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Article de revue

Quand Éros prend de l'âge

Réapprendre à aimer en couple

Pages 19 à 27

Citer cet article


  • Quinodoz, D.
(2010). Quand Éros prend de l'âge Réapprendre à aimer en couple. Dialogue, 188(2), 19-27. https://doi.org/10.3917/dia.188.0019.

  • Quinodoz, Danielle.
« Quand Éros prend de l'âge : Réapprendre à aimer en couple ». Dialogue, 2010/2 n° 188, 2010. p.19-27. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2010-2-page-19?lang=fr.

  • QUINODOZ, Danielle,
2010. Quand Éros prend de l'âge Réapprendre à aimer en couple. Dialogue, 2010/2 n° 188, p.19-27. DOI : 10.3917/dia.188.0019. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2010-2-page-19?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.188.0019


Notes

  • [1]
    Article reçu par la rédaction le 29 décembre 2009, accepté le 14 mars 2010.

Du dépouillement à la richesse

1 En vieillissant nous sommes confrontés à de grands changements, parfois brusques, parfois progressifs. Ils peuvent être heureux : certaines personnes, arrivées à la retraite, se réjouissent de disposer de davantage de temps et d’envisager enfin des loisirs et des moments de repos après une vie professionnelle trépidante. D’autres changements, en revanche, sont des pertes ressenties douloureusement : des êtres chers disparaissent, une activité professionnelle passionnante s’est arrêtée, un emploi du temps structurant la journée se met à manquer, l’état de santé, physique ou psychique, rencontre des défaillances, le potentiel sexuel diminue, etc. Le plus souvent, c’est à un mélange complexe de ces pertes que les personnes âgées se trouvent confrontées. Certaines le supportent très mal, ne parviennent même plus à percevoir ce qui demeure positif dans leur vie et se dépriment. D’autres, par contre, le vivent comme un dépouillement qui, bien que douloureux, les amène à modifier leur hiérarchie de valeurs et à apprécier de nouvelles richesses.

Un monde interne habité

2 Nous connaissons tous des personnes qui donnent envie de vieillir. Elles n’ont pas été épargnées par la vie, mais elles nous paraissent enrichies par leur grand âge et tendent à conserver dans leur monde interne ce qu’elles ont perdu dans la réalité externe. Ainsi, un homme qui avait perdu une épouse profondément aimée me disait : « Si je ne l’avais pas connue, je ne souffrirais pas de l’avoir perdue, mais je préfère souffrir et l’avoir connue. Je pense souvent à ce qu’elle aurait dit ou fait dans les situations que je rencontre. Je découvre même de nouveaux aspects d’elle : en effet, comme j’évolue moi-même, il m’arrive de comprendre différemment maintenant les réactions qu’elle avait eues autrefois. Parfois des personnes qu’elle avait rencontrées jadis me révèlent des aspects d’elle que je ne connaissais pas ; c’est ainsi que ma connaissance de ma femme continue à évoluer. » Cet homme nous mettait en contact avec une réalité psychique interne qui, pour lui, était vivante au même titre que l’autre réalité. Il s’agissait d’un espace intérieur qu’il avait su créer. Il est possible d’entretenir dans notre monde interne des relations riches avec des personnes qui ont joué un rôle important dans notre existence, même si ces dernières ne sont plus en vie – ce rôle « important », pas forcément agréable, peut revenir aussi à des personnes qui nous ont fait souffrir.

Tout perdre sans se perdre

3 J’ai considéré comme une grande chance d’avoir rencontré des personnes âgées si riches psychiquement qu’elles me permettaient d’imaginer qu’il est possible, à la limite, de tout perdre sans se perdre. Elles semblaient capables de considérer leur monde intérieur comme habité d’objets internes précieux, alors qu’elles avaient accumulé des pertes dans la réalité. Cela ne veut pas dire qu’elles n’aient pas souffert. À leur contact, nous découvrons qu’il est possible, même si cela n’est jamais entièrement réalisable, de laisser disparaître les objets réels sans laisser partir des parties de notre moi avec eux.

