèse

21Le terme d’ectogénèse (1923) désigne une technique qui permet le développement externalisé des embryons humains, hors du corps des femmes, depuis la fécondation jusqu’à la naissance, révolutionnant notre mode de reproduction ; assistés pour la fécondation de nos embryons, nous ne deviendrions même pas des ovipares.

22Loin et proche de ce futur science-fictionnel, l’anthropologue et anatomiste Owen Lovejoy réagit (cité par Cassidy, 2006, p. 26) : « Le taux de technologie donné, on ne donnera naissance à plus personne dans cent ans. Nous fabriquerons des enfants de fœtus conçus artificiellement, tout sera fait de façon technologique. Ce que les gens ne réalisent pas aujourd’hui, c’est l’avancée explosive de la technologie qui peut dépasser l’évolution. Nous dépassons l’évolution pour faire de meilleures tomates. Il n’y a aucune raison que nous ne dépassions l’évolution pour faire de meilleurs humains. »

23Deviendrons-nous tous génétiquement améliorés ? Le nombril deviendra-t-il un reliquat embryonnaire et l’ensemble de la structure in utero, vestigiale ? Que deviendra l’ensemble des mécanismes biologiques œuvrant à la mise en place des scénarios hormonaux dispensés au cours du développement de la grossesse, comme la sécrétion hormonale immunitaire à la parturition, le colostrum après la naissance ou encore à l’allaitement ? Que deviendra ce que nous avons longtemps regroupé sous le terme générique d’« instinct maternel » ? Que deviendra l’espèce, porteuse d’un corps différemment programmé ? Et des phénomènes plus subtils dont les fonctionnements du bios demeurent insaisissables à nos entendements ? Pour Henri Atlan (2005), la plasticité croissante que l’on observe dans le développement des organismes vivants humains et non humains présage qu’une adaptation puisse se produire et que les fœtus s’adaptent aux conditions d’un environnement artificiel.

Conclusion : Un autre mode de reproduction pour l’espèce ?

24Nous ne savons pas ce qu’il va se passer. L’impact du progrès biotechnologique est-il positif ou négatif ? L’imprédictibilité de ce genre de question est frappante. Si « l’homme est un Dieu prothétique » au sens de Freud (1930), l’adaptabilité de l’homme hybridé réserve certainement des surprises, bonnes ou mauvaises.

25La grossesse extracorporelle conférerait une symétrie entre l’homme et la femme, chacun donneur de gamètes – et, au-delà, permettrait de sortir du modèle binaire de parenté. Rétablirait-on ainsi les inégalités physiologiques et culturelles autour de l’enfantement ? Là n’est finalement pas la question principale.

26Des raisons thérapeutiques serviront de prétextes aux premières applications ; rapidement, l’ua deviendra un moteur de désir d’enfant, enfant légitime d’une société technocratique et postmoderne, animée par une culture du « life itself », un culte de la santé parfaite, des normes du mieux que bien, faisant de la santé biotechnologique une vertu morale de l’existence tant individuelle qu’institutionnelle ou collective (Rose, 2007), créant de nouvelles inégalités : les femmes perdraient leur droit à avorter, subordonnées aux nouveaux droits du fœtus, des enfants améliorés côtoieraient des enfants non améliorés ; la couverture sociale pourrait être refusée à ceux dont les parents auraient pris un risque de « mauvaise santé »...

27Jacques Testart, père du premier bébé-éprouvette français en 1982, pose la question des prérequis de ces transformations sociétales face au changement du paradigme de santé qui ne s’oppose plus à la maladie mais tend vers le mieux-être. Nous pouvons imaginer les déviances d’une société dont les technologies contrôlent et organisent les moindres aspects, renforçant le contrôle du pouvoir sur la vie, au sens foucaldien, au but ultime de profit.

28La maximisation technogénétique de notre espèce transforme les modes de filiation en filigrane d’une économie politique libérale, proposant à chacun la solution d’un enfant parfait, en surveillant les gènes et les bricolant dans les moindres détails, jusqu’à l’examen du génome des ancêtres fraîchement décédés [5] et, pourquoi pas, leur recomposition procréative intergénérationnelle post-mortem grâce à un ovocyte vitrifié. Les expérimentations qui pourraient mener à l’ua sont à ce jour réglementées. Les embryons humains d’une fécondation in vitro[6] sont protégés par une limite de durée maximale à l’extérieur de l’utérus, la loi des quatorze jours. Une levée de la protection de l’ingénierie des naissances laisserait présager de déviances eugéniques (en complément de la technique corrective du crispr-Cas9 [7]). Nous devons demeurer vigilants et préventifs face au chaos que ces technologies peuvent générer sur l’humain.

