Éditorial
- Par Florence Bécar
- et Bernadette Legrand
Pages 3 à 6
Citer cet article
- BÉCAR, Florence
- et LEGRAND, Bernadette,
- Bécar, Florence.
- et al.
- Bécar, F.
- et Legrand, B.
https://doi.org/10.3917/dia.193.0003
Citer cet article
- Bécar, F.
- et Legrand, B.
- Bécar, Florence.
- et al.
- BÉCAR, Florence
- et LEGRAND, Bernadette,
https://doi.org/10.3917/dia.193.0003
1 « Chez les êtres dont la multiplication exige le concours de deux individus différents… » : ainsi débute la définition du mot « sexe » (de secare, couper) dans le Larousse du XXe siècle en six volumes. L’Histoire commence par « le concours de deux individus différents », distincts, coupés. Le mot « concours » suggère la coïncidence de « deux figures géométriques qui se superposent », la conjoncture (conjuctus, conjoint), le concours de circonstance. Dans un deuxième registre sémantique, « concours » suggère la collaboration, la coopération avec un autre pour prétendre à quelque chose. En l’occurrence, prétendre à l’union. Tendre vers la vie. Commencer.
2 « Au commencement était le Verbe », dit le Livre. Et le verbe se fait chair et… se transmet. Entre sexualité et parole, s’il est un point commun, une articulation, un lieu de rencontre, c’est celui de la transmission. Si la sexualité permet, entre autres choses, à deux êtres humains différents, distincts, séparés, de se reproduire à travers une rencontre sexuée et un rapport dit « sexuel », la parole permet un échange oral, une transmission de génération à génération, une appropriation par chacun – grâce au pronom « je » – d’une singularité, d’une identité propre, d’une subjectivité. À l’articulation de l’individuel et du collectif, la sexualité, par le truchement du couple, peut permettre d’engendrer un être unique, singulier. À l’articulation du psychique et du somatique, de la pensée et de la bouche – pour manger, embrasser, dire – la parole, comme la sexualité, se réfère à un organe investi de la capacité de transmission, de plaisir, du souffle, c’est-à-dire de la vie. À cette équation, il manque un terme, celui de « loi ». Sexualité et parole existent en référence à la loi symbolique du tabou de l’inceste et du meurtre organisant les échanges, assignant une place dans l’ordre des générations, conférant une identité, unique, à chaque être humain.
3 La sexualité s’inscrit dans l’intime de l’être et dans la rencontre. Comment intégrer en soi l’autre et son irréductible altérité, sexualité et parole confrontant (ou exposant) à l’intériorisation de l’autre, à l’appropriation d’une relation, au risque de la rencontre – « risque » dans le sens où nous ne sommes jamais assurés de l’issue dans cette ouverture à l’autre, jamais certains que la demande sera suivie d’une offre ? Si pour l’écrivain toute rencontre est une blessure (Modiano, 2010), pour le psychanalyste, « vivre, c’est expérimenter de manière continue ce qui résulte d’une situation de rencontre » (Aulagnier, 1975, p. 33). Pour cet auteur, c’est l’un par l’autre et l’un avec l’autre que se rejoignent et naissent psyché et monde qui sont « le résultat d’un état de rencontre » propre à l’état d’existant. Venir au monde, poursuit Piera Aulagnier, c’est reconnaître « l’existence d’un espace séparé du sien propre » (ibid., p. 34) et la tâche humaine consiste à s’approprier un « matériau exogène », à rendre homogène à une structure un élément hétérogène, en le transformant, en le recréant à l’instar de la sexualité et de la parole porteuses de créativité, d’inédit, de « jamais vu ». Cette rencontre se fait dans le lien à un premier autre, la mère, qui préfigurera les liens possibles au long de l’existence.
4 Est-ce parce que ce premier autre avec qui nous avons expérimenté une relation de plaisir est aussi celui avec qui nous avons appris le renoncement ? Est-ce parce que nous avons dû changer d’objet d’amour en y intégrant la dimension du sexe jusque-là interdit ? Est-ce parce que le pays de l’amour à jamais perdu nous plonge dans l’exil et la nostalgie ? Est-ce en raison de la finitude inscrite dans le commencement ? En raison de « l’énigme du sexuel » (Bonnet, 1993) nous condamnant à la double ignorance (la double peine…) de l’origine et de la fin ? Est-ce en raison de la faim nous condamnant à investir, à réinvestir, nous rappelant la dépendance, l’inachèvement, le manque gardien de la pérennité du désir, est-ce pour tout cela que la sexualité est si difficile à penser, à dire, à exprimer ? Si à l’origine manger et aimer sont confondus et si, par un effet de substitution de symboles, parler favorise l’acte, alors usons de cette métonymie pour accéder à la parole et dire l’impossible fusion et sa cicatrice. Ce numéro sur « sexualité et parole », dans le flux des articles reçus, témoigne du désir de dire et d’inscrire des mots afin de rejoindre l’autre, corroborant notre croyance en l’éloquence, l’art, la sublimation. Force du dire et force du désir signent le triomphe de la pulsion de vie sur la pulsion de destruction, de l’amour sur la mort, d’Éros sur Thanathos.