4 Je pense à Lou, une veuve de plus de 80 ans, percluse d’arthrose, qui en arrivant dans une pension pour personnes âgées en a transformé l’atmosphère en créant un esprit de convivialité : elle organisait les jeux de cartes, racontait ses souvenirs, écoutait ceux des autres. Les pensionnaires ont commencé à s’intéresser les uns aux autres. Lou montre qu’une personne âgée psychiquement riche peut rendre l’entourage sensible à la réalité psychique et à l’importance de l’espace interne. Je pense également au père d’une de mes amies qui, après la mort de son épouse et de plusieurs amis, s’est retrouvé très seul. Cet homme, très âgé mais dynamique, a alors demandé à des institutions pour personnes âgées si des pensionnaires seraient heureux de recevoir ses visites. Sa démarche a été appréciée et lui a aussi beaucoup apporté. Il a transformé ses pertes en possibilités de dons.

L’importance des personnes présentes

5 Germaine possédait une armoire bourrée de trésors constitués par de menus cadeaux de grande valeur affective qu’elle avait accumulés au cours des ans. Elle se montrait toujours enchantée des quelques visites qu’elle recevait. Pourtant ses enfants étaient très occupés et la plupart des membres de sa famille vivaient à l’étranger. Mais, disait-elle, « je fais avec ceux qui sont là ! », et elle m’expliquait qu’elle faisait très attention à ne pas se plaindre de l’absence des autres à ceux qui venaient la voir – sa remarque m’avait frappée : en effet, je me rappelais avoir trouvé très pénible de visiter des personnes âgées obnubilées par les absents, au point qu’elles semblaient en oublier ceux qui étaient auprès d’elles.

6 C’est ainsi que des personnes âgées peuvent ressentir chaque nouvelle perte de leur potentiel physique ou psychique comme un appauvrissement intolérable de leur monde externe et interne alors que pour d’autres cette même perte sera l’occasion de se rapprocher de ce qu’elles pensent être l’essentiel de leur existence, comme si elles perdaient du lest, gagnaient en légèreté.

La sexualité des aînés

7 Lorsque les personnes âgées vivent en couple, les pertes subies par l’un des membres du couple, ou ses défaillances, ont des répercussions sur l’autre membre et sur leur relation. Une des défaillances possibles concerne le domaine de la sexualité.

8 Comment parler de la sexualité en rapport avec le grand âge ? Une certaine pudeur entoure la sexualité des personnes âgées, ainsi qu’une gêne et la crainte de blesser. Dès que nous abordons ce domaine, nous sommes assaillis par les modèles exhibés par la société ambiante ; nous semblons inhibés par la crainte de réveiller un complexe de castration chez l’interlocuteur et, peut-être, chez nous aussi. Le critère des performances sexuelles se profile, comme s’il y avait une sexualité idéale à qui tous devraient se référer : en se comparant intérieurement aux autres, certains se rassureraient en tirant fierté de ce qu’ils sentiraient comme des prouesses sexuelles, alors que d’autres se cacheraient – quand ils ne peuvent plus avoir de relations sexuelles satisfaisantes pour des raisons somatiques, psychiques ou sociales. C’est tout le domaine de la sexualité et de la psycho-sexualité qui risque alors d’être ramené à celui de la performance sexuelle.

9 Heureusement, certaines personnes âgées nous amènent à replacer les relations sexuelles dans l’ensemble non seulement de la sexualité au sens étroit, mais de la psycho-sexualité au sens large. En effet, bien que ce soit très variable de l’une à l’autre, les personnes âgées ne peuvent plus attendre de leur corps qu’il soit au sommet de sa forme, leur libido peut diminuer. Mais les couples âgés qui continuent à avoir une vie sexuelle active peuvent souvent de mieux en mieux percevoir que les relations sexuelles sont inséparables des sentiments d’amour qu’elles expriment.