L’auteur remercie l’anthropologue de la santé québécois Vincent Couture, spécialiste des nouveaux usages en lien aux technologies de la reproduction, qui a bien voulu se prêter au jeu d’une interview ethnographique fictionnelle (Madrid, 05/2018).
  • Atlan, H. 2005. L’utérus artificiel, Paris, Le Seuil.
  • Bachelard, G. 1972. L’engagement rationaliste, Paris, Puf.
  • Balandier, G. 1996. « Communication et image : une lecture de la surmodernité », dans A. Carénini et J.-P. Jardel (sous la direction de), De la tradition à la post-modernité. Hommage à Jean Poirier, Paris, Puf, 41-47.
  • Canto-Sperber, M. ; Frydman R. 2008. Naissance et liberté. La procréation. Quelles limites ?, Paris, Plon.
  • Cassidy, T. 2006. Birth. The Surprising History of How We Are Born, New York, Grove Press.
  • Couture, V. 2018. Les vases communicants : une ethnographie des services reproductifs transfrontaliers au Canada, Université de Sherbrooke, Canada.
  • Davis-Floyd, R. 2004. Birth as an American Rite of Passage: Second Edition, University of California Press.
  • Déchaux, J.-H. 2014. « Une autre manière de fabriquer de la parenté ? », Enfances Familles Générations, 21, 150-175.
  • Eichler, M. 1996. « The Construction of Technologically-Mediated Families », Journal of Comparative Family Studies, 27, 281-308.
  • Firestone, S. 1970. The Dialectic of Sex. The Case for Feminist Revolution, New York, Morrow.
  • Freud, S. 1983. Malaise dans la civilisation, Paris, Puf, 1930.
  • Héritier, F. 1999. « Vers un nouveau rapport des catégories du féminin et du masculin », dans É.- É. Baulieu, F. Héritier et H. Leridon (sous la direction de), Contraception : contrainte ou liberté ?, Paris, Odile Jacob.
  • Héritier-Augé, F. 1985. « La cuisse de Jupiter. Réflexions sur les nouveaux modes de procréation », L’homme, 94, 5-22.
  • Le Breton, D. 2013. Anthropologie du corps et de la modernité, Paris, Puf.
  • Legendre, P. 1992. Leçons VI, Paris, Fayard.
  • Martin, S. 2010. L’utérus artificiel ou l’effacement du corps maternel : de l’obstétrique à la machinique, mémoire, université de Montréal.
  • Mauss, M. 1934. « Les techniques du corps », Journal de psychologie, XXXII.
  • Musso, P. 2009. « Usages et imaginaires des tic : la fiction des frictions », dans C. Licoppe (sous la direction de), L’évolution des cultures numériques, de la mutation du lien social à l’organisation du travail, Limoges, Fyp Éditions.
  • Nicogossian, J. 2017. « Claire ». Enquêtes sur les nouvelles parentalités en lien aux technologies de la reproduction, Enquêtes, non publié, Annecy.
  • Pollack Petchesky, R. 1987. « Fetal Images: The Power of Visual Culture in the Politics of Reproduction », Feminist Studies, 13, 2, 263-292.
  • Rayna, R. 1999. Testing Women, Testing the Fetus: The Social Impact of Amniocentesis in America, New York, Routledge.
  • Robert, T. 2017. Bébés sur mesure, film, Arte.
  • Rothman, B. K. 1977. « The social construction of birth », Journal of nurse-midwifery, 22, 9-13.
  • Rose, N. 2007. The Politics of Life Itself. Biomedicine, Power & Subjectivity in the Twenty-First Century, Princeton, Princeton University Press.
  • Scardigli, V. 1992. Les sens de la technique, Paris, Puf.
  • Smajdor, A. 2007. « The Moral Imperative for Ectogenesis », Cambridge Quaterly of Healthcare, 16, 3, 336-345.
  • Théry, I. 2010. Qu’est-ce que la distinction de sexe ?, Bruxelles, Yapaka.
  • Thompson, C. 2005. Making Parents. The Ontological Choreography of Reproductive Technologies, Cambridge, MIT Press.
  • Vinge, V. 1993. The Coming Technological Singularity: How to survive in the Posthuman Era, The VISION-21 Symposium.
  • Welin, S. 2009. « Reproductive Ectogenesis: the Third Era of Human Reproduction and Some Moral Consequences », dans Johnson et Wetmore, Technology and Society. Building our Sociotechnical Future, Cambridge, MIT Press, 51-61.

Mots-clés éditeurs : couple, Parentalité, technologie, utérus artificiel

Date de mise en ligne : 14/01/2019

https://doi.org/10.3917/dia.222.0079