5 En guise d’introduction et sans remonter à la Préhistoire, reportons-nous aux années 1970. À cette époque, parole et sexualité sont dissociées. C’est alors que Menie Grégoire se risque à mettre des mots sur la sexualité, sujet tabou. Elle évoque pour nous le contexte de ses émissions qui furent une grande première.
6 Les analystes, de par leur écoute, semblent particulièrement à même d’approcher ce qui fonde l’humain, fascine tout en demeurant problématique : la parole et la sexualité en tant que telles et en ce qui les lie. Gérard Bonnet, Paul-Laurent Assoun et Jean-G. Lemaire focalisent chacun leur réflexion sur des aspects particuliers, infiniment précieux dans notre quête de sens. Pour Gérard Bonnet, la parole dans la cure analytique concerne plus le sexe que la sexualité. « Sexe » au sens identitaire, au confluent de trois types de sexualité : pulsionnelle, génitale et ce que l’auteur nomme « sexualité idéale ou passionnelle ». Il souligne le rôle essentiel de cette dernière qui, en particulier, « vise à instaurer le plaisir dans la durée ainsi que dans et par la différence ». Paul-Laurent Assoun interroge le sens, au niveau inconscient, de l’association « parole et sexualité ». La sexualité rendrait-elle la parole superflue ? Le sexuel ouvre au-delà de la parole : l’acte sexuel n’est pas le moment de la parole dont le temps se situe en « entr’acte(s) ». Donner la parole au corps permet à « l’être parlant amoureux » d’advenir. L’absence de parole risque d’anéantir le désir. L’amour a besoin de se dire. Jean-G. Lemaire nous renvoie à l’archaïque et à l’originaire, niveaux groupaux sur lesquels s’étaye la relation de couple. La clinique des couples permet de les appréhender et leur compréhension est essentielle au traitement des difficultés de communication verbale et sexuelle. D’autant que « parole et sexualité sont à la fois modes d’expression et actes ».
7 Il a été demandé aux autres auteurs d’envisager le thème de ce numéro dans le champ particulier qui est le leur. Françoise Payen, thérapeute de couple, analyse ce que disent les couples de leur sexualité : une parole envahissante ou absente, empruntant des tonalités et des registres variés, parfois des voies détournées. Que peut en entendre le thérapeute ? Catherine Garnier, également thérapeute de couple, évoque une sexualité indicible dans le cadre d’abus sexuels précoces, intrafamiliaux, dont les conséquences lourdes perdurent dans la vie de couple ou de parent. Isabelle Lebas et Florence Bécar connaissent bien les adolescents : elles interviennent en collège dans le cadre de l’éducation sexuelle, ou plutôt de « l’éducation à la vie affective et sexuelle à l’école », pour reprendre le titre de la première qui s’interroge sur chacun de ces mots avant de porter sa réflexion sur sa pratique. Florence Bécar, quant à elle, s’intéresse aux représentations que chacun a de l’autre sexe et à l’écart entre ce qui est imaginé de l’autre et ce qu’il est. Se pose alors la question avec les adolescents (mais pas seulement…) : comment intégrer en soi l’autre et son irréductible altérité ? Autre regard, celui de Denis Vaginay auprès de personnes déficientes intellectuelles. Si le champ de la sexualité s’ouvre à elles, le handicap du langage déficitaire fait surgir des interrogations sur la manière de les aider dans le domaine sensible de la sexualité. Ouriel Rosenblum, lui, accompagne des personnes infectées par le VIH. En quoi le sida a-t-il modifié l’imaginaire sexuel ? Comment concilier désir et risque de contamination sexuelle ? Les étapes sont longues, différentes, toujours douloureuses pour les séropositifs.
8 Les trois articles hors thème qui viennent clore ce numéro ont en commun le souci de l’enfant. Didier Houzel, en écho au précédent numéro de la revue, témoigne de l’intérêt de l’observation à domicile lors de difficultés relationnelles avec l’enfant ou en cas de perturbations précoces de celui-ci. Khalid Boudarse et Martine Dodelin, eux, analysent la pratique de la visite médiatisée dans l’optique de la protection de l’enfance. Nathalie Chapon, enfin, s’intéresse à l’une des situations actuelles de pluriparentalité, l’enfant en famille d’accueil, et propose la notion de coéducation.
- AULAGNIER, P. 1975. La violence de l’interprétation, Paris, PUF, coll. « Le fil rouge ».
- BONNET, G. 1993. « Le sexuel, une énigme au cœur de notre existence », Dialogue, 121, Toulouse, érès.
- MODIANO, P. 2010. L’horizon, Paris, Gallimard.