La tendresse, un art d’aimer

10 D’après Freud, c’est pendant la vie mature que le courant tendre et le courant sensuel de la sexualité se réunissent intimement comme expression de l’amour génital : le courant tendre « provient des toutes premières années de l’enfance ; il s’est formé en se fondant sur les intérêts des pulsions d’autoconservation et il se dirige sur les personnes de la famille et celles qui donnent les soins à l’enfant […] Or quand vient la puberté s’y ajoute le puissant courant sensuel qui ne méconnaît plus ses buts » (Freud, 1912, p. 57). Plus tard, avec le grand âge, le courant sensuel perd de sa force et c’est le courant tendre qui prend le devant de la scène amoureuse. Plusieurs psychanalystes ont mis l’accent sur l’importance de la tendresse au cours du vieillissement. Toutefois il ne s’agit pas d’une régression au courant tendre de l’enfance. Il s’agit de l’accès à un nouveau courant tendre qui bénéficie de la connaissance acquise durant la maturité : « La tendresse, au cours du vieillissement, est donc un mixte associant le retour au précoce d’avant le sensuel, mais avec la conservation d’une génitalité mature, édifiée au cours de la vie adulte sur la base de l’alliance entre le courant tendre et le courant sensuel » (Le Gouès, 2006, p. 124). Les personnes qui, lorsqu’elles étaient en pleine force de l’âge, ont eu tendance à ne valoriser que le courant sensuel au détriment du courant tendre se retrouvent désemparées : ce dernier n’ayant pu se développer, elles sont comme « handicapées de la tendresse ».

11 Les personnes âgées qui persistent à essayer de retrouver les « performances » de leur vie sexuelle passée et se désolent de ne pas y parvenir découvrent plus difficilement ces sentiments de tendresse. Pourtant, c’est tout un nouvel espace de leur vie sexuelle qui pourrait alors se développer et s’épanouir. Un psychanalyste ou un psychothérapeute peut éventuellement les aider à admettre que leur vie sexuelle peut évoluer et que leur vie sexuelle actuelle peut leur offrir de nouvelles richesses. H. Danon-Boileau, évoquant avec humour la sexualité des personnes âgées, parle de « l’art d’accommoder les restes » (2000). Je pense qu’il y a quelque chose de juste dans cette expression, mais aussi que cet art est bien davantage : l’art d’aimer, peut-être, tout simplement.

Le sentiment d’identité sexuelle

12 Le grand âge met en évidence que la psycho-sexualité ne se résume pas à la persistance d’une vie sexuelle active. Il nous donne l’occasion de nous interroger sur le sentiment d’identité sexuelle, celui de se sentir un homme ou une femme dans toutes les démarches de notre vie – et pas seulement lorsque nous sommes en relation avec un partenaire sexuel –, quels que soient l’âge de nos artères ou la couleur de nos cheveux.

13 Le plus souvent, les personnes âgées gardent intact ce sentiment d’identité, mais chez certaines il peut s’affaiblir, comme si elles devenaient neutres, des êtres humains sans spécificité sexuelle ; comme si, par exemple, la ménopause marquait la fin du sentiment d’être une femme. Se mouvoir dans sa tête lorsqu’on perd la mobilité du corps, ou écouter intérieurement lorsqu’on perd l’audition, ce n’est pas facile ; de même, au niveau de la sexualité, il n’est pas aisé de conserver sur un plan psychique ce qu’on perd dans la réalité. Ainsi, lorsque certaines femmes et hommes – jeunes – sont atteints dans leur corps, ils peuvent ressentir une angoisse de l’ordre de la castration, comme si leur identité sexuelle dépendait de leur intégrité corporelle. Il s’agit d’une angoisse qui dépasse l’inquiétude liée à leur état de santé. Certaines personnes âgées jouent alors un rôle important en nous faisant sentir que, pour elles, la conviction d’être une femme ou un homme est liée à leur sentiment d’être une personne totale et non l’addition d’attributs féminins ou masculins : une femme continue à être entièrement femme après la ménopause, une hystérectomie ou une opération d’un sein, et même à l’arrivée du grand âge ; un homme reste un homme même en cas d’aspermie ou d’impossibilité d’érection, même encore quand il est très âgé. Tous ces événements peuvent être assimilés à des pertes très douloureuses sans toutefois entamer le sentiment d’identité sexuelle.

14 Le sentiment d’identité féminine ne dépend pas non plus du fait d’avoir des enfants. Une femme peut ne pas avoir d’enfant mais développer la dimension maternelle de sa féminité. J’en ai eu l’exemple avec une de mes patientes qui avait exercé la profession d’enseignante. À sa retraite elle a entrepris une psychanalyse et a réalisé que ses élèves avaient pour elle été des enfants symboliques. Devenue âgée, elle a tenu une rubrique dans une revue. Ses articles constituaient une activité créatrice qui correspondait pour elle à une forme de maternité. C’était une manière de réaliser sur le plan psychique ce à quoi elle avait souffert de renoncer dans la réalité.

Diane et Sam : l’équilibre du couple mis en péril à la retraite

15 Intéressons-nous à présent à l’exemple de deux personnes, Diane et Sam, qui ont réussi à dépasser la crise survenue dans leur couple à la retraite de Sam. Ils ont accompli l’un et l’autre un travail intérieur leur permettant de retrouver un équilibre de couple (Quinodoz, 2008, p. 145-149).

16 Diane traversait une période qu’elle qualifiait de « cauchemardesque » depuis que Sam, son mari, avait pris sa retraite. « Il était toujours dans mes pattes ! Je ne me sentais plus chez moi ! » Auparavant Diane, femme au foyer, organisait ses journées en toute liberté. Désormais, Sam ne quittait plus la maison tôt le matin pour aller travailler et il envahissait le domaine de Diane. Il lui demandait ce qu’elle allait faire dans la matinée et elle avait l’impression de ne plus régner seule sur la maisonnée : « Je ne le supportais plus ! », disait-elle. Avant la retraite ils avaient évolué dans deux domaines de vie bien distincts, Sam au bureau et Diane à la maison ; maintenant Sam avait perdu son domaine, il se déprimait et Diane s’exaspérait. Après des dizaines d’années de mariage heureux, c’était devenu « ou lui, ou moi ! » La rage de Diane se cristallisait sur un point : chaque jour, en rentrant des courses, elle retrouvait éparpillé au salon le journal que son mari venait de lire. Automatiquement sa rage explosait, et si elle la réprimait c’était pire, cela empoisonnait toute la journée : « Mais enfin il fait exprès ! Je ne suis pas sa bonne ! » Il ne suffisait pas que Sam et Diane fassent un effort à propos du journal, que l’un le range et que l’autre supporte le désordre : résoudre la scène du journal n’aurait fait que déplacer le conflit ailleurs. Comme au fond, Diane et son mari tenaient l’un à l’autre, ils ont décidé d’entreprendre une psychothérapie chacun de leur côté. La psychothérapie de Diane a été supervisée dans le séminaire que je donnais à l’époque à l’hôpital de gériatrie de Genève et, à travers elle, nous pouvions deviner l’évolution conjointe que Sam vivait lui aussi dans sa propre psychothérapie. Nous avons compris comment peu à peu le couple retrouvait un nouvel équilibre. Nous avons repéré deux tournants importants au cours de leur cheminement.

Le jardin secret

17 Diane s’est d’abord beaucoup interrogée sur ce qu’elle a appelé son « jardin secret » et celui de son mari. Il semble que, lors du changement de cadre familial lié à la retraite, Sam et Diane ont eu chacun l’impression d’être persécuté par l’autre. Ils ont alors essayé de se protéger l’un de l’autre, en se cachant inconsciemment à soi-même et a fortiori en cachant à l’autre l’existence de son territoire privé. Chacun faisait comme s’il n’en avait pas, de peur que l’autre y ait accès. S’il est intégré comme appartenant normalement à la personne de chacun, un jardin secret fait partie de l’insondable d’une personne entière, de son mystère et il peut alors être accepté par le partenaire. « Je suis entièrement présent (e) ici avec mon jardin secret, il fait partie de moi, je ne le laisse pas dehors lorsque je suis avec toi. Tu sais que je l’ai. » Par contre, si le jardin secret n’est pas vraiment reconnu par la personne comme partie d’elle-même, il reste en dehors de la relation et peut devenir une blessure ou une violence pour le partenaire. Il devient la vérification que « l’autre » n’aime pas « avec tout lui-même ». Maintenant Diane se demandait comment situer le territoire privé de chacun dans un espace commun respectant la liberté de l’autre. Allaient-ils pouvoir chacun intégrer leur jardin secret privé à leur personne entière ou le garderaient-ils clivé, séparé de leur personne, comme une partie détachée ? Le simple fait de se poser la question montrait déjà un début d’intégration.

18 En évoluant dans la psychothérapie, Diane n’a plus été gênée d’avoir son territoire privé et a accepté qu’il en soit de même pour Sam. Cela demandait d’admettre qu’il y ait une part de mystère et d’insondable dans la personne de son mari.

L’étonnement devant la présence de l’autre

19 Lorsque la retraite avait bousculé leurs habitudes, Diane et son mari s’étaient retrouvés comme deux étrangers qui seraient obligés de cohabiter alors que chacun ignore le langage de l’autre. Diane trouvait normal que ce soit Sam qui apprenne son langage à elle, puisqu’il « envahissait » désormais son lieu d’activités. Elle le ressentait comme un persécuteur potentiel dont elle devait se protéger en le contrôlant. D’après nous, Sam avait eu la même pensée, mais en symétrie. Tant que l’angoisse de persécution prédominait, la déclaration de guerre menaçait.

20 Heureusement pour leur couple, Diane et son mari savaient l’un et l’autre ce que « perdre des êtres chers » pouvait signifier et ils étaient prêts à essayer de faire passer « l’autre » et la rencontre avec lui avant toute autre valeur. Ils ont simultanément senti qu’ils s’étaient tellement habitués à la présence de l’autre qu’ils ne la percevaient plus, comme si elle allait de soi. Ils n’avaient pas saisi jusqu’à présent combien elle était importante pour chacun d’eux. Dans une brusque prise de conscience Diane a compris que ce serait terrible si Sam, qui la « faisait tellement enrager », n’était plus là. Elle a commencé à savourer la présence de celui qu’elle percevait désormais comme un homme libre et distinct d’elle. Pour Diane, comme certainement pour Sam, la crainte de faire du mal à l’autre et de le perdre est alors devenue consciente et ils ont cherché comment construire un espace commun qui respecte la liberté de l’un et de l’autre. Il semble qu’ils aient en même temps commencé à s’étonner de la personnalité de l’autre et à découvrir qu’ils ne se connaissaient pas vraiment.

Aimer l’autre, c’est se laisser surprendre par lui

21 Lors d’une séance proche de la fin de la psychothérapie, Diane s’est mise à rire en racontant que, de retour à la maison, elle a une fois de plus trouvé le journal éparpillé. Elle allait se fâcher lorsqu’elle a eu un choc : « Si Sam n’était pas là, le journal serait bien rangé. Mais Sam ne serait pas là ! » Elle a perçu le vide que ce serait et combien elle tenait à lui. Le chemin parcouru pendant la psychothérapie lui a alors permis de donner une nouvelle signification à la scène du journal : le journal éparpillé devenait le signe de la présence de Sam, comme un clin d’œil. Qui ne provoquait plus de rage, mais inspirait de la tendresse. Le plus amusant, c’est qu’après que Diane lui a raconté cela, Sam n’a plus éprouvé le besoin inconscient d’éparpiller le journal, et c’est le journal replié qui devint le signe de sa présence.

Un regard neuf posé sur l’autre

22 Le regard neuf posé sur l’autre, je l’appelle la « découverte du plat mi-creux ». Claire, à 75 ans, me racontait un de ses premiers souvenirs : elle avait environ 5 ans et aidait sa mère à la cuisine, c’est-à-dire qu’elle lui passait les ustensiles dont elle avait besoin. Dans leur langage commun, chaque plat avait sa désignation, « le petit », « le grand », « le profond », etc. Le geste de Claire suivait automatiquement la demande maternelle ; Claire connaissait tous les plats, ils lui paraissaient être là de toute éternité et elle les passait sans vraiment les voir. Elle éprouvait un sentiment particulier pour chacun des plats : elle avait une affection particulière pour le petit, elle se sentait intimidée par le grand et le profond lui faisait une peu peur. Lorsque sa mère demanda : « Passe-moi le plat mi-creux », quelque chose d’insolite se produisit. Au lieu de s’exécuter immédiatement, Claire regarda ce plat. Elle le regarda vraiment, comme si elle le voyait pour la première fois. Elle s’étonna de sa présence, elle le vit dans sa spécificité, ni très profond, ni très plat, oui, mi-creux. Il avait sa personnalité. Et alors Claire fut si surprise d’avoir pu vivre à côté de ce plat sans le voir et si émerveillée de percevoir son originalité qu’elle se promit : « À partir de maintenant, c’est chaque chose et chaque personne que je vais regarder comme le plat mi-creux. » Sur l’instant, elle avait seulement éprouvé en elle cette conviction ; c’est plus tard qu’elle mit des mots sur sa découverte. Lors de ce moment mémorable elle prit la résolution de s’arrêter pour prendre le temps de regarder chaque chose et chaque personne qui vivait à ses côtés et de s’étonner de sa présence. Elle avait en somme décidé de ne jamais s’habituer à son environnement.

Le mystère : ce qu’on n’aura jamais fini de comprendre

23 L’étonnement de Diane devant la présence de Sam et celui de Claire devant le plat mi-creux nous entraînent vers ce qui me frappe le plus chez les personnes âgées qui donnent envie de vieillir : elles s’intéressent à chacun et sont sensibles à son mystère. Pour elles, la présence de ce mystère donne à chaque individu une lumière qui permet de le voir au-delà des apparences. Elles y sont spécialement attentives, car elles font l’expérience personnelle du décalage qu’elles éprouvent entre leur valeur profonde et leur propre apparence actuelle de vieille personne. En effet, dès que nous nous intéressons à une autre personne, nous nous apercevons qu’il restera toujours en elle un mystère, une partie d’elle que nous ne parviendrons jamais à comprendre entièrement. Cela ne veut pas dire que nous devrions y renoncer. Le mystère ne désigne pas l’incompréhensible, mais l’insondable. Il désigne une réalité si profonde que nous n’aurons jamais fini de la comprendre. Souvent les personnes âgées attendent que leur entourage (et parfois leur psychothérapeute ou leur psychanalyste) soit sensible à leur mystère, à leur richesse interne cachée, à la spécificité de leur être, afin qu’elles-mêmes puissent en percevoir la présence insondable.

BIBLIOGRAPHIE

  • DANON-BOILEAU, H. 2000. De la vieillesse à la mort, Point de vue d’un usager, Paris, Calmann-Lévy.
  • FREUD, S. 1912. « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970, 55-65, rééd. OCF-P XI, 127-142.
  • LE GOUÈS, G. 2006. « Tendresse et dignité au cours du vieillissement », dans R. Perron (sous la direction de), Psychanalystes, qui êtes-vous ? Paris, InterÉditions, 121-126.
  • QUINODOZ, D. 2008. Vieillir, une découverte, Paris, PUF.

Mots-clés éditeurs : aimer, couple âgé, sexualité, tendresse, Vieillir

Date de mise en ligne : 01/06/2010

https://doi.org/10.3917/dia.188.